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Helio OLIVEIRA, Luciana Salazar SALGADO

« Consciência negra » : une formule pour discuter le racisme au Brésil

Helio OLIVEIRA
Université d'État de Campinas (UNICAMP / FESTA / FAPESP)
helio.sjbv@gmail.com

Luciana Salazar SALGADO
Université Federal de São Carlos (UFSCAR / COMUNICA)
lucianasalazar@ufscar.br

Résumé 

Nous analysons le parcours du syntagme « consciência negra » dans l’espace public brésilien, à partir d’un corpus constitué de textes de divers genres qui circulent dans le champ journalistique. Précisément, notre travail se concentre sur le processus de genèse discursive qui transforme le syntagme en formule. Bien que l'on affirme souvent qu'il n'y a pas de racisme au Brésil, l’emploi de la formule « consciência negra » apparaît, en réalité, comme un élément révélateur de pratiques racistes.

	 
  
« La force de l’aliénation provient de cette fragilité des individus qui peuvent
seulement identifier ce qui les sépare et non ce qui les unit  » 1.
(Milton SANTOS, 2000 : 17)

1. Au Brésil, un tableau en noir et blanc

On fait souvent référence au Brésil moyennant des stéréotypes, tels que le « pays de la samba » et le « pays du carnaval », où la figure du noir dans la représentation des chanteurs-sambistes, des danseuses tournoyantes « baianas » et des sculpturales « reines de la batterie » occupe une position centrale. Un discours selon lequel il n’existerait pas de racisme dans le pays circule aussi dans l’espace social brésilien, avec une certaine intensité d’ailleurs. Ce discours se reflète, par exemple, dans le mythe de la « démocratie raciale » qui a été considéré par beaucoup d’anthropologues comme fondateur de l’identité nationale (notamment FREIRE, 1933 ; AZEVEDO, 1953 ; SKIDMORE, 1974).

Contrastant avec cette prétendue paix ethnique, les journaux font souvent état de faits divers racistes qui entachent l’image de « paradis tropical » et détruisent l’idée de « métissage pacifique » de ce tableau de l’identité brésilienne. Nous pouvons citer le cas récent de Maria Julia Coutinho, une des nouvelles présentatrices du journal télévisé de plus grande audience dans le pays, qui fut victime d’insultes sur les réseaux sociaux du fait de la couleur de sa peau : au Brésil, les noirs sont rarement présentateurs d’émissions dans les groupes qui détiennent le monopole de l’information2. Bien d’autres cas de discrimination raciale sont à relever, qui vont du refus des chauffeurs de taxi de reconduire des passagers noirs (d’après le récit du rappeur Emicida3) au décès du maçon Amarildo de Souza4, torturé et exécuté par des policiers à Rio de Janeiro, dans le bidonville de la Rocinha5.

Quelques avancées sociales montrent un scénario moins effrayant (mais non moins complexe), comme les politiques de quotas pour les afrodescendants au baccalauréat et aux concours publics, les concours de « beauté noire » (dont l’un a lieu lors de la plus grande foire latino-américaine de culture afro, la Feira Preta, à São Paulo), les concours de « culture et d’art noir » (par exemple, le Prix FUNARTE), la création du Secrétariat fédéral de politique de promotion de l’égalité ethnique et de diverses associations adhérant au « Mouvement Noir » (Movimento Negro). A São Paulo, depuis 2003, il existe une université qui se dit « noire », la première de l’Amérique latine, et l’une des seules dans le monde à être gérée et destinée aux noirs (UNIPALMARES). Et encore, la Loi 7.437/1985 promulguée en 2010 condamne les actes résultant de préjugés ethniques et la Loi 12.519/2011 institue le Jour national de la Conscience Noire, que l’on appelle aussi « jour de l’orgueil noir » (dia do orgulho negro).

« Beauté noire » (beleza negra), « art noir » (arte negra), « fierté noire » (orgulho negro), toutes ces formulations, et bien d’autres comme « négritude » (negritude) sont des traits essentiels qui dépeignent la formule « consciência negra » (« conscience noire »), comme on le verra.

Selon divers sociologues contemporains (GUIMARÃES, 2009 ; SCHWARCZ, 2012, par exemple), assumer que le racisme est un crime ne résout pas le problème, cela ne fait que le déplacer en le diluant dans le champ des interactions quotidiennes. Teun Van Dijk partage cette perspective lorsqu’il affirme que, dans de nombreuses sociétés, dans l’interaction quotidienne avec les indigènes et avec les noirs, les inégalités ont été attribuées à la classe sociale et non à la question raciale, sans que les différentes racines de l’inégalité de classe et de pauvreté soient profondément examinées (VAN DIJK, 2008 : 13) :

Le racisme est essentiellement un système de domination et d’inégalité sociale. En Europe, en Amérique et en Australie, cela signifie qu’une majorité (et parfois une minorité) « blanche » domine des minorités non européennes. La domination se définit, à son tour, comme un abus de pouvoir, d’un groupe sur l’autre et est représentée par deux systèmes interrelationnés à des pratiques sociales et cognitives quotidiennes : d’un côté, par plusieurs formes de discrimination, de marginalisation, d’exclusion ou de problématisation ; de l’autre, par des croyances, attitudes et idéologies partiales et stéréotypées. Ces dernières peuvent être considérées sous bien des angles comme des raisons ou des motifs pour expliquer ou légitimer les premières (2015 : 33).

Pour lui, en effet,

de nombreuses pratiques de racisme au quotidien (...) doivent être expliquées de manière discursive en vertu du rôle du discours dans la reproduction de ces pratiques » (2008 : 17).

Si on envisage cette affirmation dans le cadre de l’analyse du discours de tradition française, on voit qu’il s’agit d’une relation fondamentalement discursive qui dérive du fonctionnement d’une mémoire inter-discursive et de pratiques historiquement conditionnées. Cela veut dire que, dans l’inter-discours, les dires contemporains qui se composent irréductiblement aussi de leurs historicités, se touchent, se corrompent, se repoussent, se distordent...

En tenant compte de cette hétérogénéité constitutive des discours relevant du racisme dans l’espace social brésilien, on va voir que la formule « conscience noire » (« consciência negra ») illustre et recouvre tous les éléments de l’identité brésilenne, parfois en contournant, parfois en recouvrant d’autres formulations. En effet, il nous semble possible d’identifier le « caractère historique » de cette formule (KRIEG-PLANQUE, 2009, 2011) dans les premières occurrences du syntagme « consciência negra » né à la fin des années 1960, au sein de l’un des premiers groupes du Mouvement Noir (MN) au Brésil. Aujourd’hui encore, le syntagme apparaît comme un point de convergence de questions importantes telles que la pauvreté, les droits de l’homme, la violence contre les minorités, la xénophobie, la politique des quotas universitaires, l’art, les critères de beauté, la stéréotypie et le racisme. Selon nous, cette formule manifeste la présence d’un discours anti-raciste légitimement noir au Brésil, apparu avec le MN et avec la journée du 13 mai qui célèbre l’anniversaire de la « Loi dorée »6.

Cet article se concentre sur le processus de genèse discursive du syntagme « consciência negra », qui abrite une dispute de sens dans sa circulation au sein de l’espace public brésilien. Il s’agit pour nous de voir la manière dont celui-ci est élevé à la condition de formule discursive.

Notre corpus7 est constitué de textes de divers genres qui circulaient (et circulent encore) dans le champ journalistique-informationnel, entre 2011 (année où a été décrété le Jour National de la Conscience Noire au Brésil) et 2016. Bien qu’on trouve des textes de genre atypique pour le champ journalistique, comme des fragments d’un poème et d’une conférence, tous les textes ont été recueillis dans des journaux de grande diffusion (Folha de São Paulo, Estado de São Paulo, O Globo) dans leur version imprimée et numérique, et dans des sites web tenus par des journalistes indépendants (Jornalistas Livres, Gélédes, etc.). Cet ensemble hétérogène de textes correspond à ce que Maingueneau (2012) appelle une « unité non-topique », c’est-à-dire un corpus constitué de textes qui traversent les frontières des genres et de champs de discours. Ce type de corpus ne peut être défini que par les hypothèses de l’analyste à partir de la circulation d'un thème, d’un mot-clé ou d’une formule : « il n’est pas question de constituer des totalités (...) mais avant tout d’explorer une dispersion, une circulation » (MAINGUENEAU, 2012 : 42).

Dans ce travail, nous nous proposons surtout de mettre en lumière les événements historico-discursifs qui ont contribué à faire de cette unité lexicale une condition de formule, en nous concentrant sur un aspect constitutif de toutes les formules : leur caractère polémique.

2. L’émergence de la formule « conscience noire »

L’origine de « consciência negra » semble incertaine : Wikipedia8, par exemple, signale des occurrences de black consciousness en Afrique du Sud, pendant l’apartheid dans les années 1970 et 1980. Par contre, le site web Jornalistas Livres9 avance qu’il s’agit d’un syntagme brésilien, apparu dans les textes de MN, notamment d’un groupe de militants contre le racisme à Rio Grande do Sul à la fin des années 1960 - donc, avant l’institutionnalisation de l’apartheid.

La référence au Professeur Oliveira da Silveira, poète et militant noir gaucho est constante dans les textes qui traitent du « Jour de la Conscience Noire » et du MN. Silveira était le chef du groupe Palmares à l’origine du « processus interne de reconnaissance de la négritude » (ALBERTI, 2007: 240). Celui-ci impliquait une nouvelle conception de la position sociale que les noirs occupaient, bien plus conscients des injustices qui avaient été perpétrées à leur égard et conscients qu’il leur appartenait de se battre pour améliorer leur condition de vie. Ce processus de sensibilisation visait l’acceptation du noir pour la couleur de sa peau, pour ses cheveux frisés, ses croyances et pratiques d’origine africaine. La création du MN eut lieu à une période dominée par la dictature (1964-1985), durant laquelle il était difficile de tenir des réunions d’empreinte politico-idéologique. Peut-être est-ce justement pour cela que l’espace social devint propice au surgissement de forces résistantes au régime militaire. Ainsi, le groupe Palmares peut être considéré comme « un nouveau sujet collectif et politique qui, conjointement avec les autres mouvements sociaux, a émergé dans les années 70 dans le scénario brésilien » (GOMES, 2011 : 135).

D’après Oliveira da Silveira, le sujet principal abordé durant les réunions concerne la date commémorative de l’anniversaire de l’Abolition de l’esclavage. Cette date, fixée au 13 mai, est contestée :

Le treize mai ne les satisfaisait pas, il n’y avait pas de raison de le fêter. L’abolition n’était abolie que sur le papier ; la loi n’avait pas déterminé de mesures concrètes, pratiques, réelles pour les noirs. (...) Parmi les contenus étudiés, le Quilombo de Palmares se distinguait avec chaque fois plus de force dans la trajectoire du noir au Brésil. Sous cette perspective, parmi les textes étudiés pour réfléchir à l’histoire de Palmares il y a le fascicule Zumbi, le nº 6 de la série des Grands personnages de notre histoire, des éditions Abril Cultural […] où était cité le 20 novembre 1695, date du décès héroïque de Zumbi, dernier roi et chef des Palmares (SILVEIRA, 2003 : 24,25).

Dans les années 70, le 20 novembre était nationalement reconnu comme « date noire » (data negra) par le groupe Palmares, à Porto Alegre, RS. Selon le site web Jornalistas Livres, le syntagme « consciência negra » apparaît dans le Manifeste du Mouvement Noir Unifié, publié en 1978, mais reste peu employé pendant quarante-deux ans.

La première étape pour élever la « consciência negra » à une dimension de grande circulation dans la sphère publique est accomplie en janvier 2003, par la Loi 10.639, sanctionnée par le président de la République de l’époque, Luiz Inacio Lula da Silva, lorsqu’il fait figurer le 20 novembre comme date commémorative dans le calendrier scolaire, conjointement avec l’obligation d’un enseignement d’histoire et de culture afro-brésilienne.

Mais la reconnaissance nationale n’est venue qu’en 2011 avec la Loi 12.519, par laquelle la présidente Dilma Rousseff a institué le Jour National de Zumbi et de la Conscience Noire, et quoique ce ne soit pas un jour férié obligatoire10, tous les Brésiliens en reconnaissent la valeur symbolique. C’est donc à partir de cette date que le syntagme s’est mis à fonctionner en tant que référent social dans l’univers discursif brésilien, grâce également à divers événements comme les politiques de quotas, les concours publics, les grandes marches de 2012, mais aussi diverses polémiques engendrées par les grands médias.

Rappelons que, pour Krieg-Planque, fonctionner comme référent social, avoir une dimension polémique, un caractère cristallisé et s’inscrire dans une dimension discursive sont les propriétés constitutives des formules (2009). En ce qui concerne cette dernière propriété, Krieg-Planque est catégorique : « la formule n’existe pas sans les usages qui la font advenir comme telle » (2009 : 81).

Ces quatre traits caractéristiques peuvent néanmoins se manifester de manière inégale :

la formule est en elle-même un objet qui prend place sur un continuum : une séquence est plus ou moins une formule selon qu’elle remplit plus ou moins chacune des quatre propriétés qui caractérisent une formule. La catégorie « formule » est, de ce point de vue, une « catégorie floue » (2009 : 115).

En effet, il n’est pas rare de trouver des formulations dont la structure morphosyntaxique est bien cristallisée par une circulation intense dans les discours, mais ne fait pas l’objet de débats acharnés. Dans ce cas, il y aurait une cristallisation « forte », mais un caractère polémique « faible ». D’où l’exigence d’analyses détaillées du corpus.

3. La genèse (inter)discursive de la formule « conscience noire »

Quoique les formules traversent divers domaines et apparaissent dans différents discours et positionnements, très souvent leur apparition est associée à un discours spécifique, marqué par un positionnement au sein d’une polémique (OLIVEIRA, 2013 ; SALGADO, SILVA, 2014). Dans notre cas, « consciência negra » semble naître dans une relation d’altérité avec son antagoniste : la date du 13 mai érigée par le discours « blanc » masqué de noir. Des traces de cette polémique se font jour dans le discours du MN, comme lors de la conférence du sénateur Abdias do Nascimento, au Sénat fédéral, en 1984 :

[1] La propagande officielle a fait de cet événement historique un de ses arguments majeurs pour défendre la prétendue tolérance des Portugais et des Brésiliens blancs concernant les noirs en présentant l’Abolition de l’esclavage comme le fruit de la bonté et du caractère humanitaire d’une princesse.11

[2] La tentative de vendre l’abolition comme le produit de la bienveillance d’une princesse blanche fait partie d’un tableau bien plus vaste comprenant d’autres fantaisies (...) 12

Les deux énoncés ci-dessus sont des exemples emblématiques de la façon dont l’attribution du jour de la « libération des esclaves » a été décidée d’après la perspective du MN : l’abolition est citée comme une « fantaisie », le « fruit de la bonté-humanitaire-bienveillante » d’une « princesse blanche ». En outre, la tolérance que les blancs ont pour les noirs est juste « supposée », ce qui permet d’inférer qu’elle n’était pas authentique. Dans ce même discours, le sénateur qualifiera l’abolition de l’esclavage de « mensonge historique ».

D’autres fragments de ce noyau sémantique, pour évoquer la sémantique globale de Maingueneau (1984), apparaissent aussi dans un poème de Oliveira da Silveira (HOFBAUER, 2006 : 390) intitulé Treize Mai :

[3]  / Treize Mai, trahison / liberté sans ailes / faim sans pain (...) 13

Dans le poème, la date commémorative est vue comme une « trahison », dans la mesure où les esclaves récemment libérés n’ont rien reçu pour envisager de vivre en dehors de la senzala14, à l’inverse des noirs américains, par exemple, qui ont obtenu des petits lopins de terre grâce auxquels ils pouvaient au moins subsister. En ce sens, le poème dénonce la contradiction qu’il y a à donner une liberté « sans ailes », c’est-à-dire « fausse », « nulle », ainsi qu’une prétendue « bonté » qui a consisté à abandonner les ex-travailleurs sans leur permettre de se nourrir, vivant dans une « faim sans pain ».

Nous pensons que pour comprendre l’importance de la polémique dans la constitution de l’identité discursive du Mouvement de la Conscience Noire, il convient de considérer ce que Maingueneau (1984) appelle l’interincompréhension constitutive, un dédoublement de la sémantique globale. Selon cette conception, il n’y aurait pas de place pour l’opposition entre la « surface » et la « profondeur » du discours, où « résiderait » sa spécificité, mais l’identité discursive serait disséminée à tous les plans, tant dans l’ordre de l’énoncé que dans celui de l’énonciation, tant sur le pôle de la production que sur celui de la réception :

l’énonciation n’a pas seulement un « amont », elle a aussi un « aval », à savoir les conditions d’emploi des textes du discours. On peut même dire que cette distinction entre amont et aval n’oppose pas des réalités indépendantes : la manière dont le texte est produit et celle dont il est consommé sont liées (MAINGUENEAU, 1984 : 151).

En conséquence, l’identité discursive est définie à partir de l’interdiscursivité, ce qui signifie que l’interdiscours a la priorité sur les discours, c’est-à-dire que ces derniers ne se constituent pas indépendamment d’autres discours, pour être ensuite mis en relation, « mais ils se forment de manière réglementée à l’intérieur de l’interdiscours » (1984 : 21). C’est l’une des raisons pour lesquelles la relation interdiscursive se manifeste comme polémique, vu que la genèse des discours a lieu dans un processus d’incompatibilité radicale, dans une interincompréhension accomplie sur la base du filtrage réciproque avec des noyaux sémantiques distincts. Ainsi, la polémique « se base sur une double bipartition : chaque pôle discursif refuse l’autre, comme dérivant de son propre registre négatif, de manière à mieux réaffirmer la validité de son registre positif » (64). Dans ce sens, on peut dire que conjointement avec un discours « naît » aussi son antagoniste, celui qu’il doit nier pour pouvoir exister.

Concernant le Jour de la Conscience Noire, officialisé le 20 novembre 2011, on peut dire encore en se basant sur les exemples [1], [2] et [3] que l’institution de cette date apparaît comme une forme d’opposition, ou de refus du 13 mai. Cette dernière est décrite en [1] et [2] comme une date qui a peu contribué à l’émancipation des noirs – d’où le besoin d’une « nouvelle » date consacrée à la mémoire et à l’histoire du peuple noir au Brésil.

4. La formule « consciência negra » au cœur de la polémique

Le syntagme devient une formule discursive quand il commence à déranger, quand son sens est contesté. Plus on essaie d’expliquer une formule, plus elle devient opaque – et plus la nécessité de l’expliquer se fait ressentir.

A propos de cette turbulence provoquée par les formules, Fiala et Ebel (1983) affirment que :

à certains stades des relations de forces sociales surgissent des formules concernant lesquelles l’ensemble des forces sociales et les locuteurs sont contraints de prendre position, de les définir, de les combattre ou de les approuver, mais dans tous les cas de les faire circuler d’une manière ou d’une autre (1983 : 174).

En effet, la formule se détache de son contexte historique immédiat, de l’engagement politique idéologique du MN, pour circuler de manière intense dans un univers discursif plus large : au-delà des textes de lois, des documents politiques, la formule peut être trouvée dans d’autres genres comme les éditoriaux, les reportages, les avis publicitaires, les bandes dessinées, les chansons, la poésie, etc. On trouve par exemple dans la ville de Poços de Caldas (État du Minas Gerais) une petite place dédiée à la « consciência negra », et dans la ville de São Paulo un parc de la Conscience Noire dans le quartier de Cidade Tiradentes. Il existe aussi un mouvement musical connu sous le nom de « bossa noire » (bossa negra) et de nombreux fronts militants qui prônent l’auto-affirmation de la culture noire en évoquant la « fierté noire » (orgulho negro) et la « négritude » (negritude).

Les différentes forces sociales ne restent pas indemnes face à cette intense circulation. En guise d’exemple, deux textes journalistiques nous montrent comment la formule peut inciter les acteurs sociaux à assumer un positionnement, à reprendre ou à combattre son sens et, d’une manière ou d’une autre, à la discuter.

[4] : « Aujourd’hui c’est le jour du blanc, un jour de travail », dit une présentatrice après le jour férié de la conscience noire. La présentatrice Neila Medeiros a fait un commentaire polémique dans l’édition des « Nouvelles du Matin » de ce lundi (24/11/2014). Tandis que Carolina Aguaidas faisait le commentaire que beaucoup de gens revenaient encore de voyage ce matin-là, et alors qu’étaient présentées des images illustrant la lenteur de la circulation sur le chemin du retour du jour férié de la Conscience Noire, la présentatrice ajouta : « Aujourd’hui, c’est le jour du blanc, n’est-ce pas, Carol ? Un jour de travail »15.

Neila Medeiros, présentatrice du journal télévisé de la chaîne nationale SBT, peu après le Jour de la Conscience Noire, dit qu’« aujourd’hui c’est le jour du blanc, un jour de travail ». Elle reprend une opinion courante dans le contexte social brésilien qui oppose « le jour du blanc » à la « paresse » ou au « vagabondage » des noirs. Selon le positionnement tendancieux dans lequel cette déclaration s’insère, ce serait un contresens d’avoir un congé pour commémorer le Jour de la Conscience Noire. En outre, une certaine mémoire est évoquée dans la mesure où l'on peut aussi relever des idées reçues sur le « travail de noir », une expression qui renvoie à un travail mal fait, ou encore la phrase « tu dois faire un service de blanc ! », employée quand quelqu’un exige qu’on lui remette un excellent travail.

L’opposition entre le « Jour du Blanc » et le « Jour du Noir » (synonyme de « Jour de la Conscience Noire ») permet d’identifier le fonctionnement du processus d’interincompréhension qui élit comme pôle positif le « blanc » (travailleur/productif), et relègue au pôle négatif le « noir » (qui n’aime pas travailler et qui, en plus, jouit d’un congé spécifique).

[5] : Le Conseil municipal a décrété un jour facultatif pour la « Conscience Blanche » à Sertãozinho. Le président dit que le décret a été créé face à la pression d’autres conseillers municipaux. Une ONG contre la discrimination a considéré que cette attitude relève « d’idées préconçues » et « inadmissibles ». 16

La même polémique apparaît dans un fait diffusé sur le portail G1 : au lieu de déplorer qu’il y ait un congé pour le Jour de la Conscience Noire, la chambre des conseillers de la mairie de Sertãozinho, dans l’État de São Paulo, a décrété un jour de congé le 21 novembre, le Jour de la Conscience Blanche. Cet événement lui-même est un effet du fonctionnement de la sémantique globale mentionnée plus haut. En effet, nous pouvons dire que l’identité des discours ne se présente pas seulement dans des énoncés, mais aussi dans les pratiques quotidiennes qui correspondent à un positionnement spécifique et configurent le système de restrictions sémantiques. Au-delà de l’énoncé et de l’énonciation, il permet de rendre les textes produits par ce positionnement commensurable avec une espèce de « réseau institutionnel » ou de « groupe », celui que l’énonciation discursive en même temps suppose et rend possible. Même si les locuteurs s’en « défendent », la mise en place d’un Jour de la Conscience Blanche (Dia da Consciência Branca) indique qu’il y a une communauté (même non déclarée, non assumée) qu’un jour consacré à la « conscience noire » dérange et qui, de fait, distingue les exigences des blancs et des noirs.

Des événements de cette nature mettent en évidence que le discours se trouve au croisement des pratiques sociales et des pratiques de langage. En conséquence, la compréhension effective du phénomène linguistico-discursif doit passer par la considération minutieuse des deux.

5. Conclusions

L’étude de la formule « consciência negra » met en lumière la thèse principale de l’Analyse du Discours : l’affirmation que les sens ne sont pas « transparents », cela dans la mesure où l'on assume la matérialité opaque des unités lexicales. C’est-à-dire que l'on ne considère pas la relation entre la « forme » (du signifiant) et le sens (constamment contesté, repris, reformulé) comme évidente, dans un processus interprétatif qui obéit à des règles qui se répercutent dans les formes, ainsi que l'énonce Angermuller (2013) : « dans cette perspective, il n’existe pas de règles sans formes : les formes sont d’une certaine manière les règles » (p.62). Dans ce sens, cet article a souhaité attirer l’attention sur la façon dont un syntagme participe de la production de consensus dans un espace qui est fondamentalement un territoire de lutte, où le consensus n'est donc pas possible.

La formule comprend une densité historique qui devient présente dans sa circulation, soutenue par une mémoire interdiscursive et engendrant de nouvelles formulations comme « consciência humana » (« conscience humaine »), « consciência branca » (« conscience blanche »), « orgulho negro » (« fierté noire  »), « negritude » ( « négritude ») et bien d’autres. Nous pouvons dire aussi qu'une formule doit « ennuyer » les acteurs sociaux, et c’est précisément ce dérangement-là que met en évidence le rôle des discours dans l’espace public.

Enfin, elle apparaît comme un élément révélateur de l'existence de pratiques racistes : dans ce cas, la formule fait tomber le masque sous lequel le racisme est caché. Elle « dénonce » la position idéologique de ceux qui l’énoncent dans la mesure où les acteurs sociaux sont obligés de se positionner face à elle.

Étant donné que la genèse de la formule objet de notre article est interdiscursive, c’est-à-dire basée sur une relation polémique constitutive de l'identité du Mouvement Noir brésilien, nous en concluons que notre formule, née au sein du Mouvement Noir, fait en même temps partie de sa constitution et, d’une certaine manière, lui donne naissance.

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1
Toutes les traductions ont été effectuées par nos soins.

2
Le directeur du journalisme sur la chaîne de TV où Maria Julia travaille, Ali Kamel (2006), a publié un livre polémique intitulé Não somos racistas (trad. Nous ne sommes pas racistes).

3
Disponible sur : <http://www.revistaforum.com.br/blog/2015/07/dois-negros-e-a-recusa-de-um-taxista-aconteceu - com-emicida/> (consulté le 22 mars 2017).

4
Disponible sur : <http://observatoriodaimprensa.com.br/interesse-publico/ a_banalidade_de la _mal/ > (consulté le 22 mars de 2017).

5
Les statistiques indiquent que plus de 77 % des victimes d’homicides sont noires. Cf. Amnistie Internationale, https://anistia.org.br/campanhas/jovemnegrovivo/(consulté le 22 mars de 2017).

6
Le 13 mai commémore la signature de la « Loi dorée ». Paraphée en 1888 par la princesse Isabel, fille de l’empereur du Brésil, Pedro II, cette loi promulgue l’abolition de l’esclavage.

7
Le corpus analysé dans cet article fait partie d’une plus vaste recherche sur la circulation de la formule « consciência negra » au Brésil, développée avec l’aide de la Fondation de Soutien à la Recherche de l’État de São Paulo – FAPESP ( proc. 2014/00092-5).

8
Disponible sur : < https://en.wikipedia.org/wiki/Black_Consciousness_Movement> (consulté le 28 octobre 2016).

9
Disponible sur : < https://jornalistaslivres.org/categoria/negros/> (consulté le 28 octobre 2016).

10
Actuellement, la date est un jour férié (par décision des instances municipales) dans plus de huit cents villes brésiliennes.

11
Nous traduisons. « A propaganda oficial fez desse evento histórico um de seus maiores argumentos em defesa da suposta tolerância dos portugueses e dos brasileiros brancos em relação aos negros, apresentando a Abolição da Escravatura como fruto da bondade e do humanitarismo de uma princesa ». Le texte original est disponible sur : <http://www.senado.gov.br/atividade/Pronunciamento/detTexto.asp?t=226669> . (consulté le 22 mars 2017).

12
Nous traduisons. « A tentativa de vender a abolição como produto da benevolência de uma princesa branca é parte de um quadro maior, que inclui outras fantasias (...) ». Le texte original est disponible sur : <http://www.senado.gov.br/atividade/Pronunciamento/detTexto.asp?t=226669> (consulté le 22 mars 2017).

13
Fragment du poème. Ce poème est beaucoup diffusé par sites et publications du Mouvement de la Conscience Noire, par exemplo, sur le site Jornalistas Livres <https://jornalistaslivres.org/categoria/negros/> (consulté le 22 mars 2017).

14
Ce mot est un brésilianisme : une senzala était un grand logement destiné aux esclaves qui travaillaient à l'époque du Brésil colonial dans les fabriques de canne à sucre et les fazendas ou servaient dans la maison de leurs maîtres. Les senzalas avaient de grandes fenêtres avec de grandes grilles et ceux qui y logeaient n'en sortaient que pour travailler et faire la cueillette. Disponible sur : <https://fr.wikipedia.org/wiki/Senzala> (consulté le 28 octobre 2016).

15
Nous traduisons. « Hoje é dia de branco, dia de trabalhar », diz âncora após feriado da consciência negra. A apresentadora Neila Medeiros fez um comentário polêmico durante a edição do « Notícias da Manhã » desta segunda-feira (24/11/2014). Enquanto a repórter Carolina Aguaidas comentou que muitas pessoas ainda voltavam de viagem nesta manhã, exibindo imagens sobre a lentidão no trânsito na volta do feriado da Consciência Negra, a âncora disse: « E hoje é dia de branco, não é, Carol? Dia de trabalhar ». Disponible sur : < http://www.portalimprensa.com.br/ noticias/ultimas_noticias/69488 > (consulté le 22 mars 2017).

16
Nous traduisons. « Câmara decreta ponto facultativo pela Consciência Branca em Sertãozinho. Presidente diz que decreto foi criado após pressão de outros vereadores. ONG contra discriminação considerou atitude preconceituosa e ‘inadmissível’» Disponible sur : < http://g1.globo.com/sp/ribeirao-preto-franca/noticia/2014/11/.html > (consulté le 22 mars 2017).

Per citare questo articolo:

Helio OLIVEIRA, Luciana Salazar SALGADO, « Consciência negra » : une formule pour discuter le racisme au Brésil, Repères DoRiF Formules et aphorisations dans le discours de presse au Brésil , DoRiF Università, Roma juin 2017, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=351

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