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Geneviève ZARATE

Le 'Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme'. Réflexion autour d’une recherche produite dans un cadre internationalisé et diffusée en français, anglais, chinois

Geneviève Zarate
INALCO, Paris
Equipe d’accueil 4514 PLIDAM

Résumé

Au moment où se mettent en place de façon de plus en plus contraignante les règles d’un marché mondialisé du savoir, est ici décrypté le fonctionnement d’une équipe de recherche internationale rassemblée autour d’un projet de recherche à finalité éditoriale, le Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme (2008, publication en France) qui a rassemblé 90 chercheurs, représentant 68 institutions, alors qu’il n’était pas doté de financements initiaux. Sont également analysés les compromis conceptuels inhérents à parution de ses prolongements en anglais (2011, publication en France) et en chinois (en cours d’achèvement, publication en Chine).

Abstract

As the knowledge globalized market’s rules are going more and more severe, this article breaks the code of an international research team’s management (90 researchers, 68 institutions) which arised without any initial funding but with a strong theoretical basis shared by its participants. The project leads to the Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme (2008, published in France) and to its translation into English (2011, published in France) and Chinese (in progress, publication in China). The article points out the conceptual compromises which were necessary during the translation process into English and Chinese.

	 
  

Dans un contexte français universitaire et économique qui s’adapte aux règles d’un marché mondialisé du savoir, la recherche internationalisée à finalité éditoriale dont l’ouvrage le Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme est l’exemple d’un produit paradoxal. Elle montre que des marges de manoeuvre sont possibles quand des règles standardisées imposent une définition de la recherche dite « d’excellence »1, dans un espace universitaire où domine la polarisation anglophone.

Au moment où se discute en France le projet de loi d’orientation sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche, qui porte sur la gouvernance de l’Université, la réussite des étudiants et sur la visibilité internationale de la recherche française, l’emploi de l’anglais comme langue d’enseignement est conforté au nom de l’attractivité de l’université française, vis-à-vis des étudiants internationaux, même si des amendements prévoient une formation obligatoire au français et une évaluation pour ces étudiants du français dans l'obtention de leur diplôme. Ce débat est l’écho de celui déjà activé en Italie, preuve s’il en était besoin que l’échelle des raisonnements stratégiques n’est plus nationale à l’Université.

1. Une recherche internationale, alors à l’abri des pressions d’un espace mondialisé de la recherche

Le paradoxe européen veut que cependant les catégories nationales soient toujours actives et qu’une recherche « française » doive être visible aux niveaux européen et international. Le projet de recherche internationale à finalité éditoriale noué autour du Précis ne s’est pas construit sur les bases d’une compétition mondialisée. Ses trois initiatrices, Danielle Lévy (Université de Macerata) et Claire Kramsch (Université de Berkeley, tout comme moi-même, ne peuvent être taxées de positions libérales en matière de recherche : nous n’avons jamais posé en principe fondateur le ralliement à un cercle de happy few, privilégiant la valorisation des travaux des chercheurs juniors, les contacts noués avec des pays et des réseaux en émergence, une éthique partagée de la propriété intellectuelle, la complicité nouée autour du français, entendu comme langue commune de communication scientifique.

Or la légitimité d’une recherche française se construit désormais sur des bases précises qui n’autorise aucune auto-légitimation. Outre les projets financés par appels d’offre de l’Union européenne, la mise en place d’instances nationales gradue différents niveaux de légitimités scientifiques. Créée en 2005, l'Agence nationale de la recherche (ANR) fixe et finance des thèmes prioritaires de recherche. Créée en 2007, l’Agence pour l’Evaluation de la Recherche dans l’Enseignement Supérieur (AERES) se réfère au processus de Bologne et revendique son inscription au registre EQAR (European Quality Assurance Register for Higher Education), signant ainsi son adhésion aux normes européennes. L’ensemble des diplômes nationaux et des équipes de recherche de l’espace universitaire français est désormais évalué tous les quatre ans (5 ans dans les « vagues » les plus récentes) et les résultats sont publiquement affichés. Les deux entités sont interreliées puisque l’AERES tiendra compte dans son évaluation des projets dont une équipe a obtenu le financement par l’ANR. Si une recherche décidée collectivement dans une équipe de recherche est toujours possible dans les faits, elle souffre donc de la concurrence de projets validés de façon externe, et donc susceptible de dévaluation. Dans ces situations, l’anglais devient la langue requise pour satisfaire au jugement des évaluateurs internationaux, à la lecture des appels d’offre, aux demandes de financements, et donc à la définition du projet de recherche lui-même.

Initiée à Paris en 2003, lors d’un séminaire qui se tient à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), la constitution d’une équipe d’universitaires s’st constituée autour d’un projet qui n’avait pas encore de nom. Elle présageait la radicalisation de ces évolutions, mais ne s’y réfère pas. Si en 2008, le produit de ce travail collectif peut revendiquer une définition de la langue et des niveaux d’articulations entre langues dans le champ de la didactique des langues, une matrice conceptuelle peu commune (8 macro-entrées et 51 micro-entrées), un cadre pluridisciplinaire élargi au regard des débats alors en cours, un réseau de 90 enseignants-chercheurs représentant 68 institutions dans le monde, il est clair que le point de départ politique et économique de 2003 aurait déjà mis en question en 2008 par les instances qui se sont mises en place pendant sa gestation.

Initié après 2010, le Précis aurait-il existé ? On est en droit d’en douter, même si, au seul regard du nombre des chercheurs engagés, le projet a une dimension d’emblée internationale. Il aurait fallu anticiper le déroulement du projet, alors que celui-ci s’est présenté comme une « aventure intellectuelle » reposant sur la créativité de ses auteurs. Le projet aurait péché pour son côté amateur, entendu comme non-prédictible, sans méthode identifiée, aux contours mal définis. Il a progressivement pris forme au fil des réunions, reposant sur socle bâti sur un consensus et une structure éditoriale forgés pas à pas avec une construction pyramidale qui agrégeait à chaque étape - coordination générale, coordination de chapitres, « micro-entrées » -de nouveaux participants. Si le projet avait été initié en 2010, il aurait fallu répondre à un appel d’offre européen ou français et donc couler le projet dans un moule déjà préformé ou répondre à un programme dit blanc de l’ANR2, soumis à un espace de concurrence interdisciplinaire. Comment nommer son environnement disciplinaire en basculant dans un monde anglophone ? Linguistique appliquée, cadre théorique qui pourrait être jugé passéiste pour une projet innovant ou applied linguistics comme l’entend l’International Association of Applied Linguistics et qui recouvre tout le champ interdisciplinaire de la recherche en langues, et dont la didactique des langues n’est qu’un volet ? Comment traduire en anglais ce domaine ? Didactics, qui souffre de dogmatisme ? Education, trop large ou language education, trop étroit pour le projet ? Pedagogy ou method, cadres trop pragmatiques pour un projet qui a une ambition de recherche3 ?

Ses « délivrables » auraient été jugés minces - un seul ouvrage - même de 440 pages, au regard du coût présenté pour financer les voyages et réunions des 19 coordinateurs de chapitres au fil des 4 années. Les réunions dans trois pays (Etats unis, Italie France) n’auraient répondu à aucune logique géographique de financement : que seraient venus faire les Etats Unis dans une programme européen ? Qui financerait un programme européen qui n’inclurait que deux pays, sans un partenaire issu de l’élargissement de l’Europe ? Comment un projet se revendiquant de la didactique des langues peut-il produire un objet qui ne répond pas à une finalité immédiate d’enseignement, méthode, outil, mallette pédagogique ? Atypique au regard des catégories de la recherche pensées a priori, on peut penser que le Précis aurait été en 2010 une recherche mort-née.

Or le cadre du Précis repose sur une quête de légitimité et une visibilité internationales, conçue dans d’autres termes que ceux qui prévalent maintenant. En revendiquant une « aventure intellectuelle » entendue comme une prise de risque avec un fragile filet institutionnel (au tout départ, le Bonus Qualité Recherche de l’INALCO), le projet repose entièrement sur la confiance que les acteurs se portent, l’ancienneté de leurs relations scientifiques, la connivence théorique. Sans cadre juridique institutionnalisé comme le sont les contrats signés pour les projets européens ou nationaux actuels, il est facile pour le chercheur déçu de quitter un projet qui ne porte pas les fruits espérés et d’en signaler urbi et orbi la mauvaise fortune. Pour assumer cette prise de risque sous forme de pari intellectuel, il faut donc être capable de puiser dans son capital personnel de terrains de recherche, de réseaux, de concepts et d’expérience, sans penser à une rentabilité scientifique immédiate (par exemple une publication dans un nouveau contexte, qui fait dériver un projet sur 4 ans vers un bénéfice immédiat) et d’accorder à l’indépendance intellectuelle une valeur ajoutée prioritaire. Les impasses vers lesquelles débouchent parfois les échanges plus ou moins formels, les choix radicaux qui doivent faire l’objet d’un accord collectif sous peine de dislocation du projet, les flous terminologiques déstabilisants qui émergent d’un débat mettent les convictions du chercheur à l’épreuve de la crudité d’un savoir en train de se construire. Il faut partager un credo commun qui veut que ce sont ces déséquilibres vécus qui font le sel d’une recherche collective et non la ratification par plusieurs d’une position personnelle. S’il fallait quantifier l’audace théorique, le feuilletage des financements, à charge de chaque participant coordinateur, en serait un garant. Aucun budget centralisé n’a garanti le financement des rencontres successives4, même si l’appui financier et politique du fonds France-Berkeley a pu être invoqué pendant une partie du projet.

2. Une recherche plurilingue : débattre, penser, diffuser sous le signe de la pluralité

Dans les convictions théoriques qui rassemblaient les participants, un socle conceptuel commun ambitieux, en cohérence avec l’objet même de la recherche, s’est établi autour du plurilinguisme et pluriculturalisme : ne privilégier aucune langue ; garder un angle ouvert sur le monde, tout en réfutant la tentation encyclopédique ; ne pas viser le seul panorama des propositions existantes et se doter d’un regard ouvert sur l’avenir (c’est le sens incarné par les Contrepoints en fin de chapitres) ; donner à voir le champ du plurilinguisme comme un champ spécifique qui n’est pas seulement le prolongement ou l’amplification des travaux sur le bilinguisme.

Le ralliement progressif des chercheurs, devenus ensuite coordinateurs de chapitres, s’est fait sans plan initial concerté, mais progressivement, avec le souci de l’ouverture théorique et géographique et de la complémentarité des compétences déjà rassemblées. Si le français est la langue de travail initiale, l’anglais est devenu la seconde langue. Les débats se sont donc faits au croisement de ces deux langues, inégalement partagées par tous. Au fil des réunions et des rencontres qui, de la France, se sont déplacées aux Etats-Unis, en Italie, en Suisse, les compétences linguistiques de participants se sont modelées. La timide francophonie des uns s’est révélée et affermie, la pratique de l’anglais des autres a pris d’audacieuses envolées, les liens construits autour de l’italien langue d’immigration se sont mis au service des débats, la pratique de l’espagnol s’est immiscée dans les échanges. Les échanges amicaux hors séances de travail ont parfois été nourris des récits de langues savoureux des uns et des autres. Comme Jacques Demorgon l’avait déjà noté à travers sa pratique d’observateur des échanges franco-allemands5, la mise en place d’échanges bi- ou plurilingues dans un groupe constitué requiert une temporalité spécifique. Si un groupe monolingue poursuit un objectif commun en ayant le souci d’une optimisation du temps, le groupe plurilingue doit sans cesse composer avec la pluralité qui le compose, en adoptant une économie spécifique qui laisse sa place à l’intercompréhension, aux traductions de voisinage informelles, aux demandes d’éclaircissements, aux récapitulations collectives, aux schémas visuels, aux comptes-rendus écrits de réunions. En travaillant sur la pluralité des langues, un consensus s’est établi pour mettre concrètement en pratique un mode de communication lui-même lié à son objet, qu’une vision étroitement productive aurait ruiné.

Jusqu’où la logique plurilingue pouvait-elle être poussée jusque dans l’écriture ? Ecrire un livre monolingue sur le plurilinguisme alimente une contradiction que les débats collectifs ont essayé de contourner. Mais quel aurait été le lecteur plurilingue de ce pari extrême ? Le souci de la diffusion a modéré les élans initiaux, tout comme les compétences des scripteurs inscrits majoritairement dans des réseaux bilingues (franco-italiens ou franco-germanophones) ou anglophones et francophones. Si quelques textes ont été livrés en italien et en allemand, la majorité ont été écrits en français et anglais. Un texte, celui du Contrepoint du chapitre 6, écrit par Claire Kramsch a volontairement croisé à mi-parcours un discours en français s’adressant au lecteur francophone et un discours en anglais pour le lecteur anglophone. Le français et l’anglais ont donc été les deux langues majoritaires du débat proprement dit. L’architecture particulière du Précis a toutefois permis de trouver une solution originale. Puisque chaque « micro-entrée » - entendre ce terme comme la déclinaison particulière du ou des concepts qui abritent chaque chapitre – contient un ou plusieurs micro-corpus, il a été convenu que chacun serait livré dans sa langue d’origine et, pour la compréhension du lecteur, glosé et commenté dans la langue du lecteur. A travers donc le seul niveau de lecture des corpora, il est donc possible d’avoir un accès direct à des textes présentant des variétés du français du Québec, de l’anglais du Royaume Uni, des Etats Unis ou de l’Australie, ou des fragments de textes en italien, en grec, dioula ou baoulé, bulgare, etc. La volonté de soumettre le lecteur à une confrontation minimum avec une altérité questionnée a trouvé sa réalisation avec cette formule éditoriale.

L’aventure éditoriale ne s’est cependant pas arrêtée là. Confiante dans l’originalité du projet et la notoriété des auteurs rassemblés autour du Précis, l’auteur de ces lignes pensait que la recherche d’un éditeur nécessiterait peut-être patience et conviction, mais que l’objet éditorial rencontrerait son éditeur. En commençant par les éditeurs français spécialisés dans les ouvrages sur les langues étrangères, dont le FLE, la stupéfaction s’est installée. Devant les discours porté sur « les enseignants francophones qui ont déjà de la peine à lire des textes en français », le discours « théorique » et « plurilingue » ne pouvait - disait-on - trouver son public et franchir le barrage des commerciaux, en charge du chiffre d’affaires, soupesant a priori la rentabilité de tel ou tel manuel, ouvrage, etc. Le cloisonnement monolingue des maisons éditoriales, les catégories « anglais » / « FLE » / « autres langues européennes » rendent de facto impertinent un ouvrage transversal sur le « plurilinguisme ». Après un épisode inabouti avec une maison éditoriale de l’Education nationale, ce sont les Editions des archives contemporaines, éditeur scientifique prêt à jouer la carte de l’innovation théorique et à mettre les technologies au service de l’efficacité et de la souplesse, qui a été le porteur du projet éditorial.

Le projet a aussi généré des « produits  secondaires », un site posté sur le serveur de l’Université de Berkeley a permis de consulter les curricula vitae des auteurs dans une facture plurilingue inédite, à l’initiative de Danielle Lévy. L’expérience singulière des débats non formatés a généré un numéro de la revue Le Français dans le monde. Recherches et applications, intitulé La circulation internationale des idées en didactique des langues6, qui reprenait les principes formulés par Pierre Bourdieu7, mettait en garde sur les détournements de « l’import-export intellectuel » en présentant les ambigüités liées à une « circulation internationale des idées (qui) implique leur transformation », et en illustrant le « champ de production » des théories didactiques, dominé par une pensée « occidentale » au cours des siècles précédents et les effets de leur transplantation vers des contextes non-européens. Les alertes lancées par l’article introductif8 étaient déjà valables dans certains contextes européens. Leur caractère prémonitoire est confirmé au regard des débats actuels en France sur les risques liés à l’utilisation d’une langue unique dans une formation universitaire en sciences humaines et sociales, mondialisée à la sauvette9.

3. Diffuser en français, anglais, chinois une recherche sur le plurilinguisme

Le respect d’une discussion qui approfondit le cadre de la recherche - et non pas qui la donne pour acquise, comme le veulent souvent des projets internationaux financés - a mis en lumière à quel point les débats sont gagés sur leur contexte de production, en particulier en sciences humaines et sociales, à l’inverse de la croyance en une science qui serait touchée par l’universalité de ses concepts. Les échanges ont aussi montré à quel point les catégories de classement en usage flottent pour penser l’enseignement des langues. Le Précis est édité en anglais en 2011, aussi aux Editions des archives contemporaines, sous le titre Handbook of Multilingualism and Multiculturalism. Sa traduction en chinois est en voie d’achèvement, sous les auspices du Professeur Fu Rong et de son équipe de chercheurs de l’Université des Etudes Etrangères de Pékin qui devrait en être l’éditeur, si le tapuscrit souscrit aux impératifs de son évaluation scientifique. L’ensemble constitue un triptyque et finalement un nouveau texte à lui seul. Mais il est aussi constitué de trois histoires singulières qu’il convient de dissocier.

Le basculement vers une traduction en anglais s’est décidé après l’achèvement de la version française et n’était en rien initialement prémédité. La lourdeur du premier projet n’y était en effet pas pour rien. Le conseil d’un collègue anglais évaluant notre équipe a souligné le risque d’un pillage de l’ouvrage par des lecteurs opportunistes publiant en anglais.. Remettre en chantier une seconde version, après une mobilisation pluriannuelle, sans financements spécifiques, dans le rapport inégal que l’équipe de coordination entretenait avec l’anglais – une seule anglophone, Claire Kramsch - pouvait invalider le premier projet et apparaître comme une redite médiocre. La demande des collègues travaillant en contexte anglophone, désireux de faire valoir ce qui était singulier dans cette entreprise, a prévalu sur la conscience des écueils possibles. Dans le contexte français, il était aussi clair, dès 2010, que la valorisation de la recherche devait passer par une diffusion en anglais. Une équipe de recherche reconnue par le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche français s’était créée sur le socle du Précis à l’INALCO - l’équipe d’accueil EA 4514 PLIDAM. Un doctorat italien – Politica, Educazione, Formazione Linguistico-Culturali, abrité par l’Université de Macerata et dirigé par Danielle Lévy – et une association universitaire, le DORIF-Università l’avait nourri. Le projet pouvait revendiquer son caractère transnational.

C’est la structure particulière du Précis, composée sur 3 niveaux - structure globale, chapitres et « micro-entrées » - qui a permis sa traduction en anglais, sans moyens avérés. Chaque coordinateur de chapitre a pris en charge sa partie, déléguant parfois à chaque auteur de micro-entrée la prise en charge de la traduction de son texte. Les coordinateurs de chapitres ont signalé dans une « Note on the English translation of chapter X » les compromis auxquels ils ont fait face. L’ensemble de ces notes constituent en soi un texte, non seulement parce qu’elles constituent un addendum à la version en français, mais parce que la diversité des compromis y est explicitée. On y lit la délicate transposition de « speaker/actor », de didactique des langues en « Second Language Acquisition theory », par exemple dans le chapitre 1 ; le défi des allusions et métaphores (chapitre 2) ; une proposition de catégorisation des traducteurs au début du chapitre 3 ; des compromis de sens entre « diversity » et « plurality » du chapitre 4  et de l’impossible traduction de « laïque » ; etc. Dans tous les cas, il a semblé plus rigoureux d’afficher les choix difficiles faits que de les masquer.

Si la traduction en anglais, sous le titre de Handbook of Multilingualism and Multiculturalism s’est déclenchée sous l’impulsion anglophone, relayée par les pressions d’un espace mondialisé de la recherche, sa traduction en chinois relève d’une logique distincte. Les contacts noués avec le Professeur Fu Rong sont initiés dans le cadre de l’équipe PLIDAM et s’enracinent dans son expertise en didactique du chinois, en particulier avec les recherches de Joël Bellassen, et de celle de Fu Rong, auteur de la traduction en chinois à partir du français du Cadre Européen Commun de Référence pour les langues (CECR). Ce dernier volet du triptyque reformate le sens du seul duo Précis / Handbook en ce qu’il ouvre vers un horizon non-occidental, vers des lecteurs qui auraient pu lire le Handbook, eux-mêmes dépendants d’une logique mondialisée, mais ne peuvent plus saisir le questionnement sur l’intraduisibilité des concepts et la force des traditions conceptuelles en sciences sociales, alors que l’anglais occupe déjà en Chine des positions indiscutées dans la circulation des idées.

Le colloque Politiques linguistiques de la France et de la Chine, organisé à Pékin en septembre 201210, dans le cadre des Années croisées France-Chine, a précédé le lancement officiel du projet par les Services culturels français et l’Université des Etudes Etrangères de Pékin. Il a été un cadre introductif au contexte linguistique chinois. Les échanges, à caractère officiel, entre la Commission nationale chinoise des Langues et des Lettres et la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France (DGLFLF), font apparaître des jeux d’opposition entre « langues de France » et « dialectes », « rapports de forces linguistiques » et l’« harmonie » que le multilinguisme a vocation à produire en Chine ; les « ethnies » répondent aux « langues régionales et minoritaires » de la politique linguistique européenne ; la langue d’état, le putonghua, s’impose face aux « dialectes », plutôt en porte-à-faux avec la vision européenne d’un bi- ou plurilinguisme encouragés. C’est donc dans un paysage linguistique très différent des contextes européens que la diffusion du Précis / Handbook opère.

A la suite du colloque bilatéral ci-dessus, se met en place un séminaire financé par l’Ambassade de France à Pékin, auquel participent Daniel Véronique, Joël Bellassen, George Alao et moi-même, et où Aline Gohard-Radenkovic et Danièle Moore sur les fonds propres de leur université. Cela permet un échange approfondi entre 5 coordinateurs de chapitres et l’équipe des traducteurs de l’Université des Etudes Etrangères mobilisée et pilotée par Fu Rong. Les échanges permettent de clarifier bien des points qui obscurcissent la traduction et révèlent la divergence des contextes. Sans revenir sur l’ensemble des quatre demi-journées d’échanges qui ont mobilisé les deux équipes, voici quelques éléments relatifs à la seule traduction du titre de l’ouvrage.

Le terme « plurilinguisme » a fait l’objet d’une clarification dans le CECR et se construit en opposition avec le « multilingualism »11. Cette distinction établit deux plans différents pour ces deux termes dont l’un est usité en français (plurilinguisme » et l’autre le plus fréquent en anglais (multilinguisme). En choisissant, sans réél débat collectif il est vrai, le terme « multilingualism » pour le titre de la version anglaise, les coordinatrices s’appuient sur l’usage anglais dominant, ce qui occulte de fait la distinction européenne. La compréhension du titre par un lecteur potentiel anglophone impose alors sa loi. Pour les deux termes « pluriculturalisme » et « multiculturalism », une autre logique prévaut. Outre la continuité sémantique entre « pluri » et « multi » appliquée à deux termes s’appliquant au « linguistique » et au « culturel », le terme « multiculturalisme » portait le risque que l’ouvrage soit envoyé aux gémonies par des lecteurs français associant une vision communautaire, contraire aux intérêts de la République française. S’ils n’étaient pas les seuls destinataires francophones de l’ouvrage, ils auraient pu cependant armer un débat franco-français qui emmenait l’ouvrage vers son public sur un grossier malentendu. Le terme « multiculturalisme» était donc exclu pour un titre français, mais celui de « multiculturalism » bienvenu pour un lectorat anglophone, familier des catégories en usage au Royaume Uni, Australie, Etats-Unis, Canada...

Dans le séminaire de Pékin, ce débat ressurgit par un détour via le contexte canadien, tel que rapporté par Danièle Moore, Professeur à l’Université Simon Fraser de Vancouver :

« C’est vrai que ces questions-là se posaient peut-être comme ça à ce moment-là mais ça a déjà évolué, notamment au Canada, où le terme « plurilingualism » en anglais a vraiment pénétré le marché intellectuel canadien, où justement personnellement moi je suis frustrée que le Handbook s’appelle « multilingualism et multiculturalism », justement là les connotations culturelles derrière le « multiculturalism » sont liées à la politique canadienne du « multiculturalisme », donc qui efface le travail conceptuel qu’on essaie de mettre en place.12»

Pour sortir des impasses créées par les contextes non-chinois, Fu Rong présente le choix suivant

(FU R,) « J’ai fait des propositions qui correspondent à peu près à ce que Joël a montré à l’écran. C’est-à-dire, pour le « plurilinguisme », je pense plutôt à une notion, à un concept. Alors que « multilinguisme » c’est plutôt un fait. (…) un constat d’existence de plusieurs langues, alors que « plurilinguisme » c’est plus abstrait, c’est une notion, c’est une vision.

(Danielle M) et tout ça on peut le rendre en caractères chinois ?

(FU R, 12 :50) oui en caractères chinois, on dit « yu yan duo yuan语言多元 », je ne sais pas … « yu yan duo yuan hua语言多元化 », ça correspond au « plurilinguisme ».

(Georges A) En plus c’est musical. (…)

(FU R) Oui, mes collègues n’hésitent pas à faire des remarques, même si c’est moi qui l’ai traduit. Je ne suis pas très satisfait maintenant, j’hésite, parce que je dirais, le « plurilinguisme » en chinois on peut dire « duo yuan + isme», « duo yuan zhu yi », « yu yan duo yuan zhu yi ». Parce que c’est « plurilinguisme », on souligne ce « isme », c’est en terme de culture, dans le domaine de culture, on prétend aussi une certaine pluralité. Mais, je dirais, même en chinois, quand on traduit en chinois, sémantiquement on est fidèle au texte français, mais en chinois, ça poserait peut-être deux problèmes. D’abord, phonétiquement, ce n’est pas très joli, c’est trop long. Ensuite, politiquement, idéologiquement, c’est un peu trop idéologique, quand on dit « isme ».

(Joël B) Tout à fait.

(FU R) Je voudrais atténuer, parce que là c’est plutôt un ouvrage scientifique, une recherche scientifique. C’est pourquoi je préfère, peut-être, une autre option, on abandonne « isme », je dirait « yu yan duo yuan hua 语言多元化 ».

(Joël B) Bien-sûr, il donne plus de dynamique et d’évolution au phénomène, alors qu’effectivement le suffixe « isme » qui a été créé au début du vingtième siècle a permis de décliner, capitalisme, socialisme, etc. /

(FU R) Voilà, c’est très idéologique et politique.

(Joël B) et, figer beaucoup en théorie sur ceci cela.

A travers cet échange, le débat s’est donc déporté ailleurs. Il ne s’agit pas seulement de théoriser la pluralité, signifiée par le choix des caractères, mais d’éviter un marquage politique trop systématique et passéiste du terme « plurilinguisme ».

Le débat se poursuit, cette fois sur la dimension « politiquement correcte » de la pluralité culturelle.

(FU R) par contre, il y a un autre problème, une autre question en chinois, je pourrais dire, « la pluralité linguistique dans les langues », et quand il s’agit des cultures, c’est difficile, c’est pas très joli de dire « wen hua duo yuan hua 文化多元化 », parce que dans le contexte, on n’aime pas très la « pluralité » lorsqu’il s’agit des cultures, des idées, par contre on préconise, les gouvernements, les autorités chinoises à accepter la diversité culturelle.

(GZ) comme chez nous.

(FU R) C’est pourquoi j’hésite : est-ce que je peux dire « yu yan duo yuan hua he wen hua duo yang hua gai lun 语言多元化和文化多样化概论 »13. « la pluralité linguistique et …. » (plusieurs voix), littéralement. (…)

(Aline G) Quoi que, on a créé un terme parce que « pluriculturalisme » ça n’existait pas, c’est le terme « pluriculturalité » qui existait. En fait, à cette occasion-là pour créer une rythmique, on a créé le mot « pluriculturalisme » qui se distinguait en effet vraiment / se démarquait de « multiculturalisme ». Donc on a créé un terme ».

(Aline G) C’est vous qui pouvez décider par rapport aux enjeux de votre contexte. Il n’y a que vous qui pouvez savoir, ce qui peut passer.

Dans cet échange où les contextes chinois et français se reconnaissent une solidarité politique inattendue, « pluriculturalisme » apparaît comme une création conceptuelle, ce qui doit aussi générer en chinois une expression ad hoc.

4. Une posture spécifique pour les recherches sur le plurilinguisme : penser entre les langues

Les exemples ci-dessous donnent une idée des bourrasques sémantiques à l’œuvre, dès lors que le chercheur s’aventure hors d’un cadre monolingue ou d’un cadre linguistique qu’il ne maîtrise pas. Les sens apparemment consensuels évoluent au fin de leur insertion dans le cadre bilingue du Canada et la logique des oppositions conceptuelles se modifie dès lors que le cadre des politiques linguistiques change. Dans une nation dont l’horizon est monolingue comme la Chine, des rapprochements immédiats et sommaires avec la France viennent à l’esprit. Publier un ouvrage « occidental » (mais est-ce le terme juste ?) en Chine le fait entrer dans l’espace politique chinois. La question prioritaire pour un traducteur ouvert à l’innovation francophone est donc comment faire entendre l’innovation au lecteur sinophone en intégrant les conditions de réception de l’ouvrage. Traduire en chinois et traduire en anglais un même ouvrage ne relève donc pas de la même stratégie épistémologique. Quand un global English a déjà imposé sa loi, le chercheur est tenté de s’affranchir des conditions de réception de son texte en anglais et d’adopter, sans le questionner, un système conceptuel dont la circulation est dominante, se soumettant ainsi à la logique d’une « pensée unique » pour décrire la pluralité.

Pourtant il est admis que la recherche a pour mission de déplacer les frontières du savoir, que le répertoire des disciplines s’inscrit dans une évolution scientifique et sociale qui a besoin de repères théoriques, tout en s’ouvrant à de nouveaux objets et questionnements. Si l’on adopte ce point de départ, il convient bien sûr de se positionner à l’échelle de la compétitivité internationale, mais aussi d’admettre que de nouveaux objets et modalités de recherche sont façonnés par l’hybridité des objets transnationaux, que l’internationalisation modifie le rôle social des langues et que la recherche sur les langues est elle -même transformée par un espace renouvelé par de nouvelles légitimités.

1
Le terme d’« excellence » a été utilisé par le Ministère française de l’Enseignement supérieur et de la recherche, sous la Présidence de Nicolas Sarkozy, pour étalonner les laboratoires (dits Labex), les Initiatives d’excellence (dites Idex).

2
Destiné à financer une « impulsion significative à des projets scientifiques ambitieux qui se positionnent favorablement dans la compétition internationale et qui présentent des objectifs originaux, en rupture avec les itinéraires de recherche traditionnel ».

3
LIDDICOAT, T., La didactique et ses équivalents en anglais : terminologies et cadres théoriques dans la circulation des idées in ZARATE, G., LIDDICOAT, T., (coord.), La circulation internationale des idées, Le Français dans le monde. Recherches et applications, juillet 2009, pp. 33-41.

4
Séminaire de lancement, mars 2003. Mars 2004, séminaire organisé conjointement avec le Berkeley Language Center de l’University of California at Berkeley (États-Unis) et la formation doctorale Politica, educazione, formazione linguistico-culturali de l’Université de Macerata (Italie) ; Journées d’études en partie ouvertes au public de la Sorbonne Nouvelle, dans le cadre du soutien accordé par un financementdu Fonds France / Berkeley (2004-2005). Février 2005, réunion suivant le colloque international Teaching Languages in Multilingual, Multicultural Environments. L’architecture d’ensemble de l’ouvrage y a été définitivement adoptée. Mai 2005, la Société Internationale pour l'Histoire du Français Langue Etrangère ou Seconde (SIHFLES) a rejoint le projet lors d’une journée d’études tenue à l’INALCO. Juillet 2006, à la suite du colloque international « Grandes » et « petites » langues et didactique du plurilinguisme et du pluriculturalisme : modèles et expériences, qui s’est tenu à La Sorbonne, un groupe élargi, comprenant tous les coordinateurs de chapitres, s’est réuni en juillet 2006 sous les auspices de l’Université de Macerata et a adopté le cadre éditorial définitif. Février 2007, un dernier séminaire, organisé par l’Université de l’Université de Fribourg (Suisse) et son Centre d’Enseignement et de Recherches en Langues Etrangères, a permis une évaluation collective des propositions reçues.

5
DEMORGON, J., WILL, E., CARPENTIER, N., Guide interculturel pour l'animation de réunions transfrontalières, Saint-Paul, 2007

6
Cf. note 3.

7
La circulation internationale des idées. Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, Seuil, 2002 / 5, n°145.
« Le fait que les textes circulent sans leur contexte, qu’ils n’emportent pas avec eux le champ de production (…) dont ils sont le produit et que les récepteurs, étant eux-mêmes insérés dans un champ de production différent, les réinterprètent en fonction de la structure du champ de réception, est générateur de formidables malentendus »

8
« Au moment où se met en place un espace européen académique unifié, où l’anglais tend à s’imposer comme la langue unique de l’échange scientifique, y compris dans la réflexion sur l’enseignement des langues et la valorisation du plurilinguisme, il est nécessaire de décrire les traditions qui plaident pour une lecture fondées sur la complexité ».p. 14.

9
HERAN, F., « L’anglais hors la loi ? Enquête sur les langues de recherche et d’enseignement en France », Population et Sociétés, INED, prépublication 21 mai 2013.

10
Séminaire Politiques linguistiques en Chine et en France. Organisé par le Ministère chinois de l’Education et la Commission nationale des Langues et des Lettres ; le Ministère des Affaires étrangères (MAE) et le Ministère de la Culture et de la Communication, le Ministère de l’Education Nationale, l’Ambassade de France en Chine et l’Institut Français.

11
« On distingue le « plurilinguisme «  du « multilinguisme » qui est la connaissance d’un certain nombre de langues ou la coexistence de langues différentes dans une société donnée. On peut arriver au multilinguisme simplement en diversifiant l’offre de langues dans une école ou un système éducatif donnés ». CECR, p. 11.

12
Texte français et chinois retranscrit par Shu Shangying, Docteur, membre de l’équipe PLIDAM.

13
Traduction mot à mot : « propos général de la pluralité linguistique et de la pluralité culturelle »

Per citare questo articolo:

Geneviève ZARATE, Le 'Précis du plurilinguisme et du pluriculturalisme'. Réflexion autour d’une recherche produite dans un cadre internationalisé et diffusée en français, anglais, chinois, Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=132

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