Bruno MAURER, Représentations des langues et des identités en Méditerranée en contexte multilingue, Repères DoRiF n.3 - Projets de recherche sur le multi/plurilinguisme et alentours... - septembre 2013, DoRiF Università, Roma septembre 2013, http://www.dorif.it/ezine/ezine_printarticle.php?id=104

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Bruno MAURER

Représentations des langues et des identités en Méditerranée en contexte multilingue

Bruno Maurer
Professeur des universités
EA739 Dipralang, Montpellier III

Résumé

L'article présente les grandes lignes d'un projet de recherche qui sera conduit en 2013 et 2014 par plusieurs chercheurs de différents pays méditerranéens (Algérie, Croatie, Espagne, France, Italie) et qui porte sur les représentations des langues en contexte multilingue. Sont abordés la genèse du projet et son cadre institutionnel, la méthodologie de recherche envisagée, les fondements théoriques, les résultats attendus et les étapes de ce travail collectif.

Abstract

The article outlines a research project that will be conducted in 2013 and 2014 by several researchers from different Mediterranean countries (Algeria, Croatia, France, Italy), which focuses on representations of languages ​​in multilingual contexts. Are discussed the genesis of the project and its institutional framework, the proposed research methodology, theoretical foundations, deliverables and milestones of this collective work.

	 
  

Cette contribution présente les grandes lignes d'un projet de recherche qui sera mené pendant les années civiles 2013 et 2014, sous l'égide de la Maison des sciences de l'Homme de Montpellier (dorénavant MSH-M). Ce projet porte sur les représentations des langues et des identités dans des contextes multilingues (dorénavant RLIM) autour de la Méditerranée. Il associe dix chercheurs travaillant sur cinq pays différents : Algérie, Croatie, Espagne, France, Italie.

Pour préciser d'emblée et de manière simple les préoccupations qui les rassemblent, voici quelques questions auxquelles cette recherche voudrait apporter des éléments de réponse généraux à partir d'éclairages particuliers :

Les langues minoritaires qui seront étudiées seront l'arabe dialectale et le berbère (Algérie), l'istro-roumain et l’arbënishtë (Croatie), le catalan, le galicien, l'asturien (Espagne), l'occitan, le catalan (France), le veneto et le friulan (Italie).

Au terme de l'étude, nous disposerons de données importantes :

Au moment de la rédaction de cet article, au cours du premier trimestre 2013, le projet n'a pas débuté et nous ne pourrons donc que présenter ici les principaux éléments programmatiques.

1. Le montage institutionnel du projet et les participants

Le projet RLIM a été conçu dans le cadre de l'appel à projets de la MSH-M qui a été publié à l'automne 2013 pour susciter et accompagner des programmes d’un grand intérêt scientifique et répondant à trois critères : interdisciplinarité, interinstitutionnalité et internationalité, qui sont ceux prescrits par la Charte des MSH. Six axes étaient proposés par la MSH-M, dont un autour de la « Construction des altérités culturelles et des sociétés plurielles en Méditerranée », dans lequel nous pouvions aisément inscrire nos préoccupations de chercheurs.

A travers cet appel à programme, la MSH-M poursuit plusieurs objectifs comme cela apparaît sur son site1 :

- favoriser l’émergence de problématiques et méthodologies originales renouvelant objets, approches et paradigmes dans les domaines concernés par les axes de la MSH-M et y promouvoir des avancées scientifiques significatives à l’échelle nationale et internationale ;

- développer des collaborations entre équipes et chercheurs relevant des différents établissements impliqués dans la MSH-M et approfondir et multiplier les projets associant des équipes et chercheurs relevant d’autres Maisons des Sciences de l’Homme ;

- encourager la création de regroupements, réseaux et partenariats interdisciplinaires, interinstitutionnels et internationaux, en accompagner le développement, assurer leur visibilité, notamment grâce au Réseau des Maisons des Sciences de l’Homme dont la MSH de Montpellier est un membre actif, et leur faire atteindre la taille nécessaire pour permettre aux chercheurs qui y sont impliqués de répondre avec succès aux appels d’offre nationaux et internationaux ;

- animer, dans la région Languedoc-Rousillon et avec le soutien des collectivités territoriales, un pôle de débats et de réflexion autour des changements sociaux, des dynamiques culturelles et des mutations économiques et industrielles liés aux transformations des territoires, du vivre ensemble et de l’espace public. 

On voit que la MSH-M agit en tant que facilitateur de recherche, catalyseur, incubateur d'équipes à dimension internationale et interinstitutionnelle.

Pour être éligibles, les projets doivent réunir trois conditions :

Les programmes sélectionnés sont appuyés pendant un ou deux ans. Obtenir le label MSH-M permet d'obtenir une participation financière au budget global du programme, d'être accueilli pour des manifestations scientifiques dans les locaux de l'institution et de bénéficier d'un important appui logistique pour l'organisation de ces actions ainsi que pour la valorisation et la diffusion des résultats scientifiques.

Si les deux premières conditions ne présentaient aucune difficulté, la dernière en revanche nous a amené à entrer en contact avec d'autres équipes, à l'étranger et en dehors des sciences du langage. La condition de recevabilité, associer non des chercheurs isolés mais des laboratoires, n'a pas été sans poser problème. En effet, dans plusieurs des pays avec lesquels nous pressentions de travailler ne disposent pas de laboratoires constitués en sciences humaines, au sens où ils existent en France. C'est le cas en Italie ou en Espagne, où les chercheurs se regroupent à l'occasion de projets mais ne sont pas toujours rattachés à des structures de recherche pérennes dans leurs institutions en mesure d'être partenaires pour le montage institutionnel.

Cette difficulté a dû être contournée en prenant langue, pour l'Italie, avec la composante italienne d'une association internationale, Langues d’Europe et de la Méditerranée, http://www.portal-lem.com/, dont le but est de promouvoir la diversité linguistique comme l'un des fondements du vivre ensemble.

Le LEM met à disposition du public des données sur les langues méditerranéennes dans les différents pays et met en valeur chaque fois que possible les aspects positifs de ces langues dans les domaines économiques, artistiques ou politiques. Il fournit des informations sur les technologies numériques concernant l’utilisation des langues : outils bureautiques, reconnaissance de la parole, traduction assistée par ordinateur. Son action de promotion englobe également les méthodes d’enseignement des langues, des réflexions et des comptes rendus d’expériences concernant l’enseignement bilingue précoce, la formation continue, le e-learning.

L'équipe italienne du LEM, le LEM-Italia, a été contactée par l'intermédiaire de Carmen Alén Garabato, enseignante-chercheure de Montpellier III. Giovanni Agresti, de l'Université de Teramo et Silvia Pallini, Présidente, et Giovanni Agresti, Vice-Président, ont répondu favorablement à notre demande de collaboration. Leur accord a permis de trouver un premier partenaire institutionnel, en même temps qu'il renforçait l'équipe avec l'apport de deux chercheurs.

C'est ensuite une équipe algérienne, de l'Université de Tlemcen, en Algérie, qui s'est montrée intéressée par cette action de recherche, Dynamique des langues et des discours en Méditerranée, dirigée par Boumedienne Benmoussat. Nous étions déjà en contact avec un chercheur de cette équipe, Zakaria Ali-Bencherif ; un autre chercheur de ce laboratoire a rejoint le groupe, Azzedine Mahieddine, et permis la participation de ce laboratoire en tant qu'institution.

Dès lors que trois équipes étaient réunies et s'engageaient à contribuer au financement du projet, une réponse pouvait d'ores et déjà être faite à l'appel à projet de la MSH, d'autant que la présence de LEM-Italia offrait un ancrage interdisciplinaire, avec des chercheurs rattachés à un département de sciences politiques, celui de l'Université de Teramo.

L'Institut Universitaire de Formation des Maîtres-Montpellier II a décidé d'apporter également sa contribution, un des membres de l'équipe montpelliéraine exerçant dans cet institut.

Le montage institutionnel présenté fut donc le suivant :

Tabella1

Nom de l'équipe

Direction
Institution

EA 739 DIPRALANG

Henri BOYER
Université Montpellier III
Dynamique des langues et des discours en Méditerranée
Boumediene BENMOUSSAT
Université de Tlemcen, Algérie
Association LEM-Italia

http://www.associazionelemitalia.org/

Silvia PALLINI
Département de Théories et Politiques du Développement Social de l'Université de Teramo, Italie 
IUFM de Montpellier
Patrick Demougin
Montpellier II

L'équipe répondant étant constituée, des chercheurs « isolés » ont pu se rattacher au projet. C'est le cas pour un collègue de l'Université de Zadar, en Croatie, spécialiste des langues romanes, Nikola Vuletic et de deux autres collègues enseignant en Italie, Françoise Favart et Jean-Paul Dufiet (Trento).

L'équipe au complet se compose donc de :

MAURER Bruno, Professeur des Universités, Sciences du langage, EA 739, Montpellier 3
ALEN GARABATO Carmen, MCF HDR, Sciences du langage, EA 739, Montpellier 3
DJORDJEVIC Ksenija, MCF, Sciences du langage, EA 739, Montpellier 3

TREFAULT Thierry, MCF, Sciences du langage, Montpellier 2

VULETIC Nikola, MCF, Linguistique romane, Université de Zadar, Croatie

ALI-BENCHERIF Zakaria, MCF, Sociolinguistique et didactique des langues, Université de Tlemcen, Algérie
MAHIEDDINE Azzedine, MCF, Sociolinguistique et didactique des langues, Université de Tlemcen, Algérie

AGRESTI Giovanni, Enseignant-chercheur, Linguistique, Faculté des Sciences politiques, Université de Teramo, Italie
PALLINI Silvia, chercheur, Sciences politiques, Université de Teramo, Italie

FAVART Françoise, collaboratrice linguistica, Università degli Studi di Trento, Italie
DUFIET Jean-Paul, Prof. Associato di lingua e linguistica francese, Università degli Studi di Trento, Italie

2. Les dimensions inter institutionnelles, interdisciplinaires et internationales du programme

Le programme est clairement interdisciplinaire :

3. Les questions posées par les équipes régionales de chercheurs

Chaque être humain appartient à plusieurs groupes sociaux et possède de nombreuses identités sociales. Chaque groupe possède sa propre langue ou variété de langue. Les langues sont des symboles d’identité ; elles sont utilisées par leurs locuteurs pour marquer leurs identités. Les individus s’en servent aussi pour catégoriser leurs pairs en fonction de la langue qu’ils parlent.

Souvent, il existe un lien particulièrement fort entre la langue et le sentiment d’appartenance à un groupe – ou une identité nationale. Dans les situations les plus « simples », il n’existe qu’une seule « langue nationale », parlée par tous les individus partageant la même identité nationale.

C'est cette problématique générale qui va être creusée par chaque équipe en fonction des contextes régionaux.

3.1. Le contexte italien

En Italie, les dialectes et les langues régionales2 occupent aujourd’hui encore une place variable, mais importante, et même parfois dominante, dans la pratique verbale italienne orale3.

L'équipe de l'Université de Trento va travailler sur la représentation que les jeunes italophones se font du ou des dialectes avec lequel ou avec lesquels ils sont en contact.

Elle s'intéressera en particulier à une population d’étudiants universitaires (19-25 ans) de l’Université de Trente (Italie) qui provient du Trentin, du Haut-Adige (province bilingue allemand/italien), et de la Vénétie, le Trentin et le Haut-Adige ayant un statut de région autonome.

Dans cette population étudiante, homogène du point de l’âge et du niveau culturel, on tentera de mettre en évidence :

Parmi ces étudiants, on distinguera :

La première catégorie d’étudiants sera très probablement la plus largement représentée. L’analyse d’un questionnaire fourni à un échantillon d’une cinquantaine d’étudiants au moins nous permettra de le confirmer. Ce questionnaire permettra de définir les paramètres discursifs et interactionnels qui régissent l’emploi du dialecte : types de situations de communication, profil des locuteurs et relations entre ces derniers, sujet de l’échange, lieux de l’échange, etc. En sera déduite également la représentation que se font ces étudiants des locuteurs d’une forme dialectale qu’ils soient ou non eux-mêmes dialectophones. Cet ensemble de considérations permettra de comprendre s’il est véritablement possible de parler de situation de diglossie – au sens de langue dominante et de langue dominée ou de variété haute et variété basse selon la terminologie de Calvet4 – dans le nord de l’Italie et en particulier dans le Trentin.

L'équipe de l'Université de Teramo et de l'Association LEM-Italia travaillera sur les rapports entre l’italien et le frioulan en étudiant les représentations du frioulan à travers des séries d’entretiens filmés réalisés auprès d’un corpus de témoins ainsi constitué :

Voici quelques questions qui seront abordées dans les entretiens :

a. les désignants qui nomment la langue (le frioulan est appelé de manière diffuse « marilenghe », à savoir « langue maternelle ») ;

b. le rôle de la langue frioulane loin de la patrie : marqueur identitaire, langue-refuge, langue-honte etc. ?

c. le statut du frioulan, notamment par rapport à l’italien : langue ou dialecte ?

d. l’impact de la loi nationale de 1999 sur les minorités linguistiques dans la construction de la représentation du frioulan ;

e. l’impact de la récente décision du gouvernement italien de « déclasser » le frioulan du statut de « minorité linguistique » à celui de « dialecte », pour des raisons strictement économiques ;

f. la motivation du choix du frioulan (dans la vie quotidienne et/ou alors en domaine littéraire ou artistique) de la part des nouvelles générations.

Pour la définition des communes où mettre en œuvre ces carottages et du corpus des témoins à interviewer, l'équipe s'appuiera sur la collaboration de l’ARLEF (Agence Régionale pour la Langue Frioulane) ainsi que sur quelques collègues de l’Université de Udine. Cette phase de définition du corpus sera achevée au cours de l’été 2012. Les enquêtes démarreront par la suite.

3.2. Le contexte croate

L’istro-roumain (Istrie) et l’arbënishtë de Zadar (Dalmatie) sont deux langues minorées de Croatie, utilisées dans un contexte identitaire tout à fait particulier, la plupart des locuteurs de l’istro-roumain et de l’arbëresh se définissant comme croates. Pour cette raison, les deux communautés sont peu visibles, ne profitant guère des droits réservés aux minorités ethnolinguistiques par les lois croates. En plus, il s’agit, dans les deux cas, d’une situation de diglossie totale : même au sein de la famille, il n’est plus possible d’utiliser l’istro-roumain ou l’arbëreshe avec les plus jeunes.

L’arbëresh de Zadar n’a jamais fait objet d’études sociolinguistiques, tandis que la recherche sociolinguistique dans le domaine istro-roumain s’est bornée surtout à la dynamique du nombre des locuteurs.

La recherche est destinée à offrir une première approche sur les questions de représentation des langues et des identités dans ces deux communautés linguistiques.

Les deux langues sont aujourd’hui utilisées par les personnes âgées, environ 200 dans le cas de l’istro-roumain et entre 300 et 500 dans le cas de l’arbënishtë. Dans cette population, presque homogène du point de vue de l’âge, on essaiera de mettre en évidence la manière dont les locuteurs de l’istro-roumain et de l’arbëreshe se représentent leurs langues, ainsi que la langue dominante, le croate ; puis, dans un second temps, la manière dont les locuteurs du croate se représentent ces deux langues minorées.

3.3. Les contextes espagnol et français

Si ces deux contextes sont ici regroupés c'est parce qu'ils vont être rapprochés à des fins comparatives pour voir, dans différentes régions de ces deux pays, à statut politique différent, quelle est la dynamique diglossique à l'oeuvre entre deux pôles théoriques, substitution annoncée et normalisation (presque) accomplie.

Pour mener à bien ce travail comparatif, plusieurs paramètres sociolinguistiques sont pris en compte :

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La sociolinguistique catalano-occitane a montré que les imaginaires sociolinguistiques collectifs ont un poids décisif sur l’évolution des situations de conflit diglossique et sont déterminants aussi bien dans la « gestion civile » que dans une (éventuelle) « gestion institutionnelle ».L’étude sur les représentations des langues en présence dans chacune de ces situations aura comme objectif final d’évaluer/apprécier le poids des représentations sociolinguistiques dans les dynamiques linguistiques en question.

3.4. Le cas de langues de migrants de l'ex-Yougoslavie en contexte français

Les langues de migrants africains ou maghrébins sont assez souvent étudiées. En revanche, celles des immigrés issus de la diaspora ex-yougoslave, installés au sud de la France, plus particulièrement dans l’Hérault, sont peu documentées à ce jour. L'étude se concentrera sur les locuteurs du serbo-croate (ou plutôt de différentes langues issues de l’ancienne langue commune : serbe, croate, bosnien, monténégrin), installés dans la région, et qui vivent au quotidien le contact entre – au minimum – deux langues : la langue maternelle (souvent langue de la maison et de l’environnement familial) et le français, langue de l’environnement social.

Dans le cadre de ce projet sur les représentations des langues et des identités en Méditerranée, le corpus sera composé des éléments de discours recueillis auprès de trois générations d’« ex-Yougoslaves » : ceux installés dans la région depuis plusieurs décennies, ceux arrivés après l’éclatement du pays, et ceux qui sont nés en France. Ces trois catégories de locuteurs se distinguent souvent par la compétence linguistique (aussi bien en langue maternelle qu’en français), par le rapport aux langues qui font partie de leur répertoire linguistique, mais aussi par le rôle que jouent les langues dans leur construction identitaire.

Si le serbo-croate ne fait pas partie des « langues de France », il figurera dans le grand recensement intitulé Histoire sociale des langues de France dont la publication est imminente (printemps 2013)5. L’apport de cette étude de cas pour le projet « Représentations des langues et des identités en Méditerranée en contexte plurilingue » consiste, entre autres, dans l’observation que l’on pourra faire de la manière dont la diversité interne d’un ensemble de langues proches linguistiquement se confronte, dans le discours, à la question de l’unité de l’identité française, tout aussi complexe ou paradoxale.

3.5. Le contexte algérien

L'équipe de Tlemcen s'intéressera aux représentations que se font les locuteurs algériens des langues qu’ils pratiquent dans leur vie quotidienne. Pour ce faire, seront sollicitées plusieurs catégories de locuteurs : monolingues et bi-plurilingues, ceux qui viennent des régions où leur langue maternelle domine et les locuteurs qui vivent dans des espaces où leur langue maternelle est dominée voire minoritaire ou minorée ; ceux qui emploient délibérément leur langue maternelle sans recours à d’autres langues lors des interactions (violence symbolique) ou encore ceux qui préfèrent une (d’autres) langue(s) autre(s) ou la langue de l’autre comme par exemple l’arabe algérien et/ou le français dans le cas des locuteurs berbérophones. Pour ce qui est du français, les uns la considèrent comme langue de réussite et de prestige tandis que d’autres la considèrent toujours comme langue de l’ancien colonisateur. Les deux attitudes font que les Algériens se trouvent face à un dilemme linguistique dont les solutions ne sont ni faciles à donner ni précises en l’absence d’une politique linguistique axée sur le plurilinguisme et sur la normalisation et la codification des langues parlées.

Notre population d’enquête pourrait être définie en fonction de profils langagiers différents. Nous pourrions interroger ceux :

Ainsi, l’analyse des représentations sociales qu’ont les locuteurs des langues en présence (langues minoritaires, langues dominantes) pourra se faire dans une perspective comparative, en fonction des différents profils.

Il sera possible de faire l'enquête avec des étudiants universitaires, l'université de Tlemcen accueillant des étudiants de plusieurs régions d’Algérie.

4. La méthodologie de recherche

Largement répandue en sciences humaines et sociales, la notion de représentation, au fondement de ce projet est riche de tous les apports des domaines qui la revendiquent : sociologie, psychologie sociale, philosophie, sciences du langage, sciences de la communication, etc.

Notre projet repose principalement mais non exclusivement, compte tenu de la diversité des approches mise en œuvre par les équipes dans les différents contextes, sur l'utilisation d'un outil original, la méthode d'analyse combinée (MAURER, 2013 à paraître) qui permet de mettre en évidence, de manière simple et par des représentations graphiques, la structure d'une représentation sociale. Cette méthodologie d'enquête, nouvelle dans le domaine des sciences du langage, a été élaborée à partir des travaux de la psychologie sociale (ABRIC, FLAMENT, MOLINER) et de la théorie structurale (éléments centraux, éléments périphériques) de la représentation sociale. Conformément à ces principes, la représentation sociale est abordée par notre projet comme un ensemble structuré de cognitions avec un système central d’éléments normatifs et fonctionnels, stable et résistant au changement, et un système périphérique, plus flexible en fonction du contexte, ouvert aux influences et en contact permanent avec la réalité.

Par rapport à d'autres outils existants, qui permettent également d'étudier les représentations sociales des langues, celui-ci, par la nature des résultats qu'il livre, alliant démarche quantitative et qualitative, permet de faire des hypothèses sur la centralité/périphérie de certaines cognitions, pour chaque groupe et chaque langue étudiés.

Parce qu'elle livre, par un traitement statistique et graphique entièrement automatisé, un graphique représentant les différentes cognitions et un schéma discriminant système central et système périphérique, la méthode d'analyse combinée facilite le travail de comparaisons entre les situations :

Cet outil n'est pas exclusif d'autres approches (par entretiens, analyse de discours médiatiques, etc.) qui pourront être mises en œuvre par les différentes équipes de recherche engagées dans le projet. Il est en fait conçu comme un outil totalement complémentaire d'autres approches et qui peut être utilisé en première intention, pour éclairer l'arrière-plan sociocognitif sur lequel les discours épilinguistiques sont construits en interaction.

La partie sociocognitive a été avancée par un travail commun avec Alain Domergue, sociocognitiviste auteur d'une thèse de doctorat (DOMERGUE, 1997) où il proposait une méthode d'analyse que nous avons fait évoluer pour parvenir à la méthode d'analyse combinée.

La partie mathématiques a été pensée et finalisée par Pierre-Antoine Desrousseaux, enseignant à l'IUT de Béziers.

L'automatisation des procédures de traitement aboutissant au graphe et au schéma en couronnes est due au travail de Nicolas Serra, étudiant à l'IUT de Béziers, Département Réseaux et Télécommunication.

Voici les principaux points de cette méthodologie originale :

a) Recueil d'éléments de discours relatifs aux langues dans un groupe de témoins pris dans la population sur laquelle on veut enquêter (30 minutes). Ce recueil peut aussi être mené par écrit en adressant un préquestionnaire ouvert à quelques sujets.

b) Elaboration à partir de ces éléments d'un questionnaire sur la base de 10, 15, 20 propositions (1 heure).

Voici, à titre d'exemple, un questionnaire qui a été construit pour un public de lycéens malgaches francophones et relatif aux représentations de la langue française :

Tabella 3

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c) Passation du questionnaire auprès d'un échantillon de personnes (entre 20 et 50) prises dans la population dont on veut étudier les représentations (30 minutes) : il s'agit d'attribuer à chaque item une note -2, -1, 0, +1, +2 ; +2 marque le plus fort degré d'adhésion à la proposition, -2 le plus fort rejet. L'enquêté n'a que 4 notes de chaque auteur à sa disposition et doit faire des choix, se positionner.

d) Saisie des notes sur une feuille de calcul préformatée disponible sur le site http://linguiste.iutbeziers.fr/ (entre 1 heure et 2 heures selon le nombre de sujets ayant fait l'objet de l'enquête).

e) La feuille de calcul livre instantanément :

maurer grafico pallini 90

Note : les numéros renvoient aux items du questionnaire. Sur l'axe horizontal, on mesure à droite les items les plus choisis (adhésion), à gauche, ceux qui sont rejetés. La taille des cercles est proportionnelle à la force du consensus entre les membres du groupe pour arriver à ce score d'adhésion/rejet. Enfin, les traits horizontaux signalent les distances les plus faibles entre certains items, qui ont dont été rapprochés par le groupe dans les réponses fournies.

Pour une meilleure compréhension de la méthodologie, se reporter à MAURER (2013).

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Ici aussi, pour le commentaire, se reporter à MAURER (2013), l'espace de la communication ne nous permettant pas de détailler plus.

Ces données permettent de commencer l'analyse sociolinguistique proprement dite.

L'usage de cet outil pourra donc être complété, selon les pratiques habituelles des chercheurs du programme, d'autres techniques d'enquête. L'outil est ainsi central, sans être exclusif, ni même obligatoire.

5. Le calendrier prévisionnel du projet

Le projet sera mise en œuvre sur deux années selon les étapes suivantes

2013 :

semestre 1 :

a. journée d'étude 1 (formation des équipes à l'utilisation de l'outil de recherche, détermination des groupes cibles de la recherche et détermination d'un calendrier de recherche par les équipes pays)

b. premières enquêtes dans les pays

semestre 2 :

c. journée d'étude 2 (premiers résultats des monographies par pays, sur quelques groupes cibles ; analyse des résultats et détermination de nouveaux groupes cibles pour poursuite des enquêtes)

2014

semestre 1 :

d. journée d'étude 3 (résultat de la deuxième vague d'enquêtes ; analyses transversales)

semestre 2 :

e. rédaction d'un ouvrage collectif

6. Quelques perspectives en guise de conclusion

A l'issue du projet, un colloque international (2015) est envisagé. Dès le début de l'année 2014, avec l'appui de la MSH-Montpellier, nous envisagerons sur la base des premiers résultats, d'élargir les dimensions de notre projet pour le soumettre à d'autres institutions (Union européenne, Agence Nationale pour la Recherche).

Bibliographie minimale

ABRIC, J.-C., « L'organisation interne des pratiques sociales : système central et système périphérique », in GUIMELLI, C., Structures et transformations des représentations sociales, Paris, Delachaux et Niestlé, 1994.

GARABATO, Alén C., AUGER, N., GARDIES, P., & KOTUL, E., Les représentations interculturelles en didactique des langues et des cultures : Enquêtes et analyses, Paris, L’Harmattan, 2003.

BOYER, H., « L’imaginaire ethnocosioculturel collectif et ses représentations partagée : un essai de modélisation », Travaux de didactique du FLE, N°39, 1998.

BOYER, H., De l’autre côté du discours : Recherches sur les représentations communautaires, Paris : L’Harmattan, 2003.

DOMERGUE, A., Contribution à l'étude des représentations sociales et de leurs transformations au moyen de la méthode d'analyse intégrée. L'auto et l'hétéro attestation du caractère innovant (vs classique) des enseignants du premier degré, Thèse de doctorat, Université Paul Valéry, Montpellier III, 1997.

FLAMENT, C., « L'analyse de similitude : une technique pour les recherches sur les représentations sociales », in DOISE, W., PALMONARI, A., Textes de bases en psychologie. L'étude des représentations sociales, Paris, Delachaux et Niestlé, 1986. ]

MAURER, B., Enquêter sur les représentations dans les situations de contact de langues : aspects théoriques, implications méthodologiques, Habilitation à diriger des recherches, Montpellier III, 1999.

MAURER, B., « Méthodologie d’enquête pour une représentation graphique des composants de la représentation sociale d’une langue», dans BLANCHET, P., et CHARDENET, P., Guide de recherche en didactique des langues et des cultures : une approche contextualisée, 2011, p. 179-192.

MAURER, B., Représentations sociales des langues en milieu multilingue. La méthode d'analyse combinée. La méthode d'analyse combinée, nouvel outil d'enquête, Paris, Editions des archives contemporaines, 2013.

MOLINER, P., La représentation sociale comme grille de lecture. Etude expérimentale de sa structure et aperçu sur ses processus de transformation, Thèse de Doctorat, Université de Provence, Aix en Provence, 1988.

1
Pour l'ensemble de l'appel à projet, voir http://www.msh-m.fr/presentation/organisation-scientifique/appels-a-programmes/appel-2013/article/appel-a-programmes-2013

2
Nous savons tous qu’il n’existe pas véritablement de définition strictement linguistique et rigoureuse des notions de dialecte et de langue régionale.

3
La pratique écrite des dialectes et des langues régionales est nécessairement plus limitée et encadrée, socialement, institutionnellement et culturellement.

4
CALVET, Louis-Jean, La sociolinguistique, Paris, Puf, 1993, p. 36.

5
Ksenija Djordjevic a rédigé l’article sur « Le serbo-croate et les autres langues de l’ex-Yougoslavie », qui figure dans le chapitre « Langues issues de l’immigration » de cet ouvrage collectif.

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