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François Grin

Plurilinguisme et multilinguisme au travail : le regard de l’économie des langues

François Grin
Observatoire Économie-Langues-Formation (ELF)
Université de Genève
Francois.Grin@unige.ch

1. Introduction

On affirme souvent que le multilinguisme des équipes de travail ou le plurilinguisme des employés (ou des travailleurs, pour reprendre le terme classique en économie) contribuent à la productivité et aux profits des entreprises. Fort bien. Mais derrière une idée générale qui semble raisonnable, au-delà de quelques anecdotes sur quelques cas particuliers, quels sont les faits significatifs, quelles sont les causalités scientifiquement établies ? Quand on creuse cette question, on s’aperçoit que nos connaissances restent étonnamment partielles, et que l’on manque d’analyses précises et surtout chiffrées.

En effet, même si l’on admet comme plausible l’idée que la maîtrise des langues étrangères par les membres du personnel est un atout économique pour les entreprises, on est bien en peine de répondre à quelques questions d’une évidente portée pratique, telles que :

• comment distinguer les apports économiques supposés du plurilinguisme des acteurs individuels de ceux du multilinguisme d’une équipe de travail, voire d’une entreprise ?

• comment opérationnaliser cette distinction en vue d’en faire l’estimation ?

• quelles sont les langues étrangères qui favorisent la productivité et les profits ?

• quel est le degré de compétence qu’il faut avoir dans ces langues pour qu’apparaissent des effets économiques positifs ?

• qui, dans l’entreprise, a tout particulièrement besoin des langues étrangères ?

• quelles sont les tâches dans lesquelles elles sont particulièrement utiles — en termes de leur contribution à la productivité et aux profits ?

• à combien se monte la contribution du plurilinguisme à la performance d’ensemble d’une économie ?

Ceci n’épuise pas, tant s’en faut, la liste de toutes les questions qu’on pourrait se poser, mais elle permet d’établir trois constats :

• premièrement, il faut se pencher sur « quoi » et le « pourquoi » du multilinguisme au travail, sans se limiter à la question « comment » ;

• deuxièmement, il convient, au-delà de l’observation de tel ou tel cas précis (pas forcément représentatif) de chercher à dégager des tendances générales ;

• troisièmement, la simple co-occurrence, ou même la corrélation mesurée, du pluri-/multilinguisme d’une part, et d’effets économiques salutaires d’autre part ne nous dit pas grand-chose : il faut chercher des explications, des chaînes causales qui permettent de mettre véritablement en relation le linguistique et l’économique.

Ces mises au point ne sont sans doute pas inutiles à l’époque où risquerait de se répandre une certaine confusion. En effet, il existe toute une recherche récente issue de différents courants des sciences du langage qui analyse, parfois avec un grand luxe de détail, les pratiques linguistiques des acteurs au travail. Comme on va le voir, on y étudie divers aspects du comment de ces pratiques, mais sans jamais aborder la question des effets de ces pratiques sur les coûts, la productivité, les profits, ou quelque autre variable à signification économique.

Dans la section 2, on commence donc par un bref survol de ces discours récents, en expliquant pourquoi, quel que puisse être leur intérêt intrinsèque d’un point de vue sociolinguistique, ils ne nous disent pas grand-chose sur les questions économiques en cause. La section 3 est consacrée à un survol général de la perspective économique sur la valeur des langues et leur lien avec l’activité professionnelle. La section 4 illustre cette perspective à l’aide de quelques résultats théoriques et empiriques issus d’un projet de recherche portant précisément sur cette mise en relation : le projet LEAP (« Langues étrangères dans l’activité professionnelle »). La section 5 évoque, en guise de conclusion, certains des prolongements nécessaires de la recherche et les nouveaux horizons de l’économie des langues et du multilinguisme et les conditions d’une coopération fructueuse entre sciences économiques et sciences du langage.

Dans ce texte, on a surtout cherché à aller droit aux idées essentielles et à fournir au lecteur un premier accès, aussi aisé que possible, à ce que peut offrir une perspective économique sur les langues au travail. L’appareil bibliographique est donc réduit au minimum. On trouvera toutefois, dans les références citées en note des ressources bibliographiques nettement plus étendues.

2. « Les langues au travail » : un bref survol de quelques perspectives

Si l’on fait l’inventaire des publications dont le titre évoque à la fois le plurilinguisme et l’activité économique (ou variantes de cette combinaison), on ne peut qu’être frappé par le nombre considérable de travaux issus de disciplines autres que l’économique. En effet, depuis le milieu de la première décennie du 21ème siècle, ces publications se sont multipliées : plus de conférence de sociolinguistique de quelque importance qui ne comporte une session sur « les langues dans le monde du travail » ou « multilinguisme et économie » ⎼ session où l’on parlera de toutes sortes de choses, mais en général pratiquement pas d’économie. Or cette dernière est pourtant concernée au premier chef.

Signalons pour commencer, mais pour les mettre rapidement hors de cause, l’existence d’une perspective managériale et d’une perspective pédagogique.

La littérature relevant des sciences du management propose a priori une approche ciblée, car son souci est bien sûr de voir ce qui permet d’améliorer la performance des entreprises. Or ces travaux s’intéressent surtout à la diversité culturelle, ils disent relativement peu de chose sur la diversité linguistique. Bien souvent, ils semblent faire l’hypothèse que dans une firme multinationale, la gestion de la diversité doit se focaliser sur la prise en compte des schèmes culturels différents de collaborateurs allemands, français, espagnols, indiens ou chinois, communiquant par ailleurs entre eux en anglais1. Les quelques exceptions à cette tendance aboutissent cependant à un résultat intéressant : c’est que les politiques linguistiques internes des entreprises devraient être différenciées, et tenir compte du fait que les contextes communicationnels propres dans lesquels se retrouvent les employés peuvent varier considérablement ; par conséquent, le souci d’efficience doit conduire à moduler la politique linguistique interne en fonction de ces contingences. Il reste que la connexion entre les pratiques langagières ou compétences linguistiques d’une part, et les effets économiques mesurables d’autre part, ne reste abordée que de façon incidente.

Sous un angle davantage pédagogique, les chercheurs qui s’intéressent à l’enseignement des langues se sont penchés sur les raisons qu’on peut avoir de les apprendre (et donc de les enseigner), et ont signalé que la maîtrise des langues étrangères pouvait constituer, lors d’un entretien d’embauche, un atout déterminant2. Cependant, une fois ce constat posé (en général, sans base analytique ou empirique très élaborée), le propos pédagogique se déplace vers le terrain d’expertise de ceux qui l’émettent, à savoir le choix des méthodes d’enseignement et d’apprentissage des langues étrangères. On pourrait dire qu’ils s’intéressent à ce que l’on nomme, en économie de l’éducation, l’efficience interne par opposition à l’efficience externe : l’analyse d’efficience interne, qui se penche sur ce qui se passe à l’intérieur d’un contexte de formation, porte sur le lien entre les inputs, qui sont, ici, des ressources engagées dans l’apprentissage (temps d’apprentissage, qualification des enseignants, matériel pédagogique, etc.) et les outputs, c’est-à-dire les résultats de cet engagement de ressources, donc, en fin de compte, les niveaux de compétence atteints par les apprenants. C’est fort intéressant, mais cela ne nous dit pas si ces compétences sont profitables pour l’apprenant, si elles lui permettent de trouver plus facilement un emploi, ou si elles sont rentables pour l’entreprise qui l’engage, etc. Cette série de questions relève en effet de ce que l’on nomme l’efficience externe, qui se penche, elle, sur ce qui se passe en dehors d’un système de formation. En analyse d’efficience externe, ce sont les compétences que l’on considère comme des inputs, tandis que l’output, justement, sera tel ou tel avantage atteint grâce à ces inputs : pour les individus, accès plus facile à l’emploi, ou à des emplois plus intéressants ou mieux rémunérés ; pour la société, un niveau de prospérité, de cohésion sociale ou de civisme plus marqué ; pour les entreprises bénéficiant d’une main-d’œuvre mieux formée, une productivité plus élevée. Or telles sont précisément les questions que les approches d’inspiration pédagogique n’abordent pas ; dès lors, elles n’apportent pas la preuve qu’il est avantageux de disposer de compétences en langues étrangères : elles se bornent à l’affirmer. Notons en passant que ce discours centré sur la problématique de l’efficience interne est assez en vogue dans les publications émanant de la Commission européenne : en effet, on y pose en préambule l’importance primordiale, pour la compétitivité européenne, de la diversité des langues et des cultures. Cependant, pour éviter les sujets qui fâchent (et pour éviter, plus précisément, de devoir en tirer les conséquences, et donc s’opposer réellement à l’hégémonie d’une seule langue), ce discours se rabat bien vite sur le thème, nettement plus consensuel, des vertus pédagogiques de telle ou telle démarche — l’enseignement par immersion partielle de type CLIL/EMILE, par exemple. Mais le problème de fond reste pratiquement intouché : en quoi la stratégie de Lisbonne, qui vise à faire de l’Europe l’économie la plus compétitive du monde, serait-elle favorisée par le plurilinguisme ? À cette question, on n’entend que des réponses des plus vagues et même la fréquemment citée enquête ELAN (Effects on the European Economy of Shortages of Foreign Language Skills in Enterprise) n’est que d’un secours limité en raison de sérieuses déficiences méthodologiques, sur lesquelles on ne s’attardera pas ici3.

À première vue plus proche de nos questions, on trouve une autre ligne de discours rattachée à la sociologie du travail, qui s’intéresse à la « part langagière du travail », c’est-à-dire aux modalités de la communication dans le cadre de l’activité professionnelle. Cependant, ces recherches s’intéressent en général moins aux langues ou au plurilinguisme qu’à la langue en tant que véhicule principal (socialement marqué et socialement « marquant ») de la communication, y compris dans le monde du travail. On cherchera toutefois en vain, dans ces travaux, une mise en rapport des pratiques langagières observées avec des effets économiques du type de ceux qui importent à l’entreprise4.

C’est dans cette même catégorie qu’on pourra ranger les contributions d’une certaine sociolinguistique critique qui prend en compte, elle, le multilinguisme, et pas seulement « la » langue. Mais si l’on débouche alors sans doute sur une fort intéressante ethnographie des langues au travail, celle-ci ne nous en dit pas davantage sur les conséquences économiques de telles ou telles pratiques linguistiques, même lorsqu’on y fait référence à un contexte économique.Prenons par exemple un texte récent en sociolinguistique critique dont le titre pourrait faire croire qu’il établit un lien entre deux sphères, celle du linguistique et celle de l’économique5. On y trouve les considérations suivantes, que nous reproduisons ici dans leur version originale (la traduction en ferait certainement perdre le sel): “We argue that we are witnessing an attempt, made by linguistic minority elites in the face of the commodification and depersonification of language, to maintain the symbolic markets which have organized linguistic identities (understood as linking cultural and linguistic practices as bearers of identity) as sites of power, as a means of producing these identities as a form of capital. But as social actors mobilize to reproduce the structures through which they have gained social mobility in the modern economy, they are confronted with and reconstituted by the conditions of the new economy, the same ones that structure the commodification of language as a skill.” Sans vouloir mettre en doute la pertinence sociologique de ce type d’énoncés, force est de constater qu’ils ne fournissent guère d’apport à l’analyse de l’économie des langues au travail : aucune trace de réponses aux questions soulevées en introduction de ce texte, par exemple.

Un vaste éventail de travaux relève de ce qu’on pourrait appeler, en attendant une désignation mieux appropriée, la « pragmatique fonctionnelle ». Ils sont plus proches d’une linguistique structurale et s’intéressent davantage aux dimensions linguistiques des actes langagiers eux-mêmes, et examinent de plus près l’emploi et la réalisation de stratégies telles que le code-mixing, le code-switching, ou le recours à la traduction et l’interprétation, etc., dans le contexte de l’activité professionnelle. L’intérêt de ces travaux (qu’il est, au demeurant, difficile de caractériser, tant sont variées leurs méthodes et leurs interrogations) est qu’ils étudient de près des processus de communication réels en contexte plurilingue, et dans le cadre d’une activité à finalité (en principe) économique6. Ils aboutissent de façon quasi unanime à en montrer l’extrême complexité : même si des dispositions réglementaires (qu’elles émanent d’une autorité étatique ou de la hiérarchie d’une entreprise) prévoient, par exemple, l’usage d’une langue déterminée, les pratiques des acteurs s’appuient sur un répertoire plurilingue qui combine leurs compétences dans plusieurs langues, donnant lieu, entre autres, à une fréquente alternance codique (ou code-switching). Cependant, ces travaux ne mettent pas en jeu de variables économiques, et ils ne visent pas à déceler des liens de causalité entre telle ou telle pratique langagière d’une part, et telle ou telle conséquence économique d’autre part. Certes, tel n’est pas leur objectif ; mais alors, il faut aussi reconnaître qu’ils demeurent assez éloignés des questionnements économiques et donc d’une utilité restreinte à l’égard de ceux-ci. Leur potentiel réside toutefois dans les possibilités d’approfondissement et d’affinement des liens de causalité qui, par la suite, pourront permettre d’améliorer des représentations économiques.

Enfin, il y a lieu de mentionner une orientation de recherche qui applique les techniques de l’analyse conversationnelle, débouchant donc sur une dissection extrêmement fine d’une interaction spécifique dans un cadre donné ; ces approches ont récemment été appliquées, dans un grand nombre de recherches, à la communication en contexte professionnel multilingue. L’analyse conversationnelle (AC), en outre, se réclame souvent, sur le plan épistémologique, de l’ethnométhodologie (EM), où l’on prétend ne pas faire intervenir de catégories préalables, mais au contraire les faire émerger de l’observation. Ces dernières années, cette approche a été souvent employée pour étudier l’interaction en contexte professionnel plurilingue, et pourrait donc, en principe, nous dire quelque chose sur le lien entre plurilinguisme et économie. Malheureusement, il n’est est rien. Nous ne chercherons pas ici à porter un jugement sur l’AC ou sur l’EM en tant que telles, même si l’on peut éprouver — au même titre, du reste, que de nombreux linguistes — une certaine perplexité à l’égard de ce que l’AC nous apprend véritablement. Par contre, en tant que source de concepts ou de résultats, elle n’a jusqu’à présent pas fait progresser notre compréhension des effets économiques du plurilinguisme — et c’est après tout normal, car tel n’est pas l’objectif véritable des chercheurs qui l’utilisent, en dépit du fait que leurs travaux se donnent souvent à voir comme propres à éclairer les effets économiques des pratiques langagières7.

3. L’approche économique du plurilinguisme au travail

Comme le montre le bref survol qui précède, une bonne partie de la littérature scientifique existante sur les pratiques pluri- ou multilingues en contexte professionnel ne traite en fin de compte pas des questions dont nous sommes partis en introduction de ce texte : de fait, les préoccupations des uns et des autres ne sont pas les mêmes. Et pour mieux comprendre les effets véritablement économiques du pluri- ou du multilinguisme, il est presque indispensable de faire du neuf, car même dans le domaine spécialisé de l’économie des langues, la question de la valeur du multilinguisme n’a encore été traitée que très partiellement.

Il existe au départ une littérature dorénavant importante sur les taux de rendement (individuel) des compétences linguistiques. Ces travaux montrent, résultats statistiques significatifs à l’appui, que les personnes disposant de compétences linguistiques plus élevées jouissent en général d’une prime salariale par rapport aux personnes qui n’en disposent pas, même à formation et expérience professionnelle similaires8. Or s’ils touchent des salaires plus élevés et que cette différence est clairement associée aux langues (et non à d’autres déterminants usuels du revenu), c’est que les employeurs sont prêts à rémunérer ces compétences. Et si ces derniers sont prêts à le faire, c’est parce que, d’une façon ou d’une autre, elles contribuent à augmenter la productivité, à réduire les coûts, ou à accroître les profits. Ergo, les compétences linguistiques sont rémunératrices. On en trouve confirmation là où les données disponibles permettent de faire ce genre d’estimations ; dans le cas de la Suisse romande (francophone) par exemple, les hommes qui savent bien l’allemand (niveau B2 [Ndlr: du Cadre européen commun de référence pour les langues]) touchent en moyenne, à formation et expérience similaires, un salaire environ 14% plus élevé que ceux qui ne savent pas ; la maîtrise de l’anglais leur vaut une prime de l’ordre de 10%. En Suisse alémanique (germanophone) ces taux sont de 14% pour le français et de 18% pour l’anglais.

Or même si l’argument des taux de rendement est convaincant, il ne nous dit pas exactement en quoi et pourquoi les compétences linguistiques sont profitables ; avec l’estimation des taux de rendement, on constate les conséquences d’un processus, mais sans réellement éclairer le processus lui-même9. Il faut donc revisiter la théorie de la production, qui constitue une description de ce processus dans des termes généraux, et augmenter cette théorie en y incluant des variables linguistiques qui en sont toujours omises. La théorie de la production est passablement mathématisée ; la démarche revient alors à incorporer, dans un système d’équations, une série de variables supplémentaires reflétant des variables linguistiques pertinentes.

Étonnamment, ceci n’avait pratiquement pas été fait jusqu’à un passé récent. On peut y voir deux raisons. Premièrement, l’économie des langues est une direction de recherche passablement marginale et négligée par les départements d’économie. Deuxièmement, on l’a dit, la simple existence des différentiels de rémunération constitue, pour les économistes, une preuve suffisante qui n’exige pas forcément d’investigation supplémentaire. Celle-ci ne s’impose que si l’on s’intéresse de plus près à la langue, et pas seulement à ses effets économiques. De fait, la recherche en économie des langues est en général ancrée dans un ‘ethos’ profondément interdisciplinaire qui en fait une plate-forme permettant d’interroger des aspects très divers des relations entre langue et économie, tout en tenant compte du contexte politique et social dans lequel ces relations se déploient. Dans ce texte, on présentera donc, sans entrer dans les détails méthodologiques ou techniques, certains éléments du projet LEAP (« Langues étrangères dans l’activité professionnelle »), financé par le Fonds national de la recherche scientifique suisse10.

C’est la théorie de la firme, telle qu’on la trouve dans tout manuel de microéconomie, qui fournit le socle conceptuel nécessaire. Cette théorie est centrée sur la notion de relation causale entre des « inputs » et des « outputs », où les premiers sont des facteurs de production – en général rassemblés en deux grands groupes : capital et travail – tandis que les seconds sont les biens ou services produits (et vendus) par l’entreprise. Dans ce cadre général, on peut naturellement mettre l’accent sur des questions très différentes : par exemple, on pourra s’intéresser au niveau optimal de production (celui qui maximise le profit) à l’engagement optimal de différents facteurs de production (qui permet de minimiser les coûts), à l’effet des variations de toutes sortes de variables exogènes (le prix des différents facteurs de production ou le prix de l’output, notamment), ou encore aux effets des progrès dans la technologie qui relie les inputs à l’output.

Dans la théorie de la firme, la dimension linguistique est totalement absente. L’hypothèse implicite de la théorie économique fondamentale est que les processus économiques transcendent les dimensions linguistiques de l’activité économique, y compris dans la production, et que par conséquent, il n’y a là guère de question qui soit économiquement intéressante. Et pourtant, on pourrait dire que la langue intervient de toutes sortes de façons, dont les principales sont les trois suivantes. Insistons sur le fait qu’il ne s’agit évidemment pas du seul découpage possible ; celui-ci offre toutefois l’avantage de pouvoir être directement mis en rapport, ne serait-ce que conceptuellement, avec la théorie microéconomique et avec l’énorme corpus de la recherche théorique et empirique dans ce domaine.

Premièrement, la nature de ce que l’on produira, et la quantité dans laquelle on produira différents bien et services, dépendra naturellement du profil linguistique du ou des marchés-cibles. Cela ne concerne bien sûr pas tous les biens : des roulements à bille seront les mêmes, quels que soient les attributs linguistiques des acteurs. Par contre, de nombreux biens sont marqués linguistiquement (l’exemple le plus évident étant les livres et les biens audio-visuels), et bien sûr, la quasi-totalité des services l’est : qu’il s’agisse d’assurance, de santé, de formation ou d’expertise, ce que le vendeur livre à son client passe par la langue, et il faudra s’adapter à la langue du client (ou contraindre ce dernier à accepter une autre langue dans laquelle les services sont fournis). Bien entendu, le profil linguistique des marchés cibles influence la réponse à la question « que produire » en combinaison avec une autre information essentielle, à savoir le pouvoir d’achat ou la solvabilité de ces demandeurs potentiels. C’est de la même préoccupation que relève une question parfois perçue comme distincte, à savoir « Comment communiquer avec l’extérieur ? ». Cette dernière question est certes importante, car tout ce qui relève du marketing, de la vente et du service après-vente exige, à des degrés divers, un travail de communication qui passe par la langue. Bien évidemment, la question de la langue de la publicité vient immédiatement à l’esprit, mais ce n’est pas la seule. Il se pose aussi, par exemple, la question de la langue dans l’étiquetage des produits, leur composition, les modes d’emploi et les notices de sécurité qui les accompagnent.

Deuxièmement, il s’agit de savoir comment combiner au mieux les différents facteurs de production afin de produire au moindre coût, compte tenu du « panier » d’outputs (nature et quantité) qu’il est optimal de produire. Mais ces facteurs de production peuvent être marqués linguistiquement : il s’agit d’abord des attributs linguistiques des travailleurs, plus précisément de leur répertoire linguistique dont font partie – en simplifiant – leur langue maternelle et les autres langues qu’ils savent à des niveaux divers. Cependant, il faut aussi tenir compte du profil linguistique des fournisseurs de matières premières, biens d’équipement, biens semi-finis et services divers aux entreprises : s’il importe à l’entreprise de se fournir en tout temps aux meilleures conditions, il lui faudra tenir compte de dimensions linguistiques autres que la langue des employés et des travailleurs et peut-être savoir la langue des fournisseurs.

Troisièmement, on peut se poser la question des aspects langagiers du processus de production lui-même (ce qu’en économie on nomme « processus de production », résumé dans une fonction de production. En théorie économique standard, cette fonction est « a-linguistique », dans le sens qu’elle ne tient pas compte de la langue ou des langues qui interviennent dans la « boîte noire » de la production, et, partant, dans la façon dont les intrants (ou « inputs », ou « facteurs de production », y compris le travail) sont combinés pour donner naissance à un output. Or bien évidemment, la question se pose à toute entreprise : dès que le personnel n’est pas linguistiquement homogène (ou, en allant plus loin encore, dès qu’elle doit, ne serait-ce que pour des raisons « externes » évoquées dans les points 1 et 2 ci-dessus, employer plus d’une langue), des choix devront être faits. En effet, elle peut décider de recourir à des services de traduction et d’interprétation à l’interne, ou tenter d’imposer une langue unique, ou encourager le bilinguisme de ses employés, ou opter pour une « politique linguistique interne » différenciée qui recourt à toutes ces stratégies et les dose différemment pour différents contextes d’utilisation.

Comme on le voit, les liens entre langue et production sont riches et complexes. Or constater cette complexité n’est qu’un point de départ, et il faut aller plus loin, ce qui comporte certaines exigences méthodologiques. Par exemple, la simple constatation d’un fréquent code-switching dans l’interaction orale au sein d’une équipe professionnelle multilingue ne suffit pas à établir que la pratique du multilinguisme est économiquement avantageuse. Il se pourrait en effet qu’un effort accru d’enseignement et d’apprentissage d’une langue commune (anglais ou espéranto, par exemple, garantisse en fin de compte la communication la plus efficiente — compte tenu simultanément des coûts et des bénéfices des alternatives en présence. Mais pour pouvoir se prononcer sur ce point, que ce soit dans un sens ou dans l’autre, il est indispensable de s’appuyer sur un contre-fait (en anglais: counterfactual). Face à la complexité des liens esquissés ci-dessus, à l’impératif méthodologique du contre-fait, et au simple fait que ces relations ont été à peine étudiées jusqu’à présent, il était indispensable, de prendre une certaine distance par rapport au foisonnement du réel et de réfléchir à l’aide d’un modèle abstrait, dans lequel il fallait mettre de côté certaines relations afin de pouvoir braquer le projecteur sur d’autres, en particulier celles que l’on estime présenter une importance particulière (ici, d’un point de vue économique). Telle est la stratégie adoptée par le projet LEAP mentionné plus haut.

4. L’élasticité du volume d’emploi par rapport aux salaires

Le projet « Langues étrangères dans l’activité professionnelle » (LEAP)11 « revisite » donc la théorie fondamentale de la firme en y injectant des variables linguistiques qui en sont d’habitude absentes. Cependant, afin d’éviter de se noyer dans la complexité de l’objet ou de se perdre dans des évidences, le projet LEAP s’est concentré sur la production industrielle des biens, excluant donc le secteur des services. Ainsi, on sait bien, comme on l’a du reste rappelé plus haut, que les langues contribuent à définir la nature même des services. La prise en compte des services risquerait de surdéterminer les résultats et de brouiller les résultats analytiques. C’est bien en cela que réside l’intérêt de se concentrer sur les biens, qui a priori n’ont pas de dimension linguistique intrinsèque (les résines industrielles, par exemple). Cela permet de voir comment se comporte la théorie de la firme, à commencer par la fonction de production, quand on incorpore la langue sans cette « surdétermination par le produit ». Dès lors, la question de la langue tient à trois choses : (i) la communication externe ; (ii) la fonction de production, notamment pour les aspects de cette fonction qui sont liées aux pratiques linguistiques de communication interne ; et (iii) les langues associées à l’engagement des facteurs de production. Si l’on réécrit les équations de base de la théorie de la production en différenciant linguistiquement ses variables habituelles (au lieu d’ignorer les langues et de considérer ipso facto toutes ces variables comme linguistiquement homogènes), on peut alors analyser les fonctions ainsi obtenues pour estimer de combien varieront ces valeurs optimales suite à des chocs exogènes de toute nature12.

Par exemple, on peut ainsi prédire dans quel sens (et dans quels ordres de grandeur) la quantité de main-d’œuvre employée bilingue et unilingue variera suite, par exemple, à une baisse du salaire moyen de la main-d’œuvre unilingue, ou à une hausse du salaire moyen de la main-d’œuvre bilingue, ou à une hausse du prix des biens vendus « dans » une langue étrangère — c’est-à-dire sur les marchés où domine cette langue, qu’il s’agisse de la langue de l’acheteur ou d’une langue largement employée dans le commerce international. Cet ensemble de résultats prend la forme de ce qu’on appelle, en économie, des « élasticités », c’est-à-dire des mesures de la sensibilité d’une variable dépendante aux variations d’une variable indépendante. Leur obtention exige cependant le passage par des considérations relativement techniques qui dépasseraient le cadre de ce texte, et nous renvoyons le lecteur intéressé aux explications détaillées figurant dans le rapport précité (en particulier les sections 3.1, 3.2 et 4.4 du rapport LEAP cité plus haut). Plutôt que de nous attarder sur la démarche algébrique, illustrons-la plutôt par un résultat chiffré tiré du même rapport, en commençant cependant par définir le concept d’élasticité.

L’élasticité est un rapport de variations relatives, que l’on expliquera à partir d’un exemple tiré du marché du travail. Quand les salaires montent, le prix du travail, pour les entreprises, renchérit. En général, celles-ci réagissent en substituant du capital au travail (automatisation, informatisation) ou en déplaçant la production humaine sous des cieux où les salaires sont plus bas (sous-traitance, délocalisation). La question est de savoir quelle est l’ampleur de cette réaction. Ainsi, si le niveau des salaires venait à augmenter de 5%, faut-il s’attendre ce que le volume total de l’emploi diminue de 2%, de 5%, de 8%, voire davantage ? Formellement, l’élasticité du volume d’emploi par rapport au salaire est donnée par le rapport entre deux termes : au numérateur, la variation du volume d’emploi en pourcentage ; au dénominateur, la variation du niveau général des salaires également en pourcentage. Ainsi, si le volume d’emploi diminue de 3% suite à une hausse du niveau général des salaires de 2%, le ratio entre les deux variations relatives vaudra 1,5 (car 3%/2%=1,5)13. Quand une élasticité vaut environ 1, il y a équiproportionnalité entre les deux variations relatives ; quand une élasticité est proche de zéro, on pourra en conclure que la variable dépendante (ici : le volume d’emploi) est peu sensible aux variations de la variable indépendante (ici : le coût du travail) ; si en revanche une élasticité est très forte (et qu’elle vaut 2, 4, 8 ou plus), cela révèle une très forte sensibilité de la variable dépendante aux variations de la variable indépendante.

L’estimation de toutes sortes d’élasticités (y compris, comme dans cet exemple, « l’élasticité-salaires du niveau d’emploi) est une question économique tout à fait standard. Ce qui l’est moins (et qui constitue une nouveauté du projet LEAP) c’est de voir si cette élasticité est la même, sera de même ampleur selon que les travailleurs concernés présentent tel ou tel profil linguistique (ou, question qui revient au même, si la réaction des employeurs, suite à une hausse du coût du travail, sera identique pour les travailleurs disposant de plus ou moins de compétences linguistiques).

L’analyse des données sur le marché du travail en Suisse, au moyen d’une théorie de la production « augmentée » linguistiquement, montre justement qu’il n’en est rien. Séparons les travailleurs en deux groupes : les unilingues et les plurilingues, où sont considérés comme plurilingues celles et ceux qui disposent de compétences dans une langue étrangère ou seconde à un niveau de l’ordre de B2. Lorsque le coût du travail augmente de 5%, le volume d’emploi diminue, parmi les unilingues, de 8,7% ; mais face à une même augmentation (5%) du coût du travail, le volume d’emploi ne diminue parmi les plurilingues que de 3,7%. En d’autres termes, si les travailleurs deviennent plus chers, les employeurs se sépareront moins des plurilingues que des unilingues (de fait, 2,35 fois moins). Et cela, même si dans l’absolu, les plurilingues sont mieux payés que les unilingues (ce que confirment par ailleurs les résultats bien établis sur la rentabilité des langues étrangères pour les individus eux-mêmes, et dont quelques exemples ont été cités plus haut). On voit qu’en l’occurrence, les compétences linguistiques fonctionnent comme une forme d’assurance contre le licenciement — du moins pour le licenciement « économique » qui résulterait de considérations sur la rentabilité de l’entreprise, et non de mésentente entre l’employeur et l’employé.

5. Et ensuite ?

Les sections ci-dessus nous ont permis de montrer comment on aborde, d’un point de vue économique, la question de la valeur économique des langues. Il ne s’agit là que de quelques échantillons d’une démarche qui traite également d’autres questions, telles que :

• le rendement social des compétences en langues étrangères : combien rapporte économiquement chaque Euro, franc, livre ou couronne investi dans l’enseignement des langues ?

• la valeur macrocéonomique des langues étrangères : quelle est la contribution du plurilinguisme des acteurs au PIB d’un pays— ou, alternativement, combien un pays perdrait-il si tous ses plurilingues devenaient subitement unilingues, tout en conservant intactes leurs autres compétences ?

• la valeur du plurilinguisme pour les entreprises au moment du recrutement: combien les entreprises doivent-elles raisonnablement consacrer à l’identification et à l’embauche des travailleurs qui disposent réellement de certaines compétences en langues étrangères ?

Et bien évidemment, la liste ne s’arrête pas là, puisque l’économie des langues aborde également des questions telles que la détermination du prix d’équilibre sur le marché de la traduction, l’influence d’une langue commune dans la détermination des flux du commerce international, le rôle des forces économiques dans les processus de diffusion ou de déclin des langues, la coût-efficacité des politiques linguistiques, etc.14. On retiendra cependant que la démarche de l’économie des langues est sensiblement différente, dans son ancrage théorique, sa méthodologie, et ses résultats, de la plupart des travaux de sociolinguistique critique ou de linguistique appliquée qui, depuis quelques années, proposent une lecture à eux de thèmes comme « multilinguisme et économie ».

Il ne faut pas en conclure que les deux types de démarches soient radicalement disjointes, voire antagonistes, bien au contraire : l’économiste qui travaille sur les langues et leur utilisation, notamment dans le contexte de l’activité professionnelle, a besoin d’un ensemble de définitions réalistes, et donc linguistiquement solides. L’économiste travaille, on l’a vu, avec des variables ; celles-ci sont nécessairement des stylisations de la réalité, mais cette stylisation doit faire sens, faute de quoi elle n’aura guère de pertinence par rapport à la pratique. Quand un économiste dit que les compétences en chinois d’un employé de commerce français sont économiquement profitables, il a besoin des linguistes pour préciser ce que recouvre exactement la notion de « compétences en chinois », et – selon l’architecture de son modèle économique – ce que l’on peut réellement dire de l’utilisation de ces compétences dans le cadre des processus de création de valeur ajoutée. Il y a là quantité de questionnements passionnants et de possibilités de collaborations fructueuses que l’on n’a qu’à peine commencé à entrouvrir.

L’économie des langues, au sens où l’on a cherché à la caractériser ici, est en développement constant ; parmi les chantiers en cours, l’un des plus importants tient à la question fondamentale de la valeur : il reste encore de très nombreuses questions à explorer pour mieux cerner et évaluer la contribution du multilinguisme à la création de valeur au sens économique. Nous disposons cependant, d’une première série d’estimations qui nous donnent des ordres de grandeurs. Et ceux-ci nous confirment que le plurilinguisme contribue dans une mesure importante à notre prospérité. Une complémentarité bien organisée avec les sciences du langage contribuera à affiner, préciser et renforcer ces résultats.

1
Cela donne fréquemment lieu à des recettes-clichés qui séduisent par leur simplicité : voir par exemple “How to speak to foreigners”, sur le site britannique “Real business” (www.realbusiness.co.uk/news/international-business).

2
Ce type de discours est naturellement très en vogue auprès des écoles de langue, dont les publicités prometteuses fleurissent dans les quotidiens, les hebdomadaires, et les affichettes visibles dans les transports publics des villes européennes.

3
Voir sur cette question Grin, F., Sfreddo C. et Vaillancourt, F., 2010: The Economics of the Multilingual Workplace. New York: Routledge.

4
Cf. par. ex. Lacoste, M., 2001: “Peut-on travailler sans communiquer?”, in A. Borzeix, and B. Fraenkel (eds.), 2001: Langage et Travail. Communication, cognition, action. Paris: CNRS Éditions, 21-53.

5
Da Silva E., McLaughlin M. et Richards, M. (2007: 195): “Bilingualism and the Globalized New Economy: The Commodification of Language and Identity”, in M. Heller (dir)., Bilingualism: A Social Approach, Houndmills: Palgrave, 183-206; Heller, M. et Duchêne, A. (dir.), 2012: Language in late capitalism. New York: Routledge.

6
On trouvera un très intéressant échantillonde travaux de ce type dans Behr, I. et al. (eds.), 2007: Langue, économie, entreprise. Le travail des mots. Paris: Presses Sorbonne Nouvelle.

7
Pour une critique plus circonstanciée, voir par ex. Grin F., 2010: “Complémentarités entre sciences du langage et analyse économique : le cas des langues étrangères dans l’activité professionnelle”, Bulletin suisse de linguistique appliquée, Numéro spécial 2010/2, 107-131.

8
Pour une comparaison des taux de rendement du français, de l’allemand et de l’anglais à titre de langue étrangère ou seconde en Suisse, cf. p. ex. Grin, F., 1999: Compétences et récompenses : la valeur des langues en Suisse. Fribourg: Éditions Universitaires Fribourg.

9
À noter que l’appellation de taux de rendement est, en l’occurrence, techniquement inexacte. Elle s’est imposée dans l’usage courant, mais il serait plus exact de parler de « différentiels nets » (s’agissant de différentiels de revenu du travail nets de l’effet d’autre déterminants de ce revenu, en particulier la formation et l’expérience).

10
Le rapport contenant l’essentiel de la démarche et des résultats peut être téléchargé depuis : http://www.unige.ch/eti/recherches/groupes/elf/recherche-activite/projets-en-cours/LEAP.html.

11
Financé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre du programme national de recherche n° 56 Diversité des langues et compétences linguistiques en Suisse ; voir http://www.snf.ch/F/rechercheoriente/pnr/encours/Pages/_xc_nfp56.aspx.

12
Grin, Sfreddo et Vaillancourt, op. cit.

13
Il s’agit bien sûr de 1,5 en valeur absolue et par convention, on interprète les élasticités en valeur absolue. En effet, comme les deux variations vont en sens inverse (une diminution au numérateur, une augmentation au dénominateur), la valeur « brute » de ce rapport est négative.

14
Pour un survol récent, cf. p. ex. Grin, F. et Vaillancourt, F., 2012: “Multilingualism in Economic Activity”, in C. Chapelle (dir.), Encyclopedia of Applied Linguistics. Wiley-Blackwell: Encyclopédie en ligne, DOI: 10.1002/9781405198431.wbeal0808.

Per citare questo articolo:

François Grin, Plurilinguisme et multilinguisme au travail : le regard de l’économie des langues, Repères DoRiF n. 4- Quel plurilinguisme pour quel environnement professionnel multilingue? - Quale plurilinguismo per quale ambito lavorativo multilingue?, DoRiF Università, Roma dcembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=136

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