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Aline GOHARD-RADENKOVIC

Vous avez dit ' Transversales ' ?....Ou la petite histoire de cette collection chez Peter Lang qui revendique la pluralité

Directrice de la Collection : Aline Gohard-Radenkovic, Université de Fribourg (Suisse)

Éditeur: Peter Lang, Berne

	 
  

La collection Transversales. Langues, sociétés, cultures et apprentissages, que j’ai fondée et que je dirige depuis 1999 chez Peter Lang, se présente dès le départ ainsi :

La collection Transversales propose une plate-forme de débats, de confrontations des travaux portant sur le plurilinguisme et la pluriculturalité. Elle s’intéresse aux intersections possibles entre langues, sociétés et cultures, notamment à travers l’analyse de situations de contacts entre les individus et groupes dans le cadre de politiques linguistiques au sein des institutions éducatives au sens large. On y aborde aussi les questions liées aux personnes en situation de mobilité et à leurs stratégies linguistiques, sociales, culturelles mises en œuvre dans la communication quotidienne. Par des approches bi ou pluridisciplinaires, Transversales interroge les conceptions de l’altérité, l’évolution des représentations véhiculées dans l’apprentissage des langues et dans la formation des médiateurs culturels.

Pour quoi une telle collection ? Quels en sont les principes fondateurs ?

C’est la publication de mon ouvrage hors collection, Communiquer en langue étrangère. De compétences culturelles vers des compétences linguistiques » chez Peter Lang en 19991 dans lequel j’abordais des problématiques liées à la diversité des contextes multilingues et multiculturels (que j’ai tenté de typifier), aux nouveaux besoins de formation de publics étudiants en situation de mobilité (que j’ai tenté d’identifier), et aux compétences nécessaires de leurs enseignants de langue (pour lesquels j’ai fait des propositions concrètes de démarches didactiques), que l’éditeur s’est tourné vers moi. En effet, le directeur de Peter Lang a senti le caractère novateur de notre démarche, traitant de thèmes nouveaux2, s’inscrivant dans une perspective sociologique et anthropologique du champ des langues et des cultures étrangères, et souhaitait voir se développer une conception bi-pluridisciplinaire, traitant du plurilinguisme, de la pluriculturalité et de l’interculturalité, thèmes peu abordés à l’époque, en Suisse du moins sous ces nouveau éclairages. D’où ce titre de la collection qui n’a pas été choisi au hasard mais qui postulait toutes formes de « transversalités » évoquant à la fois une transversalité scientifique, disciplinaire, linguistique, mais aussi celle qui se voulait hors des sentiers battus, prenant des chemins de traverse par rapport aux écoles de pensée du main stream

Alors que Peter Lang souhaitait une collection en français, langue alors (et toujours) minoritaire parmi les collections en allemand et, depuis cinq ou six ans, dominées par l’anglais, je l’ai annoncée d’emblée plurilingue. Je n’ai donc pas respecté le premier principe fondateur de la collection, conçue comme « monolingue » par mes interlocuteurs. En effet, comment postuler la bi-pluridisciplinarité si l’on n’aborde sa problématique et son terrain que dans une seule langue  de communication et d’écriture scientifique ? Que signifie la « plate-forme de débats, de confrontations des travaux portant sur le plurilinguisme et la pluriculturalité », annoncée dans le descriptif, si on ne « dispute » dans le sens premier du terme, que dans une seule langue n’apportant le plus souvent qu’une seule perspective, reproduisant de surcroît des postures monodisciplinaires et une ontologie implicite ? Par souci de cohérence avec le contexte linguistique pluriel propre à la Suisse, et plus largement à l’Europe, je n’ai donc pas hésité à ouvrir ma collection à des volumes paraissant en trois langues : français, allemand et anglais, sans oublier d’y aménager une place à deux grandes langues romanes : l’italien (langue nationale de la Suisse) et l’espagnol (langue d’organisations internationales à Genève). J’ai imaginé selon les contextes et les thèmes abordés à des combinaisons multiples : en français, en français et en allemand, en français et en anglais, en anglais, en français et en allemand avec des articles en italien et en espagnol.

Il est étonnant de constater qu’à cette époque, et encore maintenant, s’il existe quelques revues bi ou plurilingues dans le domaine des langues et cultures3, la collection Transversales était la seule collection qui se pensait en plusieurs langues et pratiquait effectivement le plurilinguisme. Tandis que les autres collections de chez Peter Lang en Suisse ont également abordé des thèmes de la diversité linguistique, sociale et culturelle ou autre dans une seule langue, reproduisant en quelque sorte ce côtoiement linguistique que j’ai souligné à plusieurs reprises (GOHARD-RADENKOVIC, 2007).

Le deuxième principe fondateur, respectant les attentes de l’éditeur Peter Lang, était celui de la pluridisciplinarité et impliquant la transversalité des thèmes et des approches scientifiques, a été cette fois-ci rempli. Pour ce, j’ai fait appel à des chercheurs du monde entier, jeunes et confirmés, dont les références disciplinaires ont été et sont aussi bien la sociologie du langage que la linguistique appliquée, l’anthropologie que la microsociologie, la psychologie interculturelle que l’ethnométhodologie, la sémiotique que la sociopolitique, etc. Ces études concourent au questionnement et à l’identification des processus en jeu qui traduisent la complexité du rapport à l’autre, à soi, aux langues, aux cultures, aux sociétés et à toute forme d’apprentissage (en situation formelle, semi-formelle ou informelle, en contexte monolingue, bilingue ou plurilingue) et à leurs intersections que l’on peut comprendre dans le sous-titre : Langues, sociétés, cultures et apprentissages. Une telle posture, qui se veut bi-pluridisciplinaire, alors que les cloisonnements disciplinaires se renforcent, ne s’avère pas toujours confortable mais la conduite d’une telle collection ne peut se passer d’une prise de risques scientifique et… éditoriale.

Le troisième principe fondateur concernait l’acceptation des candidats à la publication qu’ils soient auteurs de monographies4ou coordinateurs d’ouvrages collectifs : en aucun cas, la les frais d’impression de ces ouvrages sont payés par les auteurs comme cela peut-être pratiqué dans d’autres collections et chez d’autres éditeurs. En effet la condition sine qua non pour pouvoir être publié dans ma collection reposait sur deux principes stricts d’entrée en matière: 1- être financé par des organisations scientifiques (qui peuvent avoir leur propre comité d’évaluation) ; 2- passer obligatoirement par l’évaluation de deux membres de mon Comité scientifique de lecture, que j’ai constitué en tâchant de respecter à la fois la diversité disciplinaire annoncée mais aussi la diversité linguistique souhaitée. Ainsi il arrive qu’un même manuscrit puisse être évalué deux ou même trois fois5.

On peut dire que la collection Transversales. Langues, sociétés, cultures et apprentissages a conquis sa place peu à peu dans le paysage académique et éditorial en Suisse mais également au niveau international, d’ailleurs plus souvent consultée par des cercles académiques « lointains » (Chili, Japon, Canada, etc.) que par ses voisins directs, les chercheurs français, qui vont jusqu’à l’ignorer, parce qu’inscrits dans ce rapport asymétrique sur le plan scientifique mais aussi éditorial entre une conception du  « centre français » (marqué par le lutétiocentrisme) et sa « périphérie francophone imaginée »… dont la Suisse semble (semblait) faire partie (2005)6. Mais l’internationalisation du champ scientifique et éditorial, notamment portée par les nouvelles technologies, ont changé la donne ces deux dernières décennies, même si Peter Lang pratique depuis la fin des années 80 une politique de diffusion virtuelle7. Toutefois cette internationalisation a un revers qui affecte notamment la collection Transversales et remet en question directement ses concepts fondateurs. A plusieurs reprises, Peter Lang a souhaité que je change de sous-titre pour remplacer Langues, sociétés, cultures et apprentissages par Plurilinguisme et pluriculturalisme, puisque ces thèmes sont devenus à la mode, et donc vendeurs, et de plus ont donné naissance à un champ du plurilinguisme, notamment en Suisse. Nous avons toujours su résister aux modes, ne voulant pas enliser nos auteurs dans du « connu » ou du « rebattu ».

Ces pressions de l’anglais, venues de l’internationalisation du monde de la finance et de l’économie, ont un impact majeur sur le champ scientifique et, par contre coup, sur le champ éditorial. Ainsi, alors que Peter Lang avait réussi jusqu’ici à s’imposer dans plusieurs langues aux niveaux européen et international, cet éditeur a récemment profondément transformé ses pratiques éditoriales, voulant rester en concurrence sur le marché mondial et on peut le comprendre… Il adhère à son tour à un monolinguisme international du tout-anglais, faisant à son tour pression sur les collections qui publient dans une langue autre que l’anglais ou bien els abandonnant à leur vieux rêve de pluralité. Dans ces conditions, que va devenir la représentativité des langues dans l’édition scientifique et, plus grave, que va devenir l’expression de positionnements bi-pluridisciplinaires si les recherches et les discours ne peuvent se faire que dans une seule langue légitime, charriant avec elle non seulement une posture épistémologique dominante mais également une ontologie implicite ?

Bibliographie :

GOHARD-RADENKOVIC, A., « Contre point: Le plurilinguisme, un nouveau champ ou une nouvelle idéologie ? Ou quand les discours politiquement corrects prônent la diversité",  in GOHARD-RADENKOVIC, A., GREMION, M., YANAPRASART, P., et VEILLETTE, J., Alterstice, n°2, août, Uni Laval, Québec, 2012. http://journal.psy.ulaval.ca/ojs/index.php/ARIRI

GOHARD-RADENKOVIC, A., « Situation de la langue française d’une Suisse aux quatre langues: paradoxes entre son statut, ses représentations et son enseignement», in HERRY, Y., et MOUGEOT, C., (coord.), Recherche en éducation en milieu minoritaire francophone, Actexpress, Ottawa (Canada) : Presses de l'Université d'Ottawa, 2007, p. 74-84.

GOHARD-RADENKOVIC, A., « Des représentations de la littérature romande en Suisse à la conception d’une didactique: quels enjeux identitaires et apports culturels pour l’étudiant en contexte plurilingue? », in GOHARD-RADENKOVIC, A., (éd.), Plurilinguisme, interculturalité et didactique des langues étrangères dans un contexte bilingue / Mehrsprachigkeit, Interkulturalität und Fremdsprachendidaktik in einem zweisprachigen Kontext, Bern : Transversales / Peter Lang, 2005, rééd. 2008, p. 159-175.

GOHARD-RADENKOVIC, A., Communiquer en langue étrangère. De compétences culturelles vers des compétences linguistiques. Bern : Peter Lang, 1999, rééd. 2004.

1
réédité en 2004

2
dont : multilinguisme et multiculturalité ; diversification des besoins ; mobilité académique ; compétences socioculturelles et interculturelles ; démarches didactiques plurielles et systémiques ; notions de médiateur et de médiation, etc.

3
ASLA /VALS : revue de l’Association de linguistique appliquée en français et en allemand
Babylonia : revue pour l’enseignement et l’apprentissage des langues en français, allemand, italien et romanche.

4
issues de thèses réaménagées voire réécrites.

5
ces critères stricts expliquent que la moyenne des parutions sont de trois maximum par année

6
réédité en 2008

7
touchant plus de 25000 bibliothèques et institutions dans le monde

Per citare questo articolo:

Aline GOHARD-RADENKOVIC, Vous avez dit ' Transversales ' ?....Ou la petite histoire de cette collection chez Peter Lang qui revendique la pluralité , Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=101

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