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Yves BONNEFOY

Pourvoyeuse d'être à venir

A-t-on vraiment perdu Jacqueline, elle était si totalement présente, si débordante de vie allègre et confiante dès que la porte s’ouvrait, quand elle paraissait sur le seuil, que je ne suis pas encore en état d’imaginer que nous ne la verrons plus. Les vies s’effacent et le monde continue. Mais quelques-unes de ces vies, en disparaissant, c’est comme si elles figeaient le monde comme il était à ce moment-là, et il est alors difficile de croire qu’il n’a pas cessé de respirer, lui aussi, et qu’on peut continuer de s’intéresser à son devenir. Il y a des théologiens pour estimer que le réel est une création continuée. Dieu doit donner à chaque instant au grand appareil la pulsion qui lui assurera l’instant à venir. Mais déjà parmi nous ces êtres que j’évoque sont là pour assumer cette tâche, et il est bien probable que c’est à eux surtout sinon à eux seuls que l’on doit que le jour se lève, chaque matin.

D’où suit qu’on les voudrait plus nombreux, craignant, à certains signes dans la pensée et dans l’art, qu’ils ne se raréfient, au moins pour un temps, avec pour demain une aube disons plus grise. De quoi est faite l’impulsion qu’ils communiquent à l’être, en la foi en l’être. Dans le cas de Jacqueline Risset, c’est remarquable, l’énergie en était souvent puisée, c’était son activité de traductrice, dans un passé qu’elle faisait renaître, refleurir, obtenant de lui qu’il s’intéresse à notre avenir, qu’il y collabore. Jacqueline a-t-elle traduit Dante, non, elle l’a réveillé, elle l’a pris par la main, elle lui a dit, Vois où nous en sommes, aide nous.

Ses traductions ne sont pas pour calquer un texte mais pour écouter ce que son auteur disait, essayait de dire, avait besoin de nous pour y parvenir autant que nous avons besoin de lui pour continuer d’être. Elle était une Flore qui versait en riant sur nos jardins que menace la sécheresse la coupe étincelante de mots soudain rajeunis. Et c’était bien, car le langage autant que le monde attend de nous sa création continuée.

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La distance ajoute au chagrin. J’ai éprouvé et j’éprouve toujours un grand chagrin à la pensée de Jacqueline disparue. Et c’est comprendre aussi que ce serait bien, que ce serait une sorte d’apaisement, si je pouvais me rendre à Rome parmi ses proches pour évoquer sa mémoire, pour parler d’elle. Je ne puis le faire, présentement. Mais qu’au moins cette page que j’ai écrite à sa mort vous dise mon sentiment, et me permette ainsi d’être avec vous un instant, chers amis de notre amie1.

1 Ce dernier paragraphe reprend le message qu’Yves Bonnefoy nous a fait parvenir en ouverture du colloque Jacqueline Risset. " Une certaine joie ". Percorsi di scrittura dal Trecento al Novecento, Roma 22-24 octobre 2015.

Per citare questo articolo:

Yves BONNEFOY, Pourvoyeuse d'être à venir, Repères DoRiF Les voix/voies de la traduction - volet n.1 - coordonné par Laura Santone - octobre 2015, DoRiF Università, Roma octobre 2015, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=263

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