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Gilles CAMPAGNOLO

Questions théoriques et pratiques posées par la traduction en français d'un texte fondateur d'économie politique : les «Recherches sur la méthode» de Carl Menger

Gilles Campagnolo
Centre National de la Recherche Scientifique
unité de recherche en économie GREQAM (UMR7613) U
Université d’Aix-Marseille/CNRS/EHESS/Ecole Centrale
Gilles.Campagnolo@univ-amu.fr

Riassunto

La necessità e l’utilità derivanti dalle traduzioni dall’originale, sia per il grande pubblico che per un pubblico di esperti, è scontata. L’accuratezza o meno nell’opera di traduzione riveste vantaggi o svantaggi considerevoli per le conoscenze e per il sapere di un determinato settore. In Francia, la traduzione in lingua francese del fondamentale volume Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften (Sul metodo delle scienze sociali, 1883) di Carl Menger (1840-1921), fondatore della Scuola austriaca di economia, si è fatta attendere ben 128 anni mentre due traduzioni, rispettivamente del 1937 e del 1996, esistevano già in lingua italiana. Questo saggio descrive le motivazioni ed i criteri di traduzione dell’opera pubblicata in lingua francese soltanto nel 2011 offrendo in tal modo un contributo al progredire della scienza economica così come a quello della traduzione specialistica professionale.

Abstract

The need for, and the usefulness of original translations for the broader audience as well as for experts is a given fact. The accuracy of translation implies considerable advantages and drawbacks with regard to the knowledge and know-how in a specific subject matter. In France, for a very long period dating 128 years, the French translation of the volume Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften (on the Social Sciences Methodology method, 1883) by Carl Menger (1840-1921), founder of the Austrian school of economics was long awaited for, while 2 translations, respectively from 1937 and from 1996, already existed in Italian version. The present essay describes the motivations and the translation process completed in 2011, together with its complexities, thereby providing a substantial contribution to the economic science, as well as to the professional specialized translation.

Mots-clefs : autrichienne (école de pensée économique), Menger (Carl), méthodologie économique, traduction spécialisée.

Introduction

Afin de contribuer à la discussion (jamais interrompue, mais jamais achevée) entre formation à la recherche, progrès des connaissances et traduction dans les sciences économiques, c’est-à-dire entre la profession des économistes et la communauté des traducteurs – l’auteur de cette présentation se situant lui-même dans l’intersection de ces deux groupes –, questionner la traduction spécialisée ouvre un champ de recherches à la fois indispensable à chacun d’eux et sous-représenté chez les uns comme chez les autres.

Comment s’entendraient les savants sans les traducteurs qui mettent à leur portée des textes auxquels ils n’ont pas accès ? Mieux, comment comprendraient-ils, avec une exactitude qui est bien le but de la quête de la vérité dans la science, des textes dont ils ne lisent eux-mêmes ni l’original, ni la version traduite dans leur langue ? Ainsi les économistes pensent-ils souvent, et à tort, qu’il est suffisant de connaître la langue anglaise. Or, même lorsqu’ils disent (ou croient) savoir l’anglais, leur usage montre suffisamment leurs lacunes. Le péril serait moindre si la conséquence n’était de susciter à répétition des contresens, des erreurs pures et simples de compréhension et au sein même de la théorie.

Nous en voudrons pour exemple, dans le présent article, le cas des questions théoriques et pratiques posées par la traduction en français d’un texte fondateur d’économie politique : les Recherches sur la méthode de Carl Menger (1840-1921), les Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften und der politischen Oekonomie insbesondere, publiés en 1883 à Leipzig, chez Duncker & Humblot, le grand éditeur de la science économique germanophone du XIXᵉ siècle. Une traduction parut en italien peu après, une version russe parut aussi assez rapidement, la traduction anglaise seulement après trois quarts de siècle, puis d’autres dans des langues diverses (espagnol, nouvelle traduction russe, deux traductions en japonais, une en chinois) suivirent dans la foulée. En français, cette œuvre de Menger, majeure dans la pensée économique et épistémologique, qui fut à l’origine des réflexions de Friedrich Hayek, de Karl Popper, de Karl Polanyi, pour ne citer qu’eux, demeura sans traduction pendant plus longtemps encore : la première traduction intégrale, celle de l’auteur de cet article, vient après cent vingt-huit années ! Les Editions de l’EHESS (Paris) en ont fait l’ouvrage inaugural de leur collection « EHESS-Translations » en 2011.

Cet ouvrage et l’œuvre de Menger prise à titre général fourniront les éléments de base de la démonstration fournie dans les pages qui suivent : nous entendons en effet montrer ici comment il convient d’écarter les faux problèmes qui sont parfois, voire souvent, posés par la méconnaissance des textes et comment le recours systématique à la langue anglaise chez nombre de nos collègues, économistes de langue française, suscite des embarras inutiles et des erreurs notables.

Le texte qui suit contient deux parties, dédiées au contexte et au texte successivement:

Une étude du contexte : en commençant par un préambule historique concernant l’auteur et son œuvre, nous nous demandons en particulier comment et pourquoi l’œuvre de Carl Menger demeura sans traduction française pendant si longtemps ! Quelques rappels biographiques et contextuels sur la critique de l’économie politique classique au tournant du XIXᵉ au XXᵉ siècle seront utiles. Toutefois nous renvoyons pour plus d’informations à notre Critique de l’économie politique classique (CAMPAGNOLO 2004, rééd. 2014) et à notre biographie de C. Menger (CAMPAGNOLO 2008), la seule à exister en français. Nous évoquons ici rapidement quatre périodes :

  1. La première époque de réception de C. Menger.
  2. Les économistes français lecteurs de Menger au début du XXᵉ siècle.
  3. L’Entre-deux Guerres et le Congrès Lippman, tenu à Paris en 1938.
  4. Un regain « autrichien » récent au tournant du XXIᵉ siècle.

Une étude du texte : en commençant par des réflexions méthodologiques concernant la publication de Menger en français, comme en somme celle de tout texte traduit vers une langue tierce pour un locuteur donné (ici, le cas typique est celui d’un lecteur francophone lisant en version anglaise le texte de Menger originellement en allemand), nous analyserons certains aspects textuels des deux ouvrages majeurs de Menger, sa théorie dans les Principes d’économie politique (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, 1871) et sa méthodologie citée ci-dessus (Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften und der politischen Oekonomie insbesondere, 1883) dont la première traduction française (après cent vingt-huit ans, redisons-le) est notre objet. Nous donnons des exemples de difficultés et de leurs résolutions.

	 
  

I. Étude du contexte


1. Un document d’archive en guise de préambule de cet historique

Commençons par porter un document à la connaissance du lecteur, la lettre de l’économiste et historien de la pensée économique Charles Rist, adressée de Montpellier, à l’organisateur du jubilé de Carl Menger, à Vienne :

Le 26 octobre 1909 

Monsieur,

Je suis extrêmement honoré que vous ayez bien voulu me demander de prendre part au jubilé de M. le professeur Karl [sic, NDR : Carl] Menger. C’est avec une grande joie que je m’associe à l’hommage que ses amis et ses élèves se préparent à lui rendre, et je vous prie de bien vouloir lui transmettre l’expression de ma très respectueuse et très profonde admiration.

On peut dire qu’une nouvelle et décisive période de l’économie politique scientifique sorte toute des Grundsätze der Volkswirtschaftslehre de M. Menger. Non seulement il a introduit une conception féconde, au triomphe de laquelle il a eu le temps d’assister lui-même – mais encore il a donné comme un ton et une allure toute nouvelle aux discussions économiques. Il a arraché l’économie théorique aux banalités fastidieuses, pour y introduire une élévation philosophique, une vigueur et une précision de pensée dont toute son école porte la marque, et qui a fait beaucoup pour lui attirer la sympathie et l’admiration qu’elle a conquises aujourd’hui. J’ai eu l’occasion d’exprimer déjà ailleurs la haute opinion que j’ai des Untersuchüngen [sic] über die Methode der Socialwissenschaften, qui sont un livre vraiment classique, et dont la place ne fera que grandir dans la littérature économique.

Me sera-t-il permis cependant d’exprimer un regret ! C’est qu’aucun des ouvrages de M. Menger ne soit traduit en français. Je suis convaincu que la traduction des Grundsätze ferait faire en France un pas énorme au progrès des idées économiques. Beaucoup de lecteurs qui sont rebutés par les formules mathématiques de Jevons ou de Walras, suivraient avec une vive jouissance les belles déductions présentées dans l’ouvrage de M. Menger sous une forme si séduisante et si forte. M. Menger ne voudra-t-il pas nous laisser un souvenir de son 70ème anniversaire en permettant à un traducteur français d’entreprendre une œuvre d’une si haute utilité scientifique ? C’est le vœu que je me permets de former. Je vous serais extrêmement reconnaissant, Monsieur, de bien vouloir vous en faire l’interprète auprès de M. Karl [sic] Menger, et je vous prie de bien vouloir agréer, vous-même et transmettre aux membres du Comité, l’expression de mes sentiments de très haute considération.

Charles Rist, Professeur d’économie politique à l’Université de Montpellier.1

2. Quelques rappels sur Carl Menger (1840-1921)

Une courte présentation de celui dont le jubilé était ainsi l’objet de l’attention de toute l’Europe, comme en témoigne pour la France la lettre de Rist, mais dont l’œuvre n’était cependant pas traduite en français – et la situation allait rester telle encore pendant plus d’un siècle ! –, une courte présentation de Carl Menger, s’impose donc.

On doit au titulaire de la Chaire de Volkswirtschaftslehre de l’Université de Vienne à partir de 1873 la fondation de rien moins qu’une école de pensée qui a perduré jusqu’à nos jours. Contre l’école allemande de pensée économique dite « historiciste », Menger organisa une riposte scientifique au nom du primat de la théorie économique ; pour ce faire il mit en place, avec l’accord du Kultusministerium impérial austro-hongrois, responsable de l’enseignement supérieur, l’école d’économie qui allait être connue comme « autrichienne » – sa correspondance en atteste.2 Elle demeure jusqu’à nos jours l’une des principales écoles hétérodoxes à se confronter au courant dominant (au « mainstream ») de la profession, tout en se situant, à l’égal de la théorie de l’équilibre général de Léon Walras, lors de la Révolution marginaliste du dernier tiers du XIXᵉ siècle, à l’origine de ce même « courant principal » de la pensée économique qui allait dominer le XXᵉ siècle.

Par différents aspects au-dedans et en dehors à la fois de ce même « courant principal » dit « néo-classique » des sciences économiques contemporaines (avec toutes les réserves que le terme doit appeler), l’école autrichienne fonctionne comme un hapax : du courant majoritaire, elle a initié le type de raisonnement à la marge concernant une valeur-utilité comprise comme n’ayant plus rien à voir avec les conceptions classiques ayant prévalu d’Adam Smith à Karl Marx ; mais, à la différence de ce courant, sa position est fondée sur la théorie radicalement subjective de l’individualisme méthodologique, affirmée plus fortement par les auteurs s’en réclamant que dans aucun autre courant de pensée économique.

Certes, il existe des origines à ce radicalisme aux origines et aux justifications quasi-philosophiques. À sa façon, Menger reprenait à son compte un type d’analyse développé par les philosophes des « lumières écossaises », à commencer par David Hume et Adam Smith. Il s’en éloignait aussi. Et c’est surtout Friedrich Hayek qui devait plus tard, en disciple du fondateur viennois, s’ingénier à souligner cette généalogie quand d’autres auteurs « néo-autrichiens » ou « austro-américains » (l’appellation est due à la migration de l’école autrichienne aux États-Unis au cours du XXᵉ siècle), vinrent, quant à eux (Israel Kirzner et Murray Rothbard notamment) attirer l’attention sur des sources françaises comme la pensée favorable à l’analyse entrepreneuriale chez Jean-Baptiste Say.3

Que dit alors Menger lui-même ? Il parla d’institutions « organiques » pour désigner ces produits de l’activité des hommes en société (Socialgebilden) qui se forment spontanément à partir de l’interaction non-coordonnée d’un grand nombre d’agents, tandis que les institutions qui résultent de leurs décisions conscientes, délibérées et communes, il les nomma « pragmatiques ». Il n’est pas toujours le cas, loin s’en faut, que des institutions soient ainsi décidées ex ante : Menger attirait l’attention sur ce point contre une école allemande d’économistes historicistes et institutionnalistes persuadés du contraire. Le rapprochement avec la thématique de la « main invisible » a du sens à ce titre mais, par rapport à Hume et à Smith, l’économiste autrichien s’employa à préciser les mécanismes de valeur individuels et subjectifs sous-jacents et explicatifs de l’émergence de ces institutions, comme la monnaie. En son temps, il révolutionna la manière de pratiquer et de comprendre la science économique.

Les deux textes majeurs où Menger présenta sa théorie et la méthodologie qui lui correspond et permet de mieux la comprendre sont ses deux ouvrages majeurs, respectivement dans la théorie (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre, 1871) et dans la méthodologie (Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften und der politischen Oekonomie insbesondere, 1883). Nous évoquions les traductions de ces Recherches en d’autres langues que le français en introduction ; nous renvoyons le lecteur à la partie de la bibliographie en fin de cet article qui indique les références de ces versions différentes.

Ces courts rappels biographiques ne doivent pas omettre que le principal combat de Menger consista dans sa critique de l’économie politique à la fois des classiques et des adversaires historicistes que nous mentionnions, au tournant du XIXᵉ au XXᵉ siècle. Nous renvoyons le lecteur intéressé à notre narration détaillée de ces critiques (CAMPAGNOLO 2004, rééd. 2014) comme au dossier accompagnant notre traduction française des Recherches (CAMPAGNOLO 2011 : 423-547).

3. La reconnaissance internationale de Menger et sa place en France jusque aujourd’hui

La fondation de l’École autrichienne d’économie et la position de la théorie subjective de la valeur marginale et de l’individualisme méthodologique valurent à Menger une reconnaissance internationale considérable dont témoignent les honneurs qui lui furent accordés par des associations internationales, et en particulier par la France qui accueillait à l’époque le siège de nombre d’entre elles, outre ses propres institutions nationales.

En 1894, Menger fut nommé « Correspondant de l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France », section « économie politique, statistique et finance », en remplacement de Wilhelm Roscher décédé. On peut juger hautement significatif ce changement de représentant du monde germanophone et le passage d’un titulaire allemand à un autrichien, substituant ainsi au représentant de la « vieille école historique » le chef de file de la toute récente « école autrichienne » fondée sur un renouveau dans la théorie. Ajoutons que le rôle de Charles Rist, l’auteur de la lettre reproduite ci-dessus, fut notable à cet effet.
En 1897, Menger devint « Correspondant de la Société Statistique de Paris », ce qui le mit à égalité avec le grand statisticien Wilhelm Lexis, ou encore avec les théoriciens Rudolf Auspitz et Richard Lieben, qui étaient eux-mêmes à l’origine d’une première ébauche de ce qui devait plus tard être connu sous le nom de « théorème de l’enveloppe » dans la version qu’en donna l’anglais Ronald Coase.
En 1901, Menger fut nommé « Président de l’Institut international de Sociologie » dont le siège était alors à Paris et la langue officielle le français. Citons, parmi les penseurs français influents ayant diffusé le nom de Menger en France : Élie Halévy (1870-1937), philosophe et auteur de la Formation du radicalisme philosophique (trois volumes parus de 1901 à 1904), non seulement spécialiste du monde britannique mais qui sut se référer aux traditions de l’espace germanique ; Charles Rist (1874-1955), membre de la nouvelle génération qui suscita l’essor de la Revue d’économie politique en se séparant du vieux libéralisme français, qui publia en 1909, avec son co-auteur Charles Gide, une Histoire des doctrines économiques demeurée une référence dans le domaine pendant des décennies.

Alors que le même Rist soulignait précisément, dans la lettre citée supra, la quasi-absence de traduction de l’œuvre de Menger en France, il donnait avec Gide cet ouvrage d’histoire fondateur du champ disciplinaire de l’histoire de la pensée économique en France.4 Pourtant, malgré la reconnaissance du rôle majeur de Menger, le lectorat français ne disposait toujours pas de ses œuvres fondatrices : la question se pose d’autant plus de cette absence de leur mise à disposition.

Il existe une seule exception à cette grande lacune : le seul texte signé de Menger en France parut en 1892, dans la Revue d’économie politique, sous le titre de « La monnaie, mesure de la valeur ». Il s’agit d’une enquête sur la nature de la valeur de la monnaie, d’une part, et des marchandises contre lesquelles on l’échange, d’autre part, selon des points de vue que Menger nomme « extrinsèque » et « intrinsèque ». Le contenu en est assez semblable aux chapitres X et XI de l’article Geld, publié dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften (première édition à Iéna en 1892, puis deux éditions révisées en 1899 et 1909).

Le texte français est resté quasi-ignoré du public anglophone, notamment en raison d’une confusion avec un autre article de Menger qui paraissait la même année, mais en anglais, sur un sujet connexe (l’origine de la monnaie) dans The Economic Journal (ce texte reprenait les chapitres I à V de l’article Geld du Handwörterbuch). Seule la traduction vers la langue anglaise (par nos soins) du texte français de 1892 dans la revue History Of Political Economy (CAMPAGNOLO 2005a) rendit au texte français une certaine notoriété à l’international. Le texte allemand de Geld avait déjà été traduit (GOOD, STREISSLER et YEAGER 2002).

Or, dans le cadre français, la Revue d’économie politique fondée en 1886 rivalisait avec le Journal des économistes, l’organe du libéralisme français traditionnel que nous évoquions, qui remontait à Alexis de Tocqueville, Benjamin Constant et Jean-Baptiste Say, et qui avait vraiment, qu’on nous passe l’expression, « pris un coup de vieux ». La Revue redonna un « coup de jeune » à la discipline en recourant à des contributeurs étrangers et c’est alors que fut publié le texte de ‘Charles’ Menger, la signature étant alors « francisée » selon une pratique courante de l’époque – outre le fait que la sonorité germanique provoquait un ressentiment immédiat dans la France 1900, revancharde de sa défaite de 1870.

La réception française ne se fit toutefois qu’à travers ce seul essai, ce qui restait bien peu. Quelques tentatives de traduction clairsemées se sont ensuite étalées sur un siècle. La première période, celle que nous venons d’évoquer, vit ainsi paraître également un résumé-adaptation de Zur Theorie des Kapitales [sic], toujours dans la Revue d’économie politique, dans la traduction par Charles Secrétan de ce texte « Sur la théorie du capital » mais ce fut tout !5 En conséquence, un regret unanime se manifesta dès le Jubilé de Carl Menger en 1910, dont la lettre préparatoire de Rist déjà citée est un exemple, alors que l’influence de Menger grandissait déjà. L’absence de traduction de ses textes, notamment de ses deux ouvrages majeurs de 1871 et 1883, devait rester une lacune béante : ni les Principes (Grundsätze der Volkswirtschaftslehre) ni les Recherches sur la méthode (Untersuchungen über die Methoden der Socialwissenschaften und der politischen Oekonomie insbesondere) ne devaient paraître en France tout au long du XXᵉ siècle.

Dans l’Entre-deux-guerres, quelques travaux de présentation et d’érudition parurent dans les années Trente, comme la traduction d’un résumé-adaptation des idées mengériennes sur « La valeur de l’échelle des besoins et des satisfactions » par Oualid et Becker pour une anthologie (GEMAEHLING 1933) ou des travaux universitaires, notamment la thèse de doctorat en droit soutenue à Nancy La Théorie des besoins de Carl Menger (BLOCH 1937).

Quelque notable que fût l’intérêt que portait à ces mêmes théories un auteur comme Louis Rougier, le seul représentant français auprès du Cercle de Vienne dans ces années Trente, et quoiqu’il faille notamment noter la participation des économistes autrichiens héritiers (Enkelschüler) de Menger, Friedrich Hayek et Ludwig von Mises, au Colloque Lippman que Rougier contribua à organiser à Paris en 1938, la suite des événements et les troubles de la période de guerre nuisirent de nouveau gravement à toute diffusion des théories autrichiennes. Avant-guerre, les auteurs en question s’exilèrent des pays germanophones passés à une dictature directement antagonique à leurs idées libérales vers d’autres contrées, mais peu en France, et surtout, dans l’après-guerre, ils contribuèrent à l’essor des sciences économiques nord-américaines, abandonnant souvent la publication en langue allemande. La réception française avait été comme court-circuitée, et le vide n’avait pas été rempli.

Le résultat de ces péripéties fut que rien de bien convaincant n’en sortit en France, par malheur pour la réception de la pensée économique autrichienne, jusque dans les années 1970. Le regain eut d’abord lieu aux États-Unis puis, avec un retard d’une quinzaine d’années, et du fait de l’attention donnée aux productions des universités nord-américaines, en Europe – ô paradoxe de l’influence de la puissance de l’évolution géopolitique sur le progrès scientifique ! Comme une illustration de l’idée mengérienne de la formation des institutions « organiques », la renaissance de la pensée économique « autrichienne » aux États-Unis en école y fut suscitée par les élèves des émigrés germanophones d’avant 1945.

Ces rejetons, produits de la « main visible » des passeurs directs de la tradition autrichienne : Hayek, Mises, Gottfried Haberler, mais encore Josef Schumpeter ou Karl Polanyi, ces derniers étant des héritiers moins directs de Menger, mais étant tout aussi certainement issus du creuset des enseignements de l’ancienne université impériale austro-hongroise.6

II. Étude du texte des Recherches sur la méthode de Carl Menger

Dans la relation entre les trois groupes des philosophes, des historiens de la pensée économique et des traducteurs, les aspects contextuels peuvent concerner les données biographiques et historiques, mais ils doivent également prendre en compte les réflexions épistémologiques et méthodologiques et, en premier lieu, celles concernant la pratique de la traduction.

1. Quelques réflexions méthodologiques concernant la publication de Menger en français

Ce sont les difficultés effectivement rencontrées dans les traductions – qui doivent nécessairement toujours se faire depuis l’original : osons rappeler une règle parfois violée pour des besoins commerciaux qui n’ont pas lieu d’être dans le domaine de la connaissance érudite, et qui ne devraient pas avoir cours chez ceux qui veulent mériter leur nom de « savants » (si l’on apprécie un style un peu désuet, ce terme est de mise) et/ou de « scientifiques » (si l’on souhaite dire quelque chose d’identique au goût du jour).7 

Citons alors, en préambule de cette seconde partie, avant de retourner au cas de Menger, les réflexions suivantes nées du travail d’une collègue sur la présentation de l’économiste et penseur chinois des débuts de l’ouverture de la Chine aux idées occidentales dans les premières décennies du XXᵉ siècle, Yan Fu :

La traduction est une créature aux nombreux visages. Le traducteur est tout à la fois un lecteur et auteur, il équilibre la fidélité à son texte-source et le désir de communiquer avec des lecteurs qui ne sont pas familiers du contexte culturel dans lequel ce texte a été créé à l’origine. Ce nouveau public est par conséquent très sujet à l’incompréhension devant une traduction littérale. La traduction comporte donc la communication de la psychologie culturelle autant que de la langue, et la pratique de la traduction est ainsi passée par des cycles selon les lieux et les époques, en soulignant parfois la fidélité à l’auteur d’origine, tandis qu’à d’autres moments, elle servait plutôt les goûts, l’expérience et le savoir du public ciblé. Chaque traducteur tente d’équilibrer ces buts de manière unique.8

Ces différences apparaissent d’autant plus nettement que la civilisation originelle du texte est éloignée de la nôtre – par exemple dans le cas de cultures autres qu’occidentales.9 Je soutiendrais toutefois mordicus que les différences jouent également entre cultures plus proches : ainsi, lorsque nombre d’économistes francophones se rabattent sur une traduction dans une langue tierce, faute de connaître la langue allemande et d’avoir ainsi accès à l’original de ces deux ouvrages majeurs que sont ses chefs-d’œuvre de 1871 et de 1883.

Historiquement, l’accès en dehors de la langue d’origine se fit d’abord, au tournant du XIXᵉ au XXᵉ siècle, en recourant au texte italien, la première traduction disponible. Et surtout, de nos jours, c’est la version anglaise (disponible à partir de 1952) qui est devenue la principale source des lecteurs, et de leurs erreurs : outre celles commises dans la traduction (plutôt de nature sémantique, et concernant le découpage conceptuel différent de certaines notions en allemand et en anglais), il faut envisager les fautes dues à la lecture du texte en anglais par des « non-native speakers ». Ce sont là deux occasions de malentendus et d’incompréhension où la présence de mots qui ne sont qu’en apparence « transparents » entre ces trois langues aboutit à des imprécisions fatales dans le détail des caractérisations notionnelles.

Cette double intermédiation avant d’accéder au sens est cause d’erreurs interprétatives majeures : nous reviendrons sur quelques exemples dans la suite de cet article. Les avertissements des traducteurs devraient être entendus, et les cribles de leur propre travail explicités pour éviter de telles erreurs. L’urgence dans laquelle travaille une partie de la profession empêche toutefois malheureusement de se tenir à ce travail de précaution et les erreurs auxquelles on se trouve confronté sont à la fois regrettables et (parfois très) dommageables, alors qu’elles étaient évitables ; c’est encore le moins quand elles n’apparaissent pas carrément risibles aux locuteurs de la langue d’origine (ici, l’allemand). Le danger du ridicule existe, l’écueil de l’erreur scientifique est au final encore plus périlleux.

Ne négligeons pas non plus le fait qu’à l’inverse la quasi-ignorance des textes non traduits en anglais par un public anglophone et spécialisé est souvent un obstacle à la diffusion des idées (même dans les milieux académiques). Le contre-exemple qui en apporte la preuve est le fait que les bibliographies des articles des revues anglo-saxonnes rendent manifeste la diffusion des textes une fois qu’ils sont en anglais. Donnons-en ici un exemple, tiré de notre propre expérience : le texte français de 1892 de Menger ne commença à être notablement référencé qu’une fois parue notre traduction dans la revue de référence History Of Political Economy publiée par les Presses de l’Université Duke, tandis qu’il en fut en somme de même, sinon quant à la notoriété à l’international, du moins quant à l’usage du texte intégral avec le texte-source allemand Geld, comme évoqué plus haut.

Faute d’accès à l’original, les traductions directes dans la langue de l’utilisateur final constituent des travaux parmi les plus précieux. Il faut assurer leur réalisation – notamment en les finançant, ce qu’un secteur en crise comme l’édition en sciences humaines ne réalise malheureusement plus toujours aujourd’hui qu’avec difficulté, en particulier en France. La raison en est due au contexte historique mais aussi aux difficultés intrinsèques de la traduction. Présentons-en par conséquent maintenant quelques-unes concernant le cas relevant de notre expérience de traducteur : les Recherches sur la méthode de Carl Menger. 

2. Aspects textuels des Recherches sur la méthode de Carl Menger : exemples de difficultés et leur résolution

Quant aux aspects textuels de la traduction proprement dite, l’activité du traducteur se déploie à trois niveaux : le glossaire, le phrasé, l’architectonique des textes.

Dans le premier domaine, il convient de faire prendre conscience au lecteur des champs sémantiques différents entre les langues, des recoupements, des intersections, mais aussi des divergences et des aires inexistantes dans l’une ou l’autre langue, dans l’une ou l’autre culture. Il s’agit là de mots et de concepts dont une archéologie à la Foucault est possible, même si l’entreprise s’en différencie. Le cas des termes quasiment intraduisibles est le plus frappant. Le dictionnaire des intraduisibles de la philosophie européenne (CASSIN 2004) a été conçu à partir de cette idée. Dans le cas d’un penseur comme Menger, autant philosophe qu’économiste à nombre d’égards, nous en fournirons plusieurs exemples significatifs dans cette section.

Dans le cas des phrases, les difficultés proviennent des possibilités offertes par la syntaxe des langues d’origine, du style propre à l’auteur et de la « densité » du message scientifique de l’auteur. L’allemand professoral du XIXᵉ siècle est notoirement connu pour ses phrases lourdes et encombrées de propositions mesurant quelques lignes, aisément une demi-page voire plus, ce qui est particulièrement difficile à rendre en français contemporain sans tronçonner excessivement le texte. Une solution consiste à préserver certains aspects du style professoral de l’époque.

Ainsi, dans les titres de chapitres ou de sections, les propositions verbales sont légion là où les intitulés modernes visent à la concision (« Dass […] » soit : « Que […] » équivalent à « Le fait que… ») ou nominales indirectes (« Über […] soit : « De… » mis pour « Sur », « À propos de […] »). Ces tournures existent naturellement en français et, si elles sont désuètes, elles étaient en usage vers la même époque. Reprendre ces tournures est par conséquent sensé, pour donner encore au lecteur l’impression d’origine, ou plutôt celle qu’un lecteur allemand d’aujourd’hui ressent à la lecture de l’original dans sa langue, mais d’une autre époque. Nous en voulons pour seul exemple notre traduction des appendices V et VI de l’ouvrage : « Qu’il est possible d’atteindre, dans le domaine des phénomènes humains, des lois exactes (dites « lois naturelles ») en faisant les mêmes hypothèses formelles que dans le domaine des phénomènes de la nature » et « Que les points de départ et d’arrivée de toute activité économique humaine sont rigoureusement déterminés ». C’est ainsi qu’il nous semble qu’on ne doit pas forcément chercher à alléger outre mesure de telles tournures, mais à restituer l’impression donnée encore aujourd’hui par la lecture de Menger dans sa langue originelle.

Le troisième niveau, celui de l’architectonique de l’ouvrage implique de fournir une compréhension globale des enjeux du propos de l’auteur et des modes d’explicitation employés par lui. Ses préoccupations doivent transparaître aux yeux du lecteur contemporain, ce qui n’est pas une mince affaire. L’entreprise même du traducteur rapporte sa traduction, dans le cas d’un texte de méthodologie des sciences sociales comme celui des Recherches sur la méthode, à l’épistémologie même de ces disciplines.

Il résulte de ces trois plans, où des difficultés de nature différente se rencontrent, qu’il est utile d’indiquer les choix de traduction effectués mais que ces choix sont donc toujours directifs de la lecture finale dans la version traduite. Aussi la responsabilité du traducteur est-elle engagée, quoi qu’il en ait. Elle l’est à chacun des niveaux : lexical, discursif (dans la syntaxe même), textuel (globalement). En fournissant ci-dessous plusieurs exemples significatifs, nous révélerons ici la distance entre ces remarques générales, l’idéal qu’elles inspirent et les réalités du travail de traduction, tant, d’une part, des mots (et des concepts sous-jacents) dans le glossaire, dont nous donnerons des exemples détaillés, que, d’autre part, des phrases – la syntaxe parfois si contournée d’un allemand professoral devenu archaïque du XIXème siècle apparaîtra dans toute sa splendeur.

Car cette langue, si difficultueuse, est aussi belle à sa manière, et sa pratique conduit à discuter des points fondamentaux de théorie – ici de la discipline économique dans le cadre de cet article. Le vocabulaire des sciences implique presque systématiquement la nécessité d’un glossaire pour le lectorat (ici, français) et nous tâcherons d’orienter le lecteur dans le savoir en en trois temps : difficultés dues à la nature du glossaire, exemples de phrases « difficiles » tant dans leur contenu conceptuel scientifique que dans leur forme et conclusion sur notre activité.

3. Difficultés rencontrées à titre général dans les Recherches sur la méthode

Le style, l’orthographe et la grammaire suscitent de multiples embûches qui, sans être propres au discours scientifique, sont autant de points où le spécialiste doit recourir au traducteur de profession, éventuellement au traducteur littéraire, afin de pénétrer le sens de tel ou tel usage inhabituel, que ce soit parce qu’il se révèle local (de ce point de vue, l’allemand « viennois » est riche de mots spécifiques) ou pour d’autres raisons, allant jusqu’à l’usage idiosyncratique d’une expression par un auteur en particulier : c’est alors le spécialiste de cet auteur qui, parfois seul, est à même d’en comprendre le sens.

Depuis le questionnement sur des mots isolés jusqu’aux phrases les plus « denses », ce que la traduction spécialisée dans un champ de la science a pour rôle de manifester, c’est l’appareillage conceptuel et architectonique de ce savoir, donnant là un rôle essentiel à l’explicitation des conceptions sous-jacentes reformulées au sein de la science même. Traduire n’est donc pas une activité neutre du point de vue de l’évolution du savoir, au contraire. Et c’est une des raisons majeures à invoquer en faveur de l’impératif d’une traduction « directe », contre tout passage par une version tierce entre l’auteur d’origine et le locuteur d’une langue d’arrivée donnée.

Concernant la langue allemande, il faut d’emblée remarquer cette possibilité qui lui est donnée, en raison de son histoire, d’user de doublets d’origine gréco-latine, d’une part, ou de termes à la racine germanique et saxonne, d’autre part. Dans les choix de traduction vers le français, il est malaisé de rendre cette possibilité propre à l’allemand : par exemple, Socialphänomene, et Socialerscheinungen désignent tous deux les « phénomènes sociaux ». « Phénomènes » traduit aussi bien Erscheinungen que Phänomene car les termes du doublon ont le même sens, à savoir ce qui apparaît, ce qui émerge en surface et se fait voir. Mais l’auteur peut jouer de cette latitude que donne la chance de disposer de deux termes pour spécifier un objet conceptuel particulier, ou pour privilégier le cadre d’un certain usage par l’un des deux termes plutôt que par l’autre. Ce choix peut être conscient ou survenir par un simple glissement progressif dans les habitudes de l’écrivain. Il faut alors non seulement deviner la chose, mais éventuellement la préciser au lecteur pour plus de clarté.

Le style de l’auteur reste d’ailleurs naturellement le point central dans la facilitation de la lecture d’un texte qui n’est plus l’original. Une perte est inévitable, qu’il convient de minimiser. Pour la Vienne de la fin du XIXe siècle, Menger, « professeur ordinaire »,10 n’écrivait pas avec une emphase répétitive excessive mais l’attitude professorale lui est naturelle : s’il écrit pour les journaux, notamment le Neues Wiener Tagblatt dirigé par son ami Moritz Szeps, il juge indigne de rivaliser avec pamphlétaires ou journalistes (parmi lesquels il compte Karl Marx), tandis qu’il se lance à corps perdu dans la polémique du Methodenstreit contre les économistes historicistes allemands en leur chef de file, Gustav von Schmoller. Menger montre sa finesse de plume dans un style acerbe qui convient à l’exercice, en particulier dans ses Irrthümer [sic] des Historismus in der deustchen Nationalökonomie, publiées à Vienne en 1884 au cœur de cette « querelle sur les méthodes » (MENGER 1884).

Quant aux expressions, Menger use parfois en outre de tournures archaïsantes ou locales. Par exemple, le nom « ein Tandelwerker » (qui apparaît dans ses notes manuscrites sur un exemplaire de la première édition de ses propres Grundsätze de 1871, en face de la page 51) renvoie à une ancienne expression viennoise désignant un colporteur – tandis que l’allemand « standard », le haut-allemand pour ainsi dire, est Hausierer, le mot viennois provient du mot Tand, qui désigne de la pacotille bon marché. Parfois l’origine plus lointaine est étrangère comme dans l’argot viennois « Massa » qui provient de l’italien et signifie « en masse, en nombre ».

Un autre point concerne la distance dans le temps entre les manières d’écrire une langue qui a évolué. Le phrasé des titres sur lequel nous avons indiqué plus haut notre politique de traduction en est un exemple. Un autre signe extérieur des plus patents se lit dans les mots mêmes, l’orthographe allemande ayant varié de la version utilisée en Autriche au XIXᵉ siècle à l’orthographe contemporaine plusieurs fois réformée. Cet aspect ne concerne toutefois pas véritablement le lecteur de la traduction française puisque ces variantes n’ont pas d’importance conceptuelle (ainsi le mot « erreurs » : qu’il s’écrive Irrthümer ou Irrtümer dans l’original n’importera guère au lecteur français) ; au mieux, cela concerne le lexique et l’emplacement des entrées (entre autres exemples, on ne cherchera donc pas la « culture/civilisation » à Kultur, mais à Cultur).

Il n’est pas jusqu’à l’expression en son sens le plus graphique qui ne porte avec elle la marque d’une culture. Lorsqu’il s’agit de textes, cela part de la simple présentation, de la typographie qui rend plus ou moins lisible un texte dans son impression d’origine (dans les temps où l’imprimerie sur papier prédomine, s’entend) : polices droites ou gothiques, caractères romains ou italiques, haut ou bas de casse comptent et l’allemand du XIXᵉ siècle a ces caractères gothiques qui dominaient encore parfois (souvent dans les journaux où publiait Schmoller, l’adversaire de Menger). Les procédés de soulignement en vigueur à l’époque différaient, ainsi celui usité alors d’espacer les lettres afin de souligner une partie du texte (dans notre rendu en français moderne, l’usage des italiques permet, lorsque le besoin s’en fait sentir, de suivre les normes actuelles).11

4. La nature du glossaire retenu dans les Recherches sur la méthode : cinq exemples

Les Recherches sur la méthode sont une entreprise de première importance pour l’histoire de la pensée économique, autant que l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme de Max Weber qui devait venir peu après : chez les deux auteurs, l’appareil conceptuel et philologique en langue allemande exige un glossaire fourni et détaillé pour éclairer le lecteur français.12

Le but est de mettre autant que possible en relation les termes du glossaire de l’auteur avec une « carte sémantique » des concepts du domaine. Chez Menger dans l’ouvrage de 1883, cela commence avec le titre même : Untersuchungen, qui présente symptomatiquement la même difficulté de traduction que l’ouvrage exemplairement fondateur de la discipline : An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations d’Adam Smith (1776). Qu’on s’attache à traduire l’anglais inquiry ou l’allemand Untersuchungen, on peut traduire identiquement en français par « recherches » ou par « enquête ». Germain Garnier au XIXᵉ siècle, Paulette Taïeb à la fin du XXᵉ siècle ont chacun opté pour l’une et l’autre solution concernant le texte smithien, avec des justifications qui semblent légitimes. Quant à nous, nous avons préféré le premier pour traduire le titre mengérien, avec le mérite de conserver le pluriel d’origine, même s’il faut éviter la confusion entre ces recherches à mener pour établir la vérité sur la question traitée (formant donc une enquête) et l’activité qui, en allemand, s’appelle die Forschung, « la recherche » en propre du savant « chercheur ». Nous sommes nous-mêmes à ce titre, en allemand, un « Forscher » ou un « Forschungsdirektor ». Menger distingue d’ailleurs des « orientations de la recherche » (Richtungen der Forschung). Le renvoi à l’activité qu’expriment les verbes forschen et untersuchen est parallèle.

Si ces choix se présentent dès le titre de l’ouvrage, devant combien d’autres d’entre elles ne nous sommes-nous pas trouvés lors de notre travail de traduction ! Proposons-en quelques exemples au lecteur de cet article, en les renvoyant aux pages du glossaire de notre traduction.

Glossaire et choix de traduction (CAMPAGNOLO 2011 : 553-563).

Exemple 1 : le terme « Arbeitsleistung »

Nous rendons Arbeitsleistung par « exécution de l’ouvrage », « accomplissement de l’ouvrage ». Le terme est composé d’« Arbeit » et de « Leistung » et il désigne autant le résultat du travail accompli que le processus d’accomplissement même. « Ouvrage » rend bien (et peut-être mieux que « travail », la traduction standard d’Arbeit) cette double signification. La formation germanique du complément du nom permet de n’avoir qu’un seul mot, là où le français doit employer un groupe nominal complément du nom, aussi « ouvrage » peut-il parfois, employé seul, satisfaire la double signification à la fois du processus en devenir et de son résultat.

Surtout, au moyen de ce terme, Menger distinguait sa terminologie autant de celle des classiques (Smith, Ricardo, etc.) que de celle des historicistes, qui usaient tous le plus souvent d’« Arbeit » tout court, à l’exception de Marx qui forgea le combiné d’« Arbeitskraft » (« force de travail ») précisément pour sa théorie, en reprochant à ces deux écoles d’échouer en ne saisissant qu’un « travail abstrait », un « travail sans phrase », selon lui à la fois dénué de profondeur conceptuelle, d’une part, et instrumentalisé pour voiler hypocritement la réalité de l’exploitation humaine en régime capitaliste. Les « économistes bourgeois vulgaires » étaient aveugles ou roués, disait Marx. Sa terminologie devait dévoiler leurs agissements. Chez Menger, « Arbeitsleistung », terme neuf lui aussi prend donc sens par comparaison avec l’emploi de Marx même si l’opposition n’est pas explicitée comme telle : elle se joue au niveau même de la conception du monde sous-jacente à la théorie. Le terme mengérien connote le fait que l’« ouvrage » n’entre que comme un ingrédient parmi d’autres, simple « intrant » au sein du processus productif, au même titre que n’importe quel autre disponible sur un marché. La spécificité accordée au travail à travers la théorie de la « valeur-travail » est déniée par construction. Et Menger critique à maintes reprises très explicitement Ricardo, sinon Marx. Le composé « Arbeitsleistung » fonctionne donc à la fois comme un élément neutre de saisie de la théorie de la production et comme un indice de l’éloignement définitif du marginalisme autrichien par rapport à la doctrine classique (et au marxisme qui lui fait suite). Il convient de repérer les enjeux scientifiques intrinsèques à la terminologie, ici comme également dans la doctrine marxiste (ce qui est vrai aussi pour d’autres termes, telle la praxis, également traitée dans notre glossaire, auquel nous renvoyons le lecteur).

Exemple 2 : le terme « Eigennutz »

Eigennutz désigne l’« intérêt propre », l’« intérêt personnel ». Il faut également l’entendre comme « utilité personnelle » afin de le distinguer de l’« intérêt » quand ce dernier traduit « Interesse », plus souvent pris dans le sens d’« intérêt intellectuel » – mais il faut noter ce cas comme celui de termes pour lesquels l’allemand dispose d’un doublet (l’un de racine gréco-latine, l’autre germanique) pour une même et unique signification. Il faut surtout garder à l’esprit que le sens est certes proche du terme (parfois utilisé dans un sens moralisateur) d’« égoïsme » : Eigennutz est alors doublé par Eigeninteresse (comme dans l’exemple « sein besonderes Eigeninteresse gilt » : « il s’intéresse tout particulièrement à son intérêt »), et cette traduction induit des connotations moralisatrices inopportunes dans le cadre d’analyse de Menger. Il faut alors encore remarquer :

1) Eigennutz est avant tout la traduction allemande du self-interest anglais, voire du self love ou self interest qui renvoient spécifiquement à la présentation smithienne de l’économie politique. Le terme suscite alors les mêmes difficultés et les mêmes débats que la traduction de ces deux mots depuis les textes d’Adam Smith en français (au début du XIXᵉ siècle – mais on vivra en France sur la traduction de l’époque, avec les lacunes de ses critères philologiques jusqu’à la fin du XXème siècle !)

2) Nutz a ici le même sens que dans ces autres mots composés : « Grenznutz », qui désigne l’ « utilité marginale » et « Grenznutzlehre », la « théorie de l’utilité marginale ». Le mot est la base sur laquelle Menger développe sa théorie alternative à la valeur-travail, celle de la « valeur-utilité » dans ses Principes de 1871, notamment dans le tableau triangulaire exposant le raisonnement d’utilité « à la marge » (MENGER 1871 : 93). Menger renvoie à l’utilité « propre au sujet » : Eigen-nutz.

3) Eigen renvoie au sujet personnel propre, à la personne de l’individu « privé » qui constitue l’agent économique ici en question ; c’est à partir d’Eigennutz qu’on comprend la nature de la « Privatwirtschaft », c’est-à-dire de l’activité économique individuelle « privée », propre au sujet et parfois dite « singulière » à ce titre (« Singularwirtschaft »). Ainsi la notion de « subjectivité » de l’agent trouve-t-elle une place fondamentale dans la doctrine de l’économie politique appelée « marginaliste ».

Lorsque le terme « Eigennutz » s’utilisait dans le cadre de la théorie économique classique, il est essentiel de le distinguer de l’usage qu’il recouvre dans le projet critique de Menger. On rencontre aussi, rarement, « ökonomische Interessen » : « intérêts économiques », avec une référence implicite à la singularité subjective de ces intérêts et à l’ « économicité » (« Wirtschaftlichkeit »), ou conformité au comportement économique. Un exemple de ces intérêts « concrets » se lit dans le dérivé Boden-nutzung, la « mise en culture » ou encore les « services du sol », c’est-à-dire ce que la terre octroie, à commencer par la rente qui lui est attachée. Il convient à ce propos de noter les efforts déployés dans la traduction par Charles Secrétan du texte « Sur la théorie du capital » (Zur Theorie des Kapitales, 1885) de Menger pour la Revue d’économie politique (MENGER/SECRETAN  1887). Notons que le terme Wirtschaftlichkeit est également traité dans le glossaire de notre traduction, nous y renvoyons donc le lecteur.

Exemple 3 : le terme « Erkenntnistheorie »

Erkenntnistheorie désigne la « théorie de la connaissance », la « gnoséologie » si l’on veut employer un seul mot, mais désuet, en français. Cette discipline préfigure l’épistémologie qui, elle, apparaît à peine plus tardivement, née d’ailleurs en partie de l’effort majeur dans la pensée allemande de l’époque de forger une connaissance théorique de la méthode du connaître, un savoir « méta » en quelque sorte, d’origine philosophique ressaisissant les sciences et contribuant à l’émergence d’une catégorie neuve des sciences humaines. Cette Erkenntnistheorie est au cœur de la recherche mengérienne des Untersuchungen, quoique l’auteur ne prenne pas position dans les débats des « philosophes de profession » de son temps. La locution nominale « théorie de la connaissance » rend le composé allemand et peut se remplacer indistinctement par le mot plus technique « gnoséologie », qui facilite surtout la composition de l’adjectif ou de l’adverbe (« gnoséologique » est plus commode dans des phrases déjà longues qu’un groupe complément du nom comme « de théorie de la connaissance »), car erkenntnistheoretisch revient souvent chez Menger. Le terme « épistémologie » (et ses composés) a, quant à lui, le défaut d’être légèrement anachronique car postérieur aux Untersuchungen de 1883, et le défaut d’introduire une nuance de sens. Nous l’évitons donc. En effet, si l’ouvrage de Menger peut être vu comme contribuant à préparer le champ d’application de cette nouvelle approche en économie, outre l’anachronisme, ce terme revêt des significations un peu différentes en français (où il est parfois plus proche d’une « histoire des sciences »), en anglais (où il a évolué sous l’effet de la philosophie analytique, d’une part, et de l’épistémologie sociale, d’autre part) et en allemand (où il demeure, même aujourd’hui, plus souvent lié au sens originel de l’Erkenntnistheorie). Par conséquent, et pour ne pas nous encombrer de nuances de sens de toute manière postérieures à l’ouvrage traduit, nous l’écartons : le contexte de la « théorie de la connaissance » chez Menger reste exclusivement celui de la pensée en langue allemande de son époque, tel qu’il peut la considérer en son temps.

Exemple 4 : Le terme « Individuell »

individuell semble l’un des termes les plus aisés à traduire, par « individuel ». Or le terme demande au contraire une très grande prudence, en particulier au regard de son évolution ultérieure. Le sens pris par la théorie de ce qui est individuel, soit l’« individualisme », en sciences sociales, a été préparé par Menger pour une large part. La caractérisation du concept est essentielle ici, or Menger l’emploie avec un contenu différent de celui qui vient à l’esprit de l’économiste de nos jours. Expliquons la chose brièvement : Menger qualifie d’« individuell » un phénomène situé dans le temps et dans l’espace, soit ce que pratiquent communément ses adversaires historicistes et précisément exactement le contraire de ce qu’on entend généralement aujourd’hui quand on fait référence à l’« individualisme », en particulier à l’ « individualisme méthodologique ». Menger est pourtant bien l’auteur à la source de ce dernier courant de pensée, qui traite l’agent comme une entité « abstraite » de ces mêmes conditions spatio-temporelles. L’évolution vers cette dernière conception s’est faite ainsi : Menger a cherché l’approche méthodologique légitime et efficace pour forger une théorie dans la recherche en sciences sociales et en économie en particulier (comme le titre de son ouvrage l’indique explicitement). Il trouve cette méthode et elle s’oppose absolument à ce que pratiquent les historicistes allemands. Cette dernière position, que Menger appelle « individuelle », lie les phénomènes aux individus ayant existé dans le temps et dans l’espace, objets des études des économistes historicistes. Menger les combat. Le terme individuell est donc chez Menger connoté négativement en tant qu’il indique la thèse historiciste à laquelle lui-même oppose sa conception « générale » de la théorie exacte qu’il prône dans la recherche. Si l’« individualisme méthodologique » trouve bien son origine chez Menger, c’est pour cette raison même : le « singulier » (Singularwirtschaft) est l’individu envisagé sub specie aeternitate, mais Menger ne nomma jamais lui-même sa conception par les mots « individualisme méthodologique ». Sa théorie appuie l’étude du raisonnement et du comportement humain pris en général, contre celle de l’homme particulier « individuel » au sens spatio-temporel. En ce sens, les historicistes reliaient d’ailleurs systématiquement l’individu à son groupe d’appartenance, ce que Menger s’abstient de faire. L’être qui exerce une activité économique le fait à titre personnel, selon son Eigennutz (cf. supra).

La confusion qui risquait alors de naître dans l’emploi du terme devait être évitée. L’attitude scientifique fondée sur l’individu pris à titre général devait alors être dénommée « individualisme méthodologique » par un disciple de Menger, Friedrich von Wieser. Elle allait être popularisée par un autre auteur d’origine autrichienne, Josef Schumpeter. Mais le terme individuell pris dans leur sens était littéralement absent chez Menger, qui utilisait pour désigner ce point de vue, un terme plus daté, « Atomismus », calque de l’anglais « atomism ». Pour autant, le Viennois est bien à l’origine du sens qu’ « individuel » a pris chez ses disciples et dans toute la science économique précisément en référence aux conceptions qu’il a défendues, en utilisant un autre mot, qui demeure également parvenu jusqu’aujourd’hui, quoique moins utilisé et chargé de connotations parfois péjoratives. C’est pourquoi beaucoup d’attention s’impose dans la traduction d’un terme dont le calque paraissait si simple…

On objectera peut-être que la traduction d’« individuell » par « singulier » eût alors été souhaitable pour prévenir la confusion si facilement issue de cet emploi croisé des termes. Mais Menger emploi aussi « singular » dont il a distingué clairement le sens dès le début des Untersuchungen : est dit « singulier » ce qui s’oppose au « collectif » (kollektiv), et l’expression « Singularphänomene » est ainsi utilisée afin de souligner l’importance d’une analyse au niveau que nous dirons « individuel » en tant qu’il s’oppose au collectif. Rappelons alors qu’« individuel » s’oppose donc chez Menger au « général », comme le spatio-temporel à l’analyse théorique sub specie aeternitatis, ou encore au sens où il n’y a de « science que du général », selon la formule aristotélicienne que Menger reprend explicitement à son compte en liant individuell au point de vue historiciste. L’attitude mengérienne se situe, elle, dans une perspective aristotélicienne, et convient à une science théorique, car elle fournit une approche des phénomènes « à titre général ».

Par conséquent, nous avons choisi une traduction littérale en calquant la terminologie que Menger met en place : nous traduisons « Singularphänomene » par « phénomènes singuliers », nous conservons « individuel » pour « individuell », etc. Mais nous avertissons le lecteur dans le glossaire, essentiel caveat que la présente explicitation reprend pour permettre d’avertir le lecteur et d’éviter les contresens. Menger est clair, d’emblée, sur son emploi et si nous reproduisons sa terminologie, l’attention portée à une évolution ultérieure du vocabulaire dans sa postérité doit restituer la compréhension, même si, ironiquement, l’inversion de l’usage du mot a rendu la confusion facile. Il reste clair pour qui lit Menger qu’il est bien à l’origine de l’ « individualisme méthodologique » dans lequel il voit la seule approche appropriée dans les sciences sociales, et en économie en particulier.

Exemple 5 : un champ sémantique « Nationalökonomie » / « politische Ökonomie » / « Volkswirtschaftslehre »

Ce champ sémantique de termes quasi-synonymes nomme la discipline même qui est en jeu ici. La langue allemande dispose de Nationalökonomie / politische Ökonomie / Volkswirtschaftslehre pour dire « économie politique ». Et pourtant, des nuances d’emploi sont à considérer. C’est pourquoi nous traduisons systématiquement « Nationalökonomie » par « économie nationale », si peu naturel qu’en soit l’emploi récurrent en français dans ce sens, « politische Ökonomie » par « économie politique », et « Volkswirtschaftslehre » par « (doctrine de l’)économie politique », parfois « doctrine économique », voire « économie politique » tout court. La difficulté vient derechef de ce que ce sont là autant de termes forgés sur la double étymologie gréco-latine, d’une part, et germanique, d’autre part, afin de désigner la même science. Mais c’est sur l’identité de celle-ci que la question porte désormais avec les corrections de méthode que Menger souhaite y apporter : si les économistes historicistes ont enfermé la recherche dans la discipline dans une impasse, cela n’est pas une coïncidence. Le fait est que les termes qui paraissent interchangeables témoignent, dans l’emploi dominant de l’époque, des symptômes de l’erreur fondamentale que, selon Menger, il faut corriger. De ce fait, lecteur averti et traducteur doivent, dans une certaine mesure, distinguer le sens de ces termes quasiment synonymes afin de spécifier leur emploi dans l’œuvre, voire au sein même des ouvrages lorsque le contenu s’en fait polémique.

Ainsi le terme « Nationalökonomie » désigne-t-il principalement la science économique telle qu’elle est pratiquée par les économistes allemands, dans la version historiciste que Menger critique. « Politische Ökonomie » renvoie aux termes anglais « political economy » et français « économie politique », désignant la science moderne des rapports d’échange par opposition à l’économie au sens domestique de l’Antiquité et d’Aristote, mais aussi par contraste avec la politique en tant que telle, qui est le domaine de la Cité et qui est du registre que les auteurs classiques, depuis Smith, ont intégré au sens moderne.

« Volkswirtschaftslehre » est le terme le plus fréquemment utilisé en allemand à l’époque pour cette raison précisément qu’il renvoie à la science économique dans l’a priori impensé du temps qui croit ne pas la spécifier plus avant de la sorte et en use souvent de titre banalisé à l’époque pour les travaux académiques du domaine, alors même que la présence du terme « Volk » (peuple, communauté politique) l’oriente déjà. Menger lui-même se plie d’abord à l’usage sans y penser : en 1871, il intitule bien ses Grundsätze der Volkswirtschaftehre avec ce terme, mais il finit précisément par repousser ce titre et dénoncer cet usage générique qui a masqué qu’on évoque là implicitement l’« économie d’un peuple » et qu’on épouse ainsi une méthodologie qu’il finit par montrer comme étant erronée. Il a donc voulu lui-même modifier – mais un peu tard – le titre de son ouvrage de 1871 : la copie conservée du volume reçu de son éditeur, Wilhelm Braumüller, montre qu’il entend changer pour le titre allgemeine theoretische Witrschaftslehre. Il n’allait cependant jamais avoir le temps de finir la préparation d’une réédition alors que c’est ce titre, signifiant « économie théorique générale », qui est celui que Menger note sur son propre exemplaire en raturant celui sous lequel il est resté connu. Les Grundsätze der Volkswirtschaftehre ont ainsi eu un destin qui illustre la prise de conscience même de l’auteur, mais qui est resté quasiment inconnu car, lorsque son fils donne une seconde édition (révisée avec des ajouts discutables) en 1923, il allait conserver le titre d’origine par respect et parce qu’il était entériné par un demi-siècle d’usage.

Il en résulte que Menger employa « Volkswirtschaftslehre » en deux sens : d’une part, selon l’usage générique parfois, afin de désigner la discipline débattue de manière neutre et, d’autre part, parfois aussi, de manière plus précise pour désigner exclusivement l’approche, qu’il jugeait profondément erronée, des économistes historicistes dans leur tentative fondée sur l’illusion naïve consistant à fournir la science qui prendrait pour objet le peuple en tant que tel comme sujet économique agissant, alors qu’il n’existe jamais aux yeux de Menger que des sujets individuels, des personnes particulières, des « privatwirtschaftenden Menschen », des êtres humains agissant, du point de vue économique, pour leur seul propre compte. Le sens des termes que nous avons pris comme exemples dans les pages précédentes : Eigennutz, individuell trouvent leur relation ici, dans le cœur d’un programme de recherche ancré dans les « Singularwirtschaften » et une discipline que Menger veut au contraire expurger des scories de conceptions « collectives » (« Kollektivbegriffe », selon un terme que devait utiliser Weber dans sa lettre à Liefmann de 1908 : CAMPAGNOLO 2005b : 923-926). C’est pourquoi nous traduisons la « Volkswirtschaftslehre » par « économie du peuple » quand Menger insiste sur cette dimension de critique méthodologique, mise en avant en particulier dans l’ouvrage de 1883, permettant de mieux saisir le sens de son texte théorique de 1871.

5. Traduction de phrase : un exemple particulièrement problématique chez Menger

Les exemples au niveau de la phrase sont aussi nombreux que ceux illustrant les difficultés de vocabulaire. Nous n'en retiendrons pour des raisons pratiques qu’un seul exemple, très paradigmatique des soucis rencontrés et de la problématique marginaliste. Nous le tirons d’un passage particulièrement dense des Principes d’économie politique de 1871. Voici la formulation d’origine:

« Können dagegen menschliche Bedürfnisse durch verschieden qualificirte Güter, wenngleich auch in qualitativ verschiedener Weise befreidigt werden, so zwar, dass Güter der einen Qualität durch solche einer andern, wenngleich auch nicht mit derselben Wirksamkeit, ersetzt werden können, so ist der Werth eines concreten bestimmt qualificirten Gutes, oder einer solchen Theilquantität, gleich der Bedeutung der am wenigsten wichtigen Bedürfnissbefriedigung, für welche durch Güter der in Rede stehenden Qualität vorgesorgt ist, abzüglich einer um so grössern Werthquote, je geringer der Werth der Güter minderer Qualität ist, durch welche sich das bezügliche Bedürfnis gleichfalls befriedigen lässt und je geringer zugleich die Differenz zwischen der Bedeutung ist, welche die Befriedigung des bezüglichen Bedürfnisses mit dem höher, und die Befriedigung desselben Bedürfnisses mit en niederer qualificirten Gute für die Menschen hat ».
(MENGER 1871 : 118-119) 

L’exemple choisi donne, dans des traductions en diverses langues, ce qui suit :


En traduction italienne

Al contrario, se bisogni umani possono essere soddisfatti per mezzo di beni di diversa qualità, anche se in modo qualitativamente diverso, cosi che beni di una qualità possono essere sostituiti da beni di diversa qualità, anche se non con la stessa efficacia, il valore di un bene concreto, o di una quantità di beni, di una certa qualità sarà uguale all’importanza della soddisfazione del bisogno meno importante cui si possa provvedere per mezzo di beni di tale qualità. Si dovrà però togliere una parte di valore tanto maggiore quanto minore è il valore dei beni di qualità inferiore per mezzo dei quali il relativo bisogno può essere ugualmente soddisfatto, e quanto minore è la differenza d’importanza nel soddisfarlo con beni di qualità superiore oppure con beni di qualità inferiore.

Raimondo Cubeddu fut à la direction de la publication de l’édition de la traduction par Flavia Monceri à Soveria, chez Rubbettino Editore, en 2001 (ici p. 154-155).


En traduction anglaise

But human needs can be satisfied by means of goods of different qualifications, although in qualitatively different ways. If goods of one quality can be replaced by goods of another quality, though not with the same effectiveness, the value of a unit of the goods of superior quality is equal to the importance of the least important satisfaction that is provided for by the goods of superior quality minus a value quota that is greater: (1) the smaller the value of the goods of inferior quality by which the particular need in question can also be satisfied, and (2) the smaller the difference to men between the importance of satisfying the particular need with the superior good and the importance of satisfying it with the inferior one.

La traduction par James Dingwall et Bert Hoselitz, sous l’intitulé Principles of Political Economy, fut donnée en 1952 à New York (ici p. 144-145), rééditée en 1985 puis en 2011 (par la maison Terra Libertas, à Eastbourne).


Notons que les traducteurs anglais proposent de fournir plus de détails quant au terme Werthquote ; cela est notable car ils cherchent à éviter de gloser mais ajoutent : « Menger presents the argument underlying this proposition at length on pages 163 to 165. But an explanatory note may perhaps be helpful due to the brevity and peculiar form of the present passage ». Cette précaution de signaler la nécessité d’une note de bas de page renvoie à une « footnote » d’une bonne demi-page à elle seule ! Nonobstant cette longueur, on peut penser que la traduction de Dingwall et Hoselitz laisse une imprécision manifeste à différents égards, tant dans la théorie que dans le lexique. Nous tournant ici vers les lecteurs francophones, nous laissons la question de l’anglais de côté pour fournir les deux versions existantes en français.


En traduction française (version 1)

Si des biens d’une certaine qualité peuvent être remplacés par des biens d’une autre qualité, quoique ne disposant pas de la même efficacité, la valeur d’un bien déterminé concret de qualité supérieure, ou bien d’une quantité partielle d’un tel bien, est égale à l’importance de la satisfaction d’importance minimale fournie par les biens de qualité supérieure, moins un quota de valeur qui est d’autant plus grand qu’est faible la valeur des biens de qualité inférieure par lesquels le besoin particulier en question peut aussi être satisfait, et aussi qu’est plus petite la différence que présente selon l’estimation humaine l’importance de satisfaire ce besoin particulier par le bien supérieur en qualité avec celle de le satisfaire par le bien inférieur.

Traduction de Pierre Livet pour l’usage de son texte « Peut-on utiliser les concepts de Menger pour penser la notion de valeur sociale non économique ? », publié sous la direction de Gilles Campagnolo dans Existe-t-il une doctrine Menger? (LIVET 2010 : 157)


En traduction française (version 2)

Si, au contraire, ce sont des besoins humains qu’on satisfait avec des biens de qualité différente, et même si c’est une satisfaction qualitativement différenciée – tant il est vrai que des biens d’une qualité peuvent être remplacés par ceux d’une autre qualité même si ceux-ci n’ont pas une efficacité identique –, alors la valeur d’un bien qui est concrètement d’une certaine qualité (ou encore celle d’une quantité partielle de celui-ci) est égale à l’importance significative du besoin le moins important qu’il est encore prévu de satisfaire au moyen du bien de la qualité en question, déduction faite d’une portion de valeur d’autant plus grande [119] qu’est plus petite la valeur des biens de moindre qualité au moyen desquels on peut en tout cas satisfaire le besoin correspondant, et aussi, d’autant moindre qu’est, en même temps, la différence entre l’importance significative qu’a, pour les hommes, de satisfaire ce besoin correspondant avec un bien de qualité supérieure ou de le satisfaire avec un bien de qualité inférieure.

Notre traduction est à paraître dans la traduction intégrale des Principes d’économie politique de Menger (première traduction intégrale en français) (à paraître en 2016)


Il appartient naturellement au lecteur de conduire l’analyse comparée des deux formulations qu’il préfère, mais au regard du texte allemand. Or, c’est précisément ce pourquoi la traduction est nécessaire : donner à lire à qui ne sait pas le faire dans l’original. Par conséquent, nous renvoyons respectivement aux analyses menées par Livet dans son article, notamment en critique de la version anglaise (LIVET 2010 : 157) et à la présentation de la traduction qui paraîtra par nous-même, tandis que certains éléments de comparaison sont déjà dans la présentation de notre traduction de l’ouvrage de 1883 (CAMPAGNOLO 2011). Aller plus loin ici-même conduirait à une explicitation approfondie de la théorie elle-même, qui n’a sans doute pas sa place dans un article tourné vers des lecteurs plus soucieux de théorie et de pratique de la traduction que de la théorie économique.

Mais cet exemple d’une phrase dense suffit à montrer l’ampleur de la tâche qu’entreprend un traducteur de Menger. À cet égard on comprend ainsi pourquoi les critères modernes s’imposent, et doivent s’imposer: Flavia Monceri donna, avec les Principî une nouvelle traduction en italien qui remplaça le texte qui avait été la première traduction de l’original allemand dans une autre langue. Notons d’ailleurs qu’il en était de même avec les Recherches sur la méthode, un Il metodo nella scienza economica ayant paru dans la traduction partielle de Giuseppe Bruguier, dans la « Nuova collana di economisti stranieri e italiani » à Turin en 1937 (dans le volume IV consacré à l’ « Economia pura », p. 3-190). Il a fallu, en français, cent vingt-huit ans avant la première traduction intégrale des Recherches sur la méthode, et il est à l’heure où paraît le présent article, donc grand temps que la langue française puisse se targuer aussi d’une traduction des Principes.

Conclusion

Il fut un temps, avant 1914, où Carl Menger était plus reconnu en France qu’il ne l’a été par la suite, et le regain d’intérêt pour son œuvre est finalement assez récent. Nous y avons contribué, avant tout en rendant une plus grande partie de son œuvre accessible en français. Mais le mouvement est plus large, qui reconduit à poser des questions philosophiques aux sciences économiques, le contraire de ce qui se produit dans le courant dominant des sciences économiques depuis des décennies. La crise économique explique que l’intérêt renaisse pour les idées fondant une science, qui reste marginal tant que ceux qui la portent croient pouvoir progresser en évitant de se poser des questions. Cette attitude, désastreuse à terme, était déjà celle que combattait en son temps Menger contre le reste du monde savant de langue allemande. La réception tout sauf bienveillante qu’il rencontra en France explique un retard immense dans la traduction dans cette langue tandis que l’italien, par sa tradition, et l’anglais, par son expansion, se donnaient les moyens d’un travail accompli selon des règles philologiques dignes de ce que sait exiger la traduction de qualité. Nous avons suivi cet exemple concernant les Recherches sur la méthode, avec les difficultés, mais aussi leurs solutions, qui ont été évoquées dans les pages précédentes. Concluons sur un message d’espoir, à savoir que les effets d’une bonne traduction de référence, comme celle que nous pensons avoir pu donner, élargissent le public de l’ouvrage majeur de 1883.

Un premier effet majeur à espérer d’une telle traduction sera de modifier l’image d’un texte qui n’était plus guère lu (ou bien dans une version anglaise présentant ses défauts) et de son auteur, contre lequel des a priori nombreux ont été suscités par les positions de ceux qui s’en réclamaient. Menger a fondé l’école autrichienne d’économie, mais celle-ci ne se résume pas aux positions des partisans radicaux de la liberté des marchés. Elle engage des positions pratiques en aval comme une théorie de la connaissance en amont dont les versions mengériennes ont parfois été voilées tant par la malveillance d’adversaires que par l’incompréhension de partisans. Surtout, les lecteurs ont parfois été systématiquement mal informés et il appartient au travail du traducteur de corriger ce travers. Les bons traducteurs transmettent le message d’une manière qui dépend des biais que nous avons signalés et soulignés dans les pages qui précèdent. Le fait aujourd’hui de travailler surtout sur la traduction anglaise rend facile d’apporter des améliorations sensibles lorsque la traduction se fait directement depuis la langue d’origine, évitant heureusement ainsi bien des faux débats.

Il faut ensuite mentionner les apports à la connaissance même des pensées de l’auteur, fondateur d’une école et de la pensée dite jusqu’aujourd’hui « autrichienne » en économie. Il faut souligner également combien sa pensée servit d’autres de ses contemporains ou de ses disciples. Nous n’avons pu que faire allusion à certains cas, comme l’évolution du concept individuell et l’individualisme méthodologique qui reste la marque de fabrique des penseurs « autrichiens » en économie. Explorer ces relations, retracer les itinéraires des concepts se fait plus aisément avec l’aide de cartes exactes. Ce sont celles que donne une traduction exacte et bien faite. Les difficultés liées à l’érudition et à la quantité de références civilisationnelles manifestent l’ampleur des connaissances érudites et culturelles requises pour resituer dans son cadre propre, dans la science d’un temps et les connaissances d’alors tous les éléments voulus pour saisir le sens d’une théorie donnée. Les exemples sont nombreux, nous n’en avons donné que quelques-uns. Nous avons tenté de montrer qu’en conséquence le traducteur doit porter avec lui une masse de connaissances dans divers domaines, et au lecteur de constater s’il est désormais mieux équipé pour comprendre : l’avertissement, des repères bibliographiques (dont une version sommaire suit cette conclusion à titre d’indication), un glossaire de dix pages (CAMPAGNOLO 2011 : 553-563) outre la présentation et un dossier sur la « Querelle des méthodes » (l’une et l’autre d’une centaine de pages) ont été fournies dans ce but. Le propos de faire d’une pensée économique majeure une perspective d’avenir par une meilleure connaissance du passé fut et reste le nôtre.

Enfin, si bon que soit un glossaire mettant à disposition un vocabulaire spécialisé, il faut encore compenser les manques dans la contextualisation des recherches. Une bonne traduction finit, au contraire, par rendre à la vue et à la vie une période et une pensée : Menger repositionné en son temps et dans sa ville, soit un retour sur la Vienne 1900 (CAMPAGNOLO 2011 : 31-42) paraît au final la meilleure garantie d’une saisie de son actualité et de celle des enjeux de la « querelle des méthodes » (CAMPAGNOLO 2011 : 429-442). L’effet ultime d’une bonne traduction est donc de modifier à la fois l’image et la compréhension de l’auteur du texte traduit, non seulement pour l’histoire, mais pour le présent.

Cet effet de transformation n’est pas réservé à la traduction des œuvres littéraires et poétiques, il se trouve aussi bien dans la traduction spécialisée des sciences (au moins des sciences sociales). En d’autres termes : il y a eu Carl Menger, il y a des économistes autrichiens, il y a des interprétations de ce « Menger a dit ». Il fallait fournir au public ce que Menger a dit. C’est là un objectif que peut se promettre le traducteur d’une œuvre et le présentateur d’une pensée ; c’est là un objectif déjà en partie désormais accompli.

Comme épilogue de ce qui reste à faire, il convient donc de poursuivre l’entreprise de fournir cette compréhension alternative de Menger, aux sources de l’École autrichienne, une compréhension adaptée à notre temps. Il convient de le faire avec la traduction des Principes : elle ne saurait plus tarder.

Indications et références bibliographiques

1. Œuvres de Menger disponibles en langue française

« Contribution à la théorie du capital », adapté et tr. par Charles Secrétan de « Zur Theorie des Capitales », 1885, Revue d’économie politique, 1887, no 2, p. 577-594.

« La monnaie, mesure de valeur » à l’origine publié avec la signature « Charles Menger », Revue d’économie politique, 1892, vol. VI, p. 159-175. Réimprimé (CAMPAGNOLO 2008 : 206-220). Le contenu français est quasiment celui des sections X et XI de l’article allemand « Geld », Handwörterbuch der Staatswissenschaften, Jena, 1892, 2ème éd. 1899, 3ème éd. rév. 1909, p. 555-610 (réédité dans le volume III des Gesammelte Werke réunies et introduites par F. Hayek, Londres 1934-1936, réimprimées par J. C. B. Mohr, Tübingen, 1968-1970, en 4 volumes).

« La valeur de l’échelle des besoins et des satisfactions », traduction par Oualid et Becker, in (GEMAEHLING 1933).

« Sur l’origine de la monnaie », traduction par Gilles Campagnolo de « On the Origin of Money » (initialement paru dans Economic Journal, 1892, no 2, p. 238-255), in (CAMPAGNOLO 2010 : 241-259).

Recherches sur la méthode en sciences sociales, et en économie politique en particulier, traduction intégrale, présentation et commentaires par Gilles Campagnolo des Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der Politischen Oekonomie insbesondere (1883), Paris, Editions de l’EHESS, collection « EHESS-Translations », 2011, 528 p. Comprend en outre

Les erreurs de l’historicisme dans l’économie politique allemande, traduction partielle par G. Campagnolo du pamphlet Die Irrthümer [sic] des Historismus in der deutschen National-ökonomie (1884), Wien, Alfred Hölder, 1884 (réimprimées dans le volume III des Menger Gesammelte Werke, p. 1-98).

Principes d’économie politique (à paraître en 2016) traduction intégrale, présentation et commentaires par Gilles Campagnolo des Grundsätze der Volkwirtschaftslehre (1871, Vienne, Wilhelm Braumüller).

2. Traductions des Untersuchungen über die Methode… de Carl Menger


Edition originale

MENGER, Carl, Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der Politischen Oekonomie insbesondere, Leipzig, Duncker & Humblot, 1883.

Rééditée en volume II des Gesammelte Werke, œuvres réunies et introduites par Friedrich Hayek, Londres, 1934-1936, réimprimées par J. C. B. Mohr (Paul Siebeck), Tübingen, 1968-1970, en 4 volumes.

Traduction en français

CAMPAGNOLO Gilles, Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, présentation, traduction intégrale et commentaire des Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der politischen Ökonomie insbesondere de Carl Menger (Leipzig, Duncker & Humblot, 1883, 288 p.) Paris, Éditions de l’EHESS, collection « EHESS-translations », 2011, 576 p. Comprend une traduction partielle de Menger Les erreurs de l’historicisme allemand, Die Irrthümer des deutschen Historismus de Carl Menger (Vienne, Alfred Hölder, 1884).

Traductions en anglais

Problems of Economics and Sociology [Problèmes d’économie et de sociologie], traduction partielle par Francis J. Nock, Urbana, 1963.

Investigations into the Method of the Social Sciences with Special Reference to Economics, New York, New York University Press, 1985. Version intégrale utilisant en partie le même texte que le précédent, réimprimé et édité par Lawrence H. White.

Traductions en italien

Il metodo nella scienza economica [La méthode dans la science économique], par Giuseppe Bruguier, Torino, UTET, 1937, collection « Nuova collana di economisti stranieri e italiani », volume IV : Economia pura, p. 3-190.

Sul metodo delle scienze sociali [Sur la méthode des sciences sociales], par Flavia Monceri, traduction éditée par Raimondo Cubeddu, Macerata, Liberi libri, 1996. Introduction de Karl Milford.

Traduction en espagnol

El método de las ciencias sociales [La méthode des sciences sociales], éditée et traduit sous la direction de Dario Antiseri et Juan Marcos de la Fuente, Madrid, Unión Editorial, 2007.

Traductions en japonais

Shakai Kagaku no Hôhô ni kansuru Kenkyu [Recherches concernant la méthode des sciences sociales], traduction par Takeo Toda, Tokyo, Nihon Hyôron-sha, 1937.

Keizaigaku no Hôhô ni kansuru kenkyu [Recherches concernant la méthode de l’économie], nouvelle traduction par Kôji Fukui & Syôzo Yoshida, Tokyo, Iwanami Bunko, 1988.

Traductions en russe

Izbrannie raboti [œuvres sélectionnées, contient à la fois les Principes d’économie politique et les Recherches sur la méthode des sciences sociales de la même manière que pour une traduction des Recherches publiée dès les années 1890-1900], traduction par A. L. Glazitsev, A. I. Utkin, A. F. Filippov et R. Z. Khestanov, Moscou, Territorii Budushevo (Editions des territoires du futur), 2005.

Il peut exister des traductions dans d’autres langues dont nous n’avons pas connaissance.

Références

BLOCH, Henri Simon, La Théorie des besoins de Carl Menger, Paris, Dalloz, 1937.

CAMPAGNOLO, Gilles, Critique de l’économie politique classique. Marx, Menger et l’École historique, Paris, Presses Universitaires de France, 2004. Préface de Bernard Bourgeois. Réédition entièrement révisée et augmentée, Paris, Editions Matériologiques, 2014. Postface de Jean-François Kervégan.

CAMPAGNOLO, Gilles, Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, Paris, Éditions de l’EHESS (collection « EHESS-translations »), 2011. Présentation de la première traduction intégrale en français, traduction et commentaire des Untersuchungen über die Methode der Socialwissenschaften und der politischen Ökonomie insbesondere de Carl Menger.

CAMPAGNOLO, Gilles (dir.), Aux origines de la pensée économique autrichienne. Existe-t-il une doctrine Menger ? Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2010. Disponible (open source) URL : http://books.openeditions.org/pup/1602

CAMPAGNOLO, Gilles, Carl Menger, Entre Aristote et Hayek : aux sources de l’économie moderne, Paris, CNRS Éditions, 2008.

CAMPAGNOLO, Gilles (2005a), « Money as Measure of Value. An English Presentation of Menger’s Essay in Monetary Thought » et « Menger: Money as Measure of Value. Translated by G. Campagnolo », History of Political Economy, n. 37, 2, avril-juin 2005, p. 233-261.

CAMPAGNOLO, Gilles, (2005b), « Annotation de la lettre à Liefmann de Max Weber », Revue française de sociologie, oct.-déc. 2005, vol. 46/4, p. 923-926.

CASSIN, Barbara (dir.), Vocabulaire européen des philosophies : dictionnaire des intraduisibles, Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004.

CUI, Yan et FORGET, Evelyn « Yan Fu, individualism and social order », in MA, Ying et TRAUTWEIN, Hans-Michael, Thoughts on Economic Development in China, London/New-York, Routledge, 2010, p. 88-100.

GEMAEHLING, Paul, Les grands économistes, Paris, Sirey, 1933.

GOOD, David, STREISSLER, Monika et YEAGER, Leland « Money ­- A Translation of C. Menger’s Geld», in LATZER, Michael et SCHMITZ, Stefan (dir.), Carl Menger and the Evolution of Payments Systems, Cheltenham, Edward Elgar, 2002, p. 25-108.

IKEDA, Yukihiro, Die Entstehungsgeschichte der „Grundsätze“ Carl Mengers, Sankt Katharinen, Scripta Mercaturae Verlag, 1997.

LEONCINI BARTOLI Antonella et GIACONI, Daniela « Le traduzioni italiane del Traité d’économie politique e di Sur la Balance des consommations avec les productions di Jean-Baptiste Say (1817-1824): contesto storico, circolazione delle idee e analisi linguistica delle strategie dell’argomentazione », in Repères-Do.Ri.F., 2014, n. 4.
http://www.dorif.it/ezine/ezine/_articles.php?id=158

LIVET, Pierre, « Peut-on utiliser les concepts de Menger pour penser la notion de valeur sociale non économique ? », in CAMPAGNOLO, Gilles, Aux origines de la pensée économique autrichienne. Existe-t-il une doctrine Menger ? Aix-en-Provence, Presses Universitaires de Provence, 2010, p. 155-166.

1
Source : Archives du legs de Karl Menger fils, Perkins Rare Books and Archives Collection, Université Duke. Boîte 21 des archives paternelles contenant des distinctions honorifiques et de la correspondance académique.

2
La correspondance entre Menger et le Ministère impérial austro-hongrois le montre, notamment la lettre du 19 mars 1903 (IKEDA 1997 : 1).

3
À ce propos, soulignons un travail tout à fait indépendant, mais à cette même intersection des travaux des économistes et des traducteurs et manifestant une recherche approfondie des éléments pertinents de la pensée économique dans la recherche menée par Daniela Giaconi et Antonella Leoncini Bartoli sur les traductions en italien du Traité d’économie politique et sur La Balance des consommations avec les productions du même Say.

4
On en jugera déjà par le seul fait que l’association savante d’histoire de la pensée économique qui existe encore en France de nos jours porte son nom : c’est l’« Association Charles Gide pour l’histoire de la pensée économique en France ». Comment personne ne s’y trouva pour exaucer les souhaits du maître proclamé laisse beaucoup à penser sur l’état d’esprit académique français et, notamment, la place qui y est faite à la traduction.

5
Le lecteur se reportera à la bibliographie finale concernant la liste des textes de Menger disponibles en français.

6
Schumpeter précisa le mécanisme sous-jacent au capitalisme innovateur de « destruction créatrice » (schöpferische Zerstörung). Il décrivit le processus d’émergence des institutions et l’esprit de l’« entrepreneur », ce mot français dont l’héritage, notamment celui de Jean-Baptiste Say, rencontra le succès en milieu capitaliste et anglophone.

7
Qu’on nous permette d’y insister : le sens des deux termes est identique, en effet, car un véritable savant l’est au regard des critères de la science de son temps.

8
Nous espérons avoir bien rendu l’original : « Translation is a creature of many faces. The translator is simultaneously reader and writer, balancing fidelity to the source text with the desire to speak to readers unfamiliar with the cultural context in which the text was originally created. This new audience is therefore prone to misunderstand literal translation. Translation involves the communication of cultural psychology as much as language, and translation practice has moved through cycles over time and place, sometimes emphasizing fidelity to the original author and at other times catering to the tastes, experiences and knowledge of the target audience. Each translator tries to balance these goals in a unique way » (CUI et FORGET 2010: 92).

9
Ces recherches sont venues à ma connaissance en tant que coordinateur et « principal investigator » du réseau de l’Agence exécutive de la recherche de la Commission européenne « LIBEAC », avec des partenaires français, italiens et tchèques, la Chine et le Japon : www.libeac.org – European Union Seventh Framework Programme FP7/2007-2013 Grant agreement n°PIRSES-GA-2012-317767.

10
Le titre Ordinarius signifiait qu’il était titulaire de sa chaire, soit au rang supérieur du système universitaire.

11
Pour que le lecteur comprenne mieux, montrons ici ce que cela signifie : e s p a c e r l e s l e t t r e s.

12
Concernant la terminologie de Max Weber, le glossaire rédigé par le traducteur Jean-Pierre Grossein pour les éditions Gallimard fait référence dans le recueil Sociologie de la religion (Paris, Gallimard, 1996) et dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (Paris, Gallimard, 2003).

Per citare questo articolo:

Gilles CAMPAGNOLO, Questions théoriques et pratiques posées par la traduction en français d'un texte fondateur d'économie politique : les «Recherches sur la méthode» de Carl Menger , Repères DoRiF LES VOIX/VOIES DE LA TRADUCTION – volet n.2, DoRiF Università, Roma fvrier 2016, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=280

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