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Enrica GALAZZI, Élisabeth GUIMBRETIÈRE

De bouche à oreille. Pierre Léon  [1926- 2013] et l'enseignement/apprentissage de la parole en L2

Enrica Galazzi
Università Cattolica del Sacro Cuore Milano
enrica.galazzi@unicatt.it

Élisabeth Guimbretière
Université Paris 7 Denis Diderot
eguimbretiere@orange.fr

Résumé

Cet article retrace le parcours de Pierre Léon, phonéticien et didacticien de l’oral exceptionnel, à partir de trois périodes significatives. Sa recherche théorique a nourri et inspiré ses applications didactiques et inversement. De la phonétique articulatoire à la phonostylistique, il a inspiré des générations de chercheurs en phonétique et didactique de l’oral.

Abstract

This article traces three significant stages of the path followed by Pierre Léon, an outstanding phonetician and specialist of the didactics of spoken French language. His theoretical research has both nourished and inspired his didactic applications and vice-versa. From articulatory phonetics to phonostylistics, he has inspired generations of researchers in phonetics and didactics of spoken French language.

Dans les années 1960-1970, parallèlement au développement de la méthodologie audiovisuelle structuro-globale et avant que l'approche communicative ne s’impose, à l'intérieur d'une floraison d'études de linguistique et de linguistique appliquée, la phonétique a occupé une place non marginale grâce à l'action conjointe d'institutions et d'individus fortement impliqués dans les débats autour de l'apprentissage des langues. Nous rappellerons l’action de centres tels que le CLA de Besançon, le BELC et le CREDIF et, un peu plus tard, le CRAPEL. Parmi les linguistes qui se sont occupés de la phonétique théorique et appliquée, une place de choix revient à Pierre Léon. On pourrait même affirmer que, chez lui, les applications précèdent la recherche théorique (cf. sa thèse à Besançon sur l'orthophonie) et l'ont toujours fortement nourrie tout au long de son parcours. Dans le monde anglo-saxon, les applications pratiques précèdent et justifient souvent la théorie et les recherches de laboratoire.

Anciens élèves à l’Institut de phonétique de Paris et à l’École Supérieure de perfectionnement des Professeurs de français à l’étranger, Pierre et Monique Léon, que Pierre Fouché appelait « les jumeaux » (P. & M. LÉON, 2010 : 86), ont partagé leur amour pour la phonétique et, quelques années plus tard, leur vie.

Nous nous arrêterons tout particulièrement sur l’itinéraire de Pierre, tout en sachant que leurs noms sont souvent indissociables, notamment dans le champ de la phonétique corrective, tout comme dans la vie.

Pierre Léon a fait ses premiers pas dans l'enseignement de la prononciation (dans les années 1940 à Paris à l'Institut de phonétique et à l'Alliance française avec un public d'étrangers multilingue) avant de partir aux USA avec une bourse Fullbright comme assistant à Columbus.

Dans ses souvenirs intitulés Nos jeunes années (2012), Léon évoque avec humour son périple, depuis Paris jusqu’à Toronto avec, au beau milieu, la guerre, le service militaire, la pénurie….

Des rencontres significatives ont jalonné son parcours aussi bien en France qu’en Amérique. Ses choix professionnels sont le résultat d’une série de circonstances et de rencontres significatives.

L’expérience d’enseignement de la correction phonétique, partagée avec Monique, commence rue des Bernardins – grâce à Pierre Fouché – devant un public de soldats américains et de professeurs venus « rafraîchir leur prononciation », et à l’Alliance française de Paris par l’entremise de Suzanne Mercier.

Après son départ à Columbus, Bernard Quemada, un grand protagoniste de la linguistique appliquée des années 1960, le contacte pour lui proposer de rédiger une thèse dans laquelle il explorerait les nouvelles technologies américaines pour l’apprentissage des langues (magnétophones, laboratoires…). Cette thèse, soutenue en septembre 1960 à Besançon, est publiée chez Didier sous le titre Laboratoires de langues et correction phonétique (1962) et traduite en italien quelques années plus tard (RADARS Padova 1972).

Sollicité par Bernard Quémada, Léon commence une collaboration intense avec l’Université de Besançon. Son enseignement débute en 1960, c’est le zénith du CLAB qui teste tout ce qui se fait en la matière : les dernières productions du CREDIF, la méthode Guberina et l’appareil de Tomatis.

Pendant son année américaine, il lit tout ce qui touche à son sujet, mais surtout, au Congrès MLA à Chicago, il rencontre Pierre Delattre, un autre grand phonéticien expatrié, qui l’invite à visiter ses installations aux Laboratoires Haskins. Il collabore aussi aux cours d’été à Middelbury College, là où Pierre Delattre règne incontesté sur l’enseignement de la prononciation (GALAZZI, 2008).

Après la soutenance de sa thèse, en septembre 1960, il commence sa vie de turbo prof (pendant laquelle il se lie d’amitié avec Henri Mitterand) entre son enseignement à Besançon et sa famille à Paris.

En 1961, les missions se suivent, en Pologne, à Tel Aviv, mais une altercation avec le doyen Cousin à propos de ses prétendues méthodes d’enseignement « américaines » inacceptables sur le sol français, met fin à cette période d’effervescence bisontine.

Le retour à Columbus n’est qu’une passerelle vers son poste de full professor à Toronto en 1965.

L’appel insistant de collègues prestigieux, (Culioli en 1964, Martinet après sa thèse d’état sur travaux en 1972, Fónagy lors de la succession de René Gsell), n’ont pu le faire revenir à Paris où le destin incertain de la phonétique semblait pourtant l’appeler. Au Canada, il avait trouvé l’humus idéal et nécessaire au développement de sa personnalité scientifique et de sa recherche.

Toronto ayant reconnu son génie, lui proposa la place et les fonds nécessaires à l’achat des machines destinées à réaliser son rêve.

« Le laboratoire vivait dans la bonne humeur », écrit-il (Nos jeunes années : 287) avec une équipe de collaborateurs bien soudée. Harlan Lane à Ann Arbour, puis le très jeune Philippe Martin, adjoint de manière stable au Laboratoire en tant que technicien ; Georges Faure, à la pointe des études sur la prosodie, visiting professor en 1969. Avec son aide un colloque prestigieux s’organise auquel participent de grands noms de la linguistique : Rigault, Danes, Bolinger. D’autres noms prestigieux enrichissent le paysage universitaire : Martin Joos, Marshall MacLuhan.

Avec Henri Mitterand, visiting professor, une collaboration féconde s’instaure pour une série de colloques et de publications, notamment Studia Phonetica inaugurée en 1968 chez Didier.

En 1972 sa participation au grand colloque de Montréal est une sorte de consécration ; son titre : Où en sont les études sur l’intonation ?

À la fin des années 1980, le Laboratoire de phonétique expérimentale de l’Université de Toronto, sous la direction de Pierre Léon, voyait à l’œuvre une belle équipe de professeurs (Philippe Martin, Parth Bhatt), assistants de recherche (Jeff Tennant, Henriette Gezundhajt), enseignants associés et collaborateurs (Renée Baligand, Eric James, Nicole Maury, Alain Thomas, Monique Adriaen, Wladyslaw Cichocki).

L’apport incontournable de Pierre Léon à la pédagogie de la prononciation est la résultante d’au moins trois facteurs convergents : l’effervescence autour de la linguistique appliquée et les grands espoirs qu’elle avait suscités ; ses rencontres significatives en France et en Amérique ; le milieu technologique de pointe découvert dans le nouveau monde. Mais ces ingrédients n’auraient rien donné sans le liant que constituaient sa personnalité de chercheur généreux, son humanité … et sa bonne humeur.

D’ailleurs, c’est l’ambiance de travail détendue dans un milieu constructif, mais aussi la douceur des mœurs, à l’écart des intrigues et des disputes parisiennes, qui ont définitivement attaché Pierre Léon au Canada en dépit des liens très forts avec son pays et sa région natale.

Pour évoquer son parcours de phonéticien-didacticien, nous avons sélectionné trois moments significatifs :

  • La période structuraliste (les années 60 et 70) (cf. § 1et 2)

  • L’apport de ses recherches expérimentales sur la voix (les années 80) (cf. § 3)

  • La phonétique et la phonostylistique destinées à un public universitaire (les années 90) (cf. § 4)

1. Le français standard

À partir de la fin des années 1960, Le français moyen (F.M.) d’André Martinet est rendu célèbre dans le monde entier sous l’étiquette de Français Standard grâce à l’énorme succès d’un ouvrage de Pierre Léon. C’était le modèle « de prestige » incarné par les journalistes de la radio et de la télévision. Prononciation du français standard. Aide mémoire d’orthoépie. A l’usage des étudiants étrangers, (édition revue et augmentée de : Aide-mémoire d’Orthoépie, CLA Besançon 1962), publié chez Didier en 1966 et plusieurs fois réédité (2ème éd. revue et corrigée 1972, 3ème éd. 1977, 4ème  éd. 1982), a été un best-seller de la didactique de la prononciation et, pendant des décennies, l’ouvrage de référence de tout enseignant de FLE dans le monde entier.

Le choix du titre de l'ouvrage, d'après les souvenirs de son auteur, tient au caractère opaque et peu séduisant du terme « orthoépie » qu’il avait proposé dans un premier temps et qui fut fermement refusé par l’éditeur Henri Didier1.

Si le standard apparaissait comme l’« étalon de référence » qui s’était imposé, et cela dans beaucoup de domaines, le volume de Léon s’ouvrait avec une importante citation de Martinet en exergue :

« Il faut surtout que le pédantisme orthoépique ne nous fasse pas oublier cette belle leçon de tolérance que nous donnent les faits ». (André MARTINET, La prononciation du français contemporain)

Léon fait référence à la variété des prononciations et à la norme. Il tient compte « du modèle idéal du ‘bon usage’ mais aussi des latitudes acceptées par tous les sujets parlants » (p. 5) « sans qu’il y ait faute linguistique » (p. 6).

Il aimait dire (ainsi qu’il nous l’avait écrit) que, avec l’aide de Monique, il avait refait l’ouvrage : « Monique et moi avons refait le FRANÇAIS STANDARD de la lettre au son, chez Armand Colin (Monique LÉON & Pierre LÉON, La prononciation du Français, Colin 2009, 2ème édition, en version papier et numérique). C’est la preuve de l’efficacité d’une approche qui méritait d’être revisitée.

Par ailleurs, même chez Léon, ce modèle ne tardera pas à évoluer, comme nous le montrerons ci-après (cf. § 3).

2. La correction phonétique : de l’approche articulatoire aux exercices systématiques de prononciation.

À partir des années 1960, depuis Besançon, une activité de collaboration intense s’instaure avec des revues destinées aux enseignants de FLE afin de les initier à l'approche articulatoire dans le cadre structuro-global (série d'articles dans Le Français dans le monde depuis 1961 mais aussi dans Études de Linguistique Appliquée, Le français moderne et d'autres revues américaines Canadian Modern Language Review, The Modern Language Journal).

Les articles publiés dans le Français dans le monde constituent un suivi qui s’étale sur plusieurs numéros : « De la linguistique atomiste à la linguistique structurale » ; « Les méthodes en phonétique corrective » (le FDM n° 2, juin –juillet 1961, 1-9) ; « De l’Allemand au Français. Problèmes phonémiques et phonétiques » (Ibid, n. 4, 1961, 45-48) ; « Problèmes de méthode en phonétique corrective I » (Ibid janv-fév. 1963, 9-12) et II (ibid., n. 15, 1963, 9-12).

À la demande de Guy Capelle, le directeur du BELC, Pierre et Monique Léon élaborent Introduction à la phonétique corrective à l’usage des professeurs de français à l'étranger (Collection Le français dans le monde Belc dirigée par André Reboullet ; Hachette Larousse 1964, 2ème éd. 1966, 3ème éd. 1967, 4ème éd. 1971, 5ème éd. 1980, 6ème éd. 1985…), outil pratique d’initiation qui prend en charge le problème de l’enseignement de la prononciation, afin d’instaurer chez l’apprenant de bonnes habitudes d’audition et de phonation. Les auteurs proposent les traits généraux du phonétisme français dans leur contexte accentuel, rythmique, intonatif et présentent en même temps un répertoire des difficultés (voyelles et consonnes isolées et dans la chaîne parlée ; typologies d’exercices et procédés de correction). En Appendice: Conseils pratiques pour la classe. L'explication des mécanismes articulatoires s’appuie sur des images de la position des organes phonatoires (40 figures).

Le manuel Exercices systématiques de prononciation française. Phonémique et phonétique (signé Monique LÉON, 1964) traite les fautes d’articulation commises par les étrangers en prenant en compte leur L1 (les groupes linguistiques visés sont indiqués au début de chaque leçon). Les exercices, fondés sur l’analyse phonétique et phonologique comparative du français et des principales langues dont le BELC avait entrepris la réalisation, prévoient l’imitation de séries de paires minimales (parfois à l’aide d’un miroir) et la répétition de modèles enregistrés selon une hiérarchisation des difficultés allant du simple au complexe.

Les principaux exercices sont enregistrés par Pierre et Monique sur trois disques vinyles. Ces enregistrements sont surprenants à nos oreilles et ne correspondent pas au phonéticien enjoué que nous avons connu plus tard. L’intonation syntaxique, neutre, franchement rébarbative, répond au moule structuraliste (LÉON, 1966) repérable aussi chez Pierre Delattre (cf. sa technique auralo-orale in LÉON, 1962) et Emmanuel Companys (La France en direct, 1972) et que Monique Callamand ouvrira à l’expressivité en micro-contextes tout en sauvegardant la rigueur dans la réalisation des patrons intonatifs (L’intonation expressive, 1973).

À la suite de Grammont et de ses travaux en phonétique historique (évolutive), Léon encourage le recours aux « contextes facilitants » avant la lettre, à savoir l’emploi de sons que Suzanne Mercier appelait les « phonèmes professeurs » (LÉON, 1961 : 7). Cela anticipait la méthode verbo-tonale de Petar Guberina qui allait se répandre dans les années 70 et qui continue encore aujourd’hui à permettre aux enseignants formés de travailler la prononciation en classe de langue.

C’est grâce au travail de Pierre Léon, et dans sa filiation directe, que nous avons pu poursuivre la correction phonétique en classe de langue et non plus seulement au laboratoire. Il s’est agi d’amplifier pour le développer et l’agrémenter, d’ajouter des phases dans le travail d’enseignement/apprentissage des sons. C’est ce qui a été fait dans l’ouvrage Plaisir des sons (Élisabeth GUIMBRETIÈRE & Massia KANEMAN-POUGATCH, 1989) dans lequel sont utilisés, bien entendu, les contextes facilitants, dans la phase de production, mais dans lequel également sont travaillées la corporéité, la gestuelle et la représentation mentale du son. L’appropriation d’un phonème ou d’une opposition phonologique se fait selon des phases précises permettant leur acquisition : tout d’abord le travail de perception, de discrimination et de reconnaissance auditive. Vient ensuite le travail sur les caractéristiques du phonème, à partir d’une représentation mentale des traits acoustiques, articulatoires et physiologiques en fonction des difficultés et des manques de la langue maternelle. La prise de conscience des nouveaux traits à acquérir qui découle de la phase précédente, amène alors la phase de production en contextes facilitants puis non facilitants dans des énoncés les plus expressifs et vivants possibles, à l’intérieur de situations du quotidien. Enfin la correspondance phonie/graphie termine la séquence d’acquisition. Pierre Léon n’aurait pas renié les activités ludiques et récréatives qui complètent le travail. C’est bien son travail pionnier qui nous a montré ce qu’il fallait faire et nous a donné envie de poursuivre et d’enrichir le terrain qu’il avait défriché, à l’instar de ce qui se pratique également dans d’autres universités comme celle de Mons, de Padoue, ou celle de Toulouse, par exemple, sous l’égide de Michel Billères, qui continue à développer et à diffuser la méthodologie verbo-tonale2.

3. L’« écoute dirigée »

La prononciation était un enjeu important, mais il fallait aller plus loin et déborder le cadre un peu restreint de la phonétique pour s’intéresser à l’oral dans toutes ses composantes. Ce changement est d’autant plus intéressant que Pierre Léon change le visage quelque peu austère de la phonétique appliquée en y introduisant l’humour.

Nous allons évoquer quelques moments saillants en commençant par Le document sonore authentique dans la classe de français langue étrangère, numéro spécial du FDM  145, 1979, dirigé par Pierre Léon. Il s’agit d’un recueil important pour la découverte anthropologique du « parlé naturel », cet abominable homme des neiges, le « français tel qu’on le parle » (d’après Debyser, ivi : 81), empreint d’un esprit novateur qui n’a porté ses fruits que quelques décennies plus tard.

La collection « De bouche à oreille » que Pierre Léon dirige chez Hachette est novatrice :

Interprétations orales (signé Pierre Léon avec Renée Baligand et Claude Tatilon, 1980) offre un échantillonnage de textes d’un français très standardisé (sauf un, réalisé par Fernandel), d’une grande variété de tons car il s’agit de textes écrits interprétés par des professionnels (acteurs, orateurs, chanteurs…). Nous citerons un seul exemple : Le télégramme par Simone Signoret et Yves Montand ; il s’agit d’un dialogue entre un amoureux transi et une standardiste insensible, chargée de transmettre un message d’amour envoyé sous forme de télégramme.

Le deuxième titre de la collection Oral Niveau 1 (Monique LÉON, 1982) propose des échantillons de français parlé spontané.

Dans les années 1980, à la suite d’un mouvement de démocratisation quelque peu anti-parisien, voilà Léon engagé dans l’élaboration du Français standardisé en équipe avec quelques célèbres phonéticiens non parisiens (CARTON, ROSSI, AUTESSERRE, LÉON, Les accents des français, 1983)3. Le travail sur les caractéristiques régionales est une recension détaillée des particularités phonétiques au plan des voyelles, des consonnes et de la prosodie avec des schémas et des tableaux synoptiques. Le but est d’aider à percevoir puis à reproduire les variations de la prononciation et tous les effets que le français parlé en tire, à l’aide d’exercices d’écoutes et de production (orale et écrite). Des solutions sont proposées pour chaque texte. Cette focalisation sur les accents régionaux, jusqu’alors ignorés, anticipe une thématique très actuelle qui a donné lieu à une riche littérature récente (BOULA DE MAREUIL, 2011 ; PATERNOSTRO, 2016). En effet, les interrogations et les recherches aujourd’hui tournent autour de la variation avec une remise en question du terme standard qui pour beaucoup devrait être revu.

Ce qui constitue un aspect novateur dans cette collection c’est qu’elle envisage l’oral dans toutes ses composantes et propose des exercices permettant de faire travailler les apprenants autant sur la prononciation que sur le vocabulaire, la grammaire et les niveaux de langue ou bien encore sur la culture. Elle montre également que les méthodes utilisées jusque-là étaient loin de refléter le français tel qu’il était parlé et que les apprenants de l’époque étaient confrontés à un français qui n’existait pas, comme le souligne Monique Léon dans la préface de son ouvrage (Monique LÉON, 1982).

Il n’existe pas un français mais des français, c’est bien ce qu’avait compris Pierre Léon lorsqu’il avait entrepris ce chantier sur les accents des Français. Petit ouvrage didactique si l’on s’en tient à la forme publiée mais énorme travail de décryptage des accents régionaux qui, à notre avis, n’a plus vraiment d’équivalent aujourd’hui en didactique.

De nos jours, les auteurs de méthodes de langue ont pris conscience de l’importance de travailler à partir d’échantillons de langue authentique. Avons-nous réellement beaucoup inventé depuis ? Rien n’est moins sûr. Ce qui reste important dans l’approche de l’oral en classe c’est, d’une part, de mettre en place une méthodologie rigoureuse pour aborder la compréhension de documents oraux et, d’autre part, de ne pas négliger dans la collecte de ces échantillons de langue la variation. Un ouvrage pédagogique ne peut plus se soustraire à l’utilisation de la variation et se doit de présenter des échantillons de langue respectant la diversité.

Dans Paroles en situations, niveau 1, (Élisabeth GUIMBRETIÈRE & Véronique LAURENS, 2015), nous nous sommes efforcées de proposer également différents types de sources sonores ainsi que différents accents (le niveau 2 sera encore davantage orienté vers la variation), en essayant à l’instar de Pierre Léon de ne pas nous en tenir au seul travail de compréhension sur la langue mais d’y intégrer un repérage systématique de la prosodie comme Monique Léon l’avait bien amorcé dans Oral niveau 1, permettant ainsi aux apprenants de prendre conscience du rôle fondamental qu’elle joue dans la compréhension du message, mais également de s’approprier progressivement les différents phénomènes prosodiques du français (accentuation, segmentation, schémas intonatifs, etc.) en situation de communication et d’interaction.

De même, l’appel de Pierre Léon en faveur d’une pausologie qui intègre les études faites dans des domaines tels que la prosodie, la sociolinguistique, la neurolinguistique, la linguistique comparée, la kinésique, a des tons avant coureurs…. Lorsque nous avons souhaité travailler sur les variables temporelles et notamment sur la pause dans le discours politique, avec un volet perceptif impliquant des auditeurs non francophones (Enrica GALAZZI et Élisabeth GUIMBRETIÈRE, 1998 et 2000), nous avons trouvé, là encore, une source d’inspiration dans un article novateur sur la pausologie (Ronald DAVIS et Pierre LÉON, 1989).

Pour nous, comme nous le soulignions en conclusion de ce travail de recherche, le développement d’une compétence de compréhension orale fine passe nécessairement par la capacité à interpréter les valeurs des données temporelles dans l’économie d’un discours donné, mais sert également à en déjouer d’éventuels pièges, qu’il s’agisse de la rhétorique de discours politique ou publicitaire.

En ce qui concerne la production, que ce soit de la parole spontanée, de la lecture ou de l’oralisation, il est indispensable de faire comprendre l’importance de savoir pauser, tout d’abord pour soi – pour prendre le temps de réfléchir, de planifier, de respirer au bon moment – mais également pour l’autre qui est amené à décoder. Comme il est tout aussi important de saisir les enjeux du silence dans l’interaction dans la mesure où les chevauchements, les interruptions, les silences, sont des indices culturels non universellement partagés. Pour l’auditeur étranger, il est des silences que l’oreille doit apprendre à ignorer, ou tout au moins à interpréter comme des indices de continuité (et non d’interruption). La cohérence de l’oral, en dépit d’un apparent désordre, se réalise par une série d'indices qui ne sont pas toujours conformes aux attentes forgées par le moule syntaxique normatif de l’écrit transmis par l’école. L’auditeur doit donc apprendre à gérer ces indices sans se laisser tromper ou abuser par ceux-ci. Mais cette rééducation de l’oreille ne concerne pas que les non-natifs. S’il est indispensable de présenter à l’apprenant étranger une variété de formes linguistiques pour qu’il intériorise des patrons de référence diversifiés, il est tout aussi indispensable de permettre aux auditeurs français, par l’intermédiaire de la variation, de se libérer des stéréotypes et de nourrir autrement leur imaginaire linguistique.

4. L’enseignement de la phonétique à l’université

Deux volumes avec renvois bibliographiques, exercices sous forme de questions à la fin de chaque chapitre et clés des réponses à la fin de l’ouvrage, s’adressent au public universitaire. Ils sont publiés dans la collection “Linguistique” créée par Henri Mitterand chez Nathan : Phonétisme et prononciations du français (Paris, Nathan-Fac, 1992), réédité plusieurs fois, et Précis de phonostylistique, parole et expressivité (Paris, Nathan-Fac, 1993).

Les deux ouvrages reprennent pour le théoriser son parcours de phonéticien-pédagogue. Ils constituent une réflexion sur la langue, une théorisation des années de pratique et de recherche sur le terrain et permettent aux étudiants et aux enseignants du supérieur comme aux didacticiens d’enrichir leur savoir sur la langue au contact de cette somme de connaissances métalinguistiques4.

Dans l’avant-propos au Volume 1, Léon exprime sa gratitude à Henri Mitterand et cite le rôle qu’il a joué dans l’élaboration des deux volumes : le premier, se situant « sur un plan pédagogique aussi clair que possible », était conçu comme une présentation des notions de base « afin de montrer le fonctionnement phonétique du français, dans son rapport avec la variation » (1992 : 3), tandis que le deuxième était consacré aux phonostyles et à la variété des usages. Le deuxième volume est défini par son auteur comme « un traité de l’oralité, envisagée au plan de l’expression vocale […] un répertoire des styles sonores, ou phonostyles, tels qu’ils sont perçus en tant que caractéristiques d’un individu (jeune, vieux, homme, femme), d’un groupe social (prolétaire, bourgeois), ou d’une circonstance particulière (discours politique, sermon), etc. » (1993, Avant-propos, p. 3). En parcourant le volume on reconnaît les traces des échanges avec Iván Fónagy, leur passion partagée pour la vive voix. Les exemples proposés très riches et très amusants illustrent la verve intarissable de l’auteur et le situent dans la tradition des phonéticiens-pédagogues classiques (cf. Paul PASSY, 1930) pour qui la phonétique rimait avec ludique.

Ce deuxième volume de phonostylistique nous a servi lorsque nous avons décidé de nous lancer dans une recherche sur les difficultés, pour les italophones, à reconnaître et à s’approprier les patrons intonatifs de certaines attitudes (Enrica GALAZZI et Élisabeth GUIMBRETIÈRE, 1994, 1995). Partant du principe que les règles d’intonation laissent une marge de liberté aux locuteurs dans la réalisation des formes intonatives, nous avons voulu savoir si c’était le cas pour certaines attitudes spécifiques. En réalité, l’expression vocale des attitudes laisse un jeu beaucoup plus limité à la variation que celle des émotions car les premières tendent à créer des schémas mélodiques figés qui sont plus dépendants du code linguistique comme le montrait déjà Pierre Léon (LÉON, 1976). Que cela soit au plan de la perception et de la reconnaissance de certaines attitudes ou au plan de la production de ces mêmes attitudes, nous avons essayé d’établir des seuils d’acceptabilité de certaines réalisations prosodiques afin de faciliter leur appropriation par les italophones. Le cadre théorique de notre recherche s’est appuyé sur le répertoire des phonostyles établi par Pierre Léon qui souligne qu’une attitude peut prendre des formes variables mais contrôlées selon les interlocuteurs, la situation, le milieu, l’époque, et que la variation n’apparaît pas comme aléatoire mais bien comme une pratique sociolinguistique. Encore faut-il pouvoir disposer de suffisamment d’échantillons pour permettre la reconnaissance d’un schéma type et c’est bien dans cette direction qu’il faut aller lorsqu’on élabore une méthode de langue. L’on en revient encore à la notion de variation (en relation à la norme) et à sa maîtrise dans une orientation d’enseignement/apprentissage. Il est évident que, dans ce domaine, P. Léon a été un maître en la matière et qu’il a su, bien avant les autres, montrer le chemin.

Pour terminer

Dans cet hommage nous avons souhaité montrer la clairvoyance pédagogique de Pierre Léon, ses effets d'anticipation par rapport à ce qui est devenu courant (ou banal) aujourd'hui. Comme on l’a vu, il a été un précurseur dans la mise en place et le développement de la compétence orale (compréhension et production) de la langue. De la phonétique articulatoire à la phonostylistique c’est un itinéraire assez exceptionnel à l’image de l’évolution qui a marqué la seconde moitié du XXe siècle. Un demi-siècle d’activité intense où les intérêts scientifiques n’ont jamais été isolés des préoccupations didactiques.

Au cours de sa longue pratique dans l’enseignement de la correction phonétique et dans la pédagogie de l’oral avec des publics de nationalités et d’âges différents, Pierre Léon avait acquis une maîtrise remarquable au plan pédagogique. Sa connaissance de tout ce qui avait été fait par ses prédécesseurs, – comme l’atteste sa thèse de doctorat, à l’université de Besançon, Méthodologie de l'orthophonie au laboratoire de langue (1960), et son ouvrage Laboratoires de langue et correction phonétique, (DIDIER, 1962) – tout comme sa recherche théorique ont nourri et inspiré ses applications.

Son engagement visant à faire sortir la linguistique de son enfermement pour élargir son horizon au pluridisciplinaire l’a amené à être un pionnier de la phonostylistique, rôle qu’Ivan Fónagy, son complice et ami, lui a reconnu, (Ivan FONAGY, 1977).

S'il est vrai que la recherche est faite par des individus à un moment donné de l'histoire, les choix de Pierre Léon ont été marqués par des rencontres significatives : Pierre Fouché et Suzanne Mercier, Bernard Quémada, André Martinet, Pierre Delattre, IvanFónagy, Henri Mitterand et, bien sûr, les collègues et amis de l'université de Toronto, du Québec et d’ailleurs, sans oublier, Monique, compagne et complice d’une longue traversée.

Nous savons gré à Pierre Léon pour ce qu’il a laissé, pour tout ce qu’il nous a appris : la rigueur, mais aussi le plaisir de jongler avec les sons (Enrica GALAZZI, 2015).

Références bibliographiques

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BOULA DE MAREUIL, Philippe, D’où viennent les accents régionaux ? Paris, Le Pommier, 2011.

DAVIS Ronald et LEON, Pierre, « Pausologie et production linguistique », Information et communication, X, 31-43, 1989.

FONAGY, Ivan, « Le statut de la phonostylistique », Phonetica 34, 1977, p. 1-18.

GALAZZI, Enrica, « Pierre Delattre (1903-1967) : un phonéticien–pédagogue entre le vieux et le nouveau monde », ICHOLS 2008, Potsdam aout-septembre 2008, Beiträge zur Geschichte der Sprachwissenschaft n° 20, p.  257-267.

GALAZZI, Enrica, « La prononciation du français standard à l'épreuve du 3ème millénaire », Actes du Colloque « En deçà et au-delà des confins : les variations linguistiques dans la culture française contemporaine », Ragusa 17-18 octobre 2013, Autour du français : langues cultures et plurilinguisme, Repères-Dorif, n° 8, Parcours variationnels du français contemporain. Hommage à Nadia Minerva. Sous la direction de Fabrizio Impellizzeri- septembre 2015 http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=235.

GALAZZI, Enrica, « L'humour des sons: ap-prendre la parole en découvrant le plaisir des différences », in P. PAISSA, F. RIGAT, M.-B. VITTOZ, Dans l'amour des mots, Chorale(s) pour Mariagrazia, Edizioni dell'Orso, Alessandria, 2015.

GALAZZI, Enrica, GUIMBRETIÈRE, Élisabeth, « Seuil d’acceptabilité des réalisations d’apprenants italophones », II Convegno Int. di analisi comparativa francese /italiano sul tema: « Lingue e culture a confronto », DoRif-Università e Università Cattolica, Milano 7-8-9- 0ttobre 1991, Dorif Roma 1994, Vol. II, 104-120.

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PATERNOSTRO, Roberto, Diversité des accents et enseignement du français. Les parlers jeunes en région parisienne, L’Harmattan, Paris, 2016.

1
Le témoignage de Pierre Léon, recueilli par Enrica Galazzi en 2013 via mail, se trouve dans GALAZZI, 2015.

2
Cf. Michel Billières, Au fil du son http://www.verbotonale-phonetique.com/category/au-fil-du-fle/ dans lequel on trouve des ressources phonétiques très diversifiées, théoriques et pratiques, à l’intention des enseignants, y compris un « kit de survie verbo-tonal ».
Cf. également le blog de Michel Billières : http://www.verbotonale-phonetique.com/communication-et-prononciation/

3
Avec l’autorisation des auteurs et de l’éditeur Hachette, l’ouvrage a été adapté pour l’Internet, par deux étudiants de l’école des Mines de Paris qui se définissaient comme des « victimes de la standardisation ». Leur but était de « défendre et illustrer » les parlers de notre pays, avant que « nous ayons tous l'accent de Paris! » Cf. le site http://accentsdefrance.free.fr/accueil/intro.html

4
Rappelons que, en collaboration avec Part Bhatt, Léon avait publié Structure du français moderne. Troisième édition revue et corrigée, Canadian Scholars’ Press Toronto 2005. Dans les deux éditions précédentes (1988 et 1992) R. Baligand figurait parmi les auteurs.

Per citare questo articolo:

Enrica GALAZZI, Élisabeth GUIMBRETIÈRE, De bouche à oreille. Pierre Léon  [1926- 2013] et l'enseignement/apprentissage de la parole en L2, Repères DoRiF n. 15 - Au prisme de la voix. Hommage à Pierre Léon - coordonné par Enrica Galazzi et Laura Santone, DoRiF Università, Roma mars 2018, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=391

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