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Rima BARAKÉ

Le terme et ses changements linguistiques : Entre conceptualisation et transformations vulgarisatrices

Rima BARAKÉ
Université Libanaise
barake_rima@hotmail.com

Résumé
La langue est un fait social ; le produit langagier qu’est le terme est donc à la fois lié à la culture et au sens commun d’un peuple, d’une part, et d’autre part à la langue de ce peuple, aux particularités de sa langue, bref à son sens commun « linguistique ». Ceci étant, nous nous proposons, dans le cadre de cet article, d’étudier les processus de création des termes dans la langue arabe, et plus précisément dans le parler libanais, ainsi que les processus de changement du terme emprunté lors de son passage de la langue étrangère (qu’il s’agisse du français, de l’anglais, de l’italien, etc.) à la langue arabe ou au parler libanais.

Mots clefs : parler libanais, terminologie culturelle, sens commun linguistique, inconscient linguistique

Summary
Language is a social fact; the term, which is a language product, is thus linked, at the same time, to the culture and common sense of a community on the one hand, and to the language of this community, to the characteristics of its language, in short to its “linguistic” common sense, on the other hand. On that basis, we intend, in this article, to study the term creation processes in the Arabic language and more particularly in the Lebanese dialect, as well as the processes according to which the borrowed term changes in its passage from the foreign language (French, English, Italian, etc.) to the Arabic language or to the Lebanese dialect.

Keywords: Lebanese dialect, cultural terminology, linguistic common sense, linguistic unconscious

Introduction

Depuis le développement de la terminologie en tant que science, et depuis l’apparition des différentes approches de la terminologie, le terme qui est l’un des éléments les plus importants de toute étude ou analyse terminologique a reçu une multitude de définitions suivant la perspective selon laquelle cet élément a été envisagé. Au-delà de la relation inhérente qu’il entretient avec le concept d’une part et l’objet d’autre part, aucune des définitions attribuées au terme ne fait l’unanimité : le terme est ainsi une « unité de compréhension », le point de passage entre la compréhension du terme et la compréhension du monde (approche sociocognitive); un signe linguistique appartenant à un domaine de spécialité et formé d’une désignation et d’un concept (DEPECKER 2003 : 112) ; un cas particulier de la désignation (ISO 1087-1 2000 : 6) ; un « construit », le résultat d’un travail d’analyse fait par le linguiste terminologue (terminologie textuelle) ; un produit langagier culturel (terminologie culturelle).

En partant de cette dernière définition du terme, à savoir qu’il s’agit d’un produit langagier culturel, donc lié à la fois à la culture et au sens commun d’un peuple, d’une part, et d’autre part à sa langue, aux particularités de cette langue, bref au sens commun « linguistique »1
de ce peuple, nous nous proposons d’étudier d’abord les processus de création des termes dans la langue arabe, et plus précisément dans le parler libanais, puis les processus de changement du terme emprunté lors de son passage de la langue étrangère (qu’il s’agisse du français, de l’anglais, de l’italien, etc.) à la langue arabe ou au parler libanais.

Terminologie et terme

La terminologie en tant que discipline est apparue vers les années 1930, lorsque l’ingénieur autrichien Eugène Wüster a poséles bases de ce qu’on appelle aujourd’hui la théorie générale de la terminologie. Mais depuis, la discipline terminologique a parcouru un long chemin, se développant et évoluant sans cesse, en s’associant à de nombreuses nouvelles disciplines telles que les sciences cognitives, l’informatique, la sociolinguistique, la philosophie, la logique et la pragmatique, engendrant ainsi l’apparition de nouvelles approches au sein même de la terminologie. Ces nouvelles approches s’opposent, se complètent, s’entrecroisent, s’allient à d’autres disciplines extérieures à la terminologie, jetant ainsi un nouveau regard sur la terminologie et donnant naissance à de nouvelles pistes de recherche.

Au sein de tous ces développements et de ces nouvelles ‘sous-disciplines’ se trouvent les trois éléments de base de toute étude terminologique, à savoir le concept, le terme et l’objet, qui sont perçus différemment selon l’approche terminologique dans laquelle se situe l’analyse.

Si les différentes définitions du concept et de l’objet ne présentent pas de divergences considérables d’une approche à une autre - l’objet étant « un ensemble d’objets de connaissance qui ont entre eux des caractères communs » (DE Bessé 2000 : 183), et le concept la conceptualisation de cet ensemble d’objets ou plus exactement des propriétés communes à ces objets -, le terme, quant à lui, se voit attribuer diverses définitions, dont aucune ne fait l’unanimité.

La théorie d’Eugène Wüster considère le terme comme une étiquette d’un concept. Cependant, les nouvelles approches ont plutôt tendance à envisager le terme comme un « signe linguistique spécialisé » (DEPECKER 2003 : 112), certaines allant jusqu’à considérer les termes comme « des formes prises dans des échanges langagiers réels et donc liés à des types d’interactions. Dans cette perspective il n’y a pas de mot juste en soi. Il n’y a que des mots appropriés à des interactions définies » (GAUDIN 2005 : 86). Cette définition adoptée par la socioterminologie rejoint en quelque sorte celle donnée par Cabré et sa théorie des portes qui affirme que le terme est « une unité à trois aspects : un aspect sémiotique et linguistique ; un aspect cognitif ; et un aspect communicatif » (CABRÉ 2000 : 14). De son côté, Marcel Diki-Kidiri, chef de fil de la terminologie culturelle, ajoute la notion de culture à la définition du terme et affirme que les termes doivent être « des produits langagiers culturellement intégrés » (DIKI-KIDIRI 2000 : 27), dans ce sens que tout nouveau terme créé ou emprunté doit être adapté à la culture propre de chaque société et à sa propre conception du réel. C’est en effet la vision qu’une communauté culturelle a du monde qui détermine « sa façon de classer, d’ordonner, de nommer et de catégoriser tout ce qu’elle perçoit ou conçoit » (Diki-Kidiri, 2000 : 27).

Langue et culture : le cas du Liban

Qui peut en fait contester que la langue soit un fait social ? Et qui dit social dit mœurs, habitudes, mais surtout culture. En effet, la langue s’inscrit dans un contexte culturel, celui de la communauté qui la parle, puisqu’il existe « une corrélation entre le contenu du lexique et les intérêts culturels d’une société » (MAILHOT 1969 : 203). Le cas du Liban en est un parfait exemple.

Le Liban, de par son histoire et sa localisation géographique, est au carrefour des civilisations et des cultures. Le système linguistique utilisé par ses habitants est assez complexe puisqu’il présente plusieurs facettes et niveaux. Parmi celles-ci, nous trouvons le phénomène de l’emprunt aux différentes langues des pays qui ont marqué, d’une manière ou d’une autre, son histoire – le français, l’anglais, l’italien, le turc, le russe et le persan -, le bilinguisme, voire le trilinguisme – la majorité de la population parle, en plus de l’arabe, le français ou l’anglais, parfois les deux en même temps -, et la diglossie. En effet, nous retrouvons au Liban, comme dans tous les pays arabes, une situation de diglossie entre l’arabe classique, commun à tous, et l’arabe parlé ou dialectal qui diffère d’une région à une autre, voire d’un pays à un autre.

Ainsi, la langue arabe présente deux variétés linguistiques coexistantes : l’arabe écrit ou classique et l’arabe parlé ou dialectal. Le parler libanais, ou le dialecte libanais, est l’une des variantes qui existent de l’arabe parlé, puisque chaque pays arabe a son propre dialecte, c’est-à-dire son propre lexique, son propre accent et sa propre façon de parler, avec bien évidemment des recoupements et des similitudes entre les divers dialectes arabes qui existent.

Si les processus de création des mots en général et des termes en particulier dans la langue arabe classique ont, depuis longtemps, fait l’objet de nombreuses études, ce n’est que récemment que l’on commence à s’intéresser aux processus de création des termes dans les parlers et plus précisément dans le parler libanais. Notre étude s’inscrit dans la continuité des travaux2 effectués sur le parler blanc3 libanais par le groupe de recherche LLD (Langue, Lexicologie et Dialectologie) de l’Université Libanaise auquel nous appartenons.

Suite à l’analyse d’une liste de termes élaborés à partir, entre autres, des emprunts dans le parler libanais recensés par le groupe LLD, nous avons pu constater d’une part l’influence du savoir culturel et du sens populaire sur le produit langagier, c’est-à-dire sur la conceptualisation des termes et sur leur utilisation dans la langue, et d’autre part l’influence du sens commun « linguistique » sur les emprunts et sur leur intégration dans la langue.

Conceptualisation et sens populaire

1. D’une langue à une autre

Considérons le mot « lune » qui est typiquement un terme dans le domaine de l’astronomie, et plus précisément une appellation (une unité linguistique désignant un objet unique) mais qui n’est pas pour autant considéré comme tel, vu la grande fréquence de son utilisation dans la langue générale.

Àquoi pensaient les hommes en regardant la Lune ? Un astre qui personnifiait la beauté ? Ou un astre à craindre parce qu’il pouvait causer la démence ?

Pour les Arabes, la Lune a toujours représenté l’image de la beauté, et les poètes ont souvent comparé la bien-aimée à la Lune en général, et à la pleine Lune en particulier. Il existe même en arabe l’expression : « Jamîlon/jamîlaton kal qamari » ou « jamîlon/jamîlaton kal badri » (littéralement « beau/belle comme la lune » ou « beau/belle comme la pleine lune »), peut-être parce que cet astre illuminait les nuits des Bédouins arabes quand ils se déplaçaient la nuit.

La traduction d’une telle expression en français ou en anglais ne peut se faire littéralement puisque le sens populaire colle à cet astre une image bien loin de celle de la beauté. Venu du latin « Luna », le mot « lune » possède, selon le Petit Robert (2001), un sens familier : « Gros visage joufflu », ce qui n’est pas exactement le symbole de la beauté ! Nous retrouvons également, dans le même article « lune », l’expression « con comme la lune » qui signifie « très stupide ». Ce même mot latin « Luna » a donné en français le mot « lunatique » (soumis aux influences de la lune et, de ce fait, atteint de folie périodique), et en anglais (HARRAP’S 2003) « lunacy »4 qui signifie 1. Folie ; 2. Grosse bêtise ; et « lunatic »5 qui possède trois sens liés à la folie : 1. Fou ; 2. Personne qui ne jouit pas de toutes ses facultés mentales et qui n’est donc pas responsable de ses actions ; 3. Bête, stupide, ou très excentrique. En Europe, pendant le Moyen Âge, on croyait en effet que la folie intermittente ou périodique était causée par les différentes phases de la Lune.

Donc la conceptualisation de la lune n’est pas du tout la même en arabe et en latin, et par suite les expressions et mots relatifs à la lune ne sont pas les mêmes et n’ont certainement pas le même sens.

2. Au sein d’une même langue

Cette différence de conceptualisation observée entre des langues aussi différentes que l’arabe d’une part et le français et l’anglais d’autre part, nous pouvons l’observer au sein même de la langue arabe, au niveau des dialectes et desrégionalismes.

Si nous prenons le domaine des fruits par exemple, nous pouvons trouver plusieurs termes inspirés par la culture ou plutôt par le vécu des gens. Ainsi, si toutes les régions du Liban s’accordent à appeler le « citron » « hâmod » (= acide), les gens du Nord du Liban et en particulier les Tripolitains l’appellent « marâkibi » qui vient en fait du mot « markab » (= bateau) : aux XVIIIe et XIXe siècles, on exportait le citron dans des navires ou des bateaux depuis le port de Tripoli.

Un autre exemple de l’influence du sens populaire ou du vécu des gens sur la conceptualisation de l’objet est celui de l’orange. Le terme « orange » est venu du persan « nâranj » à travers l’arabe « nâranj ». Toutefois, ce terme-là ne désignait pas au Moyen Âge l’orange que nous connaissons aujourd’hui mais l’orange amère, c’est-à-dire ce que nous appelons aussi « bigarade ». Lorsque les Portugais importèrent de Chine l’orange douce vers le XVe siècle, cette dernière reçut le nom de « orange du Portugal » et en arabe celui de « burtuqâl » qui rappelle le nom arabe du Portugal « burtughâl ». (WALTER et BARAKÉ 2006 : 163)

C’est que la construction du sens, selon Marcel Diki-Kidiri (DIKI-KIDIRI 1999 : 574), « implique, très souvent, une « reconceptualisation » de l’objet à dénommer, en fonction des perceptions culturelles. » Dans les deux exemples de « marâkibi » (citron) et « burtuqâl » (orange), les différentes appellations ont été « inculquées » par les différences dans la perception de l’objet, perception qui est, elle-même, le fruit du « passé culturel » propre à la communauté linguistique en question : pour les Tripolitains, le citron est ce fruit que l’on transporte dans les navires (d’où le nom « marâkibi »), alors que pour les autres Libanais, il s’agit plutôt d’un fruit ayant le goût acide (d’où le nom «hâmod ») ; l’orange douce, par son nom arabe « burtuqâl », restera le témoin éternel du premier pays importateur de ce fruit : le Portugal.

Un exemple de création d’un terme influencée par la culture est le premier terme arabe attribué à l’objet « téléphone » : « wechwêché » qui veut dire en français « chuchoteur » ou plus précisément « chuchotrice » (puisque les noms des machines sont généralement féminins en arabe) : quand on est au téléphone on parle bas et on est normalement les seuls à entendre la voix de l’interlocuteur (alors que, normalement, sans téléphone, il faut crier pour qu’une personne puisse nous entendre à distance). Ce n’est qu’après coup que les académies de la langue arabe ont institué le terme arabisé de « téléphone » et en ont créé des dérivés.

Un dernier exemple qui montre l’influence de la culture sur le système linguistique et sur le choix du lexique est celui de la traduction vers l’arabe de films, de livres ou d’émissions étrangers. Nous remarquons ainsi que les chaînes de télévision culinaires traduisent « le vin rouge » ou « le vin blanc » par « le jus de raisin » (l’alcool étant interdit en Islam), sans tenir compte du fait que ces deux ingrédients ne sont pas interchangeables et que le goût du plat préparé ne sera pas le même !

Le sens commun « linguistique »

Si l’influence de la culture sur la langue ne fait plus aucun doute, certains linguistes vont encore plus loin et considèrent qu’il existe une certaine corrélation entre la morphologie de la langue et les comportements et les attitudes culturels (MAILHOT 1969 : 203).

Si cette corrélation a été mise en cause maintes fois, nous ne pouvons pas ignorer qu’il existe parfois une certaine relation non pas entre le savoir encyclopédique, c’est-à-dire la culture, et la morphologie de la langue, mais plutôt entre le savoir linguistique, c’est-à-dire la langue ou le système linguistique, et les différents changements, dont les changements morphologiques, que subissent les néologismes et les emprunts en vue de leur intégration dans leur nouvelle langue d’adoption.

En fait, la forme empruntée fonctionne comme un nom-étiquette dans la langue emprunteuse et n’acquiert une valeur linguistique qu’en intégrant le nouveau système de langue. Cette intégration s’effectue, dans le parler libanais, à travers une série de changements que subit le terme emprunté.

En effet, en étudiant les emprunts6 (notamment au français, à l’anglais, à l’italien et au turc) dans le parler libanais, nous avons pu dégager plusieurs variations linguistiques qui ont, en quelque sorte, permis à ces emprunts d’intégrer le parler libanais et de s’adapter au système linguistique de cette « langue ».

Mais avant d’aborder ces changements, nous pouvons donner un exemple très révélateur d’hypercorrection, « reconstruction fautive d'une forme linguistique produisant une forme supposée correcte » (Le Petit Robert électronique) : le terme « Alzheimer » est devenu dans le parler arabe « zheimer »7 sous l’influence du sens commun linguistique et de l’inconscient linguistique des gens qui, associant le « al » au début du terme à l’article défini arabe « al », utilise une forme erronée (sans « al ») mais qui leur semble plus correcte. Le plus souvent, cette hypercorrection vient de la part des gens peu éduqués qui veulent se montrer connaisseurs en la matière.

Variations linguistiques des emprunts

1.Les changements morphologiques

L’une des marques du féminin en arabe est le ـة(t marbûTa). Ce graphème est actualisé dans la prononciation du parler libanais par deux allophones : le « a » et le « é ». Ceci implique que la majorité des emprunts qui se terminent par les deux voyelles « a » ou « é » dans le parler libanais sont de genre féminin.

Dans le tableau ci-dessous, nous présentons quelques exemples de mots empruntés se terminant par les deux voyelles susmentionnées, avec le mot et son genre dans la langue d’origine, ainsi que le genre qu’il a reçu en arabe libanais (le féminin bien sûr).

Mot + origine8

Genre dans la langue d’origine
Mot dans le parler libanais

Genre dans le parler libanais

visa (fr.)

n.m.

vîzâ

n.f.

marque (fr.)

n.f.

mârka

n.f.

papier carbone (fr.)

n.m.

karbôné

n.f.

blouse (fr.)

n.f.

blûzé

n.f.

poudre (fr.)

n.f.

bûdra

n.f.

gilet (fr.)

n.m.

gilé

n.f.

cabinet (fr.)

n.m.

kabbîné

n.f.

chiffonnier (fr.)

n.m.

chifonyéra

n.f.

crema (it.)

n.f.

kréma

n.f.

canapé (fr.)

n.m.

kanabèyé

n.f.

cambiale (it.)

n.f.

kembiélé

n.f.

bastirma (tr.)

neutre

basTerma

n.f.

birra (it.)

n.f.

bîra

n.f.

pyjama (fr.)

n.m.

pijâma

n.f.

mascara (fr.)

n.m.

maskara

n.f.

cendrier (fr.)

n.m.

sendrié

n.f.

table (fr.)

n.f.

Tawla/Tawlé

n.f.

dozzina (it.)

n.f.

dazzîné/dazdîné

n.f.

meuble (fr.)

n.m.

 mûbîlya

n.f.

orcherstre (fr.)

n.m.

orkestrâ

n.f.

şavurma (tr.)

neutre

chawarma

n.f.

Cependant, cette liste n’exclut pas le fait qu’il y a des exceptions à cette règle-là. Nous retrouvons, en fait, des mots qui se terminent par « a » ou « é » et qui ont reçu dans le parler libanais le genre masculin. C’est le cas de « parquet », « cabaret », « chocolat », et « décolleté ».

Mot + origine
Genre dans la langue d’origine
Mot dans le parler libanais

Genre dans le parler libanais

parquet (fr.)

n.m.

parké

n.m.

cabaret (fr.)

n.m.

kabaré

n.m.

chocolat (fr.)

n.m.

chocolâ

n.m./n.f.

décolleté (fr.)

n.m.

dékolté

n.m.

Ne pourrait-on pas considérer ces exemples, qui ne sont pourtant pas les seuls, les exceptions qui font la règle ? Cette question ne trouvera une réponse qu’une fois l’étude et l’analyse de tous les emprunts du parler libanais terminées.

2.Les changements phonétiques

Un autre type de changement qui touche les emprunts lors de leur utilisation dans la langue d’adoption, le parler libanais dans notre cas, et ce sous l’influence du nouveau système linguistique lui-même, est le changement phonétique.

Nous savons très bien que le système phonétique de la langue arabe en général et du parler libanais en particulier est différent de celui des autres langues auquel il a emprunté ses mots. Par conséquent, il est tout à fait normal que les mots empruntés subissent des changements au niveau phonétique : le phonème qui n’existe pas dans la langue arabe sera remplacé par le phonème de la langue arabe le plus proche. Ainsi le /g/ qui est un phonème propre aux langues latines et qui n’existe pas dans le système phonétique de l’arabe littéral sera transformé en /k/ qui est le phonème arabe le plus proche du /g/ : un seul trait phonétique différencie ces deux phonèmes : le /g/ est une consonne sonore alors que le /k/ est une consonne sourde. Le mot français « garage »est ainsi devenu dans le parler libanais « karâj » ; et « gâteau » est devenu « kâtô ».

Cependant, puisque la plupart des Libanais sont bilingues, voire trilingues, comme nous l’avons mentionné auparavant, nous pouvons remarquer dans un grand nombre de cas, et surtout en ce qui concerne les emprunts nouvellement intégrés dans le parler libanais, une insertion des phonèmes de la langue prêteuse dans le système phonétique de la langue arabe. Nous observons ainsi l’intégration des consonnes /g/ comme dans « groupe », /v/ comme dans « vitrina » (vitrine), /p/ comme dans « parking », etc. mais aussi des voyelles nasales /õ/ comme dans « bonsoir », /ã/ comme dans « collant », etc. Cependant, il est à noter que cette intégration dépend de plusieurs facteurs dont le degré de bilinguisme du locuteur et donc son niveau d’éducation, le milieu socioprofessionnel auquel il appartient ainsi que son âge, qui conditionnent son « sens linguistique » et sa capacité à prononcer le phonème.

Le /õ/ de « bonsoir » que nous venons de mentionner est ainsi prononcé correctement (/õ/) par les gens ayant une certaine éducation, mais il se dénasalise (/on/ ou /ɔn/) lorsqu’il est prononcé par les gens des milieux défavorisés ou les gens non-éduqués. De même, le /ã/ de « collant » garde sa nasalisation dans le discours des jeunes éduqués, mais lorsqu’il est prononcé par des gens non-éduqués ou des milieux défavorisés, non seulement il se dénasalise (/an/), mais il se transforme dans la plupart des cas en /on/.

Il est à noter que le bagage linguistique qu’une personne acquiert tout au long de sa vie forme en quelque sorte son inconscient linguistique. Pour les personnes bilingues ou trilingues, le bagage linguistique est formé non seulement du lexique, des règles grammaticales, du système phonétique… d’une seule langue, mais ceux de plusieurs langues qui parfois se chevauchent et s’entremêlent de façon à ce que les différents systèmes linguistiques viennent à se confondre et deviennent un. La phrase d’un libanais, du fait de son trilinguisme, contient, la plupart des fois, des éléments des trois langues française, anglaise et arabe, comme dans le fameux exemple : « Hi, kifek, ça va ? » Ceci explique, du moins en partie, la facilité d’intégration des phonèmes étrangers dans le parler libanais.

Nous pouvons ici faire une petite comparaison entre le parler libanais et le parler marocain dans l’intégration phonologique des emprunts au français. Si nous prenons les exemples du tableau ci-dessous, nous remarquons que la différence de prononciation, dans les trois exemples, est l’emphatisation, dans le parler marocain, du /t/ dans les deux premiers exemples et du /s/ dans le troisième exemple, et ce par phénomène d’assimilation. En effet, la prononciation du /a/ et du /o/ diffère entre le parler libanais et le parler marocain, les /a/ et /o/ marocains étant plus postérieurs que les /a/ et /o/ libanais. De ce fait, la postériorité des sons vocaliques /a/ et /o/ dans nos exemples agit sur la prononciation du /t/ et du /s/ qui les précèdent et qui deviennent des consonnes emphatiques sous l’effet de cette postériorisation de la prononciation.

Mot français
Prononciation libanaise

Prononciation marocaine

taxi

taksi

Taksi

orthophonie

ortofôniâ

orTofôniâ

croissant

krwassân

krwaSâ

3. La dérivation

Un troisième changement s’opère sur les emprunts dans le parler libanais : la dérivation. Normalement, dans la langue arabe, un mot est capable de générer des dérivés s’il peut être réduit à une racine trilitère ou quadrilitère. Cependant, la grande majorité des emprunts dans le parler libanais, qui sont surtout des emprunts au français et à l’anglais, ont permis la création de dérivés sans qu’ils obéissent pour autant à la règle de la racine.

Mot français/anglais
Emprunt
Dérivé(s)

Sens du dérivé

delete

dallat

mdallat

supprimé

hyper

hayper

mhaypar

surexcité

déprimer

dapras

mdapras

déprimé

mettre au point mort

bawmar

mbawmar

mis au point mort

taxi

taksi

takkas

faire le taxi

hoover

hoover

hawvar

passer l’aspirateur

chance

chans

mchannas, channîs

qui a de la chance

séchoir

séchwar

sachwar

sécher avec le séchoir

angry

m'angar

angar

se mettre en colère

douche

douche

dawwach

prendre une douche

C’est le sens commun de la communauté linguistique libanaise en général, et des jeunes libanais en particulier, qui a permis de telles dérivations puisque les nouveaux mots ont été formés sur les schèmes de la langue arabe, schèmes qui font partie du système grammatical et morphologique de la langue arabe et qui font donc partie de l’inconscient linguistique de la masse parlante : des dérivations comme celles que nous présentons ci-dessus viennent donc tout naturellement pour le locuteur libanais.

Conclusion

L’utilisation de nouveaux termes que l’on pourrait qualifier de « fabriqués » enrichit aussi bien le vocabulaire des locuteurs que leur vision du monde et l’ensemble de leur connaissance. Ainsi nous pouvons dire que l’introduction de nouveaux termes dans une société déterminée est ou bien la source ou bien le résultat de l’élargissement du champ de connaissance des locuteurs.

L’expansion de l’utilisation du téléphone portable, par exemple, a été la source de la création d’un grand nombre de termes appartenant au registre parlé et qui sont, pour la plupart, une forme arabisée du terme anglais. Ainsi nous avons « cellular », « charraj » (de « to charge (the battery) »), (« massaj » (to send a message), etc. qui sont des termes qui caractérisent la nouvelle génération et qui seraient en réalité plus ou moins étrangers au senior. En fait, ce phénomène a été l’objet d’une étude détaillée sur le « langage des jeunes » (SRAGE 2011).

La création de nouveaux termes à partir des emprunts, mais aussi les variations linguistiques qui peuvent toucher ces emprunts, sont des moyens d’appropriation des nouvelles connaissances, appropriation qui s’effectue non seulement au niveau linguistique mais également au niveau conceptuel puisque, parallèlement à l’intégration du terme dans le système de la langue emprunteuse, il y a intégration du concept auquel réfère ce terme dans le système conceptuel relatif au domaine ou à la science en question.

Après avoir démontré l’influence du savoir encyclopédique d’une part et du savoir linguistique d’autre part sur le produit langagier dans le parler libanais, nous pouvons finalement dire qu’aucune langue n’est à l’abri de l’influence de son histoire, de sa culture, et même de son inconscient linguistique sur le lexique de sa langue en général et sur sa manière d’envisager et d’intégrer les emprunts en particulier. Le terrain et donc le social est le lieu de naissance de toute terminologie.

Références bibliographiques

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Le Petit Robert électronique,Paris, Dictionnaires le Robert ,VUEF, 2001.

MAILHOT, José, « Les rapports entre la langue et la culture », Meta, n. 4, 14, décembre 1969, p. 200-206.

SRAGE, Nader, Al-Chabâb wa lughatou-l’asr (Les jeunes et la langue des temps modernes – Etude sociolinguistique), Beyrouth, 2011 [livre en arabe].

WALTER, Henriette, BARAKÉ, Bassam, Arabesques. L’aventure de la langue arabe en Occident, Paris : Points, 2007.

1
Nous entendons par « sens commun linguistique » d’une communauté l’ensemble des éléments communs à tous les inconscients linguistiques de ses locuteurs.

2
Le travail avait essentiellement pour but le recensement des mots utilisés par les présentateurs et présentatrices des chaînes de télévisions libanaises entre 2009 et 2010, en vue de confectionner un mini-dictionnaire qui contiendrait les mots relevés dans ce parler, avec pour chaque mot son équivalent en arabe classique, son sens, ainsi que le contexte dans lequel il apparaît.

3
L’arabe dialectal, au Liban comme ailleurs dans les pays arabes, présente souvent certains régionalismes au sein du même pays : le parler libanais du Nord n’est pas le même que celui du Sud. Il existe pourtant un parler libanais neutre et sans couleur régionale ou sociale, compris de tous les Libanais quel que soit leur groupe d’âge, et qui s’est surtout développé dans la région du Grand Beyrouth : le parler blanc libanais.

4
1. insanity; 2. great foolishness or stupidity ; a misguided or misjudged action.

5
1. insane ; 2. being of unsound mind and so not legally responsible for any actions taken; 3. foolish, stupid or wildly eccentric.

6
Les mots ont été puisés dans la liste établie par le groupe LLD, ainsi que dans le livre Arabesques. L’aventure de la langue arabe en Occident (WALTER et BARAKE 2007 : 186-227), et dans l’article « Voyages des mots et communication : L’Itinéraire des emprunts dans le parler quotidien de Tripoli - Liban » (BARAKE 2004 : 23-33).

7
Situation observée par une infirmière dans un hôpital libanais.

8
Les abréviations utilisées sont : fr. pour France ; it. pour Italie ; tr. pour Turquie.

Per citare questo articolo:

Rima BARAKÉ, Le terme et ses changements linguistiques : Entre conceptualisation et transformations vulgarisatrices, Repères DoRiF n.10 - Le terme : un produit social ? , DoRiF Università, Roma avril 2016, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=309

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