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Carine ABI GHANEM-CHADAREVIAN

Socioterminologie et interactions langagières en arabe

Carine ABI GHANEM-CHADAREVIAN
CRTT, Université Lumière – Lyon 2 (FRANCE)
Division of Arts and Sciences, American University of Dubai – Dubai (UAE)
cchadarevian@gmail.com

Résumé

La terminologie sociale ou encore la socioterminologie est une nouvelle approche en terminologie. La socioterminologie s’occupe de la circulation des termes, de leur modification et aussi de leur apparition dans le contexte au sein d’une certaine sphère d’activité. Cette science ne fait qu’élargir son champ d’action et étudier les termes et leur circulation dans un contexte discursif notamment. Elle œuvre, en d’autres termes, à ne plus considérer un terme en tant qu’étiquette mais comme étant au même titre qu’une unité linguistique intégrable dans des énoncés, qui peut y remplir des fonctions syntaxiques et tenir compte de la dimension sociale et du fonctionnement textuel.

Dans le présent article, nous essaierons, d’une part, d’appliquer la socioterminologie à un domaine de spécialité arabe en montrant que les termes sont de vrais témoins de la diversité et de la vitalité de la langue. Autrement dit, chaque terme correspond à un accent, un point, un type d'interaction, une évaluation, une contrainte syntaxique et pragmatique. Chaque terme correspond ainsi à une situation de discours, à un genre d’interaction, à un univers sociodiscursif et à un type de locuteur déterminé mais la valeur générique de ce terme reste semblable et identique partout.Les synonymes ne sont presque toujours que des parasynonymes, un mot n'étant pas même synonyme de lui-même en discours.  

D’autre part, nous montrerons que la socioterminologie s’intéresse également à définir les différentes interactions : un scientifique ne s’adresse pas de la même façon à un étudiant ou à ses pairs. De même, il n’utilise pas une même terminologie s’il se trouve devant le grand public ou dans un colloque destiné à des spécialistes. À chaque type d’interaction, le scientifique emprunte une terminologie adéquate pour se faire comprendre et transmettre son message dans de bonnes conditions.

Notre objectif est d'arriver à appliquer l’approche socioterminologique au discours scientifique arabe d’un domaine scientifique notamment celui du génie génétique et à démontrer que les termes circulent véritablement au sein de plusieurs types de discours et qu'ils sont liés à différentes situations discursives.

Mots clés : socioterminologie – circulation des termes – interactions langagières en arabe.

Abstract

The social terminology or socioterminology is a new approach in terminology. It takes care of the circulation of terms, and its modification as it appears in the context within a certain sphere of activity. This research studies the terms and its circulation in a discursive context. In other words, it no longer considers a term as a label but the same as a linguistic unit integrated into statements that can fill syntactic functions and take into account either a social dimension or a textual function.

In this study, we will try, first of all, to integrate a socioterminology approach into a specialty field in the Arabic language showing that the terms are true witnesses to the diversity and vitality of the language. In other words, each term corresponds to an accent, a point, a type of interaction, a syntactic and pragmatic constraint. Each term corresponds to a situation of discourse, a kind of interaction, a sociodiscursif universe and a specific type of speaker but the generic value of this term remains similar and identical everywhere. Synonyms are almost always as parasynonyms, a term is not even synonymous itself in a discourse.

Furthermore, we will show that the socioterminology is also interested in defining different interactions: a scientist is not addressed in the same way a student or peers. Similarly, he doesn’t use the same terminology if he is in front of the general public or in a symposium for specialists. To each type of interaction, the scientist borrows a proper terminology to be understood and convey his message in good conditions.

Finally, our goal is to overstep the study of classical terminology and to apply a socioterminological approach to an Arabic scientific discourse such as the Genetic Engineering and to demonstrate that terms really circulate in several kinds of discourse and they are related to different discursive situations.

Key words: Socioterminology –circulation of terms –Arabic language interactions

De la socioterminologie1
 

Préliminaires

La socioterminologie est une approche qui étudie l’information scientifique et les termes en relation avec la société, l’action et, plus particulièrement, avec l’identité sociale dans la pluralité de ses manifestations. Cette approche s’est développée progressivement à partir des années 1980. Elle est inspirée des principes de la sociolinguistique, mais elle est de nature transdisciplinaire parce qu’elle vise une compréhension fine des pratiques discursives et langagières. Les principes qui ont guidé le présent travail trouvent leur origine dans : 1) Les travaux de Louis GUILBERT, précurseur de la socioterminologie, qui a été le premier à établir les bases de cette approche dans son ouvrage La créativité lexicale (1975). 2) Les réflexions du socioterminologue François GAUDIN (1993 et 2003) et de l’école Rouennaise en terminologie. 3) Les travaux de Louis GUESPIN (1985) et ses disciples, qui visent tous à développer cette même approche. 4) Les travaux de Jean-Claude BOULANGER (1995), d’Yves GAMBIER (1991), d’Allal ASSAL (1991), de Jean-Baptiste MARSCELLESI (1986) et d’Adrien HERMANS (1995). Tous ces théoriciens se fixent comme objectif l’observation et la description de l’emploi réel des langues de spécialité au sein d’une certaine sphère d’activité. La socioterminologie s’appuie sur la sociolinguistique et puise ses concepts et ses outils dans cette discipline, qui étudie l’inscription du langage dans la société, et qui est de ce fait pertinente sur ce plan. Ses objectifs sont multiples : d’une part, elle étudie, les termes et leur circulation dans un contexte discursif. D’autre part, elle définit les différentes interactions : à chaque type d’interaction, le scientifique emploie une terminologie adéquate pour se faire comprendre et transmettre son message. Et enfin, elle règle les interactions langagières au niveau du lexique à travers le procédé de normalisation.

Choix d’une telle approche

Toutefois, la question qui se pose dans ce qui suit est de savoir en quoi l’approche socioterminologique peut être utile dans notre travail et notamment dans un domaine de spécialité arabe comme celui du génie génétique. Peut-on appliquer une approche socioterminologique à un domaine scientifique arabe ? C’est dans ce cadre que nous situerons nos réflexions sur l’apport de la sociolinguistique à la « terminologie traditionnelle ». Notre but est de dépasser l’étude de la terminologie dans un cadre statique traditionnel et de mettre le doigt principalement sur différents paramètres sociolinguistiques tels que la nature des textes scientifiques, le statut de l’énonciateur, le statut du récepteur, les différentes productions langagières et les pratiques sociales en vue d’étudier, selon François GAUDIN (1993), le fonctionnement réel des termes d’un domaine de spécialité (le génie génétique dans notre cas) dans leur dimension interactive et discursive.

Circulation sociale des termes et interactions langagières en arabe

Définition de la circulation des termes

Étudier la circulation des termes revient à étudier les interactions langagières, la manière dont « les termes sont mis en discours par des locuteurs variés, dans des interactions diverses, et la façon dont le sens émerge » […] « la circulation des termes, qui hors des dictionnaires, glossaires ou nomenclatures, vivent, s’enrichissent ou s’appauvrissent » (DELAVIGNE, BOUVERET 1999 : 10).

Différentes catégories sociales voire différentes attitudes linguistiques

Le corpus2 construit révèle la présence de plusieurs catégories sociales. Il repère les différents termes en circulation au sein de cette communauté langagière et montre leur usage réel. Nous trouvons une grande différence entre un locuteur étudiant, un locuteur spécialiste et un locuteur expert du domaine, un locuteur du grand public et un locuteur vulgarisateur. La forme du discours spécialisé et notamment la terminologie employée varie selon plusieurs facteurs, entre autres : le locuteur, l’interlocuteur (étudiant, collègue, professeur, laborantin, chercheur, etc.), l’objectif du locuteur (convaincre, exposer des faits et des théories, avertir, divertir, réveiller la curiosité du public, sensibiliser, etc.), le lieu d’utilisation de la terminologie (laboratoire, discussion, cours, salle de conférence, publicité, à la télévision, etc.), la forme du discours (texte écrit, communication orale, brochure, rapport médical, note de service, etc.) et l’espace géographique (pays du Maghreb, du Machrek et du Golfe). Comme nous le constatons, nous n’avons pas les mêmes attitudes linguistiques car chaque catégorie découle d’un niveau culturel et social différent. Ces faits analysés par la sociolinguistique engendrent des conséquences multiples et mettent en lumière le comportement social de chaque type de locuteurs, voire de chaque univers sociodiscursif. En effet, il faut repenser les procédés d’équipements de langue, créer une terminologie qui réponde aux besoins des usagers et qui s’adapte aux personnes concernées.

Yves GAMBIER (1993 : 47 ) note à cet effet que :

La pluralité de formes voisines, parfois inflationnistes, reflète les conditions de production, les pratiques sociales, les contraintes d’énonciation : les terminologies en discours sont liées à un « objet », à une histoire, à des locuteurs, à des rapports hiérarchiques, à une division de travail, à la compétition commerciale, à la concurrence des théories et des techniques, aux rivalités de carrière, au brouillage des « domaines », au contact inégal des langues… 

Quelques exemples à l’appui

Conditions du travail pour le choix des termes

Les termes du domaine sont tirés de notre collecte établie durant notre travail de thèse ainsi que de notre travail de terrain et de nos enquêtes menées au Liban dans sept établissements universitaires. Le dépouillement est manuel par manque de programme arabe qui s’appliquerait à notre domaine. Néanmoins, les résultats restent parfois peu pertinents malgré les efforts déployés. Les raisons sont nombreuses : (a) impossibilité d’être présente dans tous les pays sélectionnés du monde arabe afin de suivre de plus près le travail de terrain ; (b) divisions politiques entre États arabes ; (c) nombre de publications arabes absent ou faible par rapport aux publications françaises et anglo-saxonnes ; (d) ouvrages lexicographiques en retard d’au moins 20 ans par rapport aux ouvrages lexicographiques français et anglais ; (e) les traductions vers l’arabe ne sont pas réalisées dans de brefs délais ; (f) moyens insuffisants et absence d’aides financières pour confier le travail d’enquête à des agences concernées.

En somme, la limitation des moyens a conduit à limiter le champ de notre enquête (taille et nombre des termes susceptible d’augmentation) et a conduit à prendre des décisions durant le travail : (a) se contenter des données existantes pour la partie pratique et de terrain ; (b) essayer d'avoir des données homogènes et comparables ; (c) ne pas généraliser quant aux résultats et être consciente que ce travail n’est qu’un échantillon, une introduction à la socioterminologie en arabe.

Exemples

Nous étudierons ci-dessous la circulation sociale de cinq termes (chromosome, génome, gène, traduction et acide désoxyribonucléique) auprès d’un ensemble hétérogène d’énonciateurs. Au-delà du terme, il faut en effet considérer les locuteurs qui appartiennent à une communauté linguistique et à un corps social. Ces locuteurs s’expriment dans différentes situations communicationnelles compte tenu de leurs activités socioprofessionnelles. Selon François GAUDIN (1993 : 248), « une terminologie sociale ne saurait être une terminologie de cabinet ». Ainsi, les termes doivent être créés non pas pour la forme mais pour une utilisation effective de la part des usagers en question.

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Constatations et analyses des résultats

D’après les fiches terminologiques ci-dessus4, nous remarquons à première vue, « une prolifération des variantes terminologiques arabes » (ABI-GHANEM CHADAREVIAN 2012 : 418). Nous constatons, comme Louis GUESPIN, que chaque univers sociodiscursif, chaque structure de sociabilité ou dynamique du groupe opte pour un terme donné ou une reformulation de ce terme au besoin5. La dénomination varie selon le degré de spécialisation (de l’étudiant en médecine jusqu’au vulgarisateur). Lorsque nous nous occupons de l’étudiant et de l’expert-médecin, la terminologie se spécialise alors que lorsque nous avons affaire au vulgarisateur, la terminologie devient moins spécialisée car nous mettons en relief les paraphrases et reformulations pour s’éloigner de toute technicité. L’étudiant-médecin, durant son stage universitaire, utilise en milieu hospitalier une terminologie qui convient aux patients. C’est pourquoi, la terminologie choisie doit être la plus proche possible du grand public et facilement compréhensible par celui-ci car il vise plus le contenu et l’appropriation du savoir que le terme en lui-même (DELAVIGNE 2008 : 162). Par contre, le médecin expert peut se permettre d’utiliser une terminologie plus pointue entre pairs ou collègues de la même discipline. Un professeur en médecine utilise des termes exacts et signale à ses étudiants une terminologie d’appoint pour plus tard, c’est-à-dire pour leur carrière professionnelle. D’autre part, le grand public ne s’intéresse pas directement à la terminologie du domaine. Il s’intéresse aux termes dans la mesure où ils véhiculent un savoir. Il n’y a quasiment que les terminologues qui s’intéressent aux termes en tant que tels, envisagés dans leur fonctionnement et leur signification. Ainsi, la terminologie en question doit être une terminologie qui s’adapte à chaque type de locuteur. En ce qui concerne le vulgarisateur, celui-ci doit utiliser des reformulations ou paraphrases qui explicitent le terme en question afin de rendre le discours plus accessible auprès du grand public. En fait, la socioterminologie favorise les synonymes et limite leur chasse aux situations rares où ils sont gênants. En d’autres termes, la socioterminologie favorise les synonymes dans la mesure où les locuteurs peuvent plus facilement trouver les formes dont ils ont besoin. Néanmoins, elle limite leur chasse aux situations rares où ils sont gênants, c’est-à-dire, si par exemple, un même objet possède deux dénominations différentes dans un même document, l’utilisateur risque de se demander si ces deux objets ne sont pas identiques ; et dans ce cas, la synonymie devient gênante et doit être éradiquée. Dans la normalisation technique et industrielle en particulier, il y a avantage à ne donner qu’une dénomination mais cela vaut souvent pour un type de documents, de situations discursives ou d’interactions puisqu’en fait, on se trouve généralement dans des nomenclatures et au sein de listes fermées de dénominations d’objets. L’aspect socioterminologique tient compte des synonymes dans l’aspect prescriptif et ce ne sont que les faits socioterminologiques qui expliquent la présence des synonymes. En général, chaque terme correspond à un « accent », un point, un type d'interaction, une évaluation, une contrainte syntaxique, pragmatique, etc6. Les synonymes ne sont presque toujours que des parasynonymes, un mot n'étant pas même synonyme de lui-même en discours : en langue générale, un sou, par exemple, est un sou. Nous avons une valeur spécifique (= 5cts) puis une valeur générique (= de l'argent)7. De même, ce raisonnement s’applique en langue de spécialité. À titre d’exemple, en parlant de notre domaine, la molécule de l’ADN est l’ADN. La valeur spécifique (= le support de l’information génétique) alors que la valeur générique (= l’acide désoxyribonucléique qui constitue les chromosomes). Soit un autre exemple, le « génome humain». La valeur spécifique, c’est l’ensemble des gènes présents dans un virus, un organite, etc. alors que sa valeur générique est le fait de parler du séquençage intégral de l’ADN, de la nécessité du décryptage de l’information génétique humaine.

Ajoutons que le comportement linguistique est lié au comportement social. Les locuteurs modifient la langue de leur discours selon le besoin de la société. Nous parlons à cet effet de « rapport de forces » entre les faits linguistiques et sociaux. L’évolution du mot peut se résumer d’après William LABOV (1976 : 190) en trois étapes, à savoir :

À l’origine, le changement se réduit à une variation, parmi des milliers d’autres, dans le discours de quelques personnes. Puis il se propage et se voit adopté par tant de locuteurs qu’il s’oppose désormais de front à l’ancienne forme. Enfin, il s’accomplit, et atteint à la régularité par l’élimination des formes rivales.

Instabilité de la langue arabe et changements linguistiques

Stabilité ou instabilité de la langue arabe : un grand dilemme 

Les interactions langagières décrites ci-dessus montrent que la langue arabe est instable. La langue est en changement permanent et contredit ce que certains Arabes musulmans8 pensaient : « [ils] ont longtemps cru à une stabilité de leur langue voulue par Dieu comme le langage immuable de Sa Révélation. Plus généralement, la remarquable stabilité de la koinè arabe depuis le Coran jusqu’à l’époque contemporaine a été expliquée par « le fait coranique » » (ROMAN 1983 : 1012). Cette illustration néglige les facteurs extralinguistiques et la structure de la langue fondée sur le fait qu’elle est un système de systèmes. En effet, « les langues sont instables, non seulement en raison des pressions qui s’exercent par d’autres langues avec lesquelles elles entrent en contact, mais aussi, et certainement avant, en raison des conflits internes » (BAZZI-HAMZÉ  1999 : 143). En effet, nous pouvons dire qu’ « une langue n’arrive jamais à un stade de stabilité totale à aucun moment de son histoire » (Ibidem., 1999 : 143). Les changements sont dus entre autre à des paramètres sociaux et notamment aux paramètres géographiques, historiques et culturels. Ces changements se situent à différents niveaux : ils peuvent atteindre les phonèmes, les termes, etc. Si on admet avec André ROMAN que la langue est « un système de systèmes », il ne faut pas négliger le fait que la concurrence existe au sein de ces systèmes. Mais parfois, « cette concurrence […] met beaucoup de temps pour que ses manifestations prennent une forme concrète » (BAZZI/HAMZÉ  1999 : 144). Et c’est au sociolinguiste de trouver la corrélation qui existe entre les traits linguistiques et les traits sociologiques puisque le comportement linguistique est généralement lié à un comportement social plus large. En outre, « on pourrait aussi dire, à l’inverse, que les hommes ne ressentent pas le besoin de mettre en question leur façon de parler, qu’ils l’estiment légitime »  (CALVET 2002 : 51).

En somme, ces changements linguistiques sont en quelque sorte des variables. Il y a « variable linguistique » lorsque deux signifiants différents qui disent la même chose ont le même signifié. Et par conséquent, les différences qui existent relèvent d’une fonction sociale.

De la sociolinguistique à la terminologie de la génétique

Notre objectif est d’arriver à étudier la terminologie de la génétique d’une manière sociolinguistique c’est-à-dire en recherchant le lien établi entre les variantes linguistiques et les facteurs sociaux9. C’est donc en partant de la société que nous allons comprendre les changements linguistiques et réfléchir sur cette question. C’est ainsi que l’étude de la terminologie devient une étude transdisciplinaire. William LABOV (1976 : 338), par contre, définissait la communauté linguistique comme étant « un groupe qui partage les mêmes normes quant à la langue », et plus précisément « comme étant un groupe de locuteurs qui ont en commun un ensemble d’attitudes sociales envers la langue » (LABOV 1976 : 338). Toutefois, il ne faudrait pas négliger la première composante du syntagme « communauté linguistique » c’est-à-dire « communauté ». Nous devons prendre en compte ses deux composantes. Cela nous amène à montrer ce qui distingue une certaine communauté d’une autre :

  • Elle est constituée par des locuteurs qui ont la langue maternelle en commun ;

  • Elle est constituée par des locuteurs qui ont une langue en commun pour se comprendre.

  • Cela confirme les dires de Louis-Jean CALVET (2002 : 89) qui montre que  « l’objet d’étude de la linguistique n’est pas seulement la langue ou les langues mais la communauté sociale sous son aspect linguistique ». Donc, il faut aller à l’origine, aux sources pour décrire la langue et ce, en étudiant la société et ses locuteurs.

    Les pratiques langagières et leurs conséquences

    Les pratiques langagières sont définies comme étant des habitudes utilisées dans le langage. Et c’est la stratification et l’enchevêtrement des couches sociales qui génèrent ces pratiques qui, à leur tour, s’éloignent peu à peu de la norme dominante. L’emprunt est, à titre d’exemple, la conséquence directe de ces pratiques langagières. Néanmoins, la question qui se pose est de savoir si l’emprunt est facilement approuvé ou s’il est rejeté par les organismes de normalisation arabes (comme le Bureau de Coordination pour l’Arabisation dans le Monde Arabe dont le siège est à Rabat et l’ALECSO dont le siège est à Tunis), la communauté scientifique concernée et les utilisateurs. Chaque élément nouveau dans une langue peut, dans certains cas, être peu apprécié et même refusé et rejeté par la communauté scientifique. Cependant, elle doit être ouverte et compréhensive à l’intégration des termes ou signes linguistiques récents car, aucun terme n’est utilisé de manière anodine. Donc, il faut prendre conscience du fait que les besoins terminologiques changent avec les besoins de la société actuelle. En d’autres termes, nous ne pouvons pas nous limiter à l’usage d’une terminologie déjà établie. Louis GUESPIN (1991 : 71-72) déclare à cet effet :

    On ne peut pas se contenter d’une terminologie décrivant ou codifiant (de manière d’ailleurs assez fantasmatique, car enfin, qui suit les recommandations des ministères ou de l’AFNOR en matière de comportement lexical dans les sciences et les techniques ? les pratiques langagières au plus haut niveau de la science, vocabulaires de congrès internationaux, de revues scientifiques internationales, standardisation par d’éminents spécialistes de la discipline.

    En somme, il convient de s’intéresser à la réalité des pratiques sociales et de ses locuteurs. François GAUDIN (2003 : 176) clarifie cette idée en affirmant :

    Ceci ne doit pas conduire à imaginer que les pratiques langagières se dérouleraient hors de portée des actions de la société. Bien au contraire, toute interaction langagière est socialisée et les échanges sont informés par les descriptions et les modèles de langue. En même temps, l’attitude des individus, des groupes, des collectivités contribue à façonner la langue, produit social.

    Conclusion et perspectives

    Pour conclure, la socioterminologie peut apporter quelque chose de plus à la terminologie classique et il est nécessaire de prendre en considération les différents paramètres sociolinguistiques ainsi que les différentes productions langagières et les pratiques sociales au cours d’une création terminologique et d’une activité de normalisation. L’approche socioterminologique montre qu’elle est indispensable et capitale pour expliquer la formation d’une terminologie plurielle qui tient compte des différents types discursifs. L’étude doit prendre en compte plusieurs facteurs : le locuteur, l’interlocuteur, l’objectif du locuteur, le lieu d’utilisation de cette terminologie, la forme du discours en question, l’espace géographique et la terminologie employée. Ces pistes indiquent le comportement linguistique de chaque univers sociodiscursif et favorisent les parasynonymes, les variations langagières et les terminologies plurielles. Néanmoins, il faut reconnaître que l’application des principes de la socioterminologie concernant l’arabe est à double tranchant. L’étude du génie génétique montre la pertinence et les limites de la socioterminologie. Il faudrait appliquer les principes de la socioterminologie pour tenir compte des différentes interactions d’un terme, des différentes sphères d’activité, de la réalité discursive. Par contre, appliquer ces principes n’est pas une chose simple et demande des efforts considérables de la part du chercheur notamment quand le travail d’enquête et de terrain semble difficile (par manque de moyens), que le travail se fait sur une aire géographique où les divisions politiques entre États arabes sont présentes, qu’il n’existe pas de publications en arabe, et s’il en existe, leur nombre est bien inférieur à celui des publications françaises et anglo-américaines. En connaissant ces critères, nous comprenons davantage pourquoi l’étude socioterminologique a ses propres limites dans le Monde arabe et pourquoi les résultats restent parfois peu pertinents.

    Bibliographie sélective

    ABI-GHANEM CHADARÉVIAN, Carine, Dictionnaire de génétique et de ses domaines connexes français-anglais-arabe (à paraître).

    ABI-GHANEM CHADARÉVIAN, Carine, « Vers une approche socioterminologique des dictionnaires spécialisés arabes : exemple d’un dictionnaire trilingue de génétique (français-anglais-arabe) », in Lexiques, Identités, Cultures, Edité par Pierluigis LIGAS et Paolo FRASSI, Vérone, QuiEdit, 2012, p. 403-419.

    ABI-GHANEM CHADARÉVIAN, Carine, La terminologie arabe du génie génétique: création et diffusion dans le Monde arabe, 3 vol., Thèse de Doctorat soutenue le 16 novembre 2007, Université Lumière Lyon 2, 2007. Cette thèse a obtenu le Prix de Terminologie et de Traduction discerné par l’Association Européenne de Traduction (l’AET) et le Bureau de la Traduction du Canada (2008) (Voir http://www.eaft-aet.net/en/terminology-awards/terminology-awards-2008/ et http://www.eaft-aet.net/fr/prix-de-terminologie/prix-de-terminologie-2008/).

    AUGER, Pierre, « Implantabilité et acceptabilité terminologiques : les aspects linguistiques d’une socioterminologie de la langue du travail », in Les Actes du colloque sur laproblématique de l’aménagement linguistique, T. II, OLF, 1994, p. 483-493.

    BAZZI-HAMZÉ, Salam, « De la concurrence dans les systèmes, quleques aspects de l’arabe moderne », in Hawliyya:t, Faculté des Lettres et des Sciences Humaines- Université de Balamand, no. 8, 1999, p.143-160.

    BÉJOINT, Henri et THOIRON, Philippe, (dir.), Le sens en terminologie, Lyon, PUL, 2000.

    BOULANGER, Jean-Claude, « Présentation : Images et parcours de la socioterminologie », in Meta, XL, 2, 1995, p. 194-205.

    CALVET, Louis-Jean, La sociolinguistique, 4ème édition, PUF, Que sais-je?, no. 2731, 2002.

    DELAVIGNE, Valérie, « Construire un dictionnaire d’oncologie pour les patients : aspects méthodologiques », in Corpus et dictionnaires de langues de spécialité – Édité par François MANIEZ, Pascaline DURY, Nathalie ARLIN et Claire ROUGEMONT, Presses Universitaires de Grenoble, 2008, p. 153-173.

    DELAVIGNE, Valérie, BOUVERET, Myriam, (dir.), « Présentation », in Sémantique des termes spécialisés, Publications de l’Université de Rouen, 1999, p. 7-15.

    GAMBIER, Yves, « Présupposés de la terminologie: vers une remise en cause », in Cahiers de linguistique sociale, Terminologie et sociolinguistique – Édité par François GAUDIN et Allal ASSAL, no. 18, Université de Rouen, 1993, p. 31-58.

    GAUDIN, François, Pour une socioterminologie -Des problèmes sémantiques aux pratiques institutionnelles, Publication de l'Université de Rouen, no. 182, 1993.

    GAUDIN, François, « Socioterminologie : propos et propositions épistémologiques », in numéro spécial socioterminologie, Le langage et l’homme, XXVIII, 4, Bruxelles, De Boeck Université, 1993, p. 247-257.

    GAUDIN, François, « Théorie de la socioterminologie », in http://www.univ-rouen.fr/dyalang/operatio/gaudin1-p.html (octobre 2003)

    GAUDIN, François, « Socioterminologie », in La terminologie discipline scientifique – Le savoir des mots, Actes du colloque tenu le 17 octobre 2003 à Paris, Paris, Société française de terminologie, 2004, p. 41-44.

    GAUDIN, François, « Socioterminologie : du signe au sens, construction d’un champ », in Meta, 38, 2, Presses de l’université de Montréal, 1993, p. 293-302.

    GUESPIN, Louis, « La norme dans la logique du fait ‘Langage’ », in CLS 1Glottopol Archives (revue en ligne), 1976.

    GUESPIN, Louis, « Les structures de sociabilité, un niveau d’analyse pour l’approche du langage » in La Pensée, no. 244, éd. SEPIRM, Paris, 1985, pp. 120-130.

    GUESPIN, Louis, « La circulation terminologique et les rapports entre science, technique et production », in Terminologie et linguistique, Cahiers de linguistique sociale, no. 18, 1991, pp. 59-80.

    LABOV, William,Sociolinguistique, Paris, Éd. de Minuit, 1976.

    MARSCELLESI, Jean-Baptiste, www.univ-rouen.fr/dyalang/glottopol (compte rendu, octobre 2003).

    QUIRION, Jean, « Etat de la question sur la nature des facteurs d’implantation terminologique », in http://www.colloque.net/archives/2003/volume_1/quirion.pdf (avril 2015)

    QUIRION, Jean, « Pour une néologie sociale », in La néologie en langue de spécialité : détection, implantation et circulation des nouveaux termes,  Pascaline DURY, Jose Carlos de HOYOS, Julie MAKRI-MOREL, François MANIEZ, Vincent RENNER et María BELÉN VILLAR DÍAZ (dirs), Travaux du CRTT, Lyon, 2014. pp. 101-120.

    ROMAN, André, Étude de la phonologie et de la morphologie de la Koinè arabe, 2 tomes, Université de Provence, 1983.

    1
    Cet article s’inspire de notre travail de thèse intitulée La terminologie arabe du génie génétique: création et diffusion dans le Mondearabe et soutenue le 16 novembre 2007 à l’Université Lumière Lyon 2. Cette thèse a obtenu le Prix de Terminologie et de Traduction discerné par l’Association Européenne de Traduction (l’AET) et le Bureau de la Traduction du Canada (2008).

    2
    Nous nous sommes appuyée sur le corpus recueilli durant notre travail de thèse parce qu’il est représentatif et regroupe des ouvrages du Proche et Moyen-Orient, des pays du Golfe, des pays d’Áfrique (l’Egypte) et des pays du Maghreb (Tunisie). Aussi trouvons-nous différents types d’écrits : des ouvrages primaires écrits par des médecins, des spécialistes ou encore des personnes titulaires d’un doctorat en la matière, des ouvrages de vulgarisations scientifiques, des ouvrages à caractère social, religieux et enfin des ouvrages didactiques de plusieurs niveaux adressés aux étudiants (aux débutants en médecine) ou aux élèves (niveau complémentaire et secondaire). Notre corpus embrasse différents sujets en relation avec le génie génétique tels que : le clonage, la santé, la carte génétique humaine, la génétique en général, les techniques du génie génétique et l’hérédité. Ceci montre que nos sujets ne traitent pas exclusivement, dans une optique directe, le génie génétique. Ils sont variés et riches et nous permettent de circonscrire la question afin de pouvoir relever les mêmes termes dans différents contextes donnés v/s différentes sphères d’activité.Il rassemble également des manuels lexicographiques, des articles de revues et de journaux ainsi qu’un corpus sous format électronique. Nous relevons 800 000 mots pour notre corpus sous format papier pour extraire 4 000 termes et 200 000 mots pour notre corpus électronique pour extraire 40 termes avec leurs variantes textuelles.

    3
    Le vulgarisateur diffère du grand public. C’est la personne qui vulgarise la science et la rend compréhensible pour tous. C’est pourquoi, il utilise la plupart du temps une reformulation ou une explication du terme. Les exemples suivants l’explicitent.

    4
    Ces fiches sont tirées de notre projet de dictionnaire : Dictionnaire de génétique et de ses domaines connexes français-anglais-arabe (à paraître).

    5
    Malgré notre enquête limitée et notre échantillon de corpus restreint, nous osons parler de terminologie qui se définit par rapport à l’activité discursive d’un groupe donné. Et cette interactivité entraîne de nouvelles relations entre le sens et les termes. Voir à ce sujet Louis GUESPIN (1985), « Les structures de la sociabilité, un univers d’analyse pertinent pour l’approche linguistique ».

    6
    Chaque terme correspond à une situation de discours, à un genre d’interaction, à un univers sociodiscursif, à un type de locuteur déterminé, etc. mais la valeur générique de ce terme reste semblableet identique partout.

    7
    Voir pour d’amples informations François RASTIER (1994), Sémantique pour l’analyse – de la linguistique à l’informatique, 240p. Ce phénomène est reconnu chez Rastier par la « dissimilation ». En effet, la dissimilation est l’ « actualisation de sèmes afférents opposés dans deux occurrences du même sémème, ou dans deux sémèmes parasynonymes » (1994 : 222).

    8
    Citons, entre autres, Ibn Fāris.

    9
    Voir pour d’amples informations les facteurs socioterminologiques chez Jean QUIRION (2003) in « Etat de la question sur la nature des facteurs d’implantation terminologique », in http://www.colloque.net/archives/2003/volume_1/quirion.pdf (Consulté le 27 avril 2015) et Jean QUIRION (2014) « Pour une néologie sociale » in La néologie en langue de spécialité : détection, implantation et circulation des nouveaux termes. 

    Per citare questo articolo:

    Carine ABI GHANEM-CHADAREVIAN, Socioterminologie et interactions langagières en arabe, Repères DoRiF n.10 - Le terme : un produit social ? , DoRiF Università, Roma avril 2016, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=312

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