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Rémy PORQUIER

Le temps du papier

Rémi PORQUIER

Professeur honoraire en Sciences du langage

Enseigne de vaisseau, interprète-chiffreur de réserve

porquier@u-paris10.fr

Rémi PORQUIER a enseigné l'anglais en France et le français en Grande-Bretagne, avant de passer par les universités de Besançon puis de Paris-Nanterre, comme enseignant-chercheur en didactique et en linguistique. Il achève actuellement un recueil de textes d'auteurs littéraires (Alexakis, Cavanna, Defoe, Kosztolanyi, Primo Levi, Murakami, Nabokov, etc) autour de l'apprentissage des langues et de la communication en langue étrangère.

Pour qu'un texte se déroule, comme la parole parlée, sans être haché en lignes, il suffit d'un étroit ruban de papier, moins large que l'auriculaire, et de la longueur nécessaire. La longueur du texte n'est alors que la largeur de la bande horizontalement disposée, ainsi bien plus large que haute. C'est alors non la surface préalable du papier qui déterminera la disposition et la longueur du texte, mais au contraire cette dernière qui, au dernier mot, décidera de la dimension horizontale finale.

Ainsi, la longueur d'un texte ne sera pas contrainte ni identifiée par le volume qui le contiendra, ni par l'espace (chemise, rayonnage, bibliothèque, bâtiment) susceptible de le recevoir, mais plutôt par le temps mis à l'enrouler et le dérouler, si l'on veut faire de la bande un rouleau. Ou, si la bande ne peut s'enrouler ou se dérouler, par le temps mis, par qui l'écrit ou le lit, à se déplacer de son début à sa fin. Ou encore, dans ce même dernier cas, par le lieu de départ et le lieu d'arrivée. Ainsi, un texte de sept lieues serait écrit ou lu entre Guémené-sur-Scorff (Morbihan) et Mellac (Finistère), ou de Montgenèvre (France) à Pragelato (Italie), l'auteur ou le lecteur se déplaçant du début à la fin de la bande, préalablement ou progressivement étalée. Ecrire un roman sur du bitume...

Au contraire du temps, variable, consacré à écrire ou à lire un texte d'une certaine longueur, ou du volume mesurable, en centimètres cubes, de l'ouvrage, la dimension purement linéaire du texte lui rendrait sa forme première, celle de la main ou du regard courant, sans discontinuité, d'un point à un autre de l'espace et du temps.
Ou encore, la bande de papier, serpentin de cotillon avant la fête, se déroule au fil de l'écriture et se réenroule, à gauche, au plus près, aux trousses, de la dernière lettre écrite. Chaque mot vient s'inscrire entre deux sortes de roues, dont l'une augmente, et l'autre diminue, de diamètre, tant que court l'écriture. Le texte se termine au bout du serpentin, alors revenu, roue unique close, à son état initial. La longueur du serpentin, progressivement perçue à la diminution de la roue de droite, aurait calculé ou urgé la fin du texte. Mais le texte pourrait courir au-delà, et se poursuivre, reprenant le ruban au verso et à rebours, déroulant en escargot la roue précédente. La plume ne devrait pas quitter le papier car, au fur et à mesure, se reconstituent, en dos d'âne cette fois, deux roues dont la première (celle de gauche, si l'on écrit de gauche à droite) voudrait avaler les mots avant même qu'ils sourdent ; et dont l'autre (celle de droite), accolée au tranchant de la main qui écrit (si l'on écrit de la main droite) qui la pousse et la contient à la fois, résiste à la course du texte qui l'investit, et la réduit, inexorablement. Si le scripteur ne dispose que d'un seul serpentin, il lui faut jauger l'échéance au diamètre progressivement réduit, jusqu'à l'abolir, de cette roue de droite dont le terme clora l'écriture. Au même instant sera reconstituée la roue initiale, celles de gauche et de droite à nouveau confondues, le texte manuscrit pouvant maintenant être inséré dans une boîte de cachous, ou, plus grande, de pastilles aromatiques pour la gorge. On lirait sur le couvercle le titre du texte, le nom de l'auteur et, par exemple, la date de péremption. On pourrait voir en relief, sur le fond de la boîte métallique, la longueur du texte, en kilomètres et centimètres ou en nombre de caractères (blancs compris). Ces données pourraient également figurer en code-barres sur la face intérieure du couvercle.

On pense aussi à un texte qui construirait au fur et à mesure son propre support : pour celui qui écrit, le support, de dimension zéro et de matière nulle à la naissance du texte, se créerait au fur et à mesure, lettre à lettre : l'écriture même fabriquerait dans l'instant son propre support, chaque mot secrétant, mot à mot, le papier où viendrait s'inscrire le mot prochain. à venir (on pense à ces avions qui inscrivent dans le ciel en sillage de fumée des messages publicitaires). Ou bien chaque mot serait, à son tour, une tubulure qui secréterait l'encre métallique pour écrire les mots suivants.

On pense enfin à un texte qui se détruirait, comme un papier d'Arménie brûlant lentement, au fur et à mesure de l'écriture ou de la lecture , le texte se consumant au fil et à l'instant du lu ou de l'écrit : un texte ne serait jamais écrit ou lu qu'une fois. Seuls certains textes échapperaient, par long feu, lors de leur écriture, à la consumence, pour pouvoir être lus ensuite et se détruire seulement alors. L'espace et le temps d'écriture ou de lecture ainsi parcourus ne laisseraient d'autre trace, hors la mémoire, qu'un monticule de cendres presque invisibles.

Per citare questo articolo:

Rémy PORQUIER, Le temps du papier, Repères DoRiF n. 1 - juillet 2012 - Le français dans le contexte plurilingue des Centres Linguistiques Universitaires italiens, DoRiF Università, Roma juillet 2012, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=28

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