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Nimrod

Le temps liquide

« Où vas-tu ? ô splendide navire », demandait le poète étendu sur le rivage et qui regardait le grand voilier disparaître à l’horizon.
Virginia Woolf, Les docks de Londres.

Les personnes qui ignorent le désagrément des maisons de bords d’eau en parlent avec chaleur. La chaleur, justement, est leur problème. Même chauffée, l’eau reste humide, n’est-il pas ? Quel autre destin lui inventer ? De Venise, on pourrait tenir à peu près le même discours. Une vie d’eau donne la sensation que les événements surviennent toujours en automne, le soir, puis en hiver, le matin – ou les deux. La vie, pour le bonheur du touriste, s’y déroule liquidement. Cet explorateur ingénu de la modernité ne trouvera sans doute rien à redire à ma formule. Le Vénitien cautionne nos vantardises. C’est l’édifice fait homme, la gloire des cités plus vraies que le Bagdad des Mille et une nuits. Il aurait mauvaises grâces à calomnier sa condition. Cela reviendrait à doucher l’honneur – noblesse oblige. Elle est aquatique, elle est fluide. Car l’eau est misère, quelle que soit sa splendeur. Même l’étendue salée, la belle océane reste corrosive pour celui qui bâtit sa maison dans sa proximité. Pour vivre en bonne intelligence avec l’eau, il faut être malin à malin et demi. Qui ne sait pas que Berck-Plage est thalassothérapeute ? Jamais un bain d’iode n’abolira le hasard. Y établir sa résidence est une ruine. On saccage ainsi sa réserve d’espérance, comme ces îles que les tsunamis rayent sans apprêt de la carte des terres émergées. Or l’existence humaine est une île. Sur cette évidence sont fondées des villes comme Venise. Elle a l’excuse de la beauté, mais le voyageur sera toujours approximatif à son égard. Il survole le temps ; il en est ébloui, effaré ou éconduit. Il glisse sur l’eau – il glisse sur tout.
Il me vient la pensée que dans les villes françaises boisées et arborées, on se promène toujours seul avec ses pensées. Les gens ont délégué au paysage la politesse qui revient aux humains. De nos jours, le paysage est l’autre nom de la nature. Entièrement refaite, elle est à notre image. Elle nous environne – c’est le paravent japonais derrière lequel nous nous dérobons – notamment dans les parcs publics et leurs haies, leurs thuyas, leurs bosquets souverains. Réflexion faite, c’est mieux ainsi. Les arbres ne vont tout de même pas se mettre à bouger pour satisfaire mon besoin de parlotte. Ce serait un tel bordel. C’est pour cela que certaines villes se dénomment Bordeaux. Béthune n’en fait pas partie. Dans son port de plaisance où a mouillé l’Ange-Gabriel, la péniche où les Escales des Lettres me font résider avec Minh Tran Huy et Seyhmus Dagdekin – deux âmes rompues au commerce littéraire –, je m’en échappe pour des promenades quotidiennes. Exception faite de Jojo, le bistrotier du Jubiler, qui, le premier jour de ma balade sur le chemin de halage, m’avait salué de son comptoir haut, spartiate, comme si on se connaissait depuis toujours – et même que sa voix crevait la grande baie vitrée de son établissement –, les gens rencontrés, sans exception, s’écrasaient sous le poids de leur timidité. L’humidité, associée au froid fait d’eux des cathédrales de silence. Ils les emportent partout avec eux, ce sont des journaliers de la solitude. Les rares personnes qui savent la briser – et qui sont le plus souvent ou grands ou petits ou chenus – dégoulinent de mutisme. Dès qu’elles rencontrent quelqu’un, elles le gavent de paroles. Il leur sert alors de support, il devient le square boisé où leurs paroles ricochent. Aussi ai-je donné de la voix pour répondre à Jojo. J’aurais voulu qu’il entende la promesse que je me faisais tout bas de venir dans son bistrot pour engager la conversation. J’ai poursuivi ma promenade, j’y tenais.
Je m’étais à peine éloigné du Jubiler que j’ai rencontré une femme – timide, il va de soi. Elle promenait son chien comme s’il s’agissait pour elle d’inventer des voies de traverse loin de ses semblables – aussi loin que deux êtres qui se trouveraient à proximité de regard l’un de l’autre, tout en s’ignorant. Mon regard, lui, se fit fort de scruter le chien, ses pas, ainsi que le buste la femme, ses habits, et cette atmos-phère autour d’elle pleine de verdure et de chlorophylle.
Ma tête est grosse de pensées. Je m’en montre surpris, mais pourquoi ? La coulée verte qui va du port de plaisance de Béthune à la place du Général de Gaulle sacre la suffisance. L’œuvre de l’homme s’y accompagne de son coefficient. C’est doux comme un cauchemar que provoquerait le besoin irrésistible d’aller pisser qui vous fait lever au milieu de la nuit. Il faut l’entreprendre tout seul. J’aimerais en être soulagé. J’aimerais que ce soit comme dans les contes de Minh Tran Huy. Un prince chinois – plutôt vietnamien – se lève, contemple la mer de jade et tombe sur une paysanne autant futée que sage. Elle lui apprend la vie, mais avec cette délicatesse toute chinoise – plutôt vietnamienne – qui fait don du bonheur comme pour contrôler un geste désastreux. La noblesse du jade est un fil vert qui sous-tend la vie. Le raffinement chinois est extrême, mais j’y acquiesce. Je rêve de partage. Je constituerai une communauté d’amis à cette fin – peu me chaut la dureté de la tâche.
Sur ces entrefaites, le crépuscule s’est mis à projeter une carte d’Afrique or liquide sur les eaux. Je me suis redressé d’un coup. C’est alors que je me suis souvenu que j’habitais l’Ange-Gabriel, la résidence de toutes les visitations. L’événement était logique, à tous points de vue, néanmoins il m’a surpris. C’était comme si Béthune voguait déjà sur la mer de Chine, cette mer que l’on trouve là-bas, au loin, très au loin, à l’intérieur de soi. L’Afrique est venue à moi comme l’ange à Marie. Ce sont désormais les péniches qu’empruntent les anges pour aborder les mortels. Le plus célèbre des archanges d’Adonaï me fait signe avec une simplicité désarmante. Je serais bien sot de refuser son salut. Sa familiarité m’accompagne depuis l’enfance. C’est alors que je me suis souvenu que l’ange Gabriel avait été précédé par son propre ange. Il s’appelait Hugo.
Il était sur son vélo, ainsi que trois autres de ses copains – tous blonds roux comme les anges de Botticelli, et qui avaient entre sept et douze ans. Ils m’ont salué avec cette innocence renversante qui est la marque de leur âge. Je les avais rencontrés dans la coulée verte, juste à la jonction de la passerelle qui enjambe la rivière. J’ai reconnu après-coup cette manie des anges de toujours donner rendez-vous aux carrefours. C’est dans leur nature, eux qui ne sont ni divins ni humains, juste des esprits – et moins que des âmes. Mais l’ange Hugo, lui, avait une belle âme enfantine, un brin gouailleuse. Il m’a ému par sa manière de se raconter. Il devisait comme un adulte.
Il a levé les yeux, a regardé le pont (qui est typique des ouvrages d’art français) sous lequel est amarré l’Ange-Gabriel, et il m’a dit :
— Vous savez, je dessine beaucoup, c’est mon dada. Mon prof principal m’a dit que je dois aller à Bruxelles où il y a une grande école de dessins industriels. Au bout de quatre ans, j’en sortirais tout à fait formé. Vous savez, je dessine à peu près tout, des mangas, du fantastique – même si j’aime pas cette littérature, parce que je lis beau-coup, moi, j’aime pas la télé, je la regarde pas –, mais, pour les dessins, ma préférence, c’est les dessins industriels… J’ai dessiné le grand pont de New York, j’ai juste jeté un coup d’œil dessus et puis il était là, sur ma feuille…
Il parlait, il parlait l’Ange Hugo, je ne pouvais plus l’arrêter. Comme tous les anges, il voulait me convaincre de son humanité. Il se démenait, c’était touchant. Alors, j’ai volé à son secours.
— Tu habites Béthune ?
— Oui, depuis longtemps. Et vous ?
— Amiens.
— Mais, c’est loin ça !
— Pas du tout ! Tu prends le train, te voilà à Arras, puis un TGV quelque vingt minutes plus tard te dépose à Béthune. Tu vois, c’est rien du tout.
Il m’a regardé, il était émerveillé – et même épouvanté par ma capacité à compresser les distances. Les bébés anges ignorent le don inné qui est le leur d’être partout sur tous les coins du monde à la fois. Hugo, je le voyais bien, n’était pas encore sorti de Béthune. J’étais son ange, je lui racontais le monde. Alors, il m’a dit :
— De quelle origine êtes-vous ?
— Tchadienne.
— Comment ?
— Je suis Tchadien.
— C’est pas possible, monsieur ! J’ai une sœur tchadienne, et comme ça, je tombe sur vous, un Tchadien. C’est pas possible, monsieur !
Je n’en revenais pas de ce que j’entendais. Hugo était donc un ange tchadien.
— Oui, mon père est Tchadien ; c’est mon beau-père, en fait. Quand je dirais à ma sœur que j’ai rencontré un écrivain tchadien sur la péniche, elle me croirait pas… Vous savez, je me suis arrêté plusieurs fois devant cette péniche, je comprenais pas pourquoi elle était là.
Ce qui est désarmant avec les bébés anges, c’est qu’ils nous enlèvent les mots de la bouche. Et, bien entendu, ils sont prévisibles. Hugo, sans le savoir, était venu au-devant de l’archange Gabriel pour recevoir ses futurs ordres de mission. Il ne tardera pas à prendre son envol.

Per citare questo articolo:

Nimrod, Le temps liquide, Repères DoRiF n. 4- Quel plurilinguisme pour quel environnement professionnel multilingue? - Quale plurilinguismo per quale ambito lavorativo multilingue?, DoRiF Università, Roma dcembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=153

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