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Valentin FEUSSI, Venant ELOUNDOU ELOUNDOU, Jean-Benoit TSOFACK

Diversité sociolinguistique et pratiques éducatives au Cameroun

Valentin FEUSSI
Université François Rabelais de Tours-France

Venant ELOUNDOU ELOUNDOU
Université de Yaoundé 1-Cameroun

Jean-Benoit TSOFACK
Université de Dschang-Cameroun

Abstract

The content of this contribution derives from the synthesis of a project on the situation of the French Language in Central Africa and the region of Grand Lakes launched and financed by the Agence Universitaire de la Francophonie, then executed between 2011 and 2012. In regards of the results obtained at the end of that project, we could draw some conclusions: first, the fact that the actual sociolinguistic configuration of Cameroon is dependent of its history and that to better understand this configuration, it would be better to observe real practices at least at three levels: local languages, foreign languages (among which French and English as official languages) and languages bornfrom the contact with other languages. Secondly the fact that, according to the inquiries, there is no monolingual functioning, and that the practices are, in most cases, multilingual. Thirdly, the fact that French and English are the only languages usedin the educational system and that in spite of the current efforts made to reinforce the vitality of the French language in educational practices, the Cameroonian educational system suffers from the lack of coherence between material resources, pedagogic structures and awaited results.

Résumé

Le contenu  de cette contribution provient d’une synthèse effectuée par l’équipe Cameroun d’un projet sur la situation de la langue française dans la région des Grands Lacs et en Afrique centrale lancé et financé parl’Agence universitaire de la Francophonie puis réalisé entre 2011 et 2012. Au regard des résultats obtenus au terme de ce projetquelques observations se sont imposées : d’abord le fait que la configuration (socio)linguistique actuelle du Cameroun reste tributaire de son histoire, et que pour mieux comprendre cette configuration d’un point de vue fonctionnel, il faudrait observer les pratiques réelles au moins à trois niveaux : les langues locales, les langues d’origine étrangère (dont le français et l’anglais langues officielle) et les langues nées du contact avec les autres langues. Ensuite le fait qu’il n’existe, selon les enquêtes, aucun fonctionnement monolingue et que les pratiques sont dans l’ensemble plurielles et enfin, le fait que le français et l’anglais sont les seules langues qui structurent le système éducatif camerounais à tous les niveaux, et que malgré tous les efforts fournis pour garantir la vitalité du français dans les pratiques éducatives, le système éducatif camerounais souffre encore d’un manque de cohérence entre les ressources matérielles, les dispositifs pédagogiques et les résultats escomptés.

	 
  

Le contenu de cette contribution provient d’une synthèse effectuée par l’équipe Cameroun du projet Étude sur la situation de la langue française dans la région des Grands Lacs et en Afrique centrale financé par l’Agence universitaire de la Francophonie, Bureau régional pour l’Afrique centrale et les Grands Lacs lancé et réalisé entre 2011 et 20121.

Le projet portait sur la situation de la langue française dans neuf pays d'Afrique centrale et de la région des Grands Lacs : Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, République Centrafricaine (RCA), République Démocratique du Congo (RDC), Rwanda et Tchad. La diversité des situations sociolinguistiques comme la variété des positionnements institutionnels et pragmatiques, des pratiques et des représentations de la langue française dans chacun de ces pays ont rendu difficile un regroupement thématique des travaux conduits, dans des délais courts, par des équipes-pays relativement autonomes quant aux dispositions méthodologiques prises pour répondre aux objectifs généraux de l'enquête effectuée, dans l'ensemble, entre avril et mai 2012.

Cette retranscription des réflexions menées dans le cadre de ce projet portera sur trois grands axes thématiques : la situation sociolinguistique du Cameroun en période coloniale et post coloniale, l’explicitation des méthodologies et techniques d’enquête et les résultats des observations en contextes informels et éducatifs.

1. De la situation sociolinguistique du Cameroun

Couvrant une superficie de 475000 km², le Cameroun est un pays d’Afrique centrale ouvert sur l’océan Atlantique dans sa partie sud-ouest. Il s’étend entre le lac Tchad (au Nord), le Tchad (au Nord-Est), la République centrafricaine à l’Est ; le Nigéria à l’Ouest ; le Congo, le Gabon et la Guinée Equatoriale au Sud. Selon les données de l’Annuaire statistique (2010),le pays compte 20 386 799 d’habitants au 1er janvier 2012. Nous nous proposons de retracer l’origine de la diversité linguistique avant de présenter les usages observés et la gestion du français à l’école camerounaise.

1.1. Le peuplement

Comprendre la configuration sociolinguistique actuelle du Cameroun revient à s’interroger sur l’histoire du peuplement, qui remonte à une date antérieure au IXème siècle. À la suite de migrations pour des raisons diverses (commerce, conquêtes militaires, etc.) qui connaissent parfois des sédentarisations de groupes de migrants du fait de la mixité avec les peuples rencontrés, un État se formera autour du lac Tchad actuel sous le nom de Kanem. Parce que son souverain s’était converti à l’islam, l’arabe sera imposé aux populations conquises dans la région.

Plus au Sud du lac Tchad s’installent des Bantous venus de la région du Haut-Nil à la quête de régions plus hospitalières ou à la recherche de terres plus fertiles. Ce seront les Tikars et les Banens au XVème siècle qui s’installent au long de la Sanaga. Plus tard, ils investiront les régions bamiléké et bamoun actuelles. Dans la région forestière précisément au Sud se mettent en place d’autres Bantous venus du Sud du continent, lesquels partent du Nord du Gabon actuel pours’installer le long de la Dibamba. Il s’agira des Bakoko, Bassa et Bakweri. Par contre, les Pahouins subdivisés en Betis et Fang n’iront pas plus loin. Ils s’installent dans des régions inoccupées par les Pygmées qui seraient en fait les seuls autochtonesdu Cameroun actuel.

Plus tard en 1471, arrivera sur les côtes de Douala actuel un commerçant portugais, Fernando Póo qui baptise l’estuaire du Wouri (fleuve qui traverse la ville et qui se jette dans l’océan Atlantique) le Rio dos Camarões (« rivière des crevettes ») qui, par déformation, donnera naissance au mot Cameroun. À la suite des Portugais, viendront d’autres Européens qui, faisant du commerce avec les populations locales pour se procurer de l'ivoire, des bois précieux et des esclaves, ne créèrent des établissements commerciaux qu'au XVIIème siècle : Hollandais, Anglais, négociants allemands (dès 1868). De leurs contacts, naîtra le pidgin English (structuré sur une base syntaxique de l’anglais), véhiculaire qui sera davantage vulgarisé et connaîtra d’ailleurs des débuts de standardisation avec l’arrivée des missionnaires de la Baptist Missionary Society de Londres.

1.2. Le Cameroun colonial

La première puissance coloniale à occuper ce territoire est l’Allemagne. On ne retrouve presque plus de traces de ce passage, sinon des édifices publics (TSOFACK et NGUEJIP, 2010). Il faut surtout noter que c’est l’Allemagne qui définit les premiers contours d’unÉtat à qui est imposé l’usage du nom Kamerun par un décret du 1er janvier 1901 du fait du gouverneur vonZimmerer.

À la suite de la défaite allemande à la fin de la première guerre mondiale, le Cameroun devient dès 1922 un territoire sous mandat de la SDN (Société des Nations) confié à la France (le Cameroun oriental = les quatre cinquièmes du territoire) et à l’Angleterre (pour la partie occidentale du pays = le cinquième du territoire). Pendant que la France intègre le Cameroun français à ses territoires de l’AEF, la Grande Bretagne intégrera son territoire au Nigeria en tant que colonie anglaise. 

Grâce à des efforts officiels de suppression de toutes les traces de la colonisation allemande pour se rapprocher des populations, l’allemand perd toute trace linguistique au Cameroun. En ce sens, plusieurs décrets (1er octobre 1920, 20 décembre 1920 et 26 décembre 1924) rendent obligatoire l'enseignement en langue française et interdisent l'utilisation des langues locales dans le système éducatif. Dans le Journal officiel de l'État du Cameroun de 1924, on peut lire ce qui suit: « La langue française est la seule en usage dans les écoles. Il est interdit aux maîtres de se servir avec leurs élèves des idiomes du pays ». On peut également rapporter cette directive de Jules Carde (1921), Haut-Commissaire de la République française au Cameroun, précisant à ses chefs de circonscription l'objectif de la politique linguistique de la France dans la colonie : « Il faut donc de toute nécessité que vous suiviez avec le plus grand soin le plan de campagne que je vous ai tracé, que vous coordonniez vos efforts, tous les efforts et que le défrichement méthodique et bien concerté (des autres langues) se poursuive sans hâte comme sans arrêt... (afin de concrétiser) notre volonté de donner aux populations du Cameroun la langue en quelque sorte nationale qu'elles n'ont pas et qui ne saurait être évidemment que celle du peuple à qui est dévolue la souveraineté du pays ». Il s’agit alors de faire appliquer un arrêté du gouverneur général de l'Afrique équatoriale française, Augagneur, signé le 28 décembre 1920 à Brazzaville : « Aucune école ne sera autorisée si l'enseignement n'y est donné en français. L'enseignement de toute autre langue est interdit ».

Sur ces faits et après moult revendications et tractations, le Cameroun français accède à l’indépendance le 1er janvier 1960 et adopte le français comme langue officielle. Il faudra attendre le référendum organisé par l’ONU le 11 février 1961 pour que la partie du Cameroun britannique se prononce pour son rattachement à la République du Cameroun (ancien Cameroun français). En même temps, la partie nord opte pour un rattachement au Nigeria. Le 1eroctobre 1961, les deux Cameroun sont alors réunis en une seule république sous une forme fédérale, laquelle laissera la place à la République unie du Cameroun le 20 mai 1972 à la suite de l’Unification. Le nouvel État adopte de facto l’anglais et le français comme les deux langues officielles, ce que rappelle d’ailleurs la loi n°96/06 du 18 janvier 1996, portant révision de la Constitution du 2 juin 1972, dans son article I, alinéa 3 : « la République du Cameroun adopte l’anglais et le français comme langues officielles d’égale valeur. Elle garantit la promotion du bilinguisme sur toute l’étendue du territoire. Elle œuvre pour la protection et la promotion des langues nationales ».

1.3. La situation sociolinguistique actuelle

Elle est une résultante de la dynamique développée avant et pendant la période coloniale. En effet, elle peut théoriquement être comprise si l’on s’intéresse aux pratiques observables, lesquelles peuvent permettre une catégorisation tripartite :

  • les langues d’origine locale : au nombre de 2392 depuis le projet ALAC (Atlas Linguistique d’Afrique Centrale), elles ont été articulées en trois familles : les langues chamito-sémitiques (afro-asiatiques), les langues niger-kordofan, les langues nilo-sahariennes ;

  • les langues d’origine étrangère : les plus courantes sont les langues officielles (anglais et français) auxquelles il faut ajouter des langues apprises dans des institutions d’enseignement pour des besoins de mobilité internationale (allemand, italien, espagnol) ou d’échanges commerciaux (chinois) ;

  • des langues nées des contacts entre les langues : pidgin, francanglais, franfulfulde entre autres.

À la différence de plusieurs pays africains, le Cameroun ne présente pas de langue d’origine locale véhiculaire. Hormis le fulfulde qui couvre les trois régions septentrionales du pays, aucune langue d’origine camerounaise ne s’impose dans les régions du sud3. Certaines méthodes d’enquêtes permettent la saisie des usages linguistiques dans toute leur complexité.

2. Des méthodes et techniques d’enquête

Pour le projet, l’équipe-Cameroun s’est focalisée sur des techniques d’enquête qui ont semblé pertinentes au regard de l’approche souple des phénomènes socio-langagiers qu’elle a adoptée. Il s’agit entre autres :

  • de questionnaires (voir quelques échantillons remplis en annexes) soumis à des acteurs des administrations publiques et privées, des écoles et universités, des marchés, des églises, des médias, etc., bref, de contextes formels et informels ;

  • d’entretiens qui ont permis de comprendre les discours épilinguistiques d’acteurs urbains en lien avec des usages observables ;

  • de corpus non sollicités à la suite d’observations directes et indirectes de discours d’émissions radiophoniques, d’affichages publicitaires urbains, de textes officiels, de grilles des programmes, de fiches statistiques, d’articles scientifiques, etc. 

Un croisement des produits issus de ces enquêtes a conduit vers des résultats qui montrent qu’il existe au Cameroun divers modes d’articulation des langues.

3. Du résultat des observations

Le résultat d’observations des pratiques et usages issu des enquêtes montre que les pratiques linguistiques au Cameroun sont majoritairement plurielles et révèlent d’ailleurs des modes de gestion de la diversité linguistique. Tous les enquêtés paraissent conscients de l’hétérogénéité sociolinguistique caractéristique du Cameroun, laquelle est gérée selon des approches qui peuvent être soit essentialistes (les langues sont donc considérées d’un point de vue homogénéisant), soit complexes (la pluralité des langues est prise au sérieux).

3.1. Des fonctionnements linguistiques homogénéisés

Il ressort de l’observation des pratiques qu’aucun enquêté ne reconnaît le fonctionnement monolingue, chacun construisant des rapports avec plusieurs langues (langue du groupe ethnique, du voisin, des institutions, etc.). On peut donc comprendre que certains contextes communicationnels présentent des usages langagiers au fonctionnement diglossique, le français occupant le pôle élevé de la hiérarchie. C’est ce que révèle, par exemple, l’affichage dans les milieux universitaires qui montre que sur 255 énoncés relevés dans six universités d’Etat du Cameroun, 38.82% sont rédigés uniquement en français, 31.37% en anglais, 24.70% en des formes alternées de l’anglais et du français, et 2.74% en allemand, espagnol et latin. Au regard de ces statistiques, on peut conclure que le français est en concurrence avec l’anglais. Cela est attendu, car il s’agit des langues co-officielles en usage dans des contextes institutionnels. Il faut cependant noter qu’en fonction de la zone de localisation de l’institution, le français ou l’anglais peut être l’unique langue de l’affichage. Dans les universités en zone francophone (Université de Dschang, Université de Ngaoundéré, Université de Yaoundé I, Université de Yaoundé II et Université de Douala), on relève seulement 2 énoncés rédigés entièrement en anglais. Par contre à l’université de Buea (université de régime anglo-saxon située en zone anglophone), 76 occurrences d’énoncés entièrement en anglais ont été identifiées. En fait, la suprématie du français sur l’anglais dépendrait du contexte discursif, ce qui équivaut à des préférences territorialisées des usages.

Dans les productions scientifiques des universités situées dans les zones francophones, le français garde certes sa place de langue privilégiée, mais l’anglais a un poids considérable. Cela paraît logique quand on se rappelle le statut de jure de cette langue, mais aussi un autre aspect non moins important : la carrière académique des enseignants des départements d’études anglophones étant tributaire des publications scientifiques, il est tout à fait logique que les publications soient produites non seulement en langues officielles (anglais et français), mais aussi en langues étrangères (espagnol et allemand).

Ce fonctionnement homogénéisé des langues en usage au Cameroun s’observe également dans les usages médiatiques. La communication radiophonique et en particulier les grilles de programmes de 4 chaînes de radio installées à Yaoundé qui émettent à l’échelle nationale et régionale sont à ce titre un espace où s’observe une stabilisation des langues. Pour 53 émissions, la répartition des langues en usage est la suivante : 61.01% d’émissions sont produites en français, 27.87% en anglais, 2.07 en anglais et français, 4.33% en ewondo, 2.25% en bafia et 2.44% en basaa4. Une des conclusions à tirer ici est que le français est largement privilégié par ces quatre radios. À Douala par contre, même si les chaînes de télévision privées (Canal2, LMTV, Equinoxe) diffusent majoritairement leurs émissions en français, elles accordent une tranche d’antenne (de deux heures en moyenne par jour) à des émissions5en pidgin. DBS (une des chaînes TV les plus récentes à Douala) ajoutent à cela depuis les 3 dernières années des tranches d’antenne en fulfuldé 36. La presse écrite utilise un français de plus en plus proche de la norme écrite, tendance observable même avec le journal 100% Jeunes pourtant moteur de l’émergence du francanglais sous ses formes écrites entre les années 2000 et 2007. L’usage de formes non standard ou bien d’autres langues relèvent dès lors de choix conscients des rédacteurs (voir des émissions comme « Peper soup » sur Equinoxe radio ou « Bagatelle » sur FM 105 entre autres qui font appel à des usages mélangés de différentes langues en usage à Douala). Sur le plan médiatique, le français surplombe encore une fois de plus le paysage linguistique du Cameroun. À l’oral cependant, il laisse un peu de terrain aux autres langues : anglais, pidgin, francanglais, langues ethniques réparties en fonction du type d’émission et surtout du public des auditeurs cible. Ce fonctionnement diglossique est donc trompeur, et rappelle surtout des usages qui respectent les prescriptions officielles. Ce n’est d’ailleurs pas fortuit que les différentes activités sociales présentées jusque-là aient un lien avec l’écrit. Dès qu’on s’interroge sur des pratiques de l’oral ou bien sur les discours épilinguistiques, on se rend vite compte que les usages sont plus complexes.

3.2. Des usages complexes

Dans les interactions familiales par exemple, 208 personnes ont été interrogées : 12% déclarent utiliser exclusivement le français, 2% pratiquent uniquement l’anglais, 18% l’anglais et le français, 55.2% usent les langues locales, 12% le francanglais et 8% le pidgin. Globalement, ils justifient ces choix linguistiques en faisant valoir les contraintes environnementales et les contextes de communication (rapport entre les interlocuteurs, succès de la communication ou la compétence communicationnelle). Par ailleurs, lorsqu’ils évaluent leurs pratiques langagières en français, 20% les trouvent médiocres, 44.18% moyennes, 24% correctes et 10 % mauvaises7.

Le secteur religieux est des plus complexes sur le plan linguistique. En tenant compte du nombre de célébrations eucharistiques de dimanches et des langues principales (car servant à la lecture des textes bibliques, des communiqués et des homélies) dans certaines paroisses de Yaoundé par exemple, nous remarquons que pour l’essentiel, 83,33 % des activités s’articulent autour du français et 16,66 % dans des langues locales. Quelques paroisses comme Basilique Marie-Reine-des Apôtres de Mvolyé, Bienheureuse Anuarite de Biyem-Assi et Sainte Anne d’Obili programment des cultes en anglais (100%), en français (100%) et en langues nationales (100%). En revanche, dans certaines paroisses (à l’instar de Sawa Saint André d’Elig-Effa, Saint Marc et Saint Achille Kwanuka de Mendong) des célébrations dont la langue principale est le français affichent une hétérogénéité remarquable. Les acteurs recourent souvent aux langues d’origine locale8.

Les églises manifestent une grande diversification des langues dont le but déclaré est, selon quelques témoins, d’attirer le plus grand nombre d’adeptes possible. C’est donc dire qu’elles constituent des cadres de vitalité de la diversité linguistique. Il ne serait donc pas exclu qu’au cours de la même célébration, on exploite une multitude de langues, dans les chansons en particulier. Ce contexte est tellement souple qu’il autorise d’ailleurs une langue morte, le latin qui n’est pas sans rappeler, dans une certaine mesure, l’arabe littéraire (figé tant sur les plans formels et représentationnels) pour l’islam.

Sur le plan commercial par contre, si le français conserve l’exclusivité des échanges oraux (76.92%), l’usage alterné du français et de l’anglais est de 19.23%. La fréquence des langues locales est de 1.92%, celle du francanglais de 0.96% et le pidgin camerounais de 0.96%. Par ailleurs, la communication publicitaire est aussi le reflet de l’hétérogénéité linguistique. Outre les langues co-officielles et nationales, on y retrouve, non seulement l’usage du camfranglais (parler hybride), mais aussi l’arabe et le chinois. Selon ELOUNDOU ELOUNDOU (2011 et 2010), ces deux dernières langues traduisent ainsi l’identité socio-culturelle des détenteurs des structures commerciales.

Dans l’ensemble, les langues d’usage hors contextes institutionnels (et encore !) ont une valeur purement instrumentale liée aux enjeux. FEUSSI (2008) montre que les locuteurs peuvent vouloir traduire une volonté de rapprochement ou de rejet, marquer des frontières entre autres. On comprend alors que les langues de jure soient priorisées dans les contextes officiels.

3.3. Des langues en contextes éducatifs 

Il convient de signaler que les deux langues officielles (français et anglais) structurent le système éducatif du Cameroun à tous les niveaux (maternel, primaire, post-primaire, normal, secondaire général et secondaire technique), et cela dans les deux sous-systèmes (francophone et anglophone). Les chiffres officiels provenant de la carte scolaire font état d’une progression régulière des effectifs des élèves, quelle que soit la région considérée. Cela traduit non seulement un rythme soutenu de la natalité, mais la centration jusque dans les représentations des parents et élèves du rôle du français comme une des langues importantes d’accès aux ressources symboliques du pouvoir.

Pour garantir cette vitalité du français dans les pratiques éducatives, l’État camerounais a pris un certain nombre de mesures ces dernières années qui visent entre autres à assurer un taux de réussites efficientes et un meilleur apprentissage du français et d’autres langues. Toutefois, le déploiement des structures éducatives sera vain s’il ne s’accompagne pas d’un ensemble de stratégies et de dispositifs qui inscrivent la didactique du français dans une perspective qualitative et humaine. Pour preuve, on peut relever quelques incohérences saillantes. Bien que le pays soit bilingue et que l’hétérogénéité traverse tous les processus de catégorisation et les différents modes de fonctionnement, l’école camerounaise est conçue selon un modèle homogène qui date de la période coloniale et qui n’a jamais été interrogé en profondeur9.

Des entretiens menés avec des professeurs de français dans des lycées à Douala, il ressort de l’un d’eux que le système éducatif camerounais souffre d’un manque de cohérence entre les ressources matérielles, les dispositifs pédagogiques et les résultats escomptés. Un des exemples avancés est l’organisation des établissements bilingues, dont le fonctionnement révèle un principe de séparation des sections francophones et anglophones, sans qu’aucun pont ne soit établi entre les deux sous-systèmes. Une des questions que se pose l’interviewé est de savoir si certaines connaissances ne peuvent se transmettre aux Anglophones qu’en anglais et aux Francophones qu’en français. Il est toutefois indéniable qu’aucune mesure ne peut favoriser une revitalisation de l’enseignement du français si l’on ne pense pas une nouvelle politique éducative nationale. Cette dernière devrait être centrée sur une réflexion de Manessy pour qui

 il suffirait que l’école cessât de faire obstacle à la diffusion de cette variété et que, sans pour autant renoncer à enseigner le français standard qui conserve ses propres domaines d’exercice, elle acceptât d’assumer une fonction de contrôle sur la mise à jour et sur l’évolution d’une norme endogène complémentaire et non concurrente du modèle (MANESSY 1994 : 217).

Ce qui est préconisé ici c’est la souplesse inter-catégorielle qui permettrait d’articuler les usages diglossiques présentées supra, sans exclusion objective, en construisantles pratiques didactiques sur le modèle de la complexité des usages décrit supra. Ce travail permettrait (les départements de langues et cultures camerounaises pourraient par exemple élaborer des cours transversaux aux étudiants d’autres filières) de banaliser les sentiments d’insécurité linguistique, en lien avec le français, développés par certains acteurs de la salle de classe. Pour certains élèves-professeurs interrogés en effet, une des difficultés à affronter dans leurs futures pratiques sera probablement d’amener des élèves « bloqués » par la peur de se tromper (« ils craignent que les autres se moquent d’eux estimant que leur français est mauvais ») de prendre la parole en classe. Une relativisation de ces considérations normatives ferait alors du français en contexte d’enseignement / apprentissage un médium d’enseignement tout à fait ordinaire, avec cette possibilité qu’il offrirait une plage multipolaire dans laquelle les différents échanges pourraient s’effectuer sans aucune gêne.

On l’aura compris, il s’agirait d’enseigner / apprendre le français selon des perspectives plurilingues et interculturelles, en adoptant une démarche contextualisée (BLANCHET et al., 2008). Que ce soit au niveau de la maternelle, du primaire, du secondaire ou de l’université, il s’agirait d’enseigner les pratiques sociolinguistiques à l’école, en adaptant les ressources aux différents contextes didactiques eux-mêmes construits sur la base des besoins des apprenants. Bref, les projets éducatifs devraient se construire selon des cultures qui fédèreraient ressources matérielles, humaines et didactiques dans l’optique d’une meilleure insertion de la famille10. Cette optique permettrait ainsi d’articuler l’histoire du pays et les différentes péripéties (mise en place du peuplement, colonisation, difficultés économiques, différences culturelles, etc.) comme le socle du système éducatif, dont le dynamisme viendrait également de l’articulation entre les différentes langues du vécu social, sans qu’aucune de ces langues ne soit officiellement avantagée. En ce sens, l’enseignement deviendrait un accompagnement à la découverte d’expérience, l’élève devenant de facto celui qui fixera les objectifs de ses activités d’apprentissage en langues.

3.4. Quelques éléments de fonctionnalité des pratiques plurilingues

Dans les interactions informelles toutefois, la préférence du français est souvent motivée par des enjeux divers :

  • des jugements de valeur : « facilité d’usage », « le courant passe plus », « facile à comprendre », « tout le monde se sent à l’aise », « beaucoup de Camerounais sont francophones » ;

  • la fonctionnalité : « parce qu’il y a plusieurs étrangers », « accessible à tous », « la présence de plusieurs peuples », « nous sommes mélangés au marché », « parce que tout le monde s’efforce en français », « c’est le marché mixte11 », « parce qu’il y a des Camerounais, des Nigérians, des Maliens… » ;

  • le statut : « c’est la langue première », « parce que nous sommes à Douala où même les Nigérians cherchent à parler français » ;

  • la localisation géographique : les interlocuteurs sont en « zone francophone ».

Pour rester dans une logique similaire, on comprendra que si 51% des enquêtés avouent parler français et anglais (mais il faut déjà pouvoir construire une frontière entre anglais et pidgin (voir FÉRAL, 2009), c’est probablement pour rester dans le politiquement correct ou bien pour se construire une image positive. Par contre, au marché, le parler le plus courant après le français est le pidgin : « parce que beaucoup de gens parlent en pidgin », mais aussi « parce que quand tu parles pidgin au marché, on se dit que tu connais les ways12 qu’on utilise souvent ».

Le francanglais occupe également un espace important dans les échanges. 30% des élèves avouent parler couramment le camfranglais / francanglais à l’école. C’est dire qu’après les langues officielles, le francanglais correspond au mode d’expression priorisé par les élèves dans les échanges avec des pairs mais permet également à des commerçants interrogés de construire des interactions orales commerciales. Bien que cette pratique permette de se présenter comme un jeune13, elle rappelle aussi la modernité et le caractère « à la mode » des choix opérés.

70% des locuteurs francophones avouent parler leurs « langues maternelles », lesquelles comportent selon eux des fonctions que nous pouvons articuler comme suit :

  • lafonction cryptique : « pour nous entendre et cacher certaines choses » ;

  • la fonction identitaire : « c’est notre langue », « c’est notre langue de naissance », « parce que nous sommes Basa’a », « c’est la langue maternelle », « c’est notre langue à nous » ;

  • fonction communicative : « pour mieux nous entendre ».

Ces contextes qui rappellent des pratiques vernaculaires ne sont pas cependant réservés aux langues maternelles (LM). Parfois et assez souvent dans les contextes urbains, le français prend le pas sur la LM. Selon les enquêtés rencontrés, cette survenance du français s’explique par :

  • un problème de compétence linguistique : « on ne maîtrise pas bien », « lorsque je suis bloqué », « je ne connais pas tous les mots », « je ne sais pas m’exprimer dans lalangue maternelle », « je ne comprends pas tout ce qu’elle dit en langue maternelle ».

  • la véhicularisation / vernacularisation du français : « on ne peut pas s’en passer », « tout le monde parle français », « il est inévitable », « parce que nous sommes déjà habituésau français », « c’est comme une habitude », « parce que nous sommes une famille mélangée de Bafia et de l’wondo ».

  • une visée pragmatique : « nos enfants s’en sortent mieux en français et non en duala », « c’est avec ça qu’on se comprend mieux », « il y a les étrangers et les enfants qui ne metrise [sic] pas trop les langues maternelles »

Toutefois, ces extraits doivent être considérées avec du recul. On remarque parfois un paradoxe apparent entre affirmation identitaire et pratiques observables. Il n’est pas rare que certains Camerounais pratiquent la langue considérée comme LM en famille (c’est la langue des parents) dans un contexte où le français interviendrait également pour plusieurs raisons : « parce que nous avons grandi dans le français », « parce que mes enfants ont fait tous l’école francophone ». Parfois aussi, certains affirment parler leur LM alors qu’ils n’en ont aucun usage observable. En ce sens, on comprend que dans la ville de Douala, 19.5% des enquêtés parlent uniquement le français en famille. Les jeunes scolarisés issues de ces familles trouvent cela normal : « tout le monde parle français », que « ça passe partout ». C’est donc une pratique qui est devenue évitable et qui gagne en espace du fait de l’influence de l’école.

Conclusion

Au regard des résultats obtenus au terme du projet par l’équipe Cameroun, quelques observations s’imposent :

Premièrement, le fait que la configuration (socio)linguistique actuelle du Cameroun reste tributaire de son histoire, et pour mieux comprendre cette configuration d’un point de vue fonctionnel, il faudrait observer les pratiques réelles au moins à trois niveaux : les langues locales, les langues d’origine étrangère (dont le français et l’anglais langues officielles) et les langues nées du contact avec les autres langues (pidgin, francanglais, franfulfulde, etc.).

Deuxièmement, et au regard des options méthodologiques choisies par l’équipe, il en résulte des conclusions qui mettent en évidence différents modes d’articulation des langues :D’abord le fait qu’il n’existe, selon les enquêtes, aucun fonctionnement monolingue et que les pratiques sont dans l’ensemble plurielles (voire complexes à l’oral notamment), même si dans certains contextes communicationnels certains usages (affichage public en milieu universitaire, usages médiatiques notamment) affichent des fonctionnements diglossiques avec le français ( et dans certains cas l’anglais en fonction des zones) occupant le pôle le plus élevé de la hiérarchie, mais en fonction des préférences territoriales des usages. Cette prédominance du français est très souvent rattachée à sa valeur d’usage (son statut et sa fonctionnalité) dans les discours épilinguistiques, comme c’est le cas avec le francanglais dans les milieux scolaires et estudiantins. Mais on ne devrait pas perdre de vue le fait que les langues d’origine camerounaise occupent une place importante sur l’échiquier des échanges, elles qui assument (comme le francanglais présenté comme un sociolecte urbain) deux fonctions principales dans les usages : la fonction cryptique et la fonction identitaire.

Ensuite le fait que le français et l’anglais sont les seules langues qui structurent le système éducatif camerounais à tous les niveaux, et cela dans les deux sous-systèmes (francophone et anglophone). Pour garantir cette vitalité du français (considéré comme langue d’accès aux ressources symboliques du pouvoir) dans les pratiques éducatives, l’Etat camerounais a pris un certain nombre de mesures ces dernières années, notamment la prolifération des lycées (enseignement général et enseignement technique) dans tous les arrondissements du pays nourris à la source des Ecoles normales supérieures de l’Université de Yaoundé I, et des récentes universités de Maroua et Bamenda-Bambili, pour garantir laformation des formateurs, avec à chaque fois des départements de français (« pondeuses » massives de professeurs de français), mais aussi, et plus récemment, un département nouveau chargé des langues et cultures camerounaises qui pourrait offrir des enseignements permettant une meilleure mise en lien de ressources interculturelles utiles pour l’enseignement du français.

Troisièmement enfin, le fait que malgré tous ces efforts malheureusement centrés sur le quantitatif, le système éducatif camerounais souffrirait encore d’un manque de cohérence entre les ressources matérielles, les dispositifs pédagogiques et les résultats escomptés. L’école camerounaise est conçue selon un modèle homogène qui date de la période coloniale et n’a jamais été interrogé en profondeur. Il est donc impérieux, pour favoriser une revitalisation de l’enseignement du français, de (re)penser une nouvelle politique éducative nationale. Ce qui serait donc préconisé ici c’est la souplesse inter-linguistique dans les pratiques didactiques.Le français deviendrait alors un médium d’enseignement tout à fait ordinaire, avec cette possibilité qu’il offrirait une plage multipolaire dans laquelle les différents échanges pourraient s’effectuer sans aucune gêne. Les projets éducatifs devraient, enfin de compte, se construire selon des cultures éducatives qui fédéreraient ressources matérielles, humaines et didactiques dans l’optique d’une meilleure insertion de la famille.

Bibliographie

Annuaire Statistique 2010 de l’Institut National de Statistique sur http://www.stat.cm consulté le 14/05/2012.

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Annexes

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1
La synthèse finale du projet regroupant les rapports des équipes-pays de près de 80 pages déposée à l’AUF a été coordonnée par A. Moussirou-Mouyama de l’Université Omar Bongo de Libreville au Gabon. Qu’il trouve ici notre reconnaissance pour avoir accepté un réinvestissement de produits dudit projet pour cette réflexion.

2
Ce nombre n’est toutefois pas objectif car Ndongo Semengue et Sadembouo (1999) en trouvent 149 quand avec Ethnologue  (2000), le chiffre est de 280. En même temps, Bitjaa Kody (2004) pense que19 de ces langues ont disparu depuis les premières enquêtes dialectologiques de 1983. On comprend que cette instabilité révèle une dynamique qui découle de la mobilité sociale des locuteurs des dites langues qui construisent des objectifs variés en fonction des contextes sociaux, lesquels ont des répercussions sur les configurations langagières.

3
Dans les pratiques antérieures, le duala a pu s’imposer dans la ville de Douala et les régions de la côte, l’ewondo à Yaoundé, mais la grande hétérogénéité démographique et ethnique urbaine actuellement résultante de mouvements migratoires multiples (exode rural, arrivée de migrants de pays voisins – le Nigeria entre autres) la donne a changé au profit du français (considéré sous plusieurs pôles – Feussi, 2008). Le duala et l’ewondo deviennent progressivement des langues communautaires (TABI-MANGA, 2000). Dans le même sens, le pidgin redevient progressivement une langue des marchés dans les régions francophones mais conserve toute sa véhicularité dans les régions anglophones (les discours électoraux observés lors de la campagne pour les dernières élections présidentielles sont des illustrations éloquentes de ces usages).

4
L’ewondo, le bafia et le basaa sont des langues locales des régions du Centre et du Littoral.

5
Il s’agit d’émissions à tonalité satirique dont le but serait surtout de construire une proximité avec les téléspectateurs non seulement grâce à la langue pratiquée, mais également à l’aide des thématiques mises en scène.

6
Ces usages sont cependant à interpréter qualitativement. A Radio Douala (station officielle), sept langues locales (duala, bakaka, bankon, basaa, yabassi, bakoko et ewodi) sont présentes au quotidien dans ce qu’on y appelle "Tranche des programmes en langues nationales", à raison de deux heures hebdomadaires par langue, dont vingt cinq ou trente minutes de temps d’antenne quotidiennement (toutes les langues ne paraissent pas tous les jours sur la grille des programmes : le duala par exemple apparaît le lundi, le mercredi et le vendredi), soit un total de 01h20 chaque semaine, sur 133 heures d’émissions. Toutefois, l’horaire de diffusion de ces émissions qui nous paraît pertinente, car tout se passe entre 05h30 et 06h00, ou bien entre 08h05 et 08h30 dans la matinée; en soirée, ce sera généralement entre 16 h et 18 h. Ces horaires correspondent,selon nos enquêtés, aux périodes pendant lesquelles on se réveille en n’ayant dans la pensée que l’idée de rejoindre son travail (pour ce qui est de la matinée), et la période pendant laquelle on regagne son domicile, quand nous observons les horaires du soir. En tout cas, les auditeurs de ces émissions de Radio Douala en langues locales ne se recrutent pas particulièrement en ville. Il faut aller dans les profondeurs de la province pour les localiser, et on constatera ainsi que c’est surtout une tranche de la population d’un certain âge. On pourrait penser en tout cas que c’est à dessein que le service des programmes a choisi les horaires de cette émission, s’arrangeant pour que cela ne corresponde pas avec une période pendant laquelle le Doualais serait disponible et libre d’écouter la radio.

7
La référence (avouées ou non) pour ces évaluations a été la norme écrite du français.

8
Dans ces paroisses, les langues d’origine sont utilisées particulièrement pour des chants et prières. Ce sont le duala, l’anglais, le yemba, le tupuri, le mundang, le shupamem, le ghomala. Cela n’exclut cependant pas l’usage du français, de l’anglaiset du latin pour les mêmes fonctions lors des célébrations eucharistiques.

9
Des réformes ont certes été menées (la refonte des programmes d’enseignement du français dès 1994), mais on a surtout eu l’impression qu’il s’est très souvent agit de saupoudrage sans impact réel sur les pratiques. Parfois, de nouvelles terminologies sont introduites sans que la formation des professeurs les assument, etc.

10
Fuchs (1991 : 45) regrette par exemple qu’en Afrique, la scolarisation ne réponde pas toujours aux « attentes de promotion sociale des familles », ce qui serait en partie source de son échec.

11
La mixité porte ici sur les origines ethniques plurielles des acteurs urbains.

12
Way : terme qui signifie « stratégies commerciales », ce qui suppose la capacité à tromper le client. Connaître ces ways permet de déjouer les escroqueries.

13
Il faut dire que le francanglais, très souvent considéré comme un sociolecte générationnel (QUEFFÉLEC, 2010, 2007a et 2007 b) devient progressivement une langue d’envergure nationale. Dans les usages, il est pratiqué par tous bien que sous un angle éducatif, il ne bénéficie pas d’une projection représentationnelle toujours favorable. Dans la communication diasporique électronique cependant, le francanglais est présenté comme la langue porteuse d’une identité nationale camerounaise.

Per citare questo articolo:

Valentin FEUSSI, Venant ELOUNDOU ELOUNDOU, Jean-Benoit TSOFACK, Diversité sociolinguistique et pratiques éducatives au Cameroun, Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=100

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