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Débat : Environnements professionnels, rôle des langues, pratiques et formation linguistique

Modérateurs : Marie Hédiard (Dip. di Scienze umanistiche - Università degli studi di Cassino, Italia) ; François Grin (Ecole de Traduction et d’Interprétation (ETI), Université de Genève, Suisse)

Marie Hédiard
Si vous voulez vous pouvez poser des questions sur ces deux témoignages, en donnant peut-être la priorité à la FAO pour ne pas trop retenir Madame Rivière.



Une intervenante
Je trouve que maintenant les personnes sont sensibles au multilinguisme. L’exemple que vous avez donné est intéressant : au lieu de parler directement en anglais les gens demandent s’ils peuvent parler en anglais, on va quand même vers une démocratisation des langues, c’est très bien.



Nathalie Rivière
Oui, c’est très positif. Il y a aussi le fait que nous sommes dans un environnement qui est complètement international, où compte l’aspect culturel. Je suis extrêmement heureuse et épanouie de travailler dans cet environnement et je dois dire que, être tous les jours en contact avec autant de nationalités et de cultures différentes, c’est merveilleux.



Enrica Galazzi 
Disons que cela me fait un peu penser au Bureau International du Travail de Genève où tant de pays sont présents lors des travaux qui sont très complexes (nous avions étudié cela dans une thèse de doctorat) et où les pays membres, par exemple d’Afrique ou d’autres pays francophones, n’acceptaient pas vraiment de travailler en anglais. Ma question est la suivante. Est-ce qu’il y a des réunions de travail auxquelles participent de très nombreux pays ? Est-ce qu’il y a des séances multilingues où chacun peut parler sa langue ?



Nathalie Rivière

Oui, oui, chaque année lors des réunions de la Conférence où les 191 pays membres sont représentés, chaque participant prend la parole dans sa langue maternelle à condition que ce soit une langue officielle. Si ce n’est pas le cas, il peut choisir une langue officielle. Il y a un service, des interprètes qui sont là pour traduire dans les autres langues, de même que les documents qui sont produits à l’issue de la Conférence et du Conseil sont traduits obligatoirement dans les 6 langues officielles. Il y a à peu près 300 documents officiels qui sont publiés par la FAO chaque année et ces documents sont obligatoirement traduits dans les six langues officielles.



Enrica Galazzi
Est-ce qu’il y a beaucoup de représentants qui ne parlent aucune des 6 langues ?



Nathalie Rivière
Non, c’est rare, c’est très rare, en général leur langue maternelle est une langue officielle, ou ils connaissent l’anglais, le français, l’arabe, le chinois, le russe ou l’espagnol. Etant donné que ce sont les Etats membres qui financent la FAO, je pense que c’est pour cela que le plurilinguisme revêt cette importance.



Marie-Pierre Escoubas-Benveniste
J’aurais une observation à faire concernant d’une part les questions de hiérarchisation de l’Organisation et d’autre part la nécessité de s’apercevoir qu’en fin de compte, ce type de formation trilingue est nécessaire aujourd’hui à tous les niveaux : aussi bien pour les personnes occupant des postes locaux, dans les services, que pour les hauts fonctionnaires appelés à se déplacer ou travaillant dans des projets internationaux. Cela invite à la réflexion.



Nathalie Rivière
Oui effectivement, d’ailleurs on retrouve ces questions de plus en plus. Notre nouveau Directeur général est de nationalité brésilienne - le portugais n’est pas une langue officielle - il parle l’anglais, l’espagnol et l’italien.

Dans le passé, quand je suis entrée à la FAO, quand les hauts fonctionnaires, la Direction, étaient recrutés, c’était plutôt des nominations politiques : il y avait beaucoup de personnes qui ne parlaient qu’en anglais; maintenant ce n’est plus possible. Maintenant, sur les avis de vacances de postes figurent des compétences linguistiques obligatoires à tous les niveaux.

Il faut maîtriser parfaitement l’une des 6 langues officielles et parler l’une des autres langues officielles à un niveau intermédiaire (niveau fin B1- début B2). C’est obligatoire et il y a des tests, je le sais car je suis chargée aussi de faire passer les tests.

Pour le recrutement, c’est la même chose et cela, c’est assez récent. À tous les niveaux, on doit démontrer qu’on a des compétences linguistiques.



Enrica Galazzi
Aussi bien à l’oral qu’à l’écrit ?



Nathalie Rivière
Oui, le test se fait aussi bien à l’oral qu’à l’écrit.



Mathilde Anquetil
Le fait que les langues soient finalement assez réduites, puisque vous dites que c’est l’anglais, l’espagnol et le français les langues éclectiques de travail, fait en sorte que, effectivement, la proportion entre ces 3 langues permet une véritable diversité linguistique dans le travail, je pense par rapport à l’Union Européenne qui, avec sa très grande multiplicité, finit par se reconcentrer sur l’anglais.



Raphael Gallus

Ce n’est pas vrai. Pourquoi est-ce que vous dites cela ?

Tous les documents officiels sont traduits dans les 23 langues officielles. On a le plus grand service de traduction du monde à la Commission Européenne. Les langues de travail sont 3 : l’anglais, le français et l’allemand, et tout est traduit.



Nathalie Rivière

À la FAO, les publications aussi sont traduites. On note que, par exemple, dans les divisions techniques, le russe prend une importance croissante. Il y a beaucoup de missions dans les pays russophones, il y a des personnes qui ont besoin de parler russe dans le cadre de leur travail. C’est la même chose pour l’arabe.

N’oublions pas qu’il y a également un facteur économique à prendre en considération : adopter une langue en tant que langue officielle implique un coût énorme, des frais en interprétariat et traduction, même au niveau de l’informatique il faut équiper les claviers avec l’alphabet correspondant.

Tous les formulaires officiels de la FAO, et il y en a une cinquantaine, doivent être traduits dans toutes les langues officielles. Je dois dire que ces frais de traduction ont été à la charge des pays arabes pour l’arabe, de la Russie pour le russe. Quant au chinois, il a toujours été langue officielle depuis la création.



Maddalena de Carlo
Moi non plus je n’ai pas d’expérience directe de la pratique des langues à la Commission Européenne. Ce n’est pas pour défendre ma collègue, mais effectivement ce que vous dites est tout à fait vrai. Du point de vue des traductions tout est traduit et même du point de vue, disons, idéal on ne considère pas les textes officiels européens sans des traductions. Un texte doit être conçu en même temps parce que c’est le défi de l’Union Européenne. C’est tout à fait vrai.

En même temps des études de linguistes ou sociolinguistes, Tosi (2007), Sabatini (2004), et Määttä (2008) qui ont fait des analyses concrètes de la pratique de travail, ont tous mis en évidence une sorte de contradiction entre le discours tenu par rapport au plurilinguisme et les pratiques de travail qui souvent privilégient l’anglais. Je pense que ma collègue voulait dire cela. Si vous avez l’expérience directe, bien sûr ….

A ce propos, Määttä (2008), par exemple, fait une différence entre « règles » et « principes » : les premières se réfèrent effectivement à des normes qui doivent être appliquées sous peine d’une sanction ; les seconds sont plutôt des dispositions qui ont le poids de valeurs générales à partager mais aucun contrôle qu’ils soient respectés n’est prévu. Dans son analyse de la législation européenne, il remarque que les textes concernant les politiques linguistiques plurilingues sont rarement de l’ordre des règles, comme le montre par exemple le fait que l’objectif du locuteur trilingue, visé par le Livre Blanc en 1995, selon les données Eurobaromètre 2006, dix ans plus tard, est loin d’avoir été atteint.

Tosi également (2007) a mis en évidence qu’il existe une situation de iure protégeant les langues minoritaires, mais que de facto, dans la réalité quotidienne, on ne prend aucune mesure pour assurer véritablement un espace plurilingue.



Raphael Gallus

Mais imaginez que vous mettiez 23 personnes autour d’une table et que chacun parle sa langue. Le travail à l’interne, c’est autre chose. Ce que je voulais dire, c’est que les langues officielles sont 23. C’est vrai que cela coûte cher. Nous, comme service de traduction de la Commission, on a traduit 2 100 000 pages l’année dernière. Mais c’est le prix de la démocratie.

Quand je suis arrivé à Bruxelles il y a presque 20 ans, la langue du fonctionnement de la bureaucratie – vous avez dit, Mme Rivière, la bureaucratie à NY parlait l’anglais – pour nous c’était le contraire par rapport à la FAO, la langue, c’était le français ; c’était d’ailleurs un grand problème pour ceux qui ne parlaient pas le français. Ils arrivaient à Bruxelles, à Luxembourg sans parler le français. Aujourd’hui c’est le contraire, c’est de plus en plus l’anglais, mais c’est le fonctionnement interne. C’est normal. Même l’allemand, qui est considéré comme une langue de travail, n’est pas utilisé.



Maddalena de Carlo

Justement, ce n’est pas une critique au principe, pas du tout. Le principe est très bon et puis, effectivement, il y a un problème quand on passe du principe à la réalité, on voit qu’il y a ce glissement dont parlait M. Balossino. Du coup on ne sait pas pourquoi on passe à l’anglais.



Raphael Gallus
Mais quel est le problème des citoyens si on s’exprime en anglais dans les réunions ? Ce qui est important, c’est la production des documents dans les 23 langues officielles. C’est le droit pour tout citoyen d’écrire et de communiquer dans sa langue.



Carla Averso

Je voulais dire que les arrêts de la cour de Justice des droits de l’homme sont rendus uniquement en français, puis traduits dans d’autres langues. C’est officiel.



François Grin
C’est un thème extrêmement fréquent, thème que nous avons abordé dans le projet DYLAN, mentionné précédemment, qui, à part ça, fait effectivement l’objet de nombreuses études. Il faut, je pense, nuancer positivement comme négativement le fonctionnement des instances européennes. Puisqu’il faut d’une part distinguer les différentes institutions : Parlement, Commissions, Cour de justice, Comités des régions etc., qui n’ont pas le même régime linguistique. D’autre part, il faut reconnaître que la distinction entre la communication interne et la communication externe est plutôt floue. Il est vrai que si l’on pouvait maintenir une étanchéité entre les deux, tout serait plus simple, mais ce n’est pas forcément le cas. Il y a de nombreux exemples.

Tout d’abord, on pourrait dire que la communication interne devrait être davantage plurilingue puisque, pour citer un exemple tiré d’un autre contexte, les étudiants danois en médecine seront généralement meilleurs s’ils étudient la médecine dans une langue qu’ils maîtrisent parfaitement, donc en danois. Par analogie, il est probable que la qualité générale du fonctionnement des travaux de la Commission, et des travaux qui en sont issus, serait plus élevée si les Estoniens avaient la possibilité de parler estonien, et ainsi de suite. Mais ce n’est là qu’une question que je pose.

Un problème peut-être plus important concerne le passage entre l’interne et l’externe. Je l’ai observé avec la DG Recherche et développement. Elle relève de la Direction générale de la recherche qui dépend de la Commission européenne, et, quand elle s’adresse au public, elle n’utilise pas 23 langues : en pratique et dans la plupart des situations, elle utilise surtout l’anglais, un peu l’anglais… et éventuellement l’anglais ! A part ça, nous avons dû insister, dans le projet DYLAN, pour obtenir la possibilité de rendre nos rapports non seulement en anglais, mais aussi en allemand et en français, qui sont les « langues de procédure » de la Commission. Le problème, c’est que l’externe est parfois traité comme l’interne ; en revanche, il est rare que cela aille dans l’autre sens.

Un autre problème tient aux sites Internet accessibles au public. Ils ne sont pas également disponibles dans toutes les langues officielles. Certains sites indiquent que le citoyen peut adresser sa demande dans toutes les 23 langues, mais qu’il recevra une réponse plus rapide s’il écrit en anglais. Bien sûr, il est extrêmement difficile de fournir tout l’éventail des services dans les 23 langues officielles. C’est pour cela que les solutions sont à chercher dans un éventail plus vaste, car sinon, le risque de concentration toujours plus marquée vers l’anglais est bien réel. Le problème n’est pas l’anglais en soi, et il serait le même avec l’estonien. Le vrai problème, c’est l’hégémonie linguistique. Il faut donc explorer d’autres pistes. Les plus classiques incluent l’espéranto, l’intercompréhension, le recours ciblé et modulé à la traduction, les services linguistiques à la demande etc. On doit aller vers une architecture des stratégies, ou plutôt une architecture de la combinaison des stratégies.



Filomena Capucho
Je voudrais faire juste un petit commentaire à propos de la diabolisation de l’anglais. Je suis absolument d’accord qu’une langue de pouvoir, c’est une langue de pouvoir, mais ce pouvoir est exercé par toute langue qui est en position de pouvoir l’exercer. Le problème par rapport à l’anglais, c’est d’être conscient qu’il y a le pouvoir derrière.

Dans le réseau que j’ai coordonné où il y avait une majorité de Français, j’ai dû me battre pour qu’on puisse parler l’anglais. Dans un projet d’intercompréhension, quand je vois des attitudes de la part de certaines personnes, qui soi-disant sont là pour le plurilinguisme et qui méprisent l’anglais, moi je dis non ! Le problème c’est l’acceptation de la pluralité, et non pas la position d’une langue.

D’autre part, il y a aussi des questions pragmatiques. Normalement tout ce que je dis en français je le dis en anglais et je me traduis tout le temps. Or, dans ce projet-là, tout le monde comprend bien l’anglais. Si mon public comprend bien l’anglais je ne vais pas faire durer deux fois les séances pour une question de militantisme linguistique, il ne faut pas être extrémiste.

Fin du débat

Per citare questo articolo:

, Débat : Environnements professionnels, rôle des langues, pratiques et formation linguistique, Repères DoRiF n. 4- Quel plurilinguisme pour quel environnement professionnel multilingue? - Quale plurilinguismo per quale ambito lavorativo multilingue?, DoRiF Università, Roma dcembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=146

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