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Françoise Gadet

Quand les usages de la langue offrent un reflet de l’esprit du temps

Françoise Gadet
Université Paris Ouest & MoDyCo
gadet@u-paris10.fr

Introduction

Depuis une cinquantaine d’années, le monde a beaucoup changé, la France a changé, et la langue française aussi a changé. Ce n’est d’ailleurs pas tant la langue elle-même, qui a changé, à partir des après-coups de la Seconde Guerre mondiale. Quoi de plus attendu, en effet, que le fait que les langues évoluent, et qu’elles évoluent constamment, même si cela ne se voit guère sur une période si courte ? De fait, ce qui a surtout changé, ce sont certains aspects dans les façons de parler des usagers du français : leurs pratiques, et leurs modalités d’interactions langagières, ordinaires ou quelquefois plus sophistiquées.

Beaucoup de choses se sont modifiées dans la société française, avec d’assez prévisibles répercussions sur les façons de parler. Les facteurs en cause sont au carrefour de différents processus qui forment la toile de fond de nos modes de vie actuels. Parmi ceux qui concernent les façons de parler : l’omniprésence de nouvelles technologies, dites de l’information et de la communication (que l’on désigne plutôt maintenant comme « technologies numériques »), concernant aussi bien l’écrit que l’oral; de nouvelles tendances dans les relations sociales et leurs effets quotidiens - qui deviennent, au moins superficiellement, moins contraintes et moins contraignantes ; enfin, la globalisation, qui entraîne une forte mobilité d’un nombre élevé de personnes, à des échelles locale, nationale comme internationale.

Les technologies numériques ont eu, entre autres effets, celui de faire bouger les propriétés fondamentales traditionnellement reconnues à l’opposition entre oral et écrit, ainsi que les frontières ancestrales entre ces deux ordres. L’usage de ces technologies ne peut pas ne pas déboucher sur des mutations historiques et sociales (GADET 2007 pour les effets linguistiques). C’est ainsi que Michel Serres (2011) réfléchit en philosophe sur les effets des technologies sur la construction cognitive des nouveaux jeunes humains, en montrant à la suite de bien d’autres à quel point le passage à un usage constant de ces technologies constituait un bouleversement de société, qu’il voit comme aussi fondamental que deux autres qui l’ont précédé. Le premier a vu l’humanité sortir de la seule dépendance envers la proximité, le face à face, et l’oral, pour s’adjoindre l’écriture. Et le deuxième l’a fait passer de l’écrit manuel à l’imprimé - ce sont des moments aussi commentés par Manguel (1998). Cette mutation n’est pas sans effet sur les médias, les médias traditionnels dont la presse écrite se trouvant concurrencés par les chaînes d’information continue, et par internet. De nouvelles façons de rédiger et de lire (et peut-être de penser) sont ainsi induites, dans les formes linguistiques et dans la rhétorique. L’emprise des médias audio-visuels sur notre façon de voir le monde se mesure dans le formatage de certaines informations (toutes? - le soupçon ne peut pas ne pas en venir), dont Berthaut 2013 a donné un exemple avec le traitement de la représentation des banlieues dans le journal télévisé de 20 h.

Informalisation : c’est sous ce terme global abstrait qu’ont pu être synthétisées des tendances sociétales et langagières qui vont dans le sens d’une promotion de l’ordinaire, de la normalité, voire de l’authentique. Elles comportent en particulier le bouleversement des hiérarchies, des tendances anti-autoritaires, le déclin de la déférence, la promotion des valeurs de la jeunesse1... D’un point de vue communicatif et langagier, on peut saisir ces nouvelles pratiques en particulier dans un nivellement au niveau de la prononciation, que Fonagy diagnostiquait déjà en 1989, et dont les tendances ont récemment été développées par Armstrong & Pooley 2010 (en particulier dans leur premier chapitre). Au niveau de la politesse, il y a eu des changements dans les formes d’adresse, devenues moins convenues et moins rigides, avec l’abolition des titres, et des déplacements dans l’usage du tu/vous. Parmi les lieux où se voient ces nouvelles tendances figurent les modalités de diffusion d’une culture de masse globalisée, attirante du fait de promettre satisfaction immédiate et bien-être à tous, par la possession et par la consommation (SIMONE 2010). Le succès du genre médiatique du « talk-show » fait partie de cette informalisation, pouvant s’interpréter comme partie prenante de la promotion du genre conversation (« conversationnalisation » chez FAIRCLOUGH 1992).

Quant à la globalisation, elle a des effets, pour ce qui nous concerne, sur la mobilité des populations, dont une modification du peuplement des métropoles et de leurs entours. Ainsi, les porteurs de la langue française (soit, les Français et ceux qui vivent en France) ont changé. En effet, depuis le début des années 60, et depuis le regroupement familial de 1976, la France a vu arriver, comme tous les pays occidentaux, des populations migrantes2 provenant d’horizons divers, de plus en plus lointains. Elles finissent par se fixer et par faire souche en Europe. Ce phénomène n’est pas nouveau, comme l’atteste le fait qu’un chapitre entier du portrait de la France dressé par l’historien Michel Winock (2010) lui soit consacré ; mais il n’a fait sur une période récente que s’accélérer et se diversifier. L’installation définitive de ces populations a des effets complexes de redistribution des territoires et de l’habitat, qui aboutissent à des déplacements de populations selon un processus triple de gentrification, relégation et périurbanisation. L’un des contrecoups de cette redistribution peut se lire dans la progression du vote Front National, en particulier dans les territoires périurbains où se sont exilés les « petits blancs » afin de fuir la proximité d’immigrés. Ce jeu complexe est présenté par Guilluy 2014, dans une réflexion provenant de la géographie humaine, ou par le sociologue Jacques Donzelot (2009), qui parle de « ville à trois vitesses » - soit les 3 processus évoqués. Or, les villes sont par excellence des lieux où l’on parle, et pas seulement à ses semblables, où l’on interagit par les langues et les discours.

Pourtant, ces facteurs ne sont pas à comprendre de façon univoque, ni à prendre en isolation. Ils sont souvent dans des tensions qui s’intriquent dans des idéologies, selon des tendances qui entrent parfois en contradiction. Il apparaît ainsi difficile de savoir si ce sont les technologies qui ont enfanté d’une nouvelle culture, ou bien si la culture a permis leur éclosion, leur apparition en Californie étant concomitante du développement d’une culture reposant sur l’individualisme.

Ces différentes tendances se reflètent certes dans les usages langagiers courants, mais elles ne demeurent pas sans incidence sur ce qui relève de l’acquisition/apprentissage de la langue/des langues. C’est une réflexion que mène par exemple l’ethnologue Dan Sperber (2002) à propos des habiletés du lire-écrire pour la scolarisation fondamentale : il se demande ce qu’il adviendrait du « dressage du corps » si les enfants n’avaient plus à apprendre à écrire, possibilité que laissent entrevoir à long terme les progrès dans les machines à porter la parole par écrit. Et ces mutations ne sont pas non plus sans incidence sur l’acquisition d’une langue en tant que langue étrangère.

Ainsi, l’enseignement des langues (la langue maternelle comme les langues étrangères, dont le FLE) a profondément changé. S’il n’y a plus que de rares cours pour étrangers (pas tous, loin de là) pour continuer à valoriser, et du coup chercher à la transmettre, une prononciation standard, beaucoup d’enseignants de FLE s’intéressent désormais aux prononciations effectives de locuteurs effectifs. C’est l’occasion de rappeler le travail précurseur qui avait été effectué par Carton et al. 1983, un ouvrage qui à sa parution avait fait un retentissant flop commercial3. Cette idée de corpus authentiques, ainsi lancée à une époque où elle était loin d’être dans l’air du temps, est maintenant largement reprise - voir par exemple le tout récent ouvrage de Boulton & Tyne (2014), pour une illustration de « l’exposition à la langue cible comme condition des apprentissages ».

Mais jusqu’où peut aller ce processus ? Pour être largement entériné, il impliquerait une modification dans le regard posé sur le langage et sur les langues. Or, l’historien de la langue Gilles Siouffi (2010) a pu souligner à quel point les idéologies linguistiques qui se sont mises en place en France au XVIIe siècle étaient profondément ancrées, et continuaient de nos jours à accompagner l’univers mental de la majorité des Français - et des francophones, dont les professeurs de français.

De nombreux lieux langagiers s’offrent, évidemment, pour faire des observations quant à ces usages en train d’advenir. Une première catégorie à laquelle vont aujourd’hui penser les linguistes concerne la constitution de corpus - pour lesquels on ne peut plus vraiment dire que la France soit tellement en retard, comme cela a si longtemps été le cas.4 Mais les corpus ne peuvent pas tout montrer, en particulier au niveau des interactions ordinaires et de certains actes de langage qui ne se produisent que quand il y a une absolue complicité.

Aussi faut-il chercher à enrichir les savoirs sur la langue issus des corpus en faisant appel à d’autres sites d’observations et d’autres sources de documentation. De riches observatoires s’offrent, dans différentes occasions de reprise sociale et de circulation culturelle.

On peut d’abord penser à la littérature, la « grande » comme la plus ordinaire, quand elle cherche à refléter des parlers authentiques et à évoquer par l’écrit des effets d’oralité ou « d’oral représenté ». On en trouve des exemples dans des bandes dessinées – dont celles apparemment adressées aux enfants –, des romans policiers, des romans noirs... En fait partie un rayon curieusement dénommé « littérature beure » (ou littérature de banlieue), dont sont censées relever des œuvres dont il reste à montrer en quoi elles reflètent les origines maghrébines de leurs auteurs. En effet, quand une mimésis de langue parlée ou d’oralité est mise en scène, elle dépasse largement les acteurs de la banlieue. Ce qui est manifeste, ce sont certes des emprunts, mais qui concernent l’anglais tout autant que des langues de l’immigration comme l’arabe ; et puis bien entendu, une présence du verlan. Tel est par exemple le cas chez des auteurs comme Rachid Djaïdani ou Faïza Guène.

Lieu d’observation à trouver aussi dans le cinéma, comme en attestent des films réalisés depuis le milieu des années 80 - époque qui correspond au surgissement de visibilité des beurs (avec ce qui a été abusivement nommé par des journalistes « Marche des Beurs »). Certains de ces films ont été de véritables succès populaires : ils mettent en scène des couches populaires, souvent immigrées, ainsi que des protagonistes qui sont des jeunes « de banlieue ». Le premier de ces films, Le thé au harem d’Archimède, a été suivi entre autres de La Haine, L’Esquive, Intouchables, ou Entre les murs – ce dernier, qui a reçu la Palme d’or à Cannes en 2008, se passe d’ailleurs dans le 20e arrondissement de Paris et non en banlieue.

Un autre lieu de reprise sociale qui nous concerne est la chanson, qu’il s’agisse de ce qui a été appelé la « chanson à texte » ou de genres musicaux plus diffusés parmi les jeunes, comme le hip hop et le rap, ou le slam dont le succès grandit depuis quelques années.

On peut enfin compléter cette liste en évoquant des écrits ordinaires que sont les publicités (toujours promptes à s’approprier des vocables émergents, avec l’objectif de séduire ou d’amuser), la presse à grand tirage, les guides pratiques... Comme aussi, des graffitis, des affiches, ou les différents types d’inscriptions présents sur les murs de nos villes.

L’intérêt de référer à ces lieux d’observation pour y trouver un accès privilégié à la langue telle qu’elle se parle et se pratique à l’ordinaire, c’est ce que cet ouvrage illustre, plus ou moins largement selon les cas, à propos d’une bonne partie de ces sites d’observation. Et quoi de plus révélateur que d’envisager de plus la question à travers la traduction de ces œuvres, artistiques ou non ? – c’est-à-dire, pour ce qui concerne l’ouvrage dont il est ici question, les traductions vers l’italien.

Il serait bien inutile (ou par trop complaisant dans le franco-centrement) de laisser entendre que le français serait différent des autres langues, et la France n’a sûrement pas davantage changé au long de cette période que d’autres pays européens, qui connaissent tous des évolutions assez similaires. Pourtant, c’est quand même un pays où la sensibilité linguistique est davantage à fleur de peau qu’ailleurs, quant aux manifestations langagières de ces changements récents de modes de vie. Il y a là un effet longuement prolongé du rôle qu’a joué la langue dans la constitution de l’identité nationale, et qu’elle joue toujours bien souvent dans l’imaginaire de ses usagers.

Maintenant, est-ce que les choses vont continuer ainsi, et jusqu’à quand ?5 Est-ce que la culture en train de surgir du numérique va devenir toute la culture, ou bien y aura-t-il maintien d’une culture lettrée ? Il y a au moins un niveau sur lequel on peut tenter d’envisager une réponse. Une certaine pérennité dans le long terme est en droite ligne de ce que disait, dans un article de 1985, le grand historien Fernand Braudel, s’interrogeant sur ce qui faisait l’identité de la France : « La langue française est exceptionnellement importante. La France, c’est la langue française ».

Références

ARMSTRONG, Nigel, POOLEY, Tim, Social and Linguistic Change in European French, Palgrave Macmilan, 2010.

BERTHAUT, Jérôme, La banlieue du ‘20 h’, Marseille, Agone, 2013.

BLANCHE-BENVENISTE, Claire, Le français. Usages de la langue parlée, Peeters, Leuven & Paris, 2010.

BOULTON, Alex, TYNE, Henry, Des documents authentiques aux corpus, Paris, Didier, 2014.

BRAUDEL, Fernand, « L’identité française selon Fernand Braudel », Le Monde, 24-25 mars 1985.

CARTON, Fernand, ROSSI, Mario, AUTESSERRE, Denis, LEON, Pierre, Les accents des Français, Paris, Hachette, 1983. accentsdefrance.free.fr/

DONZELOT, Jacques, La ville à trois vitesses, Paris. Ed. de la Villette, 2009.

FAIRCLOUGH, Norman, Discourse and Social Change, Cambridge, Polity Press, 1992.

FONAGY, Ivan, « Le français change de visage ? », Revue Romane, 24, 1989, p. 225-254.

GADET, Françoise, « L’oral et l’écrit dans les changements technologiques et idéologiques », in GALAZZI Enrica, MOLINARI Chiara (éds.), Les français en émergence, Collection Transversales, Peter Lang, 2007, p. 131-142.

GUILLUY, Christophe, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris, Flammarion, 2014.

HUSTON, Nancy, « La morgue de la reine », Le 1, 29 octobre 2014.

MANGUEL, Alberto, Unehistoire de la lecture, Arles, Actes Sud, 1998.

SERRES, Michel, Petite Poucette, Paris, Le Pommier, 2012.

SIMONE, Raffaele, Le monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ?, Paris. Gallimard, Le débat, 2010.

SIOUFFI, Gilles, Le génie de la langue française. Études sur les structures imaginaires de la description linguistique à l’Âge classique, Paris, Champion, 2010.

SPERBER, Dan, « L’avenir de l’écriture », Colloque text-e, BPI Georges Pompidou, 2002.

WINOCK, Michel, Parlez-moi de la France. Histoire Idées Passions, Paris, Perrin, Ed. nouvelle et augmentée, 2010.

WOOTERS, Cas, « Formalization and Informalization : Changing Tension Balances in Civilizing Processes », in Theory, Culture and Society, 3-1, 1986.

1
Toutefois, Wouters 1986, l’un des premiers à utiliser le terme informalisation, note également un certain retour vers le formel, que, en suivant les réflexions de Norbert Elias, il voit comme participant de l’effet de pendule typique des processus de civilisation.

2
L’intérêt porté à ce thème en Italie ne se dément pas. Par exemple, après notre colloque de Raguse, il s’est tenu à Rome (Université La Sapienza) un colloque Textes et contextes de l’immigration : France et Allemagne face à la mondialisation (28 et 29 octobre 2014).

3
Cet ouvrage, auquel il a fallu longtemps pour être épuisé, n’a d’ailleurs jamais été réédité. Mais on le trouve désormais sur internet.

4
La syntacticienne de l’oral Claire Blanche-Benveniste a, dans toute son œuvre, réitéré des constats désabusés à ce propos ; et c’est encore le cas dans sa synthèse posthume de 2010.

5
On peut lire à ce propos un article de la romancière d’origine canadienne Nancy Huston, paru dans un numéro de revue dont le thème est « Le français a-t-il avalé sa langue ? ». Elle qui, anglophone d’origine, écrit en français, y déplore la fermeture de la langue française, et valorise des auteurs littéraires ayant écrit en français mais provenant de cultures où ils ont eu l’occasion de se frotter à d’autres langues, comme Albert Camus, Samuel Beckett, Marguerite Duras... – ce qui bien entendu est aussi le cas de Huston.

Per citare questo articolo:

Françoise Gadet, Quand les usages de la langue offrent un reflet de l’esprit du temps, Repères DoRiF N.8 - Parcours variationnels du français contemporain, DoRiF Università, Roma septembre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=234

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