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GIOVANNA

La mise en trope(s)

Mots-clés : automatisme verbo-auditif, William Blake, infraction, rythme

Avant toute chose, je tiens à remercier tous ceux qui ont permis que je sois présente parmi vous, ce dont je me réjouis. Je remercie tout particulièrement Laura Santone pour le « courage » dont elle a fait preuve en choisissant de se pencher sur mon écriture et d’en avoir rendu compte, avec une pertinence égale à son érudition, dans nombre de publications. Je pense particulièrement à ce qu’elle a accompli dans la revue « Igitur » en 2004, avec un texte intitulé (En)Jeux de mots : paronomase et métaphore phonétiques dans William Blake, « Innocence et Expérience », et qu’elle a développé en 2011 dans Plurilinguisme et Avant-gardes, aux éditions Peter Lang, sous le titre « Torsions, contaminations, contacts », dans ce qu’elle appelle chez moi la voix plurielle.

LA MISE EN TROPE(S)

À l’instant présent, je ne peux m’empêcher de penser à un texte que j’ai écrit en 1994 et qui commençait ainsi :

Pour ta conférence la parole te manque
Toujours ce vertige dans un verre d'eau
Pour ta conférence la parole te manque
Toujours ce désert dans un verre d'eau

Mais heureusement j’ajoutais :

Il ne sera pas dit que le conférencier accepte de ne dire rien
Qu'il reste aussi muet que ce poisson osseux de l'océan Indien

Heureusement.

L’étranger exilé de fraîche date ne reçoit que les sons de la langue qu’expulsent les gens du cru, les autochtones. Quoi qu’ils disent ils peuvent aussi bien médire mais quoi qu’ils chantent ils enchantent diraient certains musiciens qui ne connaissent pas le solfège.

Le titre et l’auteur étaient si porteurs de promesses, William Blake. Innocence et expérience, qu’instantanément, j’ai pris la plume.

Après avoir expérimenté une nouvelle forme d’automatisme dans mes dessins à la machine à écrire en 1964, n’étais-je pas en train de recourir à l’automatisme verbo-auditif ? me suis-je demandé bien plus tard.

Et avec un tel sujet, je me devais de ne pas rester sourde à la parole d’autrui, le professeur Duparc de Paris X, en l’occurrence ; avait-il un organe d’une tessiture si envoûtante ? Avait-il une voix douce ou une voix de crécelle ? Je ne m’en souviens plus mais ce dont je me souviens c’est que marteau, faucille, enclume et étrier plein les oreilles, je me suis mise à écrire, sans même me demander si je pourrais traduire le chant du coq !

En effet, avant de « traduire » les cours sur William Blake, je m’étais déjà essayée à la traduction de la langue des oiseaux mais, seul le chant du merle, que j’ai réussi, plus ou moins bien, à maîtriser, m’a donné, comme faculté nouvelle, celle de pouvoir siffler mon chien.

« Les noms et les sons n’ont-ils pas été donnés aux choses, pour que l’homme s’en réconforte ? N’est-ce pas une douce folie que le langage ? En parlant l’homme danse sur toutes les choses » ainsi parlait Zarathoustra.

Et il ajoutait : «… mon pied se dandinait, ivre de danse. » — « Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ? » 

Cette traduction improvisée n’était-elle pas une façon de mettre son grain de sel quand personne ne s’avise de vous le demander ?

Ou bien n’était-elle pas une autre façon de rappeler que ce n’est pas parce que votre fille n’arrive pas à épeler le mot lisibilité qu’il faut lui infliger le port d’une paire de lunettes ?

Avec le recul, j’aime à imaginer que cette expérience a peut-être contribué à éliminer le lieu commun qui consiste à poser l’éternelle question devant un tableau abstrait : Qu’est-ce que cela veut dire ? Peut-être, mais en revanche, ce qui est sûr et certain, c’est qu’après ces quelques cours diffusés par Radio Sorbonne, censé communiquer avec moi, sa maîtresse, devenue polyglotte, mon chien se mit à pratiquer plusieurs longueurs de langue.

Ce qui me conduit directement à évoquer Saussure :

« Le chien est dans la niche », certes, c’est irréfutable ! Mais depuis la promotion sociale de celui-ci on est censé dire, en réévaluant la pointure de l’anagramme : Médor est dans la Drôme / Qu’il y dorme ou qu’il morde / Saussure dans un Sursseau !

Si mon chien s’appelle Horace Walpole c’est parce qu’il a compris que le monde est une comédie pour ceux qui pensent et une tragédie pour ceux qui sentent !

Pour Max Müller, « le mot est un objet ». Pour Saussure, « le mot est une idée ». Pour Louis Trolle Hjelmslev, « le mot n’est qu’un mot ». Thomas Ferenczi, qui est accommodant, pense que tous les trois avaient raison. Jean Paulhan, qui n’est pas accommodant, leur reproche, à tous trois, « de n’avoir pas saisi le mot au niveau plus abstrait des structures sous-jacentes, et d’en avoir défini l’emploi, non la valeur — le référent, non le signifié ».

À chacun de choisir dans cette petite formation, ce quintette, le solo qui lui convient selon son inclination. Mais en tenant compte, auparavant, de ce qu’écrit Rimbaud dans la lettre qu’il adresse à Paul Demeny, le 15 mai 1871 :

Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas la forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne l’informe. Trouver une langue ; — Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! 

Quant à moi par fidélité à Rimbaud, délibérément, j’ai raté toutes les éclipses !

Par la voie/voix du dialogue entre poètes, je me réfère au poème de Blake, Tigre, tiré de son recueil Chants d’expérience de 1794 :

Tigre ! Tigre ! Feu qui strie
Le fond des forêts de la nuit,
Quel œil ou quelle main parfit
Ton effrayante symétrie ?

Ce poème aurait pu, rétrospectivement, influencer toute ma peinture, je veux parler de l’art de la rayure et de la griffure, c’est-à-dire d’une pratique en totale opposition avec la rature en poésie ou le repentir en peinture. 

Et enfin, plus modestement, je dirais que personnellement je pourrais définir cette démarche poétique à laquelle je me suis livrée en la situant entre deux toiles de Magritte :

Ceci n’est pas une pipe et
Ceci est un fromage.

Ce qui relève de la délectation en matière de traduction.

Dans le sillage de Blake, pour moi aussi, l’écriture et la peinture sont si indissociables, que j’ai été subjuguée quand j’ai entendu dire que « Pour écrire et peindre, on emploie un seul mot chez les Arawak du Mexique ».

De ce seul et même mot employé pour l’écriture et la peinture ne pourrait-on pas imaginer qu’il contient aussi le fait de traduire ? Je pense qu’il ne suffit pas de passer d’une langue à une autre pour devenir traducteur. Nous passons déjà notre temps à traduire, dans nos propres langues respectives les mots des autres. À relever les incohérences ou les impropriétés de ceux, nous y compris, qui prétendent maîtriser leur langue, je pense évidemment à la langue française. Comme premier exemple, je prendrais La Marseillaise où tous les Français qui chantent leur Hymne national ajoute la conjonction de coordination « et » à la place de la divine virgule qui s’y trouve (bien mise afin de reprendre souffle) dans le texte initial : « Entendez-vous dans nos campagnes / mugir ces féroces soldats / ils viennent jusque dans nos bras / égorgez nos fils, nos compagnes… Avec cette substitution la ponctuation, la cadence et le rythme sont rompus à jamais. Ce qui ne participe pas de « l’infraction » mais de l’erreur.

J’emprunte le terme « infraction » à Laura Santone, qui dans son étude sur William Blake dit la chose suivante :

Ne connaissant pas l’anglais [je] réécris le cours sur le fil du bruissement sonore : la pratique d’écriture se révèle ainsi opération systématique d’infraction apportée au code de la langue et de la signification à travers un (en) jeu séduisant de modifications et de combinaisons verbales affectant phonèmes vocaliques et consonantiques et comportant le glissement perpétuel du sens (SANTONE 2004 : 135). 

Quand j’ai su que Charles-Quint avait dû apprendre plusieurs langues : l’italienne, pour parler au pape, l’allemande, pour parler à sa mère, l’espagnole pour parler à sa tante et la française pour se parler à lui-même, j’ai tout de suite compris que lui aussi avait été privé de nurse.

Autre exemple :

On nous propose deux versions pour traduire Così fan tutte :

  • a) « Elles font toutes ainsi »

  • b) « Elles sont toutes pareilles »

La seconde version encore plus triviale que la première m’incite à proposer :

  • « À nulle autre pareille toutes font merveille »

Réflexion faite, même si l’on ne passe pas sa vie à chanter, le cours des choses a tout à envier au cours d’anglais.

Dans son livre, paru récemment, Penser entre les langues, Heinz Wismann insiste sur l’importance du rythme dans l’écriture poétique. Il déclare à propos de la traduction de l’Antigone de Sophocle par Hölderlin que celui-ci « est beaucoup plus soucieux de restituer le rythme qui, dans le grec de Sophocle, lui paraît être l'essence de cette prosodie, que l'exactitude de la référence […] et que très souvent il trahit le référent au profit de quelque chose de plus évocateur » (WISMANN 2012 : 88).

D’emblée Laura Santone avait déjà mis l’accent, dans ses études, sur l’importance du rythme dans mes textes. C’est encore le cas, dans sa dernière communication lors d’un colloque sur Le Silence d’or des surréalistes, qui vient d’être édité cette année à Paris où elle souligne que dans [ma] phrase : « Le rythme déclenche en fait un nouveau départ … » (SANTONE 2013 : 241).

Pour terminer j’aimerais dire quelques mots sur la traduction qui est également à l’œuvre dans le domaine de la peinture et proposer un petit exercice auquel nous pouvons tous nous livrer étant donné que « la poésie doit être faite par tous ».

Vous prenez les « Trois filles de leur mère »
Vous les revêtez des trois couleurs primaires
Vous prenez les jumelles de leur père
Vous les revêtez d’un blanc et d’un noir solidaires
Vous faites danser ce petit corps de ballet
Vous le faites s’enlacer dans un mouvement tourbillonnaire
Vous prenez quand son souffle n’est plus excédentaire
Une photo de « famille, je vous hais »
Ce que vous verrez au tirage retiendra tous vos suffrages
Et vous permettra de constater avec cette méthode révolutionnaire
Qui doit tout au hasard et rien aux habitudes
Que la peinture titube

Si, pour que cela ne se voit pas, les sourds ont toujours un air entendu et si, il n’y a aucune raison de faire une confiance aveugle aux peintres, il n’en demeure pas moins que ce qui précède est un témoignage « sérieux comme le plaisir » en faisant référence à Jacques Rigaut.

Références bibliographiques

RIMBAUD, Arthur, Oeuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Éd. Gallimard, Paris 1963; lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, p. 271.

SANTONE, Laura, (En)jeux de mots: paronomasia e metafora fonetica in William Blake. "Innocence et expérience" di Giovanna, « Igitur », 2004, p. 131-137.

SANTONE, Laura, La fureur du jeu phonique. Rythmes et vibrations dans l'écriture surréaliste de Giovanna, « Pleine Marge », 2006, vol. 44, p. 43-58.

SANTONE, Laura, « Torsions, contaminations, contacts. La voix plurielle de la créatrice surréaliste Giovanna », in BRUERA, Franca et MEAZZI, Barbara, Pluringuisme et avant-gardes, Berne-Berlin- Bruxelles-Frankfurt, Peter Lang 2011, p. 239-249.

SANTONE, Laura, « A l'écoute de l'inouï. Peinture sonore et phônè chez Giovanna », in ARFOUILLEUX, Sébastien, (dir), Le silence d'or des surréalistes, Paris, Editions Aedam Musicae, 2013, p. 235-248.

WISMANN, Heinz, Penser entre les langues, Paris, Albin Michel, 2012.

Per citare questo articolo:

GIOVANNA, La mise en trope(s), Repères DoRiF Les voix/voies de la traduction - volet n.1 - coordonné par Laura Santone - octobre 2015, DoRiF Università, Roma octobre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=251

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