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Micaela ROSSI

Catherine RESCHE (dir.), Terminologie et domaines spécialisés. Approches plurielles.

Catherine RESCHE (dir.), Terminologie et domaines spécialisés. Approches plurielles, Paris, Classiques Garnier, 2015.

Cet ouvrage réunit diverses contributions autour de la thématique des discours experts, avec une attention particulière pour la terminologie utilisée au sein des communautés de spécialistes. Les contributions composant le volume dérivent en partie d’une série de journées d’études organisées dans le cadre du CELTA (Centre de Linguistique Théorique et Appliquée, devenu aujourd’hui le Ce.Li.So., Centre de Linguistique en Sorbonne) en 2013.
Le volume se situe dans le sillage des nouvelles approches en terminologie, par une remise en cause des postulats de la Théorie Générale de Terminologie d’empreinte wüstérienne et par la redécouverte de la dimension discursive des terminologies au sein de la communication experte ou de la vulgarisation aux profanes. Dans les différentes contributions constituant le volume, la terminologie est donc considérée comme une réalité discursive, qui s’actualise et se réalise dans le discours. Les articles portent sur les aspects variationnels dans les terminologies, sur les facteurs pouvant influencer la création ou l’abandon de termes ou de variantes, sur les ambiguïtés potentielles que les termes peuvent véhiculer, ainsi que sur certains aspects des terminologies traditionnellement négligés par l’approche normative, telles la connotation, les charges culturelles des termes, les métaphores dans les discours de spécialité. L’ensemble des contributions permet enfin au lecteur d’aborder, à partir de points de vue disciplinaires et méthodologiques variés, la question de la labilité des frontières entre lexique et terminologies, entre communication ordinaire et discours experts.
La variété des domaines objets d’analyse (nanotechnologies, chimie, droit, économie, alpinisme…) ainsi que celle des langues concernées (français, anglais, italien, hongrois, espagnol) contribuent à la richesse globale de l’ouvrage.

L’étude de Philippe MONNERET, Ludovic DESMET et Lucy MICHEL (L’analogie médicale dans le discours économique, p.17-46) s’intéresse à l’une des thématiques les plus récentes dans les études en terminologie, à savoir le phénomène de la migration de paradigmes terminologiques d’une discipline à d’autres. Dans ce cas, l’analyse porte sur les termes de référence médicale utilisés dans le discours économique et reconnus comme des termes économiques dans les ressources spécialisées (dictionnaires et glossaires), tels que crise, inflation, asphyxie. La terminologisation complète de ces unités est, d’après les auteurs, corrélée avec le sentiment métaphorique qui leur est attaché, la métaphore étant toujours perçue comme un obstacle à l’accomplissement du processus de figement du terme. Par l’analyse d’un corpus constitué de termes métaphoriques issus du domaine de la médecine et utilisés dans le discours économique, les auteurs se penchent sur les évolutions de ces termes « nomades » en perspective diachronique, considérant également les variables liées aux représentations et aux attitudes des locuteurs (du « sentiment métaphorique » au « sentiment terminologique »).

Jacqueline PERCEBOIS (Émergence et dilution du concept d’enabling environment en économie du développement, p.47-75) s’intéresse à l’analyse du contexte d’émergence et aux évolutions du terme complexe enabling environment dans le domaine de l’économie du développement. L’analyse d’un corpus de textes institutionnels et économiques (tirés des publications d’organismes internationaux) permet à l’auteure de retracer les différentes étapes de formation du terme, ainsi que ses changements et ses modifications éventuelles au fil des textes, qui témoignent des évolutions idéologiques, politiques et discursives autour de ce concept-clé de l’économie du développement.

La perspective diachronique et l’étude des évolutions terminologiques en perspective historique sont également au cœur de la contribution de Catherine RESCHE (Étude des diverses appellations pour le concept d’utility en économie, p.77-100), qui exploite un corpus de textes économiques théoriques afin de retracer l’histoire du concept d’utility dans le discours des théoriciens spécialistes. Pour les terminologues, les débats autour de la terminologie au sein des communautés d’experts représentent un domaine d’analyse privilégié, car ils permettent de reconstituer le parcours de figement des notions et des termes corrélés, en un mot le processus de validation dont parle Gaudin (2003). Dans ce cas, les extraits de Smith, de Condillac, de Bentham surtout, puis plus récemment de Pareto et Fisher, permettent à l’auteure de mettre en évidence - grâce à une démarche contextuelle et diachronique - les tâtonnements, les ambiguïtés, les débats qui animent une communauté scientifique lorsqu’un concept fondateur est proposé, négocié et intégré dans la terminologie partagée.

C’est encore sur un phénomène marginal, un phénomène qui serait considéré comme une imperfection dans une vision normative de la terminologie, que se concentre l’attention d’Isabelle RICHARD (Tautologies en anglais juridique. Termes atypiques au service du droit, p. 101-124) : sa contribution analyse les nombreux cas de termes tautologiques en anglais juridique (null and void, any and all, fraud and deceit, made and signed…). Encore une fois, c’est la valorisation d’une approche diachronique qui permet de retracer l’histoire et l’origine de ces locutions, ainsi que leurs conditions d’usage dans le droit anglais du Moyen Âge, puis dans le droit moderne. La nature essentiellement orale du droit anglais, la nécessité de garantir la coprésence des deux idiomes propres de la transmission du droit au Royaume Uni (le français et l’anglais), ainsi que l’efficacité rhétorique de ces expressions sont autant de raisons du succès de ces tautologies apparentes. Les principes de la linguistique pragmatique et de la rhétorique, ainsi que l’analyse des évolutions linguistiques dans l’histoire, offrent à Isabelle Richard un cadre de référence théorique performant, revalorisant des composantes bien souvent négligées dans l’analyse terminologique traditionnelle.

Manuel TORRELLAS CASTILLO (Quelques spécificités terminologiques et traductionnelles du corpus de l’acquis communautaire. Termes hyperonymiques, flous et ambigus, p.125-143) adopte toujours une approche contextuelle dans son analyse des problématiques posées par la traduction de la terminologie dans le corpus de textes qui constituent l’ensemble désigné par le terme d’acquis communautaire. Les caractéristiques de la communication multilingue au sein des Institutions Européennes, bien souvent élaborée par des non natifs, témoignent de stratégies qui échappent aux normes de la conception traditionnelle de la terminologie de tradition wüstérienne. L’emploi de termes hyperonymes, ou bien de termes corrélés, ou de quasi-synonymes, génèrent des situations d’ambiguïté, voire de flou terminologique, qui peuvent poser des problèmes aux traducteurs, mais également aux récepteurs et aux usagers des textes et des discours communautaires. L’auteur passe en revue un corpus de terminologies particulièrement problématiques dans le contexte espagnol-anglais-français.

La formation de termes ad hoc et la charge culturelle des terminologies dans le discours juridique constituent l’objet d’analyse de Timea DRINOCZI et Barnabas NOVAK (Les nouveaux termes dans la nouvelle Loi fondamentale de la Hongrie, p.145-161), qui s’intéressent aux débats engendrés par la création de nouvelles terminologies lors de la rédaction de la nouvelle Constitution hongroise (2011). Les controverses liées à la création de nouvelles dénominations juridiques offrent aux auteurs la possibilité de mettre en évidence la portée idéologique des termes et les dynamiques d’adhésion ou de rejet que l’adoption de nouveaux termes peut engendrer au sein d’une communauté sociale et culturelle à une époque historique donnée.

S’appuyant sur un domaine appartenant aux sciences dures tel que celui de la chimie organique, (La Théorie Générale de la Terminologie à l’épreuve de la chimie organique. Regard sur la relation causale dans la représentation des connaissances, p.163-192), Sandrine PERALDI met en discussion les postulats de représentation des relations conceptuelles hérités de la Théorie Générale de la Terminologie. Les relations conceptuelles traditionnellement exploitées (l’hyperonymie et l’hyponymie en premier lieu) sont mises à l’épreuve de la description notionnelle en chimie, domaine dans lequel l’indétermination conceptuelle et définitoire témoigne de l’impossibilité de tracer des frontières nettes et cloisonnées entre concepts. Face à l’instabilité des termes, Peraldi propose une méthodologie terminologique adaptée au domaine et à la situation de communication, faisant appel dans le cas de la chimie à la relation causale, qui permettrait d’après son analyse une description plus efficace des relations entre concepts.

C’est en revanche la métaphore terminologique qui constitue le terrain d’analyse de Marie-Hélène FRIES (Termes métaphoriques dans les nanotechnologies, p.193-220). Traditionnellement négligée par la théorie wüstérienne, considérée comme une terminologie polysémique et ambiguë, la métaphore en terminologie constitue un terrain d’études dont la redécouverte date des dernières décennies. L’analyse de Fries, s’inspirant de la métaphorologie cognitive et des analyses socio-terminologiques, permet de reconstituer des concepts métaphoriques isotopiques (LES MOLECULES SONT DES CONSTRUCTIONS, LA CELLULE EST UNE USINE…) générant des séries terminologiques cohérentes, reconstituant ainsi la charpente conceptuelle du domaine.

La dernière contribution du volume (Séverine WOZNIAK, Le tacos & le sandwich mexicain. Éléments pour une analyse terminochronique des néonymes en anglais de l’alpinisme, p. 221-246) reprend enfin une démarche diachronique afin d’expliquer la naissance et la formation d’une terminologie spécialisée, dans ce cas la terminologie anglaise de l’alpinisme. Les diverses stratégies de néonymie (l’emprunt, les néologies morphologiques) sont passées en revue afin de détecter les dynamiques sémiotiques et discursives permettant de générer, puis de valider une terminologie spécialisée partagée par la communauté des experts.




Per citare questo articolo:

Micaela ROSSI, Catherine RESCHE (dir.), Terminologie et domaines spécialisés. Approches plurielles., Repères DoRiF n.10 - Le terme : un produit social ? , DoRiF Università, Roma avril 2016, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=319

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