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Marie-Christine JAMET

Diversifier l'éventail des langues dans les CLA: le choix de l'intercompréhension

Marie-Christine JAMET

Università Ca' Foscari - Venezia

jametmc@unive.it

mots-clefs:intercompréhension, centre linguistique, langues romanes, plurilinguisme.

parole chiavi: intercomprensione, centro linguistico, lingue romanze, plurilinguismo.

keywords: intercomprehension, Language Center,Romance Languages, multilingualism.

Riassunto
Questo articolo espone ragioni, modalità e strategie dell'inserimento dell'intercomprensione nell'offerta didattica dei CLA.

Abstract
This article explains reasons, modalities and strategies of the the insertion of intercomprehension courses in the didactic offer of the Language Centres.

1. L'intercompréhension: brève présentation

« L’intercompréhension » désigne à la fois une situation a-typique – et encore rêvée – de communication multilingue où chacun s’exprimerait dans sa propre langue et comprendrait l’autre, et une capacité du sujet à comprendre rapidement, à l’écrit et à l’oral, plusieurs autres langues quand elles sont génétiquement proches. L’intercompréhension désigne enfin un ensemble de méthodologies visant à exploiter ces capacités naturelles pour accélérer un processus d’apprentissage multilingue.
Cette approche particulière de la didactique des langues a été soutenue dès le départ par l’Union Européenne qui y voit une réponse possible au plurilinguisme qu’elle entend promouvoir chez les citoyens européens.

Lentement mais sûrement, l’approche de l’intercompréhension poursuit son voyage entamé depuis déjà près de 20 ans, prenant le chemin des écoliers, de l’Europe en Amérique du sud ou en Afrique, et glanant au passage de nouveaux adeptes qui se lancent dans l’aventure, y compris aux Etats-Unis. Tout est parti de l’Europe et de son désir de faire des principes d’égalité des langues et cultures, inscrits dans les textes officiels européens, une réalité ou du moins un début de réalité. En observant comment les peuples du nord réussissaient à communiquer, chacun parlant sa langue, des chercheurs ont commencé à s’interroger sur la possibilité de reproduire pour d’autres familles de langues, ces expériences spontannées dues à la cohabitation entre peuples de langues proches sur un même territoire.

Ainsi Claire Blanche Benveniste, en contact avec le danois Jensens, a-t-elle pu fédérer autour d’elle une équipe internationale, obtenir un financement sur un projet Européen qui aboutira au premier manuel d’intercompréhension Eurom4 en 1996, réédité et mis à jour aujourd’hui avec une langue supplémentaire sous le nom Eurom5 (2011)1: un manuel unique en 5 langues pour apprendre 5 langues, le catalan, l'espagnol, le français, l'italien, le portugais.
Parallèlement l’équipe de Grenoble autour de Louise Dabène se lançait également dans un projet européen d’intercompréhenion, Galatea, appelé à un succès durable avec tous les “produits” que cette ligne a engendrés, Galanet2 (plateforme d’apprentissage collaboratif en ligne des langues) et Galapro (plateforme en ligne de formation de formateurs en intercompréhension).

En quoi l’intercompréhension peut-elle aller dans le sens des grands principes européens ? Simplement parce qu’elle permet de démultiplier la quantité de langues qu’on peut être capable de comprendre, en peu de temps, à la condition de se limiter à un apprentissage réceptif. Les principes de base en effet sont simples : limiter les objectifs d’apprentissage en sortant du modèle communicatif traditionnel qui vise à développer en parallèle les quatre compétences à la fois, et se concentrer sur la réception. Et de plus, on dissocie également si besoin est l’apprentissage de la lecture de l’apprentissage de la compréhension orale.

2. L'intercompréhension au CLA de Venise

Ce que nous chercherons à montrer ici, à partir de l’expérience que nous avons menée à Venise, c’est pourquoi une telle approche trouverait légitimement sa place dans les Centres linguistiques des universités italiennes.

Les CLA en Italie ont pour vocation d’offrir des cours de langues, tenus par des enseignants de langue maternelle. L’éventail des langues européennes, outre l’anglais, est généralement constitué par le français, l’espagnol et l’allemand. Un certain nombre de CLA proposent aussi le portugais et bien sûr l’italien langue étrangère. Les langues romanes sont donc bien présentes. Les langues germaniques moins.
Le service fourni par les CLA concerne en priorité les étudiants d’une université mais aussi un public plus vaste : l’offre est ouverte à des apprenant au profil varié, les uns ayant besoin d’une langue européenne pour partir en Erasmus, les autres parce qu’une langue est prévue dans leur cursus, d’autres pour des raisons professionnelles, et d’autres encore pour le plaisir, etc. C’est bien dans ce type de structure universitaire, très flexible, qui cherche à s’adapter aux besoins des étudiants et qui est ouverte sur la société civile, que l’intercompréhension trouverait sa juste place. A notre connaissance, seul le CLA de Venise propose aujourd’hui un cours d’intercompréhension désormais inclus dans la programmation générale.

3. Les atouts de l’IC

Le problème cependant n’est pas seulement d’offrir un cours, mais de ”créer” la demande qui ne peut exister d’emblée en raison de l’innovation que constitue l’intercompréhension. Le public ne sait pas de quoi il s’agit et reste donc circonspect. Par conséquent, il faut pouvoir mettre en valeur les avantages de cette nouvelle approche qui sont, d’une part la multiplication de l’accès à l’information, et d’autre part la rapidité des progrès, en plus bien sûr de l’ouverture mentale et culturelle que constitue l’accès à plusieurs langues. Au début des leçons de démonstration sont nécessaires pour faire prendre conscience du potentiel de l’IC. Cette stratégie est utilisée par l’APIC, Association pour la promotion de l’IC, qui propose des leçons type préalables à leur offre formative. A Venise, nous avons proposé une session pour tout public. Nous mènerons une tentative d'expérimentation spécifiquement auprès des étudiants d’économie pour leur montrer le gain qu'il y a à ne pas se contenter du “tout anglais”.

En effet, il est certain que les besoins d’intercompréhension existent, même si beaucoup ne les perçoivent pas, habitués à penser qu’on connaît une langue seulement si on sait la parler, ou que l’anglais pourrait bien suffire aux besoins de l'internationalisation. Il faut donc une petite révolution des mentalités pour faire accepter l’idée qu’on peut se contenter d’une compétence partielle, en compréhension précisément, plutôt que de renoncer complètement à l'apprendre, et cette compétence partielle est utile.
Les avantages sont grands : pouvoir avoir accès facilement à l’écrit sur Internet en plusieurs langues (certains étudiants en IC sont d'ailleurs employés à faire de la veille commerciale sur internet), pouvoir lire les journaux ou écouter les infos sur l'ensemble de la “romanophonie”, pouvoir faire des recherches sans devoir nécessairement passer par l’anglais.
Pouvoir lire en plusieurs langues permet d’avoir accès à quantité d’articles qui ne sont pas traduits, surtout en sciences humaines. Pour ce qui est de l’oral, cela permet d’apprendre à mieux se débrouiller dans un pays : même si on n’est pas capable de parler et qu’on doit utiliser une langue tierce, le fait de comprendre la langue de l’autre est un atout non négligeable non seulement pour avoir accès à ce qui se dit (annonces, radio, explications du chauffeur de taxi, etc.) mais aussi en terme de disponibilité à l’échange que cela crée chez l'interlocuteur natif.
Pouvoir comprendre l’autre au cours d’une réunion de travail est également un gain dans la qualité de la communication dans le milieu professionnel : c’est ce qu’a bien compris la Cité des métiers de Paris qui a adopté l’intercompréhension pour ses réunions de travail avec les autres cités des métiers des pays romans (projet CINCO en cours) et collabore à un projet qui concerne les auxiliaires de vie étrangères, souvent roumaines, afin qu’elles puissent utiliser l’intercompréhension pour se former plus vite (projet LAMP3). C’est aussi le cas du projet Intermar où l’IC est utilisée pour communiquer dans le monde de la marine.4

En outre il faut bien souligner la rapidité et efficacité de l’investissement d’apprentissage : peu d’heures suffisent pour acquérir un bon niveau dans les compétences réceptives, surtout écrites, mais l’expérimentation que nous venons de conduire pour l’oral au printemps 2012 à Venise est très encourageante aussi pour l’oral. Généralement l’offre de cours sur une seule langue cible correspond à un modèle communicatif défini par le Cadre Européen de Référence pour les langues, avec une déclinaison sur 6 niveaux parfois articulés en sous-catégories (B1.1.- B1.2) pour répondre au fait que la progression exponentielle en termes d’heures d’apprentissage (il faut plus d’heures pour passer d’un B1 à un B2 que d’un A2 à un B1) ne correspond pas à un découpage opérationnel des modules de cours (10h, 15h ou 30h, etc.). Avec l’intercompréhension, le niveau que l’on peut atteindre va dépendre de la famille de langues en apprentissage. Pour un italophone, apprendre à comprendre les langues romanes se révèle relativement facile, à la grande surprise et au grand plaisir de ceux qui arrivent à cette conclusion après un cours de 20 heures. Par deux fois, nous avons pu constater qu’après 20h de cours sur trois langues (donc moins de 8 heures par langue), les étudiants pouvaient passer un DELF B1 et pour certains même B2 pour ce qui est de l'épreuve de compréhension écrite. Après les 20h d’oral, ils ont pu comprendre un B1 d’espagnol (épreuves DELE) et de français (épreuves universitaires de niveau B1).
Ainsi les niveaux A1 et A2 apparaissent non pertinents en début d’apprentissage de l’IC. Cela nous amène d'ailleurs à penser que les concepteurs de méthodes communicatives traditionnelles devraient réfléchir sur la façon d’intégrer les spécificités de ces niveaux en terme d’actes de parole liés à la vie quotidienne où le degré d’idiotismes est plus grand et la transparence parfois moins évidente que sur des textes plus longs informatifs, narratifs ou argumentatifs. Paradoxalement en IC, les genres textuels et les domaines lexicaux indiqués dans le CECR comme correspondant à des niveaux élevés sont plus accessibles à nos débutants. La transparence lexicale est plus évidente sur le lexique savant, la culture encyclopédique partagée dans un même domaine spécialisé, aide à réaliser des inférences. Si par contre les étudiants apprennent plusieurs langues parentes sans être eux-mêmes des locuteurs d’une langue de la même famille, le temps nécessaire pour arriver à un résultat similaire serait plus long. L’expérience ICE menée à Reims où des francophones sont confrontés aux langues germaniques montre qu’il faut compter à peu près le double de temps.

C’est tout cela que nous avons essayé de mettre en valeur dans notre campagne de publicité des cours, accompagnée d’un entretien pour bien expliquer les objectifs aux curieux hésitant à s’inscrire (les cours étant payants). Les étudiants en particulier doivent accepter l’idée que :

  1. l’on parle en italien qui reste la métalangue de communication,

  2. le professeur n’est pas un expert dans toutes les langues. Son rôle est différent. Il est plutôt un guide qui va aider l’apprenant à devenir autonome ; il n’enseigne pas les langues, mais il « apprend à apprendre » des langues proches.

Les apprenants doivent savoir à l’avance ce qui les attendra : pas de professeurs polyglottes savants, pas de règles de grammaire, pas d’exercices… mais une stimulation continuelle à faire des inférences pour deviner le sens, à rapprocher les mots de langue à langue.
Très vite les apprenants entrent dans le jeu. A défaut d’une bonne présentation de l’approche, certains étudiants pourraient se sentir lésés et dire – comme cela est arrivé - « le prof ne sait même pas le portugais ! ». Mais il en saura assez, en ayant anticipé les élèves de peu, pour stimuler la réflexion personnelle de ses apprenants.

L’affiche suivante avait été pensée pour le cours d’IC à l'écrit; il s’agit d'attirer l'attention et d’expliquer en quelques mots ce à quoi les étudiants doivent s’attendre.

Tableau 1

OSA LA NOVITÀ

un modo diverso di imparare le lingue

Ognuno si esprimerà nella propria lingua

e capirà la lingua dell’altro…

L’intercomprensione è una nuova metodologia per apprendere le lingue.

Consente di imparare a capire velocemente più lingue straniere della stessa famiglia linguistica senza parlarle.

24 ore per imparare a capire

spagnolofranceseportoghese, catalano

Questo corso è incentrato sulla capacità di comprensione scritta.

Possono partecipare tutti coloro che parlano italiano o un altra lingua romanza.

4. Les questions à résoudre

4.1.les enseignants

La place dans les CLA apparaît naturelle. Toutefois le premier problème est de savoir à qui attribuer ces cours. Les lecteurs (ou CEL) sont embauchés pour enseigner leur propre langue maternelle. Toutefois, dans la mesure où l’enseignant ne doit pas dispenser le savoir, mais en être un catalyseur, il est possible qu’un lecteur d’une des langues en apprentissage (le lecteur de français ou d’espagnol ou de portugais) puisse assumer le défi, comme nous l’avons fait à Venise. Il faut cependant avoir reçu une formation à l’IC. Celle-ci peut être dispensée à travers le programme de formation des formateurs Galapro. Tout relève encore beaucoup de la disponibilité des enseignants, de leur propre conviction en matière d’IC et de la volonté politique des directeurs de CLA de diversifier l’offre linguistique qualitativement et quantitativement.

4.2. le public et ses besoins

Il convient cependant de bien tenir compte de l’homogénéité du public. Ainsi mélanger des apprenants locuteurs natifs d’une des langues prises en considération dans l'ìobjectif d'apprentissage avec des apprenants issus d’un autre groupe linguistique est source potentielle de difficulté (comme des Japonaises dans une classe d’Italiens : le rythme d’apprentissage ne peut être le même). Dans la constitution d’un cours, c’est une variable importante. Par contre la présence d'étudiants ispanophones ou lusophones peut être un auxilliaire précieux.

Dans les CLA qui offrent également des cours entrant à plein titre comme crédits pour les « corsi di laurea », l’IC n’est bien sûr jamais proposée comme alternative par exemple à une 2e ou 3e langue. Un escamotage est toujours possible en ne validant que les crédits sur une seule langue puisque la possibilité de l’IC n’est pas envisagée dans les tableaux ministériels de « corsi di laurea ». Nous l’avons fait, sur la base du volontariat, mais au bout du compte, les étudiants sont naturellement portés à privilégier la seule langue qu’ils ont inscrite dans le plan d’études. C’est donc un risque.

4.3. Les programmes

Les programmes qui existent sur le marché sont diversifiés. Pour une bonne entrée dans l’écrit, la méthode EuRom5 offre des textes gradués quantitativement pour un apprentissage en moins de 50 heures. La méthodologie est celle de la transposition en langue 1 et de la stimulation à faire des hypothèses interprétatives sur le sens des passages opaques. Mais si l’on souhaite davantage d’interactivité, alors la méthode sur la plateforme Galanet, à laquelle il faut inscrire son groupe d’apprenants, est particulièrement stimulante puisque l’apprentissage se fait par la lecture de ce qu’écrivent les membres des équipes des autres pays latins pour mener à bien une tâche commune. Là encore, il faut compter environ 3 mois de travail en commun avec une rencontre par semaine avec le tuteur réel, le reste du travail se fait entièrement en ligne.
Nous ne citons que les deux méthodes que nous avons expérimentées5 car nous avons aussi créé notre propre matériel, en mêlant écrit et oral et des typologies de texte différentes – ce qu’on ne trouve pas encore sur le marché6. Pour ce faire, notamment pour l’oral, nous avons utilisé aussi les ressources de Galanet (dans la section d’auto-apprentissage). Les possibilités d’innovation en termes de matériel sont très vastes.

Signalons toutefois que l’IC peut être enseignée comme clé d’entrée dans une seule langue cible voisine. Par exemple, au lieu de commencer, comme dans une méthode communicative traditionnelle par les petits dialogues de présentation, on pourrait plonger l’apprenant dans la lecture du journal, et seulement une fois que la langue aura été mise en place sur le plan réceptif, passer à la production. De l’IC, on retiendra dans ce cas, l’immense apport des stratégies d’accès au sens fondées sur les ressemblances et sur l’induction. Après tout, cela ne fera que mimer un apprentissage naturel ou la compréhension précède toujours la production, que ce soit chez l’enfant ou l’immigré. Là aussi, il faudrait avoir le loisir de former les enseignants à une nouvelle approche par compétences séparées, même si on vise le développement des quatre compétences. Seul l’ordre d’acquisition serait bouleversé, avec un déséquilibre contrôlé au lieu des unités didactiques qui les divisent en part égale.

Conclusion

Parmi toutes les innovations en termes d’enseignement, l’IC est probablement, pour utiliser un langage d’économiste, celle qui offre le meilleur rapport qualité/prix et le meilleur rendement en termes de productivité : peu d’heures, plusieurs langues (qu’on n’aurait jamais eu le temps d’étudier), apprentissage en autonomie que l’on peut réinvestir facilement. Une carte à jouer pour les CLA pour démontrer leur vitalité et leur capacité innovante qui s’adapte aux mutations du monde, mais qui aussi entendent mener une politique linguistique consciente qui ne dépende pas seulement des sirènes du moment et qui mettent en pratique réelle les textes officiels européens en faveur du plurilinguisme.

1
Eurom5 http://www.eurom5.com/

2
Pour une présentation de la « saga » Gala, voir Maddalena de Carlo : www.scribd.com/doc/54311287/IC-DICROM

3
Projet de Lifelong Learnin Pogramme: LAnguage training needs of Migrants who work as caregivers of elderly People. http//projectlamp.wordpress.com

4
Intermar : http://www.intermar.ax/?page_id=6

5
Pour les autres méthodes en circulation, voir le site de Redinter : http://redinter.eu/web/proyectos

6
Consulter le site DICROM, http://www.unive.it/nqcontent.cfm?a_id=93979

Per citare questo articolo:

Marie-Christine JAMET, Diversifier l'éventail des langues dans les CLA: le choix de l'intercompréhension, Repères DoRiF n. 1 - juillet 2012 - Le français dans le contexte plurilingue des Centres Linguistiques Universitaires italiens, DoRiF Università, Roma juillet 2012, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=29

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