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Maria Gabriella ADAMO

La poupée de Babet

à Elisabeth Gille

bambolapiccola
J’ai longtemps désiré la petite poupée ancienne, en porcelaine et aux cheveux châtains qui me regardait doucement du haut de l’armoire de la chambre de ma tante Grazina. C’était un cadeau de son mari, disait-elle, une poupée de Nuremberg, sa chemise était en soie et ses cheveux étaient ‘vrais’, humains.
Quand son mari mourut, elle se résigna à quitter sa maison, si ordonnée et organisée pour toutes les occasions familiales et amicales, d’après des rituels précis se succédant cycliquement, et elle s’en alla vivre chez l’une de ses filles. Sa maison d’autrefois était désormais concentrée, cloisonnée, en une seule chambre. Le sommet de l’armoire, encombrée de boîtes, n’abritait plus la précieuse et jolie poupée. Peu de temps après ma tante tomba malade et, malgré une certaine gêne, je lui demandai où était sa poupée et s’il était possible pour moi de la garder. A ce qu’il paraît, au cours du déménagement la petite s’était endommagée et l’on ne savait plus très bien où elle était. Par ailleurs, il aurait fallu au préalable demander à ses filles si elles étaient intéressées à celle-ci. Après la disparition de ma tante, bien d’événements douloureux ont eu lieu ; et ses filles aussi, mes belles cousines plus âgées que moi dont la présence avait accompagné mon enfance et mon adolescence, jusqu’à nos personnelles migrations ailleurs, devaient disparaître à leur tour, de façon bouleversante, à distance de quelques années. Parfois il m’arrivait de songer à la poupée, dont je n’avais plus rien su, mais j’avais désormais la perception obscure qu’elle fût liée à l’absence et à la mort, et qu’il eût mieux valu de ne pas l’avoir possédée.

Il y a deux ans, au mois de février, j’étais à Paris pour l’un de mes séjours d’études et de travail. Vers la fin de l’après-midi, nous avions décidé, ma collègue messinoise et moi, de visiter l’exposition Cézanne au Musée du Luxembourg, qui n’était pas loin de notre hôtel. Mais nous n’avions pas bien calculé les temps, il était déjà très tard et la nuit venait, il nous devint difficile de trouver le musée et, faisant encore une fois le tour du Jardin du Luxembourg, du côté inférieur, je vis une vitrine illuminée, d’où des poupées anciennes se révélaient dans leurs élégances surannées. «Entrons, juste un instant ». A l’intérieur, une dame très distinguée nous instruisit sur ses poupées de collection, dont quelques-unes allaient être présentées à une exposition assez importante, aux Etats-Unis. Elles étaient très chères en effet, pourtant je fis mine de m’y intéresser. A l’improviste, l’une d’elles attira mon attention : petite, avec un air un peu triste et étonné mais très doux, habillée simplement d’une courte chemise écrue avec un fil de dentelles, châtaine mais plutôt décoiffée. « C’est combien, madame ? » La dame comprit qu’il s’agissait d’une grande et belle poupée qui était juste à côté, et prononça un prix exorbitant. Rien à faire, donc, et je continuai à regarder autour de moi. Mais, peu après, je me rapprochais d’elle et lui demandai : «Pourquoi, Madame, cette petite poupée est-elle si chère ?». L’équivoque fut tirée au clair, on se mit d’accord sur le prix, bien plus modeste, ma collègue me prêterait l’argent qui manquait ; mais la dame venait de fermer, on alla sonner chez elle pour qu’elle rouvre la boutique, et finalement l’affaire se conclut.
Mais avant de me la donner avec son certificat d’authenticité, elle me proposa de changer la chemise abîmée de la petite, je refusai. « Pourtant il faut au moins ranger ses cheveux », insista-t-elle. D’un seul coup, elle détacha la coiffure désordonnée de la poupée : la tête, mise à nu, révéla une étoile à six branches nettement dessinée sur la nuque. « Qui a fait cette poupée ? serait-ce donc un artisan juif, durant la seconde Guerre ? ». C’était là une marque d’identité, un rappel, ou un message, d’une époque où les enfants juifs étaient poursuivis, déportés, ou bien cachés pour les sauver. Une émotion très forte me gagna. J’avais donné à mes élèves de l’Université un petit livre qui recueillait les témoignages d’enfants juifs persécutés par les Nazis en France, à l’époque de l’Occupation (Etoiles d’enfants était le titre). Il s’agissait d’un sujet cruel qui renvoyait à une histoire méconnue par les jeunes d’aujourd’hui. A quelle enfant, juive ou non, avait appartenu cette poupée, et comment était-elle finie dans ce petit magasin ? Cette poupée, qui à cause d’une vague ressemblance me rappelait une période de ma vie apparemment révolue, sinon refoulée, me laissait entrevoir un moment réel de cette époque impitoyable éloignée dans le temps : des éléments divers s’y entremêlaient et me jetaient dans un trouble que j’essayais de cacher (peut-être, m’annonçait-elle aussi ce que peu de temps après j’appris, que l'autre cousine aussi venait de mourir, et que ses derniers jours s’étaient écoulés dans la maladie et la solitude).

La douce poupée est maintenant chez moi et me regarde du coin de l’ancienne ballerina jadis appartenant à une autre tante, à côté du grand miroir ovale un peu abîmé. Je me surprends à lui sourire quand je rentre et elle m’apparaît tendre et rassurante.
Mais aujourd’hui, par hasard, je viens d’apprendre la parution en Italie du livre d’Elisabeth Gille, Un paysage de cendres, roman publié en France en 1996 et qui avait été à l’époque candidat à d’importants prix littéraires. Il y est question de son enfance, marquée par la fuite dramatique avec sa sœur Denise après l’arrestation de leur mère, la grande écrivaine Irène Némirovsky, Juive russe d’expression française qui, après sa déportation, mourra avec son mari à Auschwitz en 1942. Elisabeth, dite Babet, qui n’avait alors que cinq ans, devait choisir : ou sa poupée préférée, Bleuette, ou bien une valise contenant un cahier que sa mère avait rempli, saturé, de son écriture très fine et petite, presque illisible : c’était le manuscrit de Suite française, qui ne sera publié qu’en 2004, considéré aujourd’hui comme le chef-d’œuvre de l’écrivaine. La petite Babet ne pouvait pas l’imaginer, mais elle choisit de sacrifier sa poupée chérie et sauva le cahier, que sa sœur ainée, Denise, retrouva cinquante ans plus tard et dont elle réalisa l’édition.
De son côté, en 1996, Babet-Elisabeth publia son second roman, y retraçant son enfance, et le souvenir enfoui de sa poupée lui revint. Le personnage de son ouvrage, la petite Léa Lévy, doit sacrifier sa poupée : les religieuses qui l’ont cachée dans un couvent catholique tout près de Bordeaux vont la détruire avec acharnement, pour effacer tout signe de son identité dangereuse.
Mais Bleuette, la véritable poupée de Babet, dans la réalité, a-t-elle été sauvée après son abandon ? Serait-elle cette poupée ‘juive’ avec l’étoile de David que j’ai ‘rencontrée’ par une soirée d’hiver à Paris ? « Et si c’était la même ? », comme l’aurait dit Nerval … Cette poupée m’apparaît à ce moment, plus encore qu’auparavant, un carrefour d’événements et d’hypothèses, devenant un signal de la mémoire, ou des cheminements difficiles de l’histoire et du désir.
Elle sollicite une rêverie qui me hante et me réjouit en même temps. Si j’arrivais à rencontrer Elisabeth-Babet au cours de quelques-uns de mes séjours à Paris, je lui parlerais de la jolie poupée à l’air triste et étonné qui était peut-être la sienne, perdue dans l’automne 1942, et que j’ai retrouvée grâce à ce que les surréalistes appelaient un ‘hasard objectif’.

Mais je viens de lire, dans la 4e de la couverture de l’édition italienne, qu’Elisabeth Gille est morte juste en 1996, peu après la publication de son livre. Et je ne peux qu’aimer un peu plus cette petite poupée, dont je ne connaîtrai jamais le secret.


Messine, le 7 Avril 2014



Per citare questo articolo:

Maria Gabriella ADAMO, La poupée de Babet, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=187

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