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Laura SANTONE

Introduction

Ce numéro fait suite aux dialogues sur les voix/voies de la traduction qui ont eu lieu les 5 et 6 décembre 2013 à l’Université La Sapienza et au Centre d’Études Italo-françaises de l’Université Roma Tre. La reprise de ces dialogues et la présentation des études qui en résultent nous donnent la possibilité de rouvrir un espace de questionnement fécond et de faire un bilan important sur la traduction à partir d’une perspective permettant de focaliser la trame des liens (inter)linguistiques et (inter)culturels que la traduction se révèle susceptible de tisser entre les textes et les discours.
Si le volet de la première journée, comme l’explique d’ailleurs très bien Antonella Leoncini Bartoli dans son Introduction, se veut un moment de réflexion interrogeant des aspects et des méthodes liés à la traduction des langues de spécialité, la Faculté d’Économie et Commerce étant par antonomase le « terrain » où l’on est quotidiennement confronté à une approche didactique et à une terminologie « de secteur » portant sur les différents domaines juridique, économique, administratif, etc., le présent volet, en revanche, vise à prolonger le débat, dans la lignée d’une vocation plus humaniste par ailleurs spécifique au « terrain » du Département de Langues, Cultures et Littératures étrangères, se penchant sur des aspects autrement « techniques », sur des approches moins « utilitaires », mais toujours au centre de l’investigation du langage envisagé dans la multiplicité de ses fonctions, dans la variété de ses applications, dans la diversité de ses enjeux. Au prisme d’un regard linguistico-anthropologique où s’entrecroisent des approches théorico-méthodologiques différentes mais complémentaires, et tout en restant dans la perspective d’une pragmatique des textes en tant que discours en action, nous dessinons ainsi, par le biais de la traduction, un parcours où l’exploration du texte, fût-il littéraire, poétique ou de spécialité s’avère inséparable des voies de l’écoute. Écoute à entendre au sens large du bougé 1 de la langue : de ses mouvements, de ses variations, de ses voix.
En ouverture de ce volet nous avons placé la didactique de la traduction. Le texte d’Aurelio Principato et celui à quatre mains d’Elisabetta Bonvino et Salvador Pippa en explorent quelques trajectoires. Le premier article propose, en s’appuyant sur l’expérience didactique de l’auteur, une approche favorisant une « slow translation », formule calquée sur le syntagme « slow food » et qui aurait le mérite d’associer la pratique de la traduction à la récupération de la « saveur » originale du texte, exploré dans l’épaisseur de ses mots et de son tissu contextuel ; Bonvino et Pippa rendent compte, quant à eux, du travail qu’ils mènent depuis quelques temps au sein du projet EuRom5, plus précisément l’exportation, en didactique, des stratégies et des méthodologies de l’intercompréhension appliquées à la traduction entre langues romanes. Suit la contribution de Simona Cives, responsable de la « Casa delle traduzioni » de Rome, qui constitue l’un des douze anneaux du réseau Recit (Réseau européen des centres internationaux de traducteurs littéraires), dont Cives nous ouvre les portes en nous illustrant les différents espaces, les services offerts et les multiples activités qui y sont promues.
Le dialogue autour de la traduction se poursuit, dans la deuxième partie, avec la créatrice surréaliste Giovanna, membre du dernier groupe d’André Breton. Dans le prolongement d’une pratique d’écriture postulant sans cesse un rapport intime avec l’écoute, son texte, La Mise en trope(s), sollicite la « fureur du jeu phonique », en donnant à la lecture les mouvances d’une partition, le déroulement d’une mise en musique de la phonation. Au prisme de sa voix sont aussi présentés, avec un renvoi hypertextuel, les passages de William Blake. « Innocence et expérience » cités dans Retour à William Blake de Laura Santone, ce qui revient à créer un dialogue in situ se déployant de voix en voix, au-delà des mots et de leurs formes. Un dialogue qui ne va pas sans impliquer le lecteur et qui se veut à la fois en pleine entente avec l’essence même de William Blake, cet exercice suprême d’instrumentation verbo-auditive que Giovanna avait fait en 1976 en évoquant par un jeu subtil de résonances l’expérience d’un voyage : le voyage de la voix – ses rythmes, son souffle, ses couleurs - et sa traduction en langue.
Sur le rapport entre son et expérience de l’écoute se penche également la contribution de Chiara Elefante, qui analyse la traduction « à portée de voix » faite par Yves Bonnefoy d’une sélection de poésies de Giovanni Pascoli, alors que Franca Bruera poursuit ce dialogue entre poètes en se tournant vers Apollinaire et en le mettant en résonance avec l’écho de ses retraductions italiennes. Chiara Lusetti, en revanche, déplace le focus sur l’auto-traduction et nous présente la pièce théâtrale de Jalila Baccar, Junun, en y observant, dans le passage de l’arabe au français, les relations entre langue, rythme, oralité et horizon d’attente.
Ute Heidmann, de son côté, met en relation dans son article le comparatisme et l’analyse de discours, et envisage la traduction selon l’approche d’une comparaison différentielle fonctionnant au fil d’un dialogisme intertextuel et interdiscursif qui convoque à son tour des genres poétiques et discursifs déjà existants, tandis que Silvana Borutti, tout en restant dans cette perspective différentielle, porte son attention d’épistémologue sur la notion d’intraduisible, l’interrogeant du double point de vue ontologique et poétique. Ces deux dernières interventions servent de passerelle, en clôture de ce volet, à la présentation du livre de Silvana Borutti & Ute Heidmann, La Babele in cui viviamo. Traduzioni, riscritture, culture (Bollati Boringhieri 2012), dont les textes de Simona Argentieri, Enrica Galazzi et Danielle Londei dessinent un parcours exploratoire et dialogique suggestif.
Une dernière remarque avant de laisser le lecteur au plaisir des textes : l’image que nous reproduisons en couverture représente une portion de route pavée d’où affleure un clavier qui invite à l’écriture. Les lettres de ce clavier semblent émerger du sous-sol et attendent d’être combinées. Les différentes combinaisons en dessineront les multiples parcours, les voies/voix que chacun de nous voudra y inscrire. Ces pavés sont en même temps des tesselles, et c’est à partir de cette image que nous avons voulu lancer le débat dont ce numéro est le fruit : il s’agit de traverser, par le biais de la traduction, le langage dans le clavier de ses voies/voix, dans les différentes tesselles qui re-couvrent la signification. Nous avons décliné ce clavier depuis les points de vue les plus divers, en faisant de chaque tesselle une ouverture sur les multiples manières de dire l’être et le monde. La traduction devient dans ce contexte, comme l’a très bien remarqué Yves Tadié dans le message inaugural qu’il nous a fait parvenir en ouverture des travaux des deux journées, une « œuvre de civilisation », la réponse à donner à la menace de l’anglais véhiculaire en tant que massification ontologique de la différence dynamisant les langues et les cultures.

1 Pour le dire avec les mots d’Henri Meschonnic, qui voit dans la traduction l’image du « jamais fini », le moment d’un texte – et d’une langue – en mouvement. Cfr. Poétique du traduire, Verdier, Paris, 1999.

Per citare questo articolo:

Laura SANTONE, Introduction, Repères DoRiF Les voix/voies de la traduction - volet n.1 - coordonné par Laura Santone - octobre 2015, DoRiF Università, Roma octobre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=256

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