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Francesco ATTRUIA

Opacité sémantico-référentielle et ambiguïté de la formule flexicurité dans les discours de la Commission européenne

Francesco Attruia
Université de Salerne – DIPSUM
francesco.82@laposte.net

Mots-clés : flexicurité, discours institutionnels, figement, opacité, ambiguïté.

1. Introduction

Dans cet article, nous proposons une étude sémantique du mot-valise « flexicurité » attesté dans les discours de la Commission européenne sur l’emploi et la lutte contre la discrimination. Inspirée des travaux d’Alice KRIEG-PLANQUE (2003, 2009) sur la formule en analyse du discours, cette étude ne vise pas à suivre le destin formulaire de « flexicurité », mais plutôt à saisir les modalités de construction de son sens, ainsi que celles de son interprétation, dans des contextes discursifs sémantiquement opaques. L’article est structuré en trois parties. Dans la première, nous proposons de tester le degré de ritualisation énonciative du discours communautaire à travers un survol des différentes formes de figement formellement repérables au sein de notre corpus. Ensuite, nous nous attarderons sur les occurrences floues de la formule « flexicurité » afin de distinguer, d’une part, les cas où le vague dépend d’une « conjoncture » inhérente aux structures de la langue (ambiguïté) et, d’autre part, les cas où il découle plutôt d’un effet d’interprétation lié à une situation énonciative particulière (opacité). La dernière section de ce travail est centrée, enfin, sur les implications à la fois énonciatives et pragmatiques de l’opacité sémantique de « flexicurité ». Sans jamais considérer l’équivoque comme une anomalie discursive, nous chercherons à démontrer, à la suite de KRIEG-PLANQUE (2012), que le flou est une ressource pour les locuteurs et, donc, qu’il ne demande pas une levée systématique dans les contextes discursifs où il apparaît. Nous nous attacherons, plus précisément, à observer que la sous-détermination discursive, du fait notamment des possibilités interprétatives qu’elle favorise, permet à la fois d’intercepter et de cacher les prises de position antagonistes, en conjurant ainsi tout risque de désordre discursif1. Afin de confirmer cette hypothèse, nous analyserons la posture énonciative des locuteurs en cherchant à démontrer que la stratégie d’évitement des tensions que ceux-ci mettent en œuvre dans et par le discours de la Commission s’appuie moins sur la neutralisation contextuelle du vague que sur son maintien au fil du texte.

2. La ritualisation énonciative du discours communautaire

Le corpus qui servira de base à notre démonstration est constitué par les publications de la Direction générale « Emploi, affaires sociales et inclusion » (DG Emploi) de la Commission européenne dont la mission est de veiller à l’application de la règlementation communautaire en matière d’emploi et de politiques sociales. Plus précisément, cette Direction œuvre dans le but de favoriser l’insertion professionnelle, d’améliorer la qualité et la sécurité de l’emploi et de lutter contre toute forme de discrimination fondée sur l’origine ethnique, l’âge, le handicap, la nationalité, les convictions religieuses et l’orientation sexuelle. Ces documents, très hétérogènes du point de vue générique (rapports, brochures, dépliants, magazines, guides de prévention des risques), sont élaborés par les services d’auteur de la DG Emploi et publiés par l’Office des publications afin d’informer les destinataires des politiques communautaires de l’Europe. Distribués aux quatre coins de l’Union, ils sont finalement supposés favoriser l’émergence d’un espace public européen au travers duquel les citoyens et les acteurs sociaux se confrontent et participent activement au progrès de la vie communautaire.

On ne saurait proposer une définition exhaustive de « discours institutionnel » ni préciser, en quelques lignes, la nature de la relation entre cette catégorisation discursive et celle, plus spécifique, de discours communautaire. Toutefois, comme le remarque A. KRIEG-PLANQUE (2012 : 12), les discours institutionnels « peuvent être identifiés en tant qu’ils sont guidés par un double principe de formation, conjuguant stabilisation des énoncés et effacement de la conflictualité. » Laissons de côté, pour l’instant, ce dernier point (infra, §4) afin de mieux nous attarder, en cette phase de notre travail, sur le caractère routinier des discours institutionnels. Cette routinisation tient à la prolifération, au sein de notre corpus, de formulations ritualisées, en apparence stéréotypées, et se manifeste formellement à différents niveaux de l’observation empirique ainsi que par des formes de figement très diversifiées2.

Sur le plan générique, par exemple, le figement tient à la récursivité des « règles » d’écriture. Il suffit de penser aux guides de prévention des risques qui sont généralement construits, de manière rituelle, sur un schéma compositionnel et des plans de texte préétablis, supportés par des registres communicationnels plus ou moins codifiés. Ainsi, sur le modèle des discours procéduraux, ces guides suivent un schéma régulier articulé sur différentes phases : évaluation des risques, identification des dangers, mise en œuvre des mesures préventives, rappel de la législation en matière de sécurité sur les lieux de travail, etc. Sur le plan lexical, en revanche, le figement émerge au sein de formulations morphologiquement et syntaxiquement hétérogènes. Il peut s’agir, par exemple, de simples collocations construites sur des adjectifs dénominaux (discrimination positive, discrimination directe, discrimination indirecte, discrimination multiple, discrimination ethnique, discrimination raciale, discrimination salariale), mais aussi de syntagmes déployés présentant une combinatoire plus libre (lutte contre la discrimination, discrimination relative à…, discrimination fondée sur…, victime de discrimination, catégories vulnérables/à risque de discrimination, promotion de la diversité, etc.). Dans bien d’autres cas, le figement est saturé par des phénomènes de dérivation affixale (anti-discrimination, non-discrimination, antidiscriminatoire, non-discriminatoire) ou bien aboutit à des réalisations nominales doubles, comme, par exemple, les occurrences attestées suivantes : approche flexicurité, Mission Flexicurité, experts flexicurité3. Ces formules témoignent du passage de la combinatoire libre au figement fort et ne sont, selon l’expression de S. Mejri (2011), qu’un « vestige » d’une matrice collocationnelle antérieure (approche globale de la flexicurité, mission pour la flexicurité, experts européens sur la flexicurité).

Notons que la plupart de ces réalisations syntagmatiques rituelles ne sont pas spécifiques des discours institutionnels, car elles sont prises dans un dialogisme constitutif (au sens d’AUTHIER-REVUZ, 1982) qui les rend particulièrement sensibles à la réutilisation et à la réactivation au sein d’autres types de discours (médiatiques, par exemple). La formule « flexicurité », dont nous allons nous occuper infra, constitue un exemple emblématique de « séquence verbale » circulant déjà dans l’interdiscours avant de se cristalliser comme formule.

3. L’approche formulaire du discours communautaire sur la flexicurité

En analyse du discours, il revient à A. Krieg-Planque d’avoir posé les bases d’une approche permettant de saisir les productions langagières « à travers les différentes formes de figement que ces discours modèlent et font circuler » (KRIEG-PLANQUE, 2009 : 12)4. Dans sa thèse de doctorat, publiée par la suite aux éditions CNRS (KRIEG-PLANQUE, 2003), l’auteure s’est servie de la notion de formule afin de suivre l’émergence et l’affirmation de la forme figée « purification ethnique » à l’époque de la guerre yougoslave qui a déchiré les Balkans. Krieg-Planque définit la formule comme « un ensemble de formulations qui, du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire. » (KRIEG-PLANQUE, 2009 : 7). Posée en ces termes, la notion de formule s’applique très bien à l’expression « flexicurité » qui, en raison de ses implications à la fois éthiques, économiques et sociales, suscite des réactions polémiques importantes au sein de l’espace public communautaire, voire dans le débat politique transnational. Surtout, nous estimons que la notion de formule, chargée sous la plume de Krieg-Planque d’une valeur heuristique significative, peut nous aider non seulement à mieux nous orienter dans les méandres de la circulation de « flexicurité » au sein du discours communautaire, mais aussi à nous interroger sur les avantages d’une appréhension discursive de la formule envisagée dans sa dialectique avec la langue.

De fait, la démarche que nous avons envisagé de suivre s’appuie sur une conception de la signifiance telle que l’a proposée É. Benveniste en opposant les domaines du « sémiotique » et du « sémantique ». Selon Benveniste, le « sémiotique » tient à l’intralinguistique et se définit par rapport aux relations de filiation et d’opposition qu’un signe entretient avec d’autres signes, alors que le sémantique concerne le « domaine de la langue en emploi et en action » (É. BENVENISTE, 1974 : 224), c’est-à-dire à la langue dans ses manifestations sociales. En partant de ce constat, nous nous proposons d’illustrer, dans cette étude, que la formule flexicurité entretient l’idée d’un compromis qui se manifeste aussi bien au niveau de la langue, cette idée étant inscrite dans le sémantisme de la formule, qu’à celui du discours, où elle fait l’objet d’une véritable « mise en scène » par les locuteurs.

Traduction de l’anglicisme « flexicurity », circulant déjà au milieu des années 1990, la notion de flexicurité fait l’objet d’une première théorisation chez Hans Adriaansens, un sociologue et expert gouvernemental néerlandais, qui la définit comme « le passage de la sécurité d’un emploi (job) vers la sécurité dans l’emploi (employement) » (T. WILTHAGEN & F. TROS, 2003, cité par A. BEVORT & A. JOBERT, 2011 : 36). Notons, d’abord, que contrairement à la formule « purification ethnique », issue d’un syntagme adjectival préexistant5, la formule « flexicurité » est apparue dès le début sous la forme d’une nominalisation. Cela s’explique par le fait qu’avant de se cristalliser comme formule sous la plume des législateurs ou dans la bouche des commentateurs, cette expression circulait déjà sous la forme d’une réflexion sociologique émergente à laquelle a fait écho l’action des gouvernements européens, d’abord néerlandais et puis scandinaves, ainsi que des organismes syndicaux et patronaux. Autrement dit, tandis que la formule « purification ethnique » n’est pas le produit direct de l’idéologie destructive qui a déterminé l’événement historique « purification ethnique », mais plutôt le reflet d’une activité descriptive, interprétative et heuristique de la part de ses commentateurs, la formule « flexicurité », en revanche, s’est affirmée comme un préconstruit idéologique avant d’être interceptée et relancée dans l’espace public communautaire par les observateurs qui, dans un deuxième temps, l’ont formellement consacrée comme formule.

3.1 La formule « flexicurité », ou la logique du compromis (dans et par la langue)

La notion de flexicurité suggère l’idée d’un compromis tant sur le plan formel que conceptuel. Du point de vue formel, cette idée est inscrite dans le mot-valise lui-même qui associe en une seule unité signifiante deux items contractés (formants ou constituants morphologiques) dont le sens demeure pourtant reconnaissable. Quant à la réalité conceptuelle, la formule évoque intuitivement l’idée d’un rapprochement entre deux impératifs en apparence incompatibles, mais essentiellement apparentés : d’une part, le souci de garantir aux entreprises une gestion flexible du travail et, d’autre part, la nécessité que cette flexibilité ne lèse pas les droits fondamentaux des travailleurs. L’idée de compromis inhérente à « flexicurité » apparaît d’autant plus nettement lorsqu’on examine le contexte linguistique proche de la formule. De fait, les passages textuels qui réfèrent explicitement à la notion présentent un faisceau d’isotopies sémantiques (F. RASTIER, 1987), c’est-à-dire plusieurs itérations contextuelles d’un même sème, permettant de déceler linguistiquement, et donc moins intuitivement, la logique du compromis qui sous-tend la formule « flexicurité ». Ainsi, dans les énoncés suivants, cette logique découle de la récurrence de deux traits sémantiques : (1) l’accord entre les deux formants contradictoires (/accord/) et (2) la concomitance de leur réalisation (/simultanéité/). Cette itération se fait sur le plan lexical par l’emploi régulier de termes comme combinaison, association, équilibre, mais aussi de verbes tels que concilier, associer, unifier :

1) Nos pays doivent aujourd'hui inventer de nouvelles combinaisons entre flexibilité et sécurité de l'emploi c'est la «flexicurité» mise en œuvre avec succès dans certains pays. La Commission organisera cette année un sommet social extraordinaire et présentera, à la fin de 2007, un rapport qui proposera des principes communs.

2) Le mot «flexicurité» est aujourd’hui sur les lèvres de nombreux politiciens européens. Originaire du Danemark, cette approche stratégique promeut l’association de marchés du travail flexibles et d’un niveau élevé de sécurité sociale.

3) La Commission a souligné son soutien à la flexicurité dans sa communication au sommet européen de printemps, déclarant que les États membres devraient s’efforcer de parvenir à une convergence de vues sur la façon de concilier flexibilité et sécurité d’emploi («flexicurité»).

4) La flexicurité est la recherche du juste équilibre entre la flexibilité des modalités de travail et la sécurité dans les transitions entre emplois de manière à créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité. L’idée est de considérer flexibilité et sécurité non pas comme deux termes s’opposant l’un à l’autre mais bien comme deux termes complémentaires.

Au niveau grammatical, en revanche, l’idée du compromis est clairement inscrite dans l’emploi de certains adverbes intraprédicatifs exprimant aussi bien la concomitance (simultanément) que la concordance (mutuellement) :

5) La flexicurité, qui peut être définie comme une stratégie intégrée visant à améliorer simultanément la flexibilité et la sécurité sur le marché du travail.

6) La flexicurité crée donc un environnement dans lequel la sécurité et la flexibilité se renforcent mutuellement.

Sur le plan argumentatif, enfin, la récurrence des valeurs sémantiques exprimant l’accord et la simultanéité s’observe au sein des structures concessives qui, comme l’a pertinemment démontré A. KRIEG-PLANQUE (2010), jouent un rôle important dans la neutralisation de la conflictualité discursive. Il en est ainsi dans les exemples suivants, où l’emploi des marqueurs adversatifs de concession tout en + V et sans pour autant suffit à indiquer que les « items » concurrents (la protection sociale et la compétitivité, dans l’exemple 7 ; la protection sociale généreuse et l’inactivité professionnelle, dans l’exemple 8) sont loin d’être incompatibles et que cette compatibilité est confirmée par leur réalisation concomitante :

7) Le mot «flexicurité» est aujourd’hui sur les lèvres de nombreux politiciens européens. Originaire du Danemark, cette approche stratégique promeut l’association de marchés du travail flexibles et d’un niveau élevé de sécurité sociale. Certains voient dans la flexicurité la réponse au défi auquel doit faire face l’UE: maintenir et améliorer la compétitivité tout en préservant le modèle social européen.

8) L'un des principaux points forts du modèle de flexicurité est l'importance accordée à une protection sociale solide. Une protection qui assure un soutien adéquat aux chômeurs sans pour autant tomber dans le piège de l'inactivité.

Précisons, par souci de clarté, que le mot-valise lui-même n’implique pas systématiquement et toujours la résolution d’une contradiction entre ses constituants, mais il permet d’opérer une reconfiguration cognitive des représentations associées aux éléments contractés. Comme le souligne M. BONHOMME (2009 : 112), cette reconfiguration « fonctionne comme trace d’une activité énonciative qui sélectionne les désignateurs et les prédicats les plus pertinents en fonction de l’orientation du discours et de son impact souhaité ». Ce qui revient à dire que la logique que sous-tend le mot-valise varie en fonction des contextes particuliers où il apparaît et de l’orientation que l’énonciateur entend donner à son discours. Ainsi, le mot-valise « nonchalégance », relevé par Bonhomme (ibid.), implique la réalisation concomitante de deux constituants, la nonchalance et l’élégance, qui pourtant ne sont pas représentés par l’énonciateur comme deux réalités conflictuelles. Il en va tout autrement pour notre formule, où le compromis semble être la seule logique, voire la seule reconfiguration cognitive possible, du moment que, dans le cas du discours communautaire sur l’emploi, la flexibilité et la sécurité sont présentées presque toujours comme deux objectifs incompatibles. D’où la nécessité de ne pas confondre le fonctionnement général du mot-valise et le mixage sémantico-référentiel que celui-ci favorise dans un contexte particulier.

3.2 Opacité et ambiguïté de la formule « flexicurité »

Dans les publications de notre corpus, rédigées généralement par les services d’auteurs de la DG Emploi ou par des scripteurs indépendants engagés par la Commission européenne, la problématique de la flexicurité est appréhendée différemment selon le genre de discours employé et les registres communicationnels mobilisés (discours de vulgarisation, procéduraux, etc.). Dans tous les cas, il se peut que les instances scripturales fournissent une caractérisation définitoire assez précise de la notion. Dans cette étude, nous avons choisi de nous intéresser plutôt aux occurrences peu transparentes de flexicurité en prenant pour objet de notre analyse des passages textuels où la formule demeure sémantiquement vague. Pour ce faire, nous estimons d’abord nécessaire de distinguer, à la suite de C. FUCHS (1996), entre les cas où les occurrences floues de la formule dépendent d’un effet de sens lié à leur interprétation (ex. 9 et 10 ci-après) et les cas où le vague semble être plutôt le fait d’une conjoncture inhérente au système linguistique (ex. 11). Pour le premier cas de figure, nous parlerons d’opacité sémantico-référentielle, puisque le flou s’explique par la difficulté d’identifier la réalité extralinguistique à laquelle le signe réfère. Au contraire, nous estimons pertinent de réserver le terme d’ambiguïté aux difficultés d’interprétation que la langue délivre par défaut et qui constituent une spécificité inéluctable de toutes les langues naturelles.

Ainsi, dans l’exemple suivant, il est légitime de se demander comment il faut interpréter le sens des deux formants pris singulièrement : « flexibilité » et « sécurité ».

9) La Commission a proposé l’établissement de principes communs de flexicurité dans le but de promouvoir des emplois plus nombreux et de meilleure qualité en combinant la flexibilité et la sécurité au bénéfice des travailleurs et des entreprises

Le sens de chaque unité, en effet, peut être saisi doublement selon que le point de vue est celui de l’entreprise ou bien du travailleur. Pour la première, la « flexibilité » consiste essentiellement en la liberté de se séparer assez facilement de son personnel, alors que pour le travailleur, la notion est plutôt associée à la possibilité de gérer de manière optimale son temps de travail afin de concilier vie professionnelle, vie familiale et loisirs. De même, l’aspect « sécurité » de la flexicurité revient pour l’employeur à disposer d’un plus large éventail de compétences afin d’améliorer sa productivité, alors qu’il s’agit manifestement pour le travailleur de conjurer le risque que pendant toute sa vie professionnelle, il soit contraint à des longues périodes d’inactivité. De toute évidence, la langue n’entre pour rien dans le surgissement de l’opacité qui dépend ici uniquement de la manière, différente d’un interprétant à l’autre, de s’approprier la référence. Les différentes représentations sémantiques de chaque constituant ne sont pas délivrées par la signification de la phrase, mais relèvent d’un travail d’interprétation lié à des facteurs extralinguistiques (le genre de discours, la scénographie, le contexte situationnel, etc.) sélectionnés par le locuteur en phase d’encodage. Autrement dit, la disjonction des images sémantiques propres à chaque formant ne tient pas, dans cet exemple, à la pluralité de sèmes au sein d’un même signifié, fait que l’on évoque généralement pour décrire la polysémie en langue, mais plutôt à une ambivalence contextuelle imputable à la diversité des instances énonciatives censées s’exprimer sur le sens du mot.

Le rôle du locuteur dans la représentation du sens ou, plus exactement, des valeurs illocutoires que celui-ci associe à cette représentation, est d’autant plus évident lorsque les instances énonciatives, que le locuteur en tant que tel6 met en scène au sein de l’énoncé, marquent leur appréciation vis-à-vis de la formule ou bien, en l’occurrence, de ses constituants. Soit l’exemple 10 ci-après :

10) L’élaboration, la mise en œuvre et le suivi des politiques de flexicurité devraient tenir compte de leur impact différencié sur les femmes et les hommes et éviter qu’elles n’affectent surtout les femmes pour l’aspect «flexibilité» et les hommes pour l’aspect «sécurité».

Contrairement à l’exemple précédent, où l’opacité référentielle était saturée par l’accumulation de deux représentations sémantiques (et non pas de deux sèmes) sous-jacentes à un même signifié, l’indétermination tient ici plutôt à la surimposition d’un sens implicite (C. FUCHS, 1996 : 18) réalisée par la dissociation de deux valeurs axiologiques opposées : l’une négative et l’autre positive. Ainsi, la « flexibilité », généralement prônée par les entreprises et les associations patronales, est représentée négativement dans cet exemple où elle est conceptuellement associée aux idées d’exploitation et de discrimination. Au contraire, la représentation sémantique de « sécurité » se fait plutôt dans les termes d’une axiologisation positive, car elle est associée à la continuité dans l’emploi et au maintien des ressources et d’une protection sociale généreuse. La subtilité de ce passage, mais aussi l’orientation fortement argumentative qui le caractérise, se jouent entièrement sur deux sous-entendus liés à un topos. De fait, si « flexibilité », dans cet extrait, se charge d’une connotation négative, c’est parce qu’elle s’accompagne d’un sous-entendu lui-même négatif : les sacrifices et les renoncements dérivant de la flexibilité pèsent généralement sur les femmes. De même, « sécurité » tire sa valeur positive d’un sous-entendu analogue, mais inverse : les hommes bénéficient généralement, au détriment des femmes, des avantages dérivant des mesures de sécurisation de l’emploi. Or l’idée selon laquelle il existe une disparité de traitement entre les hommes et les femmes est une représentation collective que le locuteur présente comme vraie et connue par ses interlocuteurs7, sans pour autant l’asserter explicitement. Cette représentation est subordonnée à un sous-entendu dans la mesure où le locuteur, contrairement à ce qui caractérise le présupposé, laisse ce contenu implicite à la libre appréciation du destinataire8. L’effet pragmatique visé est la recherche d’une connivence avec ce destinataire qui est ainsi appelé à partager l’orientation argumentative du locuteur.

Que l’indétermination soit le fait d’une ambivalence ou plutôt de la surimposition d’un sens implicite, il apparaît clair, dans les deux exemples ci-dessus, qu’elle tire son origine d’un effet de sens lié à son interprétation contextuelle. Il en va tout autrement dans l’exemple suivant, où le flou non seulement est indépendant des valeurs illocutoires que le locuteur assigne à son énoncé, mais il est inéluctablement liée à la tendance, commune à toutes les langues naturelles, à produire de l’équivoque. C’est à cette propriété inhérente au fonctionnement du système linguistique que nous avons réservé le terme d’ambiguïté.

11) La stratégie pour des compétences nouvelles et des emplois propose treize actions qui contribueront à améliorer le fonctionnement du marché de l'emploi en Europe. Ces mesures aideront à renforcer la flexibilité et la sécurité de l'emploi, à multiplier les mesures incitatives en faveur de l'investissement dans la formation, à assurer des conditions de travail décentes et à faciliter la création d'emplois.

On voit bien ici que l’obstacle à l’interprétation de la suite en gras ci-dessus consiste essentiellement en la difficulté de reconstruire la hiérarchie des constituants syntaxiques de la phrase. Plus précisément, nous dirons que l’énoncé se prête à une double lecture selon que l’interprétant considère le groupe prépositionnel « de l’emploi » comme rattaché au groupe nominal complexe coordonné par la conjonction et dont la tête est le verbe (à renforcer la flexibilité et la sécurité (de l'emploi)) – ou bien comme dépendant uniquement du groupe nominal coordonné (à renforcer la flexibilité et (la sécurité de l'emploi)). La fréquence en langue de ce genre d’ambiguïtés syntaxiques est telle qu’elles sont généralement considérées comme prototypiques de la catégorie des ambiguïtés linguistiques. Cela est vrai, par exemple, pour B. S. GILLON (1990 : 400) qui écrit à propos de l’ambiguïté : « An expression is ambiguous if the expression can accommodate more than one structural analysis. »9

Or ce qui permet de mieux comprendre le travail de décodage du récepteur qui se trouve face à l’équivoque repose sur la nature même de son interprétation qui, comme le rappelle C. FUCHS (1996), diffère selon que le flou procède de l’indétermination ou de l’ambiguïté. Ainsi, dans le cas d’opacité référentielle examiné dans l’exemple 9, le choix entre l’une et l’autre représentation sémantique des constituants en emploi libre de « flexicurité » ne se fait pas par exclusion, puisque l’interprétant ne fait que ramener à son point de vue une interprétation parmi d’autres également possibles. Dans l’exemple 11, en revanche, ce choix se pose en termes d’alternative, puisque les deux interprétations concurrentes s’excluent mutuellement (la sélection de l’une implique corrélativement l’exclusion de l’autre). Le choix entre l’une et l’autre option peut apparaître peu importante au regard de l’interprétation globale du sens de l’énoncé, mais elle s’avère déterminante, dans une approche de sémantique textuelle, dans la mesure où elle permet de reconstituer la cohérence interne du discours de la Commission sur la flexicurité. Il se trouve en effet que, dans ce discours, les termes « flexibilité » et « sécurité » sont respectivement associées aux occurrences « travail » et « emploi ». Encore une fois, c’est la notion greimasienne d’isotopie (GREIMAS, 1986 [1966]), reprise et retravaillée par F. RASTIER (1987), qui intervient ici pour expliquer cette affinité sémantique entre les unités « travail » et « flexibilité », d’une part, et « sécurité » et « emploi », d’autre part. Si l’on examine le contexte linguistique de ces unités, on verra en effet que ces associations reviennent de manière presque systématique dans notre corpus :

(12) Les deux principaux points à l’ordre du jour ont été la «flexicurité» (promouvoir à la fois la flexibilité du marché du travail et la sécurité de l’emploi) et la dimension sociale de la nouvelle stratégie de Lisbonne.
(13) Cette situation est due au manque de flexibilité des conditions de travail et des services de soins, à la persistance des stéréotypes fondés sur le genre, et à une répartition inégale des responsabilités familiales entre les femmes et les hommes.
14) L’approche politique qui associe flexibilité des marchés du travail et niveau élevé de protection sociale semble avoir porté ses fruits en Autriche.
15) En fait, le système actuel de formation continue dispense des connaissances spécifiques à l’entreprise, ne débouche pas sur une qualification reconnue et ne favorise guère la flexibilité externe des forces de travail.
16) […] Ce rapport met en lumière une tendance croissante à la négociation au niveau de l’entreprise, la préoccupation principale des travailleurs étant la sécurité de l’emploi plutôt que des augmentations salariales à court terme.
17) […] Le système a été élaboré après la réunification pour le reclassement des travailleurs et en vue de fournir à la fois une sécurité de l’emploi et une formation pendant la période de transition. Auparavant, le programme servait de passerelle vers la retraite anticipée. De nos jours, il sert d’instrument générique pour la flexicurité.

Tous ces énoncés laissent apparaître une double isotopie construite autour des valeurs sémantiques (sèmes) de /durabilité/ pour l’unité « sécurité » et de /brièveté/ pour l’unité « flexibilité ». De fait, alors que l’expression « flexibilité du travail » et ses variantes (flexibilité des forces/des marchés/des conditions de travail), sont sémantiquement associées à une conjoncture temporelle momentanée, la « sécurité de l’emploi », liée autrefois à l’idée de conservation du poste chez le même employeur (infra, §4), suggère plutôt l’idée d’une sécurisation des parcours qui vise à protéger durablement le travailleur contre le chômage, en favorisant sa réinsertion professionnelle en temps rapides et sans de véritables coûts sur le plan psychologique. Pour revenir à l’exemple 11, cela signifie concrètement que les deux interprétations délivrées par la signification de la phrase (niveau de la langue) se justifient aussi sur le plan pragmatique et que cette justification change selon la nature de l’interprétation. Ainsi, postuler que le groupe prépositionnel « de l’emploi » a pour tête le groupe nominal coordonné revient à confirmer l’affinité sémantique entre « sécurité » et « emploi » et, corollairement, à admettre que « travail », demeurant implicite, fait l’objet d’un effacement elliptique dans l’énoncé. En revanche, postuler que le groupe prépositionnel a pour tête le verbe implique que l’on attribue à « travail » les mêmes propriétés sémantiques de /durabilité/ assignées à « emploi », ce qui justifie leur interchangeabilité sur le plan syntagmatique. L’usage de « emploi » au lieu de « travail » s’expliquerait alors uniquement par l’ordre routinier d’apparition des constituants dans le texte (d’abord « flexibilité » et puis « sécurité ») et, donc, par un fait lié exclusivement à la nature figée des formulations syntagmatiques complexes qui, comme nous l’avons vu au début, constitue un trait typique des discours institutionnels10.

4. La gestion de la conflictualité et la mise en scène du compromis (dans et par le discours)

Bien qu’ils ne visent pas explicitement à obtenir un consensus unanime et inconditionné, les discours de la Commission sur l’aménagement de l’emploi et le respect de la diversité – en raison des valeurs de solidarité et de croissance inclusive qu’ils promeuvent – semblent faire écho à ces discours « sans opposants » que P. JUHEM (2001) a évoqué à propos de la cause humanitaire. Il serait toutefois trompeur de croire que le discours communautaire se réduit uniquement à la mise en valeur de principes éthiques largement partagés par la communauté et auxquels personne ne saurait s’opposer. Car les discours ayant pour objet l’amélioration de la qualité de l’emploi, les mesures en faveur de la mobilité, les modalités de protection des catégories à risque de discrimination se prêtent beaucoup plus facilement que les discours humanitaires à la controverse et constituent, de ce fait, un foyer potentiel d’incompréhension et de désordre discursif.

À la suite de C. Oger et C. Ollivier-Yaniv, nous entendons par désordre discursif l’effet de tensions inhérentes aux discours. Ces tensions peuvent être le résultat de contradictions, mais aussi de « traces de débats divers, qu’il s’agisse de polémiques internes, c’est-à-dire de dissensions plus ou moins clairement exprimées au sein de l’institution, ou de ce qui est perçu comme des attaques externes, c’est-à-dire de mises en cause réelles ou supposées de l’institution. » (C. OGER & C. OLLIVIER-YANIV, 2006 : 65). Pour pallier à tous ces inconvénients, des stratégies discursives sont constamment mises en œuvre afin de mettre le discours communautaire à « l’abri » des critiques dont celui-ci pourrait éventuellement faire l’objet. Ces stratégies ont une nature différente selon que la controverse est susceptible d’être engendrée par une réalité discursive problématique que l’on cherche à atténuer (comme l’emploi d’euphémismes : catégories à risque, vulnérables, sensibles etc.) ou bien à ne pas nommer (par exemple, certaines formulations perçues comme politiquement incorrectes, voire peu tolérées : multiculturalisme, cosmopolitisme, discrimination positive, etc.). Dans tous les cas, il s’agit de conjurer le risque de conflictualité discursive en présentant le discours sur la flexicurité comme solide à maints égards.

Dans cette entreprise, la gestion de l’équivoque tient généralement une place très importante. Il semble, toutefois, que dans notre corpus le souci de neutraliser l’ambiguïté ou l’opacité importe moins que la stratégie même visant à réguler le discours. En d’autres mots, la maîtrise de la parole publique, au sein du discours communautaire sur la flexicurité, ne consiste pas tant à réduire les effets de sens ambigus ou opaques que plutôt à gérer discursivement la conflictualité afin de mettre en avant les valeurs censées être partagées par la communauté. Cela revient concrètement à mettre en scène, même artificiellement, le compromis, c’est-à-dire à restituer également sur le plan discursif cette idée qui, comme nous l’avons vu ci-dessus, est déjà inscrite dans le sémantisme même de la formule. Ainsi, dans l’exemple suivant, le locuteur responsable de l’énoncé rapporte des points de vue externes à son énonciation afin d’associer deux représentations sémantiques différentes, voire opposées, du même objet : d’un côté, la flexicurité comme réalisation des principes de l’économie libérale et, de l’autre, le modèle de protection sociale visant à sécuriser les parcours d’emploi :

18) Certains observateurs ont émis des doutes quant à la transférabilité du concept [de flexicurité] à d’autres économies. Pour d’autres, même s’ils reconnaissent la valeur essentielle de la flexicurité en termes de développement économique, ils estiment que les parties prenantes doivent opter pour une approche plus large afin de tenir compte des besoins de sécurité des travailleurs.

Plutôt qu’à neutraliser l’opacité, le locuteur cherche ici à ramener le point de vue externe aux objectifs programmatiques de l’Union et, ce faisant, il présente les valeurs prônées par la flexicurité (en tant que modèle universel susceptible d’être exporté dans les économies nationales) comme une preuve de l’engagement de l’Europe institutionnelle vis-à-vis des travailleurs :

19) Les principes de base qui sous-tendent l’approche de flexicurité rappellent beaucoup les éléments au cœur de la stratégie de croissance et d’emploi de l’UE.

20) L’approche de flexicurité repose également sur un niveau élevé de formation des travailleurs, qui est une autre priorité de la nouvelle stratégie pour la croissance et l’emploi.

21) Enfin, la flexicurité pourrait apporter une contribution majeure à la promotion de l’esprit d’entreprise, autre élément important de la nouvelle stratégie de Lisbonne.

Nous avons déjà observé un cas analogue dans l’exemple 9 dont nous pouvons mieux expliciter à présent les effets discursifs.

9) La Commission a proposé l’établissement de principes communs de flexicurité dans le but de promouvoir des emplois plus nombreux et de meilleure qualité en combinant la flexibilité et la sécurité au bénéfice des travailleurs et des entreprises.

Dans cet exemple, le flou de la formule ne pose pas de problèmes particuliers au niveau du sens global de l’énoncé, mais permet, à travers l’ouverture interprétative suggérée par ses constituants en emploi libre (supra, §3.2), de voiler les intérêts divergents des catégories qui se réclament de la flexicurité (les entrepreneurs, les travailleurs, etc.). Cette stratégie visant à maintenir le vague présente de toute évidence un risque puisqu’en occultant les positionnements contraires, elle inhibe la confrontation et élude le débat démocratique. Toujours est-il que, ce faisant, elle permet de prévenir les tensions que la transparence sémantico-référentielle des occurrences opaques pourrait vraisemblablement favoriser dans ce contexte en présentant, par exemple, une interprétation comme surplombante et, donc, plus légitime que les autres interprétations concurrentes.

L’efficacité pragmatique de l’opacité au sein du discours communautaire, ou si l’on veut sa valeur en tant que ressource pour le locuteur, s’observe également dans les cas où ce dernier s’attache à éliminer le flou. Ainsi, dans l’exemple suivant l’instance locutrice ne se contente pas de veiller sur la régulation du discours en rassemblant les destinataires autour des valeurs partagées sur la flexicurité, mais s’attache également à réduire la sous-détermination de « sécurité », terme généralement associé, pour ne pas dire limité, dans les représentations collectives des destinataires à l’idée de conservation du poste de travail11 :

22) La sécurité de salaire assure au travailleur un revenu garanti au cas où le travail rémunéré prendrait fin. La sécurité «d’un emploi» est la certitude de pouvoir conserver le même emploi auprès du même employeur. La sécurité «de l’emploi» est en revanche la certitude de pouvoir continuer à travailler, même si ce n’est pas forcément auprès du même employeur. Le concept de flexicurité nous amène d’une mentalité de sécurité d’un emploi à une mentalité de sécurité de l’emploi. En d’autres termes, il s’agit d’une approche stratégique moins axée sur la protection des emplois mais davantage tournée sur la protection des travailleurs. Cette approche s’inscrit dans une des hypothèses de base de la flexicurité – en Europe, l’époque de «l’emploi à vie» auprès de la même entreprise est révolue.

Afin de dissiper le flou qui entoure la notion, le locuteur met en œuvre deux stratégies renvoyant à deux faits énonciatifs distincts : l’autonymie, d’une part, et la reformulation paraphrastique, d’autre part. Plus exactement, le locuteur en tant que tel, qui est responsable de l’énonciation, saisit doublement, en mention et en usage, les occurrences autonymes « d’un emploi » et « de l’emploi » et reformule ces propos au moyen d’une paraphrase. Il s’agit de deux faits diamétralement opposés réalisés respectivement par monstration (de la séquence autonyme) et par véridiction, mais qui concourent, dans une mesure analogue, à rendre plus transparente la formulation opaque.

Or, pour revenir à notre hypothèse, nous observons que – bien que l’effort soit dirigé, à la surface, vers l’effacement de l’opacité – dans cet exemple aussi, ce n’est pas manifestement la nécessité de dissiper le flou qui l’emporte, mais plutôt le souci d’influencer subtilement les représentations du public auquel la publication est destinée et, ce faisant, d’intervenir sur les comportements à adopter. Le but de cette stratégie est d’amener les destinataires, sous prétexte de les informer (l’exemple est tiré du magazine Agenda Social de la Commission), à se situer dans une perspective complètement nouvelle où la sécurité ne doit plus être envisagée dans les termes d’une indemnité salariale censée pallier aux difficultés matérielles dérivant de la fin du contrat de travail, mais plutôt comme un moyen pour parvenir à une réinsertion professionnelle rapide. Que la stratégie énonciative soit le fait de la mise en commun de valeurs partagées ou bien de la réduction de l’opacité sémantico-référentielle, l’effet perlocutoire obtenu, dans une perspective de dimension argumentative (AMOSSY, 2006) qui oriente sans pour autant viser à convaincre, est toujours le même : favoriser les bonnes pratiques et, corollairement, restituer sur le plan éminemment discursif une réalité («l’emploi à vie» auprès de la même entreprise est révolue) présentée dans la matérialité de l’énoncé comme « un point de vue sur les choses » (AMOSSY, 2006 : 33). De cette manière, cette réalité est susceptible d’apparaitre aux yeux des destinataires comme acceptable, même si, au fond, elle ne fait pas l’objet, dans les intentions du rédacteur de l’article, d’un projet de persuasion manifeste.

5. Conclusions

En conclusion de cet article, il nous semble important de réfléchir sur la posture scientifique adoptée vis-à-vis de notre objet de recherche, ainsi que sur les résultats obtenus. D’abord, le choix de considérer la formule « flexicurité », au détriment d’autres expressions figées attestées dans le corpus, s’explique fondamentalement par la nature « bifocale » que ce mot-valise acquiert dans ce contexte discursif particulier. Autrement dit, la formule suggère l’idée d’un compromis entre deux réalités en apparence contradictoires, la « flexibilité » du travail, d’une part, et la « sécurité » de l’emploi, de l’autre. Or en partant du constat que cette fonction de négociation s’exprime tant au niveau de la matérialité langagière qu’à celui de son interprétation contextuelle, il nous a paru pertinent de travailler à la fois sur le plan du sémiotique que sur celui du sémantique, termes que nous avons empruntés à Benveniste, en employant alternativement les notions de « signification » et de « sens » pour nous référer tantôt au domaine clos et immanent de la langue, tantôt à la dimension ouverte et imprévisible du discours. Ce passage continu de la dimension intralinguistique à celle transphrastique du discours nous a permis d’analyser la sémantique des occurrences de « flexicurité » aussi bien dans sa forme figée qu’en emploi libre et, corollairement, de pousser plus loin le raisonnement sur le sémantisme de la formule à travers notamment un examen des représentations collectives autour de chaque formant.

Dans la deuxième partie de notre recherche, nous avons observé que l’opacité entretient un consensus conventionnel au sein de notre discours (nous avons parlé à ce sujet de « mise en scène » du compromis). Sans cacher les risques que la construction d’un consensus artificiel peut provoquer, en termes notamment d’implosion et, donc, de stagnation du débat démocratique, nous avons parallèlement fait l’hypothèse que le maintien de l’opacité dans le discours de la Commission est nécessaire afin d’éviter l’émergence de positions antagonistes et, corrélativement, d’empêcher la conflictualité discursive. D’ailleurs, ce que notre analyse a révélé, sur un plan éminemment énonciatif, est que même lorsque les locuteurs s’attachent à réguler le discours par la levée de l’opacité, cette opération n’est généralement pas considérée comme prioritaire, et que la posture énonciative des énonciateurs intervenant dans le discours l’emporte sur le souci de rendre transparentes les occurrences opaques. Ce constat est de la plus haute importance, car il permet de conclure que si maîtrise de la parole publique il y a dans ces discours, elle ne relève pas d’une instance énonciative unique qui serait à même de gérer sciemment la conflictualité par la levée systématique des opacités. La gestion de la conflictualité, au sein des publications de la DG Emploi, est une affaire qui dépasse l’univers clos de l’activité scripturale d’un locuteur unique, mais émane d’une pluralité d’instances énonciatives qui sont à la fois producteurs et récepteurs du discours. Admettre la centralité du fait énonciatif dans la représentation du sens nous a permis finalement de comprendre qu’au-delà des instructions sémantiques véhiculées par l’énoncé, que nous avons mises en évidence dans une optique de sémantique interprétative (les isotopies), les conditions de production et de réception de l’opacité sémantique ne sont pas indépendantes des instances énonciatives prenant en charge les points de vue représentés dans le discours.

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RASTIER, François, Sémantique interprétative, Paris, PUF, 2009 [1987].

1
Sur la notion de désordre discursif, cf. infra, §4.

2
Notre réflexion ne prend pas en compte l’architecture paratextuelle et l’organisation typographique des publications de la Commission qui dépassent de toute évidence le cadre de notre analyse.

3
L’expression « double nominalisation » est de fait inexacte puisque les noms « mission » et « experts » ne sont pas historiquement dérivé d’un verbe (« experts » notamment dérive d’une transmutation qualitative de l’adjectif expert). Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne peuvent pas être considérés comme des nominalisations. Comme le remarque, en effet, Krieg-Planque (2009), les nominalisations ne sont pas nécessairement issues de la transformation d’un verbe existant, mais peuvent, selon une approche sémantique de la nomination, être le résultat d’une dérivation verbale improvisée (footballisation, par ex.).

4
A. Krieg-Planque (2006) souligne dans son interview à Ph. Schepens que son approche formulaire des discours est loin de constituer une méthode, c’est-à-dire un « mode d’emploi » que l’on appliquerait, au sens pratique du terme, à n’importe quel corpus. En paraphrasant les mots de l’auteure, nous dirons alors qu’il s’agit plutôt d’une « manière de faire » transdisciplinaire, qui permettrait d’observer les discours par le biais de régularités relevées à tous les niveaux de l’analyse linguistique (lexical, phrastique, textuel, etc.).

5
Krieg-Planque (2003 : 256) se sert de la notion de « proto-formule » pour caractériser le moment « sensible » qui précède l’apparition d’une formule. Dans son travail sur la formule « purification ethnique », elle identifie dans le syntagme adjectival « ethniquement pur » (circulant dès 1981) une réalisation pour ainsi dire « embryonnaire » de celle qui deviendra ensuite la formule « purification ethnique », nominalisation attestée pour la première fois dans le Nouvel Observateur du 21 mai 1992.

6
Sur la distinction entre locuteur en tant que tel et locuteur en tant qu’être du monde, cf. Ducrot (1984 : ch. VIII).

7
Selon Ducrot, les topoï sont des « croyances présentées comme communes à une certaine collectivité » (Ducrot, 1995 : 86, cité par R. Amossy, 2002 : 15).

8
Cf. Ducrot (1984 : ch. I).

9
Une expression est ambiguë si elle peut donner lieu à plus d’une structure syntaxique.

10
Ce qui est d’ailleurs confirmé par la prédominance statistique des séquences « flexibilité et sécurité d’emploi » (38 occurrences) par contraste avec la combinaison inverse (0 occurrences de « sécurité et flexibilité du travail »).

11
Nous l’avons déjà observé supra à propos de l’affinité sémantique entre sécurité et emploi, d’une part, et entre flexibilité et travail, d’autre part.

Per citare questo articolo:

Francesco ATTRUIA, Opacité sémantico-référentielle et ambiguïté de la formule flexicurité dans les discours de la Commission européenne, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=180

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