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Régine DELAMOTTE, Cécile DESOUTTER

Plurilinguisme et identités sociales : le cas de la mixité conjugale. Le projet 'MIXCLASIS'

Régine Delamotte
Université de Rouen

Cécile Desoutter
Università di Bergamo

Riassunto

Le società contemporanee stanno diventando sempre più multiculturali e multilingue. In tale contesto, il numero crescente delle coppie miste costituisce un oggetto di studio rilevante nell’ambito delle Scienze umane e sociali. Il progetto MIXCLASIS ha lo scopo di descrivere e di approfondire il fenomeno della « mixità » coniugale in quanto istituzione famigliare specifica. Quali sfide devono affrontare le coppie i cui componenti non condividono la stessa lingua-cultura e la stessa cittadinanza ? Quali sono le loro scelte in termini di luogo di vita, di uso delle lingue e di designazione di se e dell’altro ? Il presente contributo presenta gli obiettivi e la metodologia della ricerca. Accenna inoltre le prime considerazioni sull’attribuzione del nome alla prole da parte di coppie franco-italiane e sulle coppie «miste miste».

Abstract

Present-day societies are ever more multilingual and multicultural. In this context, the increasing number of mixed couples offers a remarkable object of study to social and human scientists. The MIXCLASIS project aims to describe and to shed light on the phenomenon of « conjugal mixity » as a specific familial context. What challenges confront couples whose members do not share the same language-culture and the same citizenship? What are their choices in terms of accommodation, use of languages and definition of self and of others? The paper presents the aims and methodology of the research. It also outlines first considerations on the name(s) given by French-Italian couples to their children and on « double mixed » couples.

	 
  

Introduction1

Les études portant sur les familles mixtes se situent soit du côté sociologique et traitent des questions sociétales, soit du côté sociolinguistique et traitent des questions de plurilinguisme. Mixité et plurilinguisme sont les deux versants d’une réalité sociale unique, mais dans ce domaine perdure une séparation des problématiques. Peu de travaux tentent de les articuler, peu de passerelles sont mises en place dans les discours. Le projet présenté dans ce qui suit tente de combler ce manque.

1 . Présentation du projet

Le réseau de recherche dont il est question dans cette contribution fait partie d’un Projet Fédératif de Recherche en Sciences Humaines et Sociales financé par la Région Haute Normandie. Ce Projet Fédératif, coordonné par le Laboratoire DySoLa de l’Université de Rouen, est pluridisciplinaire (sociolinguistique, sociologie, anthropologie) et a pour intitulé général : Familles et société: migration, plurilinguisme, genre, en Normandie et ailleurs2. Il regroupe deux sous-projets : PALIS, Plurilinguisme, Acculturation Linguistique et Insertion Sociale3 et MIXCLASIS, MIXité Conjugale, LAngues, Socialisation et Identités Sociales4. Ces deux sous-projets ont certes chacun leur propre cohérence scientifique, mais ils participent largement à une même thématique concernant des questions sociétales aux enjeux prioritaires aujourd’hui. Ils centrent leur étude sur la problématique du plurilinguisme familial et sur celle du genre, articulant ainsi approches sociolinguistiques et sociologiques.

Les terrains d’investigation des deux sous-projets se situent en Normandie et ailleurs (en France et à l’étranger), d’où le terme de migration, préféré à celui d’immigration, car il indique un double mouvement pris en compte dans la recherche. En effet, les enquêtes menées en France le sont auprès de populations venues d’ailleurs. Celles menées ailleurs concernent des populations diverses, tout particulièrement francophones, vivant dans des pays d’accueil. L’objectif vise les structures et fonctionnements des familles face à ces situations très diverses de migration.

L’article proposé ici concerne le seul projet MIXCLASIS. Le premier motif d’une mise en réseau d’une recherche collective sur la mixité conjugale est la poursuite des travaux engagés par les partenaires du projet sur la dimension plurilingue et pluriculturelle des problématiques de socialisation et pour laquelle ils ont acquis une expertise5. Le deuxième motif est l’introduction, au sein de ces problématiques, de thèmes émergents : la dimension de la mixité de la famille en est un, la question plus spécifique des couples mixtes en est un autre. Le troisième motif est le développement d’une dimension internationale par le biais, dans un premier temps, de collaborations déjà engagées avec l’Italie, l’Angleterre, l’Egypte, la Tunisie, la Turquie et l’Ethiopie. La diversité des situations retenues a pour but de voir si la catégorie de « couple mixte » se justifie par des spécificités sociales, identitaires, langagières, identifiables au-delà des différences.

2. Problématique de la recherche

La recherche part du constat très général que les sociétés contemporaines deviennent de plus en plus multiculturelles et multilingues. L’une des raisons essentielles en est la mobilité des personnes, le cas des migrations (imposées ou choisies) étant le phénomène le plus largement étudié dans nos domaines de recherche. La question des couples mixtes, souvent conséquence de cette mobilité, mérite une attention particulière. Nous entendons, dans un premier temps, par couples mixtes ceux dont les membres n’ont pas une même langue maternelle et ne sont pas originaires d’un même pays. Mais cette mixité peut aussi s’accompagner d’autres différences : culturelles, religieuses, professionnelles, d’origine sociale, etc.

Ces couples sont porteurs de pratiques et de valeurs qui interpellent les sociétés d’aujourd’hui. Leur nombre grandissant constitue un objet important pour la recherche en sciences humaines et sociales, toutes disciplines confondues.

Du point de vue sociologique, les stratégies familiales, les relations dans le couple mixte même et celles avec les générations précédente et suivante ne sont pas encore bien étudiées, bien que des travaux existent et se multiplient aujourd’hui (VARRO, 1988, 1995, 2003 ; PHILIPPE, VARRO & NEYRAND, 1998; COLLET, PHILIPPE & VARRO, 2008). Les démarches d’accommodation à l’autre, de négociations sur des sujets de vie importants, comme les divers processus d’influence et de pouvoir, n’ont pas été vraiment approfondis. Celle du genre (stéréotypes dominants, rôles et places des hommes et des femmes dans l’économie familiale et dans la prise en charge de la scolarisation des enfants), présentée comme centrale à nos recherches, reste un domaine à explorer. En effet, les recherches parlent généralement de la famille migrante dans son ensemble et interrogent peu les discours et représentations des hommes et des femmes dans leurs convergences et leurs divergences. Une attention particulière est portée aux cas d’innovation sociale par renversement des modèles traditionnels (FERRAND, IMBERT & MARRY, 1999).

Du point de vue sociolinguistique, la mixité conjugale revêt de nombreux aspects : personnes de deux langues maternelles différentes vivant dans le pays de l’une d’elles ou dans un pays différent présentant une troisième langue, personnes monolingues ou déjà plurilingues à l’origine, statuts sociaux égaux ou inégaux des langues, etc. Concernant les enfants, on peut s’interroger sur les problèmes de transmission ou non des patrimoines culturels, des valeurs, des langues des parents, les stratégies de continuité ou de rupture avec l’histoire de chacun. Un intérêt particulier concerne les questionnements et choix linguistiques pour les enfants, dans la famille et dans l’institution scolaire (DPREZ, 1994, 1998; CUMMINS, 2000; MOORE, 2006; DELAMOTTE, 2009). Les couples mixtes se trouvent la plupart du temps devant des choix à faire face aux langues de leur identité familiale et aux enjeux de la société dans laquelle ils vivent. Se dégagent ainsi de véritables politiques linguistiques familiales. La participation dans ce projet de chercheurs de diverses régions françaises et d’autres pays permet de commencer à réaliser des comparaisons entre contextes différents.

Comme signalé plus haut, cette recherche tente finalement d’apporter des éclairages sur la question de catégorisation. Elle est essentielle puisque les résultats sur ce point confirmeront ou infirmeront l’hypothèse d’un fonctionnement singulier de cette configuration familiale. Y a-t-il donc des spécificités partagées par la plupart des couples et familles mixtes qui justifient qu’on les étudie comme une catégorie à part ? Et si oui, en quoi ? Dans quelle mesure peut-on limiter la mixité conjugale à une réalité objective au-delà du constat juridique du mariage ? N’est-elle pas aussi largement subjective, certains couples étant perçus et/ou se percevant comme mixtes ? C’est pourquoi, dans cette recherche, nous ne prenons en compte que les personnes se déclarant couples mixtes, donc se percevant comme tels. La question étant alors de savoir non seulement si ces personnes se ressemblent significativement entre elles (et comment), mais aussi si elles se différencient significativement de celles qui ne sont pas en union mixte ou ne se sentent pas concernées. La catégorie du genre est ici encore très importante : les hommes et les femmes déclarent-ils cette mixité aussi souvent et de la même manière ? Si des disparités existent selon les situations, comment les comprendre ?

3. Méthodologie d’enquête

L’équipe réunit des sociolinguistes et des sociologues en vue d’éclairer les relations entre choix langagiers et choix sociaux au sein de couples mixtes et cela dans des contextes socio-historiques, socioculturels et sociolinguistiques différents. Les régions (Haute Normandie, Bretagne, Alsace, Mayotte) et les pays concernés (France, Italie, Angleterre, Egypte, Tunisie, Turquie, Ethiopie, Pologne, Ukraine) sont ceux des membres du projet (pays d’origine ou pays dans lesquels ils vivent ou ont vécu).

3.1 Ciblage des objets de recherche

Pour la faisabilité du projet, une première démarche nécessaire a été de sélectionner quelques objets de recherche face à la diversité des possibles. Comme on vient de le préciser, le cas des couples mixtes amalgame en effet des situations et des problèmes très divers. L’étude de la littérature sur la mixité montre qu’il s’agit d’un phénomène complexe par la variété des situations, des implantations, des évolutions et des représentations que le monde d’hier et celui d’aujourd’hui s’en font (FIHLON & VARRO, 2005). Cette diversité concerne, d’une part, les trajectoires de couples et, d’autre part, la construction même de la catégorie. Si l’on peut dire que tout couple est mixte de fait, puisqu’il est composé de deux individualités,la catégorie dépend, comme le dit LE GALL (2003), de l’endroit où l’on dessine une frontière. Parler de mixité renvoie ainsi, par habitude et avant tout, à des différences d’origine nationale, de langue, de culture. Nous nous en tenons, comme signalé plus haut, à cette approche avec quelques ciblages nécessaires à la faisabilité du projet.

Un premier ciblage renvoie à un choix de questionnements. Trois questions ont été sélectionnées : comment se choisissent (se négocient) au sein du couple : le lieu de vie (qui part de son pays d’origine ? qui manifeste le souhait de revenir ? etc.), l’usage des langues (lesquelles ? avec qui ? comment ? qui devient bilingue ou reste monolingue ? qui transmet ou non ? etc.) et les désignations de soi et des autres (noms de familles, prénoms des enfants, et pour quelle transmission, quelle identification ? etc.). Des travaux existent depuis longtemps sur ces questions en sociologie et en sociolinguistique, mais l’évolution actuelle et rapide des sociétés (mondialisation) invite à les revoir. Par exemple : l’attirance pour des pays autres que ceux d’origine pour des questions de travail, le souci d’apprendre des langues à utilité internationale plutôt que celles de la famille, le choix de prénoms liés à une culture globale plutôt que patrimoniale, etc.

Un second ciblage vise la construction de notre échantillon et lui donne des contraintes :

- les couples choisis doivent se reconnaître comme couples mixtes, ce qui n’est pas simple à identifier si l’on fait le choix de le découvrir par questionnement direct plutôt qu’à travers les discours des informateurs ;

- ils doivent avoir des enfants et, dans le cas où les enfants sont en âge de répondre à un entretien, le choix peut être fait de les interroger aussi ;

- du point de vue des langues familiales, une première option a été de ne retenir que les cas où le français était l’une de ces langues. Mais, dans le cours de la recherche, nous avons été amenés à garder, pour leur intérêt, des cas où le plurilinguisme familial ne comprenait pas la langue française.

3.2 Mixité des techniques de recueil de données

Notre méthodologie d’enquête est mixte, au sens où nous avons recours à plusieurs modalités de recueil des données : questionnaires écrits, entretiens semi-directifs, entretiens biographiques et récits de vie. La cohérence de la constitution de nos corpora est assurée par le fait que les membres du projet utilisent le même questionnaire, les mêmes guides d’entretiens, des modalités identiques de sollicitation des récits de vie. Nous avons par ailleurs dû être vigilants face aux obstacles et dangers que présente une telle recherche. Le fonctionnement des couples mixtes est en effet difficile à mettre au jour, car les enquêtes touchent une part peu visible de la réalité dont les éléments les plus significatifs relèvent de la sphère du privé. Les méthodologies d’enquête exigent ainsi une démarche compréhensive et requièrent des formes d’empathie entre enquêteurs et informateurs, avec toutes les précautions requises. C’est pourquoi, les chercheurs (résidant en France ou à l’étranger) réunis dans ce projet sont eux-mêmes déjà insérés dans les terrains choisis pour cette recherche. De plus, les analyses seront revues collectivement pour éviter des dérives interprétatives des enquêteurs par proximité avec leurs informateurs. Les problèmes d’éthique de la recherche, qui se sont posés dès les premiers recueils de données et qui ont déjà été l’objet de problématisation, constitueront une part des résultats de ce travail.

Des contextes différents (permettant éventuellement une approche comparative) sont constitutifs des terrains exploratoires. Si l’on prend le cas majoritaire où le français est une des langues familiales, trois situations sont envisagées. Il s’agit, d’une part, du contexte où le français est la langue officielle et les autres langues en situation non dominante bien que de manières différentes : le turc, le russe, l’arabe et le polonais langues d’immigration (enquête en Normandie), le breton langue régionale (enquête dans diverses villes bretonnes), le shimaoré langue locale (enquête à Mayotte) et, enfin, le contexte particulier des régions frontalières (enquête en Alsace). D’autre part, du contexte où le français est la langue de la migration face à une langue officielle autre (ou des variétés de cette langue) : l’anglais (enquête à Londres), l’italien (enquête en Lombardie et Vénétie), l’arabe (enquête au Caire et à Tunis), amharique/anglais (enquête à Addis-Abeba). Et, enfin, du contexte des couples entendants/sourds où le français dominant et la LSF se côtoient (enquête en régions parisienne et rouennaise).

4.Quelques premiers résultats

Pour montrer la diversité des pistes de recherche que suggère la situation de mixité conjugale, nous présenterons ici les études en cours des deux auteures du présent article. L’une porte sur un objet de négociation au sein des couples mixtes (le prénom des enfants) et l’autre sur un type particulier de couple mixte (les « doubles mixtes »).

4.1 Le prénom des enfants des couples mixtes6

Dans un couple transculturel, la prénomination des enfants constitue un indicateur d’identification qui mesure des comportements réels et non seulement des attitudes ou des intentions. C’est la raison pour laquelle nous avons choisi d’aborder sous cet angle la question des couples franco-italiens. Ces derniers n’ont d’ailleurs jusqu’à présent fait l’objet d’aucune étude alors que l’on dispose de données intéressantes, quoique déjà anciennes, pour les prénoms des enfants de parents franco-américains (VARRO, 1984), franco-allemands (VARRO, 1995) ou franco–maghrébins (STEIFF-FENARD, 1989, 1990 ; AUGER & MOÏSE, 2000).

4.1.1 Eléments de problématique

S’entendre sur un ou plusieurs prénoms représente un événement important pour les futurs parents, d’autant plus que chacun entretient « une relation enchantée » (HERAN 2009 : 172) avec son propre prénom ou celui de sa progéniture. D’outil étatique d’identification, le prénom de l’état civil est devenu support personnel d’identité et il est de plus en plus perçu comme exprimant le moi profond (COULMONT, 2011). La dation/réception d’un prénom consacre la naissance mais elle projette aussi l’enfant dans le futur car le prénom, nonobstant sa gratuité, constitue un capital à long terme, qui peut être un atout ou un fardeau.

Le choix anthroponymique constitue ainsi un élément crucial de l’histoire familiale qui contraint les parents à exprimer l’identité qu’ils veulent donner à leur enfant mais aussi, à travers elle, leur propre identité en tant que parents. En choisissant le support langagier qu’est le prénom, le père et la mère révèlent de fait un désir à la fois social et subjectif. Ils manifestent qu’un « projet parental est en chemin » (AUGER & MOÏSE 2000 : 35) et ils expriment « de quelle sorte d’enfant ils veulent être les parents7 » (ZITTOUN 2004 :143).

Les travaux de F. Zonabend (1977) et de C. Bromberger (1982) montrent bien que le prénom est un indicateur de la nature, de l’étendue et de la densité des relations familiales. C’est aussi un marqueur de la répartition du pouvoir au sein du couple, en particulier lorsque l’homme et la femme sont issus de langues, cultures, nationalités ou religions différentes. D’ailleurs, il n’est pas anodin de constater que, dans les études menées sur les couples mixtes, le prénom fait partie des choix les plus analysés avec ceux de la langue et de la religion (LE GALL, 2003). La prénomination, en particulier du premier enfant, est presque toujours pour les parents d’un couple mixte, et à travers eux pour leurs familles d’origine, l’occasion d’une remise en jeu de la définition de l’identité familiale. Elle contraint le père et la mère à « situer publiquement l’enfant par rapport à sa double origine culturelle, sans possibilité d’éluder la nécessité du choix »  (STREIFF-FENART 1989 : 116), avec pour résultat « d’inscrire l’enfant dans l’une ou l’autre de ses lignées ou à mi-chemin entre elles » (VARRO 1994 : 123).

Plusieurs types de stratégies  peuvent être adoptés : conférer un prénom marqué, qui manifeste de façon ostentatoire l’appartenance à l’une des deux lignées parentales et à l’une des deux langues/cultures ; donner un prénom « passe-partout» qui correspond à une stratégie de choix neutre ; choisir plusieurs prénoms de langues différentes pour afficher la pluralité des origines de l’enfant.

4.1.2 Exemple : les enfants franco-italiens

Pour analyser les choix de prénoms donnés aux enfants franco-italiens, l’étude actuellement en cours dans le cadre du projet MIXCLASIS recourt à une méthodologie mixte qui combine le quantitatif et le qualitatif.

L’aspect quantitatif de la recherche s’articule en plusieurs volets. Le premier prend pour terrain d’analyse une base de données de prénoms d’enfants de couples franco-italiens résidant les uns en France et les autres en Italie8. Ce corpus de prénoms permet d’observer les tendances dans les choix en fonction du lieu de résidence, du sexe des enfants et de leur année de naissance, de la nationalité du père et de la mère. Notons dès à présent que cette première observation oblige à se poser la question de ce qu’est un prénom français, un prénom italien ou un prénom neutre. Le rattachement d’un prénom à une langue/culture n’est de fait pas toujours aussi automatique et objectif qu’on pourrait le penser. Des prénoms qui auraient été considérés comme marqués à une certaine période ne le sont plus une ou deux décennies plus tard. Il en va en effet des noms propres comme des noms communs qui, avec la mondialisation des communications et la circulation des personnes, peuvent voyager et s’intégrer dans un système linguistique autre au point de ne plus paraître étrangers en des temps relativement brefs.

Le deuxième volet consiste à observer les deuxièmes ou troisièmes prénoms lorsqu’ils sont attribués. Présents dans l’identité de papier mais le plus souvent « invisibles » ailleurs, ils sont porteurs d’un sens différent du prénom « visible ». Chez les couples mixtes en particulier, on peut déjà faire l’hypothèse que la dation d’un deuxième ou d’un troisième prénom permet de rééquilibrer le choix marqué du premier ou, lorsque celui-ci est passe-partout, d’introduire une référence aux lignées familiales. Il va de soi que le nom de famille entre aussi en jeu (DESOUTTER, 2011).

Un troisième volet consiste à analyser les prénoms de mêmes fratries. Il est en effet intéressant de relever si, à travers la prénomination, les parents font en sorte que tous leurs enfants affichent la même lignée, le même legs linguistico-culturel ou, au contraire, s’ils répartissent les deux héritages entre les divers enfants en fonction par exemple de leur sexe ou de leur rang dans la fratrie.

L’aspect qualitatif complète et permet de mieux interpréter les données issues de l’enquête quantitative. Par le biais d’entretiens semi-directifs, nous tentons d’abord de mettre au jour les motivations du choix, le rôle de chacun des parents dans ce choix et, de façon générale, celui de l’influence familiale ou du lieu de résidence.

A défaut de pouvoir exposer les résultats finaux de cette recherche encore en cours, il nous paraît intéressant de présenter ici les principes qui ont présidé à la catégorisation des prénoms. Cette dernière est en effet indispensable pour transformer les prénoms en données analysables. Or, tous les chercheurs qui se sont penchés sur l’analyse des prénoms d’enfants de couples mixtes ou immigrés (ARAI et al., 2009; GERHARDS & HANS, 2009; SUE & TELLES, 2007; VARRO, 1984, 1995; STEIFF-FENARD, 1990…) se sont heurtés au problème de la catégorisation. Les solutions qu’ils ont adoptées sont appropriées à leurs objectifs et aux caractéristiques de leurs corpus. Elles ne sont, par conséquent, pas toujours transférables d’une étude à l’autre sans modifications.

Ainsi ranger Céline dans la catégorie des prénoms strictement français et Alma dans celle des prénoms strictement italiens ne pose pas de problèmes. Mais que faire de Laura qui, selon l’INSEE9, était dans la décennie 1990-99 le 3e prénom féminin le plus couramment attribué en France dans la région Centre, ou de Clara qui dans la décennie suivante occupait le 8e rang du palmarès? Ces deux prénoms ne figurant pas dans la liste ISTAT10 des 30 premiers prénoms donnés en Italie au même moment, on peut en conclure qu’ils sont aujourd’hui plus largement attribués en France qu’en Italie. En revanche le prénom Nicole était au 23e rang des prénoms les plus souvent donnés aux petites filles nées en 2009 en Italie, alors qu’il a disparu des palmarès en France. Ces prénoms, dont la sonorité peut suggérer l’appartenance au stock d’un pays (ou d’une langue) plutôt qu’à celui de l’autre, ont en fait perdu une grande partie de leur charge ethnoculturelle et peuvent sans doute être considérés comme des « non-marqueurs » de lignée. 

Lorsqu’ils ne sont pas passés tels quels d’une langue-culture à l’autre, la plupart des prénoms italiens ont un équivalent en français et vice-versa, ce qui n’a rien d’étonnant compte tenu qu’ils ont souvent la même origine linguistique (latine) et religieuse (chrétienne). Sur la base des discours recueillis lors des entretiens, ces prénoms traduisibles nous semblent devoir constituer une catégorie spéciale. En effet, une mère nous dit appeler Judith sa fille déclarée Giuditta à l’état civil italien, tandis qu’une autre précise que son fils Lorenzo, « a été déclaré Laurent sur le livret de famille ». A l’inverse une troisième insiste sur le fait qu’elle voulait « quelque chose de pas traduisible, pour qu’ils aient une seule identité ». Parmi ces prénoms traduisibles, la distance entre la version française et la version italienne peut être plus ou moins grande : Biagio est plus éloigné de Blaise qu’Emilia d’Emilie. L’écart minimum est réalisé lorsque la seule différence dans la traduction consiste en des lettres muettes ou des diacritiques : Sara/Sarah ; Lea/Léa, Matteo/Mathéo. Il existe ainsi un continuum dans la ressemblance entre les prénoms français et italiens, et les parents peuvent jouer sur une proximité plus ou moins grande pour faire un choix plus ou moins marqué. A l’instar de Sue & Telles (2007), dont la recherche porte sur des enfants d’origine hispanique aux USA, il nous semble par conséquent intéressant de prendre en compte cette notion de continuum pour mesurer le caractère ethnolinguistique des prénoms. Toutefois, partant de notre corpus et des discours recueillis lors des entretiens, il nous a paru opportun d’entrer plus dans les détails que ne le font ces auteurs en distinguant les 7 catégories suivantes11 :

1- prénoms français sans équivalent en italien: Melville
2- prénoms français traduisibles en italien : Paul (Paolo)
3- prénoms italiens sans équivalent en français: Elio
4- prénoms italiens traduisibles en français : Chiara (Claire)
5- prénoms non-marqueurs identitaires mais non-homophones: Alice, Bruno, Laura
6- prénoms non-marqueurs identitaires et homophones12 : Lara, Clara, Iris, Lisa
7- prénoms manifestement ni italiens ni français : William, Kevin, Jenna

Bien que l’insertion des prénoms dans les rubriques 5/6/7 reste partiellement subjective13, les catégories permettent de prendre en compte la propension à attribuer un prénom se rattachant de façon plus ou moins ostensible à une origine ethnolinguistique (1-3/2-4) ou au contraire l’envie des parents d’insérer l’enfant dans une identité collective (5/6/7).

A titre d’illustration des choix des parents, nous reportons ici les résultats issus d’une première observation portant sur 124 enfants de couples mixtes franco-italiens et nés en Italie entre 1972 et 2013.

Desoutter Delamotte 1

Il ressort que seuls 15,4 % de ces enfants ont un prénom non-marqueur d’identité. 84,6% ont en revanche un prénom associé pour 32,2% à l’italien, pour 52,4% au français. Dans ce dernier cas, puisque le lieu de vie est l’Italie, le prénom français devient marqué. Sans doute a-t-il été choisi parce qu’il plaisait aux parents, mais on peut l’analyser aussi par rapport à la volonté de ces derniers de transmettre explicitement à leur progéniture une appartenance identitaire autre qu’italienne. Or, pour 80% des enfants de l’enquête, le père est italien et la mère française, ce qui tend à prouver que, dans le choix du prénom, la lignée maternelle est loin d’être minorée. Si ces premiers résultats sont confirmés dans la suite de l’étude, ils seront d’autant plus intéressants qu’ils entreront en contradiction avec ceux concernant d’autres cas de mixité conjugale. De fait, G. Varro en particulier relève dans sa recherche sur les enfants de couples franco-américains que 50% ont des prénoms « passe-partout » (VARRO, 1984), c’est-à-dire pouvant référer aussi bien à la tradition du père qu’à celle de la mère. Le pourcentage est identique chez des enfants de couples franco-allemands (VARRO, 1995). Par ailleurs, toujours pour ces mêmes combinaisons, les prénoms ethnolinguistiquement marqués renvoient deux fois plus souvent à la lignée paternelle qu’à la lignée maternelle (VARRO, 1995).

4.2 Les couples « doubles-mixtes » 

Toutes les questions traitées dans cette recherche (choix du lieu de vie, des langues familiales, des prénoms) prennent une dimension spécifique dans un cas peu étudié en tant que tel : celui où les deux conjoints vivent dans un pays qui n’est celui d’aucun d’eux. Ici encore, il s’agit d’examiner s’il existe, au sein d’une catégorie générique « couple mixte », une sous-catégorie que nous nommons « double-mixte » (en prenant modèle sur l’italien « misto misto14 ») permettant d’éclairer de manière particulière la problématique de la mixité conjugale.

4.2.1 Eléments de problématique

Les couples de ce type, rencontrés à l’étape actuelle de la recherche, sont plutôt issus de couches moyennes avec souvent un niveau supérieur d’études. Cette homogénéité est soit significative de cette mixité conjugale, soit avant tout le résultat du mode de constitution de l’échantillon. En effet, ces personnes ont été sollicitées par le biais de réseaux amicaux. Rappelons que, de manière générale, dans ce travail sur le fonctionnement des couples, les informateurs sont le plus souvent trouvés par relations et ne constituent donc pas un échantillon représentatif. Voyons maintenant sur quelles bases différentes de celles des autres couples mixtes les questions des choix se posent et quels nouveaux facteurs de symétrie et/ou de dissymétrie apparaissent. On peut penser que, globalement, les problèmes de domination au sein du couple se jouent différemment dans ce cas, sans disparaître pour autant, comme on le verra à l’examen des exemples qui suivent.

Une première caractéristique concerne tous ces couples. Les deux membres sont en situation de migration et d’exil, apparemment au même titre, puisqu’aucun ne se trouve dans son pays d’origine. Les familles ne sont pas, pour la plupart du temps, sur place si bien que les influences et pressions qu’elles engendrent sont généralement mises à distance. Cependant, il se peut que l’un des membres du couple trouve une communauté d’origine plus organisée que ce que trouve l’autre avec pour conséquence une inégalité plus ou moins bien vécue. Par exemple, dans le cas d’un couple turco-italien vivant à Berlin, le choix du quartier s’est porté vers le quartier turc de Berlin et la femme italienne se plaint que son mari « va prendre des pots trop souvent avec ses potes », les potes en question sont turcs et parlent turc entre eux. De son côté, elle ne connaît pas de femmes italiennes, mais s’est liée avec une voisine française, amitié qu’elle vit comme une réponse (un défi ?) à ce qu’elle appelle « le repli » de son mari. De même, un couple juif américain-israélien, qui a fait le choix de s’installer à Paris, habite dans le quartier juif du Marais. Mais la femme qui ne pratique que l’anglais, à la différence du mari plurilingue anglais, yiddish, hébreu et un peu français, se trouve moins bien armée pour s’insérer dans son environnement quotidien. Ainsi, sa première préoccupation est d’apprendre le français, langue pour laquelle elle prend des cours, alors que son mari n’en ressent pas la nécessité.

Finalement, il y a des degrés différents et diverses configurations possibles dans le fait d’être à deux dans un pays autre que le pays d’origine. La question linguistique a, de ce point de vue, une place centrale dans les problèmes de dissymétrie au sein du couple avec son cortège de négociations d’usages, de transmission des langues et de modalités de désignations des personnes.

Prenons maintenant la question des raisons du choix d’un troisième pays. Elles sont multiples, mais une première ventilation est possible.

Pour certains, il s’agit de circonstances externes (devenir professionnel, exclusion sociale, raisons politiques) à l’origine de cette situation. C’est le cas du couple turco-italien, signalé plus haut, parti en Allemagne pour trouver du travail en adéquation avec la formation de chacun d’eux. Mais le mari turc a déjà un frère à Berlin et avait aussi plus de chances de retrouver une communauté d’origine que sa femme italienne. Cette situation de double exil n’est donc pas toujours exempte des disputes au sein du couple, liées à la proximité plus grande pour l’un que pour l’autre de la famille (et donc des langues-cultures d’origine).

Pour d’autres, il s’agit du souhait de ne pas avoir à imposer au conjoint son pays d’origine ; par exemple, un couple franco-allemand qui vit pour cette raison aux Pays Bas. Pour un autre couple, s’ajoute le fait que les familles, bien que, de part et d’autre non favorables à cette union, voudraient voir le couple vivre près d’elles. Mais il s’agit d’un Français et d’une Mauricienne… qui ont finalement fait le choix de vivre en Argentine.

Pour d’autres encore, il s’agit de l’envie de découvrir autre chose, de « vivre ailleurs », d’expérimenter le mélange des cultures. Un couple avance, de plus, que s’étant rencontrés dans un pays tiers (un Egyptien et une Française partis faire leurs études en Allemagne), ils n’ont pas souhaité changer cette modalité de vie à l’origine de la constitution de leur couple. Notons que les actuelles possibilités de faire des études à l’étranger sont sans doute favorables à la constitution de ces couples doubles-mixtes. L’expérience universitaire des échanges « Erasmus » laisse à penser qu’il y a là matière pour une étude particulière (couples et enfants Erasmus ?).

A propos du choix des langues, la question de leur degré de maîtrise se pose de manière forte puisque, à première vue, les membres du couple sont tous les deux « étrangers » au pays d’accueil. Mais, ici encore, une grande diversité émerge et relativise l’égalité entre les membres du couple.

Le cas de figure dans lequel la langue du pays d’accueil est nouvelle pour les deux, ou très peu pratiquée, est minoritaire. C’est le cas, par exemple, d’un couple franco-libanais parti en Norvège (à Oslo) tout en ignorant norvégien ; mais il faut nuancer le propos en indiquant que le mari y enseigne le français et conserve donc une reconnaissance de sa langue maternelle par le biais de son statut professionnel, ce qui n’est pas le cas de sa femme libanaise. Un autre cas concerne un couple franco-allemand qui s’est installé aux Pays-Bas en ne connaissant ni l’un ni l’autre le néerlandais. Mais il faut signaler qu’avant de faire ce choix, la langue commune du couple n’était ni le français, ni l’allemand, mais l’anglais, langue qui laisse bien des possibilités d’intégration où que l’on aille. Le néerlandais est donc devenu au fil des années la seconde langue commune du couple, les deux langues maternelles ne retrouvant leur place que dans les pays d’origine et avec les familles et amis d’origine.

Le cas d’une langue du pays d’accueil connue des deux est plus fréquent et constitue une raison importante du choix. Pour illustration, prenons ce couple franco-sénégalais parti en Angleterre avec déjà une bonne pratique de l’anglais, acquise dans le cadre professionnel. Le mari explique que cette destination combine à la fois l’espoir de trouver un meilleur travail, l’opportunité de devenir réellement bilingue avec l’anglais, de faire bénéficier leurs enfants à venir d’un plurilinguisme qui comprend cette langue internationale et le désir de vivre une expérience transculturelle.

Enfin, certaines situations s’avèrent linguistiquement plus complexes. Par exemple, celle d’un couple franco-marocain parti vivre à Mayotte : le français est la langue commune des deux, mais la femme l’enseigne et en a donc une connaissance supérieure ; le shimaoré (comme les autres langues locales) est inconnu des deux ; l’arabe n’est connu que du mari qui le parle, le lit et l’écrit.

Ces diverses remarques visent à montrer la diversité des situations et il faudra attendre la fin du recueil des données et des analyses pour évaluer le poids des transversalités permettant d’avancer dans la catégorisation de ces couples. La méthodologie utilisée est celle des récits de vie et des entretiens biographiques.

4.2.2 Un exemple : double mixité sur plusieurs générations15

Parmi les récits de vie et entretiens biographiques en cours de recueil, celui présenté ci-dessous a comme particularité une dimension générationnelle, étant donné que l’expérience de double mixité de la première génération d’« Europe de l’Est » (année 1910) se déploie sur les générations suivantes (années 1930 et 1960) dans un contexte historique mouvant. En effet, la branche de la famille partie aux USA revient en Europe. Les mariages sont mixtes et les installations se font en France (Paris), en Allemagne (Berlin), aux Pays-Bas (Amsterdam) et en Israël (Tel Aviv). Les réunions familiales à partir des années 2000 font largement usage de l’anglais.

La première génération dont il question ici concerne Frédéric et Rosalie, venus de Pologne et d’Autriche et dont l’installation définitive se fait en Ukraine. Dans les limites de cet article, c’est la seule qui sera présentée. Celui qui a raconté et répondu aux questions est leur troisième fils Romain.

Le choix du lieu de vie. Romain est né à Lwow dans une Ukraine dominée par l’Autriche-Hongrie. Ses parents se sont rencontrés en Ukraine alors que la mère vient d’Autriche (Vienne) et le père de Pologne (Cracovie). Tous les deux sont issus de familles juives pratiquantes et la rencontre a eu lieu lors d’une fête religieuse. Ils se marient et décident de rester en Ukraine pour des raisons d’emploi. En effet, le père, Frédéric, originaire d’une famille de militaires, devient officier de cavalerie dans l’armée de François-Joseph, empereur d’Autriche et roi de Hongrie. La mère, Rosalie, travaille dans un atelier de modiste tenu par une cousine. Ils ont quatre enfants (trois garçons et une fille, la plus jeune de la fratrie).

Le choix des langues. Les langues familiales offrent un riche tableau. Frédéric est hautement plurilingue. Le polonais est sa langue maternelle, mais le russe (totalement compris et partiellement produit) fait aussi partie de son répertoire, car une partie de sa famille vit en Pologne à la frontière russe (en Galicie). Scolarisé dans une école juive, il lit, écrit et oralise des textes en hébreu. Bien inséré de par son statut social sur un territoire occupé par les Autrichiens, il est totalement bilingue polonais/allemand eta une bonne connaissance de l’ukrainien. Rosalie présente un cas de figure presque inverse. Sa langue maternelle, l’allemand, semble lui suffire dans le contexte de l’Ukraine occupée. Elle se débrouille cependant un peu en ukrainien et comprend assez bien le polonais puisque son mari, qui tient à transmettre sa langue aux enfants, leur parle souvent dans cette langue, même en sa présence. Mais les échanges familiaux se font essentiellement en allemand, d’autant plus que les enfants sont scolarisés dans cette langue. Si l’on examine d’un peu plus près la fratrie, des différences sensibles sont à noter. La petite sœur, Giselle, proche de sa maman, reste largement monolingue en allemand, mais comprend ce qui se dit autour d’elle. Des trois frères, Wilhelm, Léon et Romain, c’est le plus jeune, Romain, qui devient plurilingue comme le père avec, en plus, des connaissances poussées en langues anciennes (latin et en grec) par le biais des études. Il est aussi le plus « fort » en hébreu, langue réservée aux hommes de la famille dans le cadre de la pratique religieuse et dont les femmes sont totalement exclues. Ses deux frères deviennent bilingues allemand-polonais, mais Wilhelm, l’ainé, avec une dominance de l’allemand et Léon du polonais. Le contact des langues a dû produire des parlers plurilingues, mais, dans le souvenir du narrateur, le père tout particulièrement corrigeait les alternances de langues et mettait un point d’honneur à ce que les langues familiales soient non seulement correctement parlées, mais aussi dans un registre soigné. Romain, devenu plus tard totalement quadrilingue (allemand, polonais, russe, français) remarque, cependant, qu’il a toujours eu des problèmes d’« accent étranger » dans toutes les langues, sauf en allemand, et qu’on lui reprochait en russe de mal prononcer les « r ».

Le choix des prénoms familiaux. Ils renvoient aux prénoms des générations précédentes : un arrière-grand-père Frédéric-Joseph et une arrière-grand-mère Rose. Mais la question la plus intéressante est celle du jeu des formes, dicté par des besoins d’adaptation divers : marquage ou neutralisation de l’origine (Pologne, Autriche) et masquage religieux (antisémitisme particulièrement fort dans les trois pays concernés). C’est ainsi que le prénom du père a une forme neutralisée, Frédéric, une autre polonaise, Fredek, et qu’existe aussi un prénom juif de baptême, Efroïm. De la même manière, la mère a deux formes de son prénom, Rosalie et Rosalia et possède un prénom de baptême, Esther. Le choix des prénoms des enfants  renvoie aussi à de multiples raisons. Pour deux d’entre eux, elles sont littéraire et artistique. Léon à cause de Tolstoï et Giselle à cause du célèbre ballet. Mais Léon est aussi appelé Lonek (polonais). Quant à Giselle, elle peut-être Gisèle ou Gisela. Les deux autres frères ont un prénom qui renvoie aux pays d’origine : Wilhelm (allemand) et Roman (polonais). Mais Wilhelm est aussi prénommé Willek (polonais) et Willy (international) et Roman, Romek (polonais) et Romain (latin).

Willy, Léon, Romain et Gisèle, venus en France faire leurs études avant la guerre ont fondé des familles mixtes dont l’histoire alimente par sa complexité les questions ici posées.

Conclusion

Il est trop tôt pour avancer, ne serait-ce que sous forme d’hypothèse, des résultats à ce travail. Cependant on voit déjà qu’il y a une très grande diversité des cas de figures, des degrés de complexité des indicateurs de la mixité conjugale. Si la poursuite du recueil de données est inévitable pour prendre la mesure de cette complexité, l’objectif n’est pas de diversifier à l’infini. Considérant que les couples mixtes offrent un observatoire privilégié de la possibilité d’une réelle intégration linguistico-culturelle au niveau interpersonnel, familial et social, il s’agit plutôt de s’arrêter là où les transversalités deviennent saillantes afin de vérifier s’il existe des fonctionnements représentatifs de ces couples plurilingues et transculturels et, le cas échéant, de chercher à les décrire et à les interpréter.

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1
Le présent article suit les recommandations orthographiques approuvées par l’Académie française ( J.O. du 6 déc. 1990).

2
DySoLa, a l’avantage, par rapport à l’objectif interdisciplinaire de cette recherche, d’être un laboratoire pluridisciplinaire (sociologie, sociolinguistique, anthropologie et didactique des langues).

3
Responsable : Fabienne Leconte, Université de Rouen, DySoLa.

4
Responsable : Régine Delamotte, Université de Rouen, DySoLa.

5
En particulier, pour plusieurs membres rouennais du projet, signalons deux recherches financées par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), en cours de réalisation au sein du laboratoire DySoLa, et avec lesquelles il sera possible de favoriser des études comparatives et d’enrichir ainsi une réflexion générale sur la problématique du contact des langues et de l’insertion sociale : ANR INEMA (Inégalités à Mayotte, financement français) & ANR MULTILIT (Multilittéracie chez les bilingues et les monolingues, financement franco-allemand).

6
Données en cours de recueil par Cécile Desoutter.

7
« What sort of child they want to be the parent of ».

8
Recueil des données par le biais de réseaux personnels (en Italie) et des services consulaires italiens (en France)

9
Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques.

10
Istituto Nazionale di Statistica.

11
C. Sue et E. Telles présentent quatre premières catégories, identiques aux nôtres mais relatives aux prénoms anglais et espagnols, auxquelles ils ajoutentune cinquième catégorie rassemblant les prénoms « native in both languages » (2007 : 1392).

12
L’homophonie n’est pas totale si l’on tient compte de l’accent tonique.

13
Pour limiter la subjectivité, nous nous sommes cependant prévalue des avis des parents (dans le cas où ils ont participé à un entretien) ou de personnes ressources (un Italien et une Italienne non francisants et un Français et une Française non italianisants) d’âges différents.

14
Cf. TOGNETTI BORDOGNA, Mara , « I matrimoni misti e i matrimoni misti misti a Milano» (2006)

15
Récits recueillis par Régine Delamotte sur trois générations auprès de sa famille

Per citare questo articolo:

Régine DELAMOTTE, Cécile DESOUTTER, Plurilinguisme et identités sociales : le cas de la mixité conjugale. Le projet 'MIXCLASIS', Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=95

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