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Enrica Galazzi et Marie Hédiard

Conclusion

Enrica Galazzi
Dipartimento di Scienze linguistiche e letterature straniere
Università Cattolica del Sacro Cuore, Milano, Italia


Marie Hédiard
Dipartimento di Scienze Umane, Sociali e della Salute
Università di Cassino e del Lazio meridionale, Cassino, Italia

Durant cette journée dense et animée sur le thème du multilinguisme dans des contextes professionnels, nous avons vu s’opposer, en dehors de tout parti-pris, des points de vue différents du fait même de la variété des situations qui ont été décrites. Au premier abord, il semble difficile de suivre un fil conducteur qui relie les différentes interventions. Lorsque l’on parle de multilinguisme et plurilinguisme, le risque est de simplifier la question ou de se perdre dans la description de la dynamique d’interactions multilingues difficiles à synthétiser. D’où l’importance d’avoir à disposition des outils qui permettent de mettre en relation les différentes variables, qu’elles soient politiques, économiques, culturelles et identitaires, afin d’éviter à la fois un éparpillement dans la description d’une typologie infinie de contextes professionnels, mais aussi une simplification qui ne rende pas compte de la complexité des situations de travail multilingues. La richesse des interventions de la journée et la variété des points de vue adoptés ont fait émerger les nombreuses facettes que recouvre la communication entre interlocuteurs ne parlant pas les mêmes langues tout en partageant les mêmes contextes de travail. Le fil conducteur que nous suivrons se déroulera autour des différents enjeux que représente le multilinguisme et autour des expériences qui ont été faites pour actualiser les compétences plurilingues, car l’intérêt de la journée résidait, entre autres, dans le fait que les interventions, toutes basées sur des expériences concrètes et réelles, étaient des témoignages directs ayant le mérite de nous faire comprendre que le plurilinguisme est déjà une réalité dans le monde du travail d’aujourd’hui.

Au niveau politique les enjeux que représente le multilinguisme apparaissent clairement dans les Organisations européennes et internationales où les 23 langues des pays membres de l’Union européenne et les 6 langues officielles de l’ONU ont le même droit de cité dans les communications institutionnelles. Le principe à la base du multilinguisme en Europe est que, outre la promotion d’une solide économie multilingue et de la diversité linguistique, tout citoyen européen a le droit d’avoir accès aux informations dans sa langue maternelle. D’où l’énorme effort consistant à traduire tous les documents dans les 23 langues de la Communauté pour éviter les discriminations et à encourager le multilinguisme avec une politique très concrète de mobilité internationale (citons le projet Erasmus qui touche 5 millions de citoyens européens) et de promotion de l’apprentissage des langues. Sur ce dernier point l’objectif « langue maternelle + 2 » est encore loin d’être atteint puisque, d’après une enquête de 2006, 44% des Européens ne parlent que leur propre langue et que l’enseignement des langues continue, dans des pays comme l’Italie, à être centré principalement sur l’anglais. Très souvent en effet le plurilinguisme est réduit à la connaissance de l’anglais et donc à un bilinguisme imposé, et cela dans tous les milieux, qu’ils appartiennent au monde du travail ou de la formation. Dans les universités, par exemple, on assiste à ce phénomène où de nombreux enseignements se font en anglais sans que soit pris en considération le fait que cela risque d’entraîner un abaissement qualitatif du niveau d’enseignement en raison du déficit linguistique en anglais de certains professeurs et étudiants.

La parité entre les différentes langues, surtout dans les contextes professionnels où il existe des impératifs liés à l’efficacité et à la productivité, reste toutefois difficile à réaliser. À la FAO on ne fait plus de distinction entre langues officielles (anglais, français, espagnol, arabe, russe et chinois) et langues de travail, mais dans la réalité des faits, ce sont les trois premières langues qui sont les plus employées. L’anglais continue à prédominer mais, en 1999, le Conseil a affirmé que le plurilinguisme, véritable atout de l’Organisation, devait se concrétiser avec un emploi plus équilibré des langues. De plus en plus dans les réunions, la personne qui veut parler en anglais demande à l’interlocuteur s’il peut le faire et chacun peut choisir de s’exprimer dans une des trois langues prédominantes. On assiste en quelque sorte à une « démocratisation » des langues.

Dans plusieurs interventions il est fait état des différences qui existent entre communication externe et communication interne, dans cette dernière le nombre des langues de travail se réduisant forcément pour des raisons opérationnelles, économiques et organisationnelles. On assiste alors à deux phénomènes contraires : d’un côté à un consensus tacite vers l’anglais, lingua franca, surtout quand il s’agit d’une organisation internationale ou d’une multinationale anglo-saxonne, de l’autre au fait que le choix de la langue de communication est de plus en plus souvent l’objet de négociation et qu’il ne se fait pas une bonne fois pour toutes. À la FAO, les communications provenant de certains bureaux régionaux de l’Afrique francophone se font en français. Dans d’autres contextes professionnels où l’anglais semble avoir l’hégémonie, on constate que, dans la réalité des faits, il n’est pas exclu qu’il y ait une communication parallèle plus babélienne que monolithique à travers des interactions de type ALAST (more or potentially all languages at the same time). L’analyse de courriels révèle de nombreuses manifestations d’un répertoire plurilingue avec des phénomènes de code switching ou des modalités de transmission des informations qui combinent les compétences dans différentes langues, par exemple en anglais pour le document attaché, mais dans une autre langue pour le message plus « affectif » ou informel. Ces phénomènes d’alternance codique sont sans doute moins présents dans les contextes où des dispositions réglementaires émanant de la hiérarchie de l’entreprise prévoient, par exemple, l’usage d’une langue déterminée au détriment de la langue maternelle des employés.

Sur le plan économique, le multilinguisme dans les Organisations européennes et internationales comporte un coût énorme en matière de traduction et d’interprétariat. Il semble que ce soient surtout les institutions dont le rôle est plus politique qu’économique, qui puissent assumer le coût d’une telle opération.

Quant au monde du travail, d’après de récentes statistiques provenant de la Commission Européenne dans le cadre de la campagne de sensibilisation “Che affare le lingue !”, 11% des petites et moyennes entreprises perdent des opportunités de contrat du fait de leur manque de compétences linguistiques ou encore, avec une formulation plus positive, les sociétés qui ont investi dans la formation en langues, ont augmenté leur chiffre d’affaires de 10 à 25%. Toutefois, au-delà des enquêtes comme ELAN (Effects on the European Economy of Shortages of Foreign Language Skills in Enterprise) et des statistiques qu’il est parfois difficile d’interpréter, il s’avère nécessaire de dépasser la généralité du constat selon lequel le multilinguisme des équipes ou le plurilinguisme des employés contribuent à la productivité et aux profits des entreprises. Et pour ce faire, il apparaît extrêmement important de mettre en relation les variables linguistiques et économiques, par exemple la valeur des langues et leur lien avec l’activité professionnelle, pour dépasser les prises de position à caractère pédagogique, sociolinguistique ou institutionnel qui ne posent pas vraiment la question de la plus-value économique représentée par le plurilinguisme dans le monde du travail. Dans une perspective qui se veut avant tout économique, le projet de recherche LEAP (« Langues étrangères dans l’activité professionnelle »), financé par le Fonds national de la recherche scientifique suisse, met en évidence le fait, entre autres, que les compétences linguistiques constituent une sorte d’assurance contre le licenciement et donnent lieu à une reconnaissance financière. C’est à travers des données plus objectives tenant compte des liens de causalité entre telle ou telle pratique langagière d’une part, et telle ou telle conséquence économique d’autre part que l’on pourra motiver des discours sur la nécessité de promouvoir le plurilinguisme pour améliorer les résultats économiques.

Dans les discours d’ouverture de la Journée d’étude les autorités académiques ont mentionné l’enquête FLEXA « Quali competenze per competere ? » et insisté sur la nécessité de développer dans le parcours de formation non seulement l’expertise professionnelle, mais aussi la flexibilité et l’orientation internationale basées sur les compétences linguistiques, vues comme porte d’entrée vers de nouveaux horizons. Mais il reste certainement beaucoup à faire dans le monde du travail et le monde de la formation, qu’elle soit universitaire ou continue, pour préciser en quoi consistent ces compétences linguistiques et pour comprendre leur incidence sur la qualité du travail et le développement économique. L’analyse d’offres d’emploi sur le portail interuniversitaire SOUL (Sistema Orientamento Università e Lavoro ) est révélatrice à cet égard : elle permet d’observer que les entreprises sont loin d’être précises quand il s’agit de définir les niveaux de compétence en langues qu’elles requièrent et les besoins linguistiques qu’elles associent au profil d’emploi.

Par ailleurs, il arrive souvent que des compétences plurilingues (les compétences plurilingues s’entendant ici comme dépassant le couple langue maternelle‑anglais) ne soient pas exigées au moment de l’embauche, mais que, de fait, elles soient demandées ensuite par l’employeur, et donc utilisées par les employés. Peut-être ces compétences ne sont-elles pas considérées à leur juste valeur et sont-elles donc envisagées comme non nécessaires, mais toujours est-il qu’elles se révèlent souvent, sinon indispensables, du moins utiles à la bonne réalisation des tâches demandées.

Une autre dimension fondamentale du multilinguisme dans le monde du travail se situe au niveau culturel et identitaire. Il est évident que la connaissance d’une langue en soi ne suffit pas, elle doit être couplée d’une compétence dans le domaine professionnel et de la connaissance approfondie et partagée de la (des) culture(s) liée(s) à cette langue. De plus en plus, dans le management des ressources humaines et la formation du personnel on tient compte de la distinction entre compétences linguistiques et compétences culturelles et de leurs modalités d’articulation. L’approche interculturelle se base sur la compréhension et l’acceptation des différences qui existent entre les différentes cultures. Elle sera certainement plus difficile à actualiser dans une situation d’hégémonie de la part d’une langue.

Pour comprendre les enjeux culturels de la relation entre le multilinguisme et le monde du travail, il faut associer à la langue les notions de pouvoir et de culture. La lingua franca qui s’impose dans une relation de pouvoir, instaure un déséquilibre entre interlocuteurs car il est évident que celui qui s’exprime dans sa langue maternelle se trouve dans une position avantagée par rapport à l’étranger qui dit ce qu’il peut plus que ce qu’il veut.

Le problème de la lingua franca utilisée dans un contexte multilingue, c’est qu’elle est vidée de tout contenu culturel précis : la langue de tout le monde n’a plus aucun lien de référence précis et manque de précision connotative ; on utilise les mêmes mots mais, en fin de compte, on ne parle pas de la même chose.

Ajoutons à cela le fait que, dans certains contextes professionnels, la multinationale s’attend à ce que ses employés partagent la culture liée à la langue de communication de l’entreprise, à savoir les valeurs de référence qui façonnent son organisation. Un modèle de comportement est en quelque sorte imposé par la maison-mère en fonction d’impératifs économiques. L’anglais est adopté de facto sans que soient pris en considération les aspects multiculturels. L’analyse des discours dans une multinationale américaine de conseil (courriels, diaporamas, interactions durant des réunions) révèle comment les stratégies interactionnelles varient suivant l’origine culturelle des locuteurs qui sont amenés à adopter le BELF (business English as a lingua franca) dans leur milieu de travail.

Pour éviter la convergence vers l’anglais ou vers toute langue qui s’impose dans une relation de pouvoir, il existe différentes solutions, plus ou moins praticables, plus ou moins coûteuses. Citons l’espéranto, l’intercompréhension, le recours ciblé et modulé à la traduction, les services linguistiques à la demande etc…, solutions qui peuvent éventuellement se combiner pour répondre aux besoins liés à différents dispositifs de formation ou contextes professionnels. Durant la journée une large place a été accordée aux projets sur l’intercompréhension qui consiste à permettre à chaque locuteur de s’exprimer dans sa propre langue dans une relation paritaire et à stimuler la capacité à comprendre plusieurs langues. L’intercompréhension qui a donné jour, depuis 1990, à une quarantaine de projets, relève des approches plurielles ; elle ne se limite pas à développer la compréhension des langues proches, mais elle stimule la capacité à dialoguer et à s’adapter à l’autre en posant le problème de la réception du message et en développant des compétences plurilingues et interculturelles.

Quatre projets basés sur l’intercompréhension ont fait l’objet d’une présentation dans le cadre de la journée d’études, deux sont partie intégrante de formations universitaires niveau master: le Master professionnel de Gestion Multilingue de l’Information et le projet VALORTUR de formation en économie du tourisme. Le premier dispositif de l’Université de Reims, basé sur le développement de compétences dissociées en 6 langues, vise à la formation de futurs spécialistes en veille informationnelle sur internet ; le second, encadré par des professeurs de différentes universités européennes de langues romanes, a pour objectif la formation d’experts en valorisation du territoire. Dans ce dernier projet les professeurs dispensent leur enseignement dans leur langue maternelle, les étudiants devant s’efforcer de suivre les cours en développant des stratégies d’intercompréhension. Les interactions plurilingues adoptées systématiquement dans ces formations professionnalisantes ont rendu les étudiants beaucoup plus sûrs d’eux quand ils ont été exposés à d’autres langues.

Cette approche plurilingue a eu le même rôle de facilitateur de l’apprentissage des langues quand elle a été appliquée à des contextes de coopération dans le monde du travail ou dans la formation ciblée de certains groupes professionnels comme PREFIC, formation professionnelle des agents des Cités des Métiers (CDMs) de Paris, Rome et Porto, et CINCO, formation professionnelle des salariés d’associations de volontariat social et culturel des cinq pays romanophones. Ces deux projets d’apprentissage tout au long de la vie, en plus de l’avantage qu’ils représentaient en termes de formation linguistique et culturelle, ont mis en évidence le caractère marqué des représentations culturelles professionnelles de référence et l’intérêt que représente du point de vue de la motivation la découverte de concepts inhérents à l’organisation institutionnelle du travail dans les différents pays.

À l’heure actuelle le recours au plurilinguisme est plus fréquent qu’il ne semble à première vue, grâce à une prise de conscience de la richesse que peuvent représenter les apports des différentes cultures pour le monde du travail et à une identité linguistique et culturelle qui tend à être de plus en plus marquée.Pour reprendre les considérations de Michele Prandi dans son essai « Écriture bilingue et traduction dans le passé et dans le futur des langues d’Europe » (2009: 98), tout en reconnaissant les bénéfices d’une langue de communication universelle, il ne s’agit pas dans une société multilingue de renoncer à s’exprimer, à travailler ou à créer dans sa propre langue dans la mesure où le recours à la langue maternelle permet de « chasser deux spectres en même temps : le Globish d’une part, et la vernacularisation des langues d’Europe de l’autre ». Les travaux de notre journée d’études « Quale plurilinguismo per quale ambito lavorativo multilingue ? » ont révélé combien la dimension culturelle joue un rôle fondamental dans les contextes professionnels qu’ils soient caractérisés par l’emploi d’une lingua franca ou de plusieurs langues. La valorisation du vivier linguistique que constitue une entreprise multinationale sera l’objet, entre autres, d’une prochaine rencontre organisée par le Dorif sur « Le voci dell'altro: gestire le nuove forme dell'oralità. De nouvelles voix se font entendre... ».

Per citare questo articolo:

Enrica Galazzi et Marie Hédiard, Conclusion, Repères DoRiF n. 4- Quel plurilinguisme pour quel environnement professionnel multilingue? - Quale plurilinguismo per quale ambito lavorativo multilingue?, DoRiF Università, Roma dcembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=151

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