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François GAUDIN et Cristina NICOLAE

La référenciation en socioterminologie : réflexions à partir de l’astronomie

François Gaudin
Université de Rouen et UMR CNRS 7187 « Lexique, dictionnaires, informatique »
francois.gaudin@univ-rouen.fr
Cristina Nicolae
EA 4701 « Dynamiques Sociales et Langagières »

1. Introduction

Les réflexions en terminologie sont souvent demeurées accrochées à l'idée de références liées aux termes, comme dans le célèbre triangle d’Odgen et Richards reliant le signifié, le signifiant et le référent. D'une part, le lien référentiel est conçu comme interne au signe et, d'autre part, les termes sont censés dire le vrai. Or, des études détaillées montrent que, souvent, la référenciation nécessite l'établissement d'un consensus qui peut être difficile à obtenir et se trouve sujet à révisions. Et ce consensus s'établit parmi des experts qui possèdent le rôle sociolinguistique de garant de la référence.

Nos exemples seront empruntés à l'astronomie dans son état actuel qui nous servira à illustrer ces deux phénomènes. D'une part, la communauté des astronomes se trouve contrainte d'adopter des définitions de ses objets qui ne sont ni fondées en raison ni objet de consensus. Ce qui pose question. Et ses membres éprouvent des difficultés à assumer leur rôle de garant, n'étant plus sûrs eux-mêmes de ce à quoi renvoient leurs propres mots : planète, exoplanète, naine brune, etc.

Cette situation singulière nous permettra de réfléchir aux phénomènes de la division linguistique de travail, à l'importance de la confiance épistémique et aux mécanismes de la déférence, notions que nous définirons plus loin.

2. Objet d’étude et problématique

La situation que connaît l’astronomie depuis la découverte des exoplanètes, en1995, nous offre l’occasion de nous interroger sur les relations entre les changements scientifiques et les définitions des termes. Ceci nous impose de prendre en compte tout ensemble les phénomènes de néologie formelle et sémantique, d’une part, et l’évolution des connaissances en astrophysique, d’autre part.

La situation peut être résumée simplement. Avant 1995, les astronomes et la population vivaient dans un monde en langage1 dans lequel existaient neuf planètes traditionnelles: Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Pluton, Uranus et Neptune. Ces planètes tournaient autour du Soleil et on considérait qu’elles étaient formées par agglomération de particules.

Depuis 1995, on a assisté à un accroissement spectaculaire du nombre et de la diversité des objets pouvant être appelés planètes (1 783 exoplanètesau 19 avril 2014). Et Pluton a perdu, en 2006, son statut de planète, après un débat houleux, contre l’avis des Etatsuniens et par un vote à main levée ! On voit que la catégorisation et la dénomination peuvent être liées à des tensions réelles et que le consensus scientifique n’est pas hors du monde.

3. Evolution des connaissances en astrophysique

Cette situation nouvelle a eu pour conséquence la remise en cause de la définition du terme planète. Nous nous sommes demandé si cette évolution historique relevait de la néologie sémantique ou simplement d’une sémantique de l’extension. Cela pose la question de savoir comment l’extension du concept est liée au sens d’un terme.

3.1. Les planètes extrasolaires arrivent

Lorsqu’en 1995 on découvrit la première « planète extrasolaire », une mutation sémantique eut lieu : avec le syntagme, planète + extrasolaire, on vit la disparition du trait inhérent/appartenant au système solaire/qui ne relevait plus d’une définition analytique. On vitapparaître une catégorie inédite, celle d’exoplanète (ou planète extrasolaire), et la possibilité d’une nouvelle opposition au sein de laquelle on pouvait parler d’endoplanète (ou planète intrasolaire).

Alors qu’auparavant, endo-planèteauraitété tautologique puisqu’une planète était par nature dans le système solaire.

3.2. Les planètes disparaissent

Suite à cette découverte, on a vu apparaître des objets célestes inédits et curieux : Jupiters chauds, planètes flottantes, planètes qui tournent contre le mouvement circulaire de leur système… Cette accumulation de découvertes a permis de lister toute une série d’exoplanètes atypiques et l’on a vu tous les critères définitoires tomber les uns après les autres. Les astrophysiciens ont dû réviser leurs positions théoriques, ce qui fait qu’aujourd’hui on ne peut dire ce qu’est une planète.

3.3. Le secours de la normalisation internationale

Vu la confusion résultant de cette situation inconfortable, l’Union internationale des astronomes (IUA) a choisi, en 2006, de définir le nom planète pour donner une référence à la communauté internationale. Il l’a fait en ces termes :

Une planète est

  • Un corps céleste

  • en orbite autour du Soleil

  • possédant une masse suffisante (pour que sa gravité l'emporte sur les forces de cohésion du corps solide et le maintienne en équilibre hydrostatique)

  • sous une forme presque sphérique,

  • qui a éliminé tout corps susceptible de se déplacer sur une orbite proche.

  • Mais une planète extrasolairen’est pas en orbite autour du Soleil, comme son nom l’indique. Et les techniques permettant d’identifier les objets extrasolaires ne sont pas assez précises pour déterminer si un objet a nettoyé son orbite ou non.

    Donc les planètes ne sont plus ce qu’elles étaient. Et elles n’ont plus entre elles qu’un vague air de famille. Et le fils indigne, qu’est-il devenu ? Pluton n’est qu’un objet transneptunien, il appartient à la catégorie des planètes naines et encore ce n’est que la deuxième plus grande du système solaire.

    3.4. Qu’est-ce qu’une planète ? Endo ou exo ?

    En fait, l'apparent consensus de l'UAI cache un désordre extrême car tousles critères définitoires du mot planète ont changé et les scientifiques ne sont d’accord sur aucunedes caractéristiques du terme planète. Et les experts, que le corps social sollicite à bon droit, renoncent donc à fournir toute définition (notamment D. Queloz et M. Mayor, découvreurs de la première exoplanète, que nous avons interrogés). On se trouve confrontés à une carence d’autorité dénominative. Cela montre, en creux, quelle est la responsabilité des experts. Ils devraient permettre que nous mettions en œuvre une déférence qui les renverrait à leur responsabilité dans la fixation de référence mais ils se dérobent. En l’absence de consensus, la normalisation internationale tente de sauver la face, en proposant une définition, mais au détriment de la vérité.

    4. Les experts piégés par leurs planètes

    La position des experts montre bien qu’ils occupent une place singulière dans la fixation de la référence. Et cette place relève d’une approche socioterminologique. En effet, écoutons Jules Renard, magnifique diariste : « J’ai beaucoup entendu parler des cyprès : je ne sais pas encore ce que c’est. »2 (Journal, Bouquins p. 416). Jules Renard, ce locuteur ordinaire, a entendu parler des cyprès, et s’il veut en savoir plus, il va voir un expert qui pourra définir le terme et identifier le référent. Mais pour les planètes, si l’un d’entre vous va voir un expert, il risque de se faire claquer la porte au nez ! Ou de tomber sur une définition générale dont tous les traits définitoires connaîtront des exceptions.

    L’anecdote mérite d’être creusée, car nous pensons qu’elle révèle un aspect fondamental (n’hésitons pas à le dire pour provoquer des réactions !) de la façon dont fonctionne la référence dans les interactions sociocognitives. Allons plus loin. Notre savoir procède d’une construction sociale dans laquelle les rôles sont répartis et, de nos jours, l’expertise est souvent confiée à Internet. Or sur ce support, les règles sociales de l’expertise sont méconnues et le savoir se diffuse en jouant sur la déférence sans que personne ne soit vraiment responsable. Il est plus difficile d’attribuer sa confiance épistémique et l’esprit critique – forme intellectuelle de la méfiance – reste souvent le seul recours. Le pacte sociolangagier qui fonde la coopération cognitive dans nos sociétés constitue donc un élément essentiel de la diffusion des connaissances. C’est pourquoi les problèmes de déférence sont des problèmes sociolinguistiques.

    5. Monsieur Putnam et Madame Origgi découvrent les planètes

    Parmi les repères théoriques de la socioterminologie figure la théorie de la référence comme phénomène social. Cette théorie est reprise d’Hilary Putnam, un des principaux philosophes du langage et de la connaissance contemporains. Nous lui avons repris, d’un point de vue sociolinguistique, le principe de la division du travail linguistique en l’introduisant dans notre réflexion sur la circulation sociale des termes.

    L’idée d’Hilary Putnam est simple. La référenciation des termes se déroule au sein du fonctionnement d’une communauté linguistique. Quand il y a besoin de sortir d’un usage simplement consensuel pour déterminer la norme d’une vérité socialement admise, le locuteur se tourne vers des experts ou leurs productions : dictionnaires, ouvrages de référence, normes, etc.

    Nous avons complété cette approche en reprenant le concept de déférence épistémiquequ’utilise Gloria Origgi pour montrer comment fonctionnent nos croyances. Comme elle l’explique, notre vie cognitive est tout entière sociale, car nos croyances sont tributaires de croyances fondées sur notre confiance en des experts. La déférence est ce mouvement par lequel nous utilisons l’expert pour fixer l’extension d’un terme : nous nous en remettrons à lui. Ainsi, faire une thèse de doctorat, c’est consacrer des années à se mettre en position de faire fonctionner la confiance épistémique en déférant à des auteurs cités en bibliographie. Nous sommes obligés de partir du principe que ces auteurs disent vrai et que nous pouvons leur faire confiance. Etant donné que ces croyances fondent le fonctionnement des termes, il s’agit d’une caractéristique qui relève de la socioterminologie (cf. Gaudin, 2003).

    La déférence a pour conséquence que la responsabilité de l’expert est grande dans la validation des connaissances et du sens des termes. En effet, le sens des mots n’est, selon nous, qu’une représentation parmi d’autres. Même si elle est approximative, notre catégorisation usuelle nous suffit le plus souvent, nous négocions dans les interactions. Par exemple, en disant : « C’est un déterminant, tu vois ce que je veux dire », « C’est une sorte de planète mais pas tout à fait », « Appelons ça un terme si tu veux », etc. Mais si nous voulons être sûrs d’être dans le vrai, nous allons voir des experts et nous leur faisons confiance.

    Le sens en usage relève donc de la communauté linguistique alors que le rapport à la vérité référentielle est de la responsabilité des experts. Cette dualité de fonctionnement constitue une dimension pleinement sociolinguistique et s’inscrit dans l’étude du fonctionnement des langues. Concernant le vocabulaire, elle pose des problèmes relevant de la socioterminologie.

    6. Conclusion

    Il nous semble que ce qui se passe dans l’astronomie actuellement autour de la définition du terme planète démontre la validité de ce schéma. La confiance dans le mécanisme de référenciation est au cœur du fonctionnement des termes. Même si elle ne résout rien, la néologie institutionnelle de l’UAI démontre la nécessité d'exercer cette fonction sociale alors même que l’absence d’unanimité paralyse la communauté scientifique.

    Dans une perspective socioterminologique, la référence n’est PAS une propriété du terme. Il s’agit d’une compétence sociale inégalement répartie et donc le rapport à la vérité n’est pas de la responsabilité de tous. Quand vous vous demandez : Qu’est-ce qu’un X ? Vous vous tournez vers une ressource dans le monde social : être humain, livre, web, etc. Et l’un des problèmes que pose Internet, d’ailleurs, réside dans le fait qu’il se développe en grande partie en dehors des critères qui permettent la déférence : la confiance épistémique y fonctionne mal. Alors que si je demande à un physicien si la lumière est une onde ou une particule et s’il me répond : « les deux ! », j’aurai du mal à l’admettre mais je le croirai.

    De même, si vous avez lu tout ce texte, nous espérons que vous aurez été persuadés de notre bonne foi et que vous aurez utilisé la déférence pour marquer envers nous votre confiance épistémique. Ce qui, bien sûr, n’est pas contradictoire avec l’esprit critique, mais c’est une autre histoire.

    Bibliographie

    ASSAL Allal, 1991, « La normalisation : pour une approche socio-terminographique », dans Cahiers de linguistique sociale, n° 18, éd. URA CNRS 1164 – Université de Rouen, pp. 133-157.

    CABRÉ Maria Teresa, 1998, La terminologie. Théorie, méthode et applications, Presses de l’Université d’Ottawa et Armand Colin, 322 p.

    GAUDIN François, 2003, Socioterminologie. Une approche sociolinguistique de la terminologie, coll. « Champs linguistiques », éd. Duculot, Louvain-la-Neuve , 286 p.

    GAUDIN François, 2005, « La socioterminologie », Langages, n°157, Larousse, p. 80-92.

    GAUDIN François, 2007 « Quelques mots sur la socioterminologie », Cahiers du Rifal, n°26, p. 26-35.

    NICOLAE Cristina, 2013, Qu’est-ce qu’une exoplanète ? Sens et référence dans les discours scientifiques et de vulgarisation scientifique, thèse de doctorat, Université de Rouen, 2 vol.

    ORIGGI Gloria, 2006, « Peut-on être anti-réductionniste à propos du témoignage ? », Philosophie n° 88, Le témoignage, p. 47-57.

    ORIGGI Gloria, 2007, « Les sens des autres. Ontogenèse de la confiance épistémique », dans Bouvier A. et Conein B. (eds), L’Epistémologie Sociale : une théorie sociale de la connaissance, Paris, éd. E.H.E.S.S, Coll. « Raisons Pratiques », vol. 17, p.121-138.

    OTMAN Gabriel, 1993, « Le talon d'Achille de l'expertise terminologique », La banque des mots, numéro spécial, éd. CILF, p. 75-87.

    PUTNAM Hilary, 1990, Représentation et réalité, éd. Gallimard, coll. NRF Essais, 226 p.

    RAUS Rachele, 2013, La terminologie multilingue. La traduction des termes de l'égalité H/F dans le discours international, Coll. « Traducto », éd. De Boeck, 176 p.

    RENARD Jules, 2002, Journal.1887-1910, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, 1140 p.

    1
    La praxématique parle de logosphère.

    2
    Jules Renard,Journal, Paris, coll. « Bouquins », éd. Robert Laffont p. 416

    Per citare questo articolo:

    François GAUDIN et Cristina NICOLAE, La référenciation en socioterminologie : réflexions à partir de l’astronomie, Repères DoRiF n.10 - Le terme : un produit social ? , DoRiF Università, Roma avril 2016, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=313

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