Maria Chiara SALVATORE
Aspects polysémiques en diachronie du terme « espèce »
Maria Chiara Salvatore
Università degli Studi di Napoli “Parthenope” – Université Lumière Lyon 2
mariachiara.salvatore001@studenti.uniparthenope.it
Résumé
En vertu de sa double nature logique et formelle, le concept d’espèce a été une notion centrale pour les naturalistes à travers les siècles. Cette étude se propose d’explorer le mot et le terme espèce sous l’angle de sa sémantique historique, en observant la régularité et les spécificités de l’émergence de polysèmes, ainsi que son statut complexe et singulier au sein des sciences naturelles.
Abstract
Due to its dual logical and formal nature, the concept of species has been a central notion for naturalists over the centuries. This study explores the word and term espèce (in English “species”) from the perspective of its historical semantics, by observing the regularity and specificity of the emergence of polysemes, as well as its complex and unique status within the natural sciences.
Nous serons délivrés des vaines recherches
auxquelles donne lieu l’essence inconnue
et indécouvrable du terme espèce.
Charles Darwin, L’origine des espèces, 1876 : 502
1. Introduction
Depuis l’Antiquité, l’hétérogénéité et l’ampleur des formes de la nature ont poussé les naturalistes à adopter des stratégies de différenciation et de catégorisation, pour des raisons de type logique ainsi que communicatif. Bien que ces stratégies aient subi des réajustements au fil du temps, la notion d’« espèce » a fait l’objet de nombreuses reformulations sémantiques qui relèvent, d’une part, d’un changement d’épistémè (FOUCAULT 1966), d’autre part, de la nature dynamique, flexible et multi-dimensionnelle du terme, qui s’adapte à plusieurs contextes : historique, social et communicatif (FREIXA & FERNÁNDEZ SILVA 2017 : 160).
Or, si le concept d’« espèce » a donné lieu à de nombreux travaux en histoire des sciences et en biologie (LHERMINIER 2005, 2009, 2014, 2018a ; WILKINS 2009), le point de vue linguistique reste encore largement négligé et inexploré (SELOSSE 2007b, 2008). Pour cette raison, l’objectif de notre contribution est d’examiner le concept d’« espèce » sous l’angle de son évolution sémantique à travers l’histoire. Nous chercherons à mettre en lumière l’émergence de ses différentes acceptions, tout en identifiant d’éventuelles régularités dans les significations différentes du terme. Une approche diachronique et historique (BERTRAND et al. 2007 ; SELOSSE 2007a ; ZANOLA 2014, 2021 ; GRIMALDI 2017) permettra de mettre en évidence l’émergence et la stratification des différents sens du terme espèce. Cette démarche vise à en identifier les motivations, à mieux comprendre les processus qui régissent la polysémie et à dégager des constantes ou rémanences.
Nous avons décidé d’adopter une double démarche portant sur ce terme au sémantisme très vaste par le biais d’une approche sémasiologique et onomasiologique. Dans un premier temps, nous analyserons la polysémie du mot espèce en langue générale et puis celle du terme espèce dans le domaine biologique et dans ses sous-domaines. Nous explorerons les principales différences et similitudes entre les deux types de polysémie, en mettant en lumière les procédés sémantiques qui les sous-tendent ainsi que leur traitement dans les ouvrages lexicographiques. Pour cela, nous nous appuierons sur les principaux dictionnaires historiques. Enfin, à partir d’une étude sur corpus, nous montrerons le statut particulier du terme espèce. Bien qu’il puisse acquérir des acceptions variées dans les sciences naturelles, ses sens biologique et taxinomique coexistent souvent et s’activent simultanément en discours, illustrant ainsi un cas de « pseudopolysémie ».
2. La polysémie du mot espèce : une approche sémasiologique
Le lexème espèce est un emprunt adapté au latin classique species, « vue, regard », lié au verbe specĕre, « regarder », à son tour traduit du grec εἶδος, eidos, « image, forme » (REY 2019 : 1286). Ce dernier intègre à la fois un sens formel, lié à son apparence, et le sens logique de division du genre, les deux étant connectés par l’importance accordée au regard et à la forme. Or, déjà à partir de ces données, on pourrait dire que le sens noyau d’« espèce » consiste dans l’apparence sensible qu’on peut attribuer à un objet présent en nature par rapport à un autre et par le biais du regard. Donc, dans le processus de compréhension du mot espèce, il est nécessaire, d’une part, que l’objet ait une forme, et, de l’autre, que celui qui l’observe puisse en reconnaître sensiblement la particularité ou la différence par rapport à une autre. Cette réflexion préliminaire est fondamentale pour observer les glissements qui s’opèrent à partir de ce noyau sémantique et qui permettent de suivre l’enrichissement sémantique au fil du temps. En grec, d’après le Bailly (GRÉCO et al. 2020), le mot εἶδος présente deux acceptions principales, liées entre elles :
- (a) aspect extérieur, d’où : forme d’un corps, air d’une personne ou d’une chose ;
- (b) forme, par opposition à la « matière » ou « substance (ὕλη) » ; forme d’une chose dans l’esprit, idée ; forme propre à une chose, par suite espèce par opposition à γένος.
Le terme εἶδος, dans son sens hyperonymique désignant l’apparence, présente deux polysèmes principaux : d’une part, « forme par opposition à matière », et, d’autre part, « forme propre », c’est-à-dire « type ou espèce », en opposition à γένος, le genre. En latin, le mot species hérite le caractère polysémique, ce qui mérite une étude approfondie avant d’aborder l’analyse de son évolution en français.
D’après le Forcellini, species présente de nombreuses acceptions (FORCELLINI et al. 1868 : 179-180) qui rayonnent autour de ce noyau sémantique concernant l’image, et donc la ressemblance ou la différence, imprimée par le regard ou la pensée, dont nous proposons la traduction du latin :

La plupart de ces sens, en effet, reposent sur un glissement de ce noyau ou sur un lien logique proche : ce qui est distingué par le regard (a), par l’esprit (b), dans le sommeil (c), soit en y ajoutant une qualité ou une connotation (d, e, f). On peut donc diviser les sens de species en deux macro-catégories regroupant ces formes d’une façon concrète ou d’une façon abstraite d’après leurs signes sensibles. Le sens de species en tant que « gestalt, belle apparence » (d) se traduit dans celui d’« image idéale », qui sera repris dans le sens ecclésiastique et puis philosophique d’« espèce ». Quant aux sens fondés sur le lien logique « xa est un sous-type ou un type particulier de x » (i, j), ceux-ci reproduisent d’une certaine façon le sens d’« espèce » par opposition au genre supérieur, tel qu’attribué au mot depuis Cicéron (von WARTBURG 1929), qui repose également sur une logique de ressemblance à laquelle s’ajoute une différence.

D’après le Französishes etymolologisches Wörterbuch (dorénavant FEW) « species désignait en latin juridique du IIe siècle le produit obtenu ou créé à partir d’une matière première et correspondait au terme aristotélicien eidos (forme) par opposition à húlē (matière première) ». Comme les trois produits vitaux étaient le vin, l’huile et les céréales, ils étaient désignés par le terme species (von WARTBURG 1929). En effet, par un processus associatif métonymique species prend le sens de « denrée » (REY 2019 : 1286) : « depuis Marcien, le terme a été appliqué aux marchandises d’Orient soumises à des droits de douane et, à partir du IVe siècle, aux articles de commerce et aux objets de valeur en général » (von WARTBURG 1929). Ce dernier processus métonymique nous fait pencher vers l’hypothèse de l’apparition successive du sens d’« espèce » comme moyen d’échange et puis comme monnaie. En latin tardif, species acquiert le sens spécifique de « drogues, épices » (sens k), en se rattachant à l’idée plus générale de « marchandises classées par espèce » (REY 2019 : 1260). Cette acception évolue indépendamment pour donner lieu à un doublet lexical (species > « espèce »/ « épice »).
Il est intéressant de noter que certaines relations logiques, déjà présentes en latin, sont maintenues en français, où elles se voient accompagnées de nouveaux processus sémantiques qui viennent les enrichir.
En français, le mot espèce commence à être utilisé vers le XIIe siècle en tant que terme religieux « signe, révélation de Dieu » (REY 2019 : 1286). C’est au XIIIe siècle que le syntagme espèce humaine fait son apparition pour désigner le genre humain, et « espèce » prend progressivement le sens de toute catégorie d’êtres vivants du même genre (REY 2109 : 1286). En ce sens, les frontières sémantiques entre « genre » et « espèce » apparaissent plutôt floues. Comme en latin, le mot s’emploie par la suite (en 1496 et en 1523) au pluriel pour indiquer un moyen de paiement et une pièce d’or ou d’argent.
À la fin du XVIIe siècle la palette des acceptions du mot espèce est extrêmement riche. D’après le Dictionnaire de Furetière (dorénavant DF) et l’édition du Dictionnaire de l’Académie Française de 1694 (dorénavant DA), le sens principal d’« espèce » est le sens logique de subdivision du genre, (a) reposant sur la relation de logique « xa est un sous-type de x ». D’autres acceptions sont issues de la portion sémantique concernant la perception visuelle et formelle. Ces dernières sont liées à l’apparence et à la manière dont les choses sont perçues et différenciées en fonction de leurs formes visibles.
La particularité du sens d’espèce en tant que terme logique est la nécessité d’envisager son sens par rapport à un autre référent ou à une catégorie plus générale. Dans la définition du DF nous lisons « l’homme est une espèce à l’égard de l’animal », où « à l’égard » implique forcément l’adoption d’un point de vue. Déjà dans cette définition coexistent deux sens, à savoir « espèce » en tant que catégorie d’individus et en tant que subdivision d’une autre catégorie « xa est un sous-type de x ». Le sens « sorte de » mérite également une remarque : dans ce cas « xa est un sous-type de x », où « a » reçoit une connotation singulière. Or, cette connotation peut se déployer dans un sens d’approximation positif ou négatif. Dans le cadre d’une connotation positive, l’individu se distingue par des qualités particulières qui le rendent exceptionnel au sein de sa catégorie d’appartenance. En revanche, une connotation négative efface ou amoindrit les traits qui lui permettraient d’être pleinement reconnu comme membre de cette catégorie.
L’édition du Dictionnaire de Trévoux (dorénavant DT) de 1771 signale l’émergence de nouvelles acceptions ainsi que l’évolution de certaines acceptions antérieures. En particulier, il faut mentionner l’émergence – éphémère puisqu’elle va disparaître un siècle plus tard – d’espèces, au pluriel, en tant que terme de pharmacie, indiquant « les poudres composées ». Rey évoque dans le Dictionnaire culturel (dorénavant DC) le sens, déjà attesté aux XIIe et XIIIe siècles, de « mélange de plantes séchées et cassées en petits morceaux servant à préparer des infusions ou des décoctions médicinales » (REY 2006 : 649), ce qui nous permet d’avancer l’hypothèse d’un va-et-vient sémantique, à partir du latin, de sens qui émergent – et parfois disparaissent – d’une façon régulière.
Au XVIIIe siècle, on observe également l’appariement du sens logique et du sens biologique du terme espèce, sur lequel nous reviendrons un peu plus loin.
À partir du XIXe siècle, au-delà de la disparition des sens d’« espèce » comme terme pharmaceutique et au sens de « denrées », les changements de sens majeurs se font à partir de l’un des traits sémantiques d’espèce en tant que terme biologique, à savoir le sens catégoriel « de plusieurs choses qui ont un caractère ou une nature communs », ainsi que de l’apparition d’autres sens liés à ce dernier. Le trait analogique est présent, par exemple, dans l’émergence de l’acception du terme d’arithmétiques. Dans le Littré (dorénavant DL), émerge également le sens chimique « collection d’individus identiques par leur composition élémentaire et immédiate » (LITTRÉ 1873). Or, logiquement, le sens chimique, qui d’ailleurs ne figure dans aucun des autres dictionnaires consultés, semble succéder à l’acception biologique, issue d’une relation métonymique fondée sur le lien logique « ensemble d’éléments identiques ou de la même nature ». D’après le Trésor de la langue française informatisé (dorénavant TLFi), les termes provenant de ce type de lien logique seraient au nombre de quatre :
- (a) BIOL., CHIM. BACTÉRIOL. Corps, substances simples ou composées ayant des propriétés identiques.
- (b) Ensemble de figures ou de formes géométriques semblables.
- (c) MÉD. [Appliqué aux maladies] On classe les maladies ou espèces morbides en genre, ordre, espèce, exactement comme les espèces animales ou végétales.
- (d) MINÉR. Ensemble de minéraux ayant même composition chimique et même structure cristalline.
Ce type de relation va fonder la plupart des acceptions ultérieures qui voient le jour au fur et à mesure que les connaissances scientifiques par rapport au vivant avancent en biologie. Ainsi, parallèlement à l’évolution de la définition d’espèce biologique, d’autres concepts tels qu’« espèce chimique », « espèce bactérienne », « espèce écologique », apparaissent progressivement (LHERMINIER 2005).
3. La polysémie du terme espèce : une approche onomasiologique
Bien qu’il soit souvent associé à Linné, le concept d’« espèce » remonte à l’Antiquité comme conséquence de la nécessité d’exprimer et de marquer la différence parmi les êtres ainsi que de la définir. Les concepts de genre et d’espèce naissent avec Aristote, qui les utilise à la fois en tant que catégories et en tant que concepts naturels. Or, comme le remarque SELOSSE (2008 : 65-66), « parler d’espèce ou de genre ne relève pas de la science de la classification ou de l’étude du vivant, c’est avant tout parler de définition, c’est-à-dire se situer dans un champ philosophico-logique et linguistique [et] étudier […] des représentations linguistiques/définitoires de la réalité ». En linguistique, BENVENISTE déjà (1966 : 63-74) avait souligné le fondement linguistique des catégories, comme transposition des catégories de la langue.
Ce qui est primordial dans l’objectif de l’analyse diachronique du terme espèce est de le rapporter à l’époque dans laquelle le concept est conçu, et donc à son épistémè.
L’Antiquité gréco-latine utilise trois mots différents pour indiquer la diversité naturelle (SELOSSE 2007b : 139) :
- (a) εἶδος, eidos et puis species
- (b) γένος, génos et puis genera
- (c) διαφορά(ι), diafora(i) et puis differentia(e)
Comme l’indique SELOSSE (2007b : 139), en suivant cette « conception qui échappe à toute structuration hyperonymique », les trois termes seraient utilisés pour renvoyer à un même réfèrent d’après la portion sémantico-conceptuelle que l’on voudrait mettre en évidence, à savoir la différence morphologique en soi telle est immédiatement perceptible par l’observation (a), la différence morphologique qui dérive de la parenté (b), la diversité en soi et qui distingue les êtres, pouvant désigner également, par métonymie, le groupe porteur de cette différence (c).
Dans une perspective sémasiologique, on observe que l’évolution sémantique de (a) conserve les traces des co-référents qui ont influencé son développement au fil du temps, contribuant à l’extension du polysème. Ainsi, le terme semble intégrer une composante conceptuelle partagée avec d’autres lexèmes, qui « s’active » à différents moments de son histoire. L’héritage des concepts aristotéliciens se propage entre naturalistes et logiciens, la notion d’espèce en particulier faisant l’objet de nombreuses réflexions, entre autres, la célèbre querelle des Universaux au Moyen Âge (LHERMINIER 2005 : 18-19, 2018a : 10).
En ce qui concerne le concept d’« espèce » à la Renaissance, l’étude de SELOSSE (2007b) est éclairante à ce sujet. Après avoir replacé les concepts d’ « espèce » et « genre » dans leur contexte épistémologique, à savoir le paradigme métaphysique chrétien, SELOSSE (2007b : 147) souligne l’importance accordée à la forme. Cette centralité se traduit par « une spécialisation logique du terme espèce », tandis que le substratum sémantique lié à l’aspect morphologique en fait le lexème préférentiel en termes de saillance, par rapport à « genre », en référence au cadre épistémologique dans lequel cette unité lexicale opère. À ce stade, donc, la polysémie du terme se manifeste dans la mesure où le concept d’« espèce » peut englober plusieurs niveaux de la division logique, ainsi qu’être utilisé en tant que synonyme de « sorte », en privilégiant tantôt le côté conceptuel logique, tantôt celui formel.
Or, un changement se produit au XVIIIe siècle, quand l’étude des êtres vivants « a acquis un statut véritablement scientifique » (GÉNERMONT 2018 : 39) avec l’émergence des notions de transformisme des êtres qui entraîne la prise en compte de la descendance, activant ainsi dans le terme espèce la portion sémantique liée à la lignée. Le débat sur la question biologique moderne d’espèce s’ouvre avec Ray (Historia Plantarum), Locke et Leibniz au début du siècle et se poursuit avec Linné et Buffon un demi-siècle plus tard (LHERMINIER 2018a : 13).
Déjà la définition que Linné en donne dans sa Philosophica Botanica (LINNÉ 1788 : 130-131) présente les enjeux modernes du concept :
Il y a autant d’espèces qu’au commencement l’Être infini produisit de formes diverses ; lesquelles, suivant les loix pour la génération, en produisirent beaucoup d’autres, mais toujours semblables à elles : donc il y a autant d’espèces qu’il se présente tous les jours sous nos yeux de formes ou de structures différentes.
La définition de Linné met en lumière certains aspects du concept, à savoir le créationnisme (« l’Être infini produisit »), la fixité des espèces (« il y a autant qu’au commencement »), ainsi que, sur le plan purement sémantique, le côté formel du sens (« formes diverses »), le critère de ressemblance (« toujours semblables à elles ») et l’aspect de la perpétuation de la lignée (« suivant les loix pour la génération ») qui couvre le sens qui était une fois propre à « genre ».
Buffon, quant à lui, est un cartésien et « substitue à la conception logique et essentialiste d’espèce, la conception physicienne, avec ses molécules organiques et son moule intérieur, et spatio-temporelle » (LHERMINIER 2018a : 13) :
Tous les individus semblables qui existent sur la surface de la terre sont regardés comme composant l’espèce de ces individus. Cependant ce n’est ni le nombre, ni la collection des individus semblable qui fait l’espèce, c’est la succession constante et le renouvellement non interrompu de ces individus qui la constituent : car un être qui durerait toujours ne ferait pas une espèce, non plus qu’un million d’êtres semblables qui durerait aussi toujours : l’espèce est donc un mot abstrait et général, dont la chose n’existe qu’en considérant la nature dans la succession du temps et dans la destruction constante et le renouvellement aussi constant des êtres. […] L’espèce n’étant donc autre chose qu’une succession constante d’individus semblables et qui se reproduisent, il est clair que cette dénomination ne doit s’étendre qu’aux animaux et aux végétaux et que c’est par un abus des termes ou des idées que les nomenclateurs l’ont employé pour désigner les différentes sortes de minéraux (BUFFON 1824-1832 : 418-420).
Ce qui émerge de la définition proposée par Buffon est, tout d’abord, le sens catégoriel, à comprendre dans une dimension verticale plutôt qu’horizontale. En effet, l’espèce ne se construit pas de manière ascendante, c’est-à-dire du bas vers le haut, mais descendante, du haut vers le bas, à partir de l’individu, qui, comme l’auteur le souligne quelques lignes plus haut, est « un être à part, isolé, détaché » (LHERMINIER 2018a : 13), qui partage avec les autres individus le fait de constituer une succession constante dans le temps d’individus semblables qui se reproduisent. La conception d’espèce de Buffon est donc dynamique, en opposition à l’espèce fixe de Linné. De plus, le terme espèce ne devrait, selon cette perspective, être utilisé que pour designer des êtres vivants, excluant ainsi les minéraux. Cette réflexion posée sur le plan de la langue est intéressante puisque la polysémie du terme, en particulier le fait qu’espèce renvoie à deux concepts tels que le concept organique et le concept inorganique, soulève ici une question scientifique. Le fait d’attribuer le terme espèce aux minéraux, au sens de « sorte », relève d’un nominalisme qui risque de compromettre la valeur biologique du concept en niant son fondement réel (LHERMINIER 2005). Cet aspect sera repris plus tard par un des élèves de Buffon, Lamarck, qui passe tout au long de sa carrière d’une conception fixiste des espèces (Flore française), à l’élaboration d’une théorie transformiste dans laquelle le concept d’espèce a du mal à trouver sa place, tout en restant un outil pratique qui facilite la description des êtres :
J’ai longtemps pensé qu’il y avait des espèces constantes dans la nature et qu’elles étaient constituées par les individus qui appartiennent à chacune d’elles. Maintenant je suis convaincu que j’étais dans l’erreur à cet égard, et qu’il n’y a réellement dans la nature que des individus. […] Cependant pour faciliter l’étude et la conoissance de ces corps, je donne le nom d’espèce à toute collection d’individus, qui pendant une longue durée se ressemblent tellement par toutes leurs parties comparées entr’elles, que ces individus ne présentent que de petites différences accidentelles […] (LAMARCK 1802 : 141-142, 149).
Dans son raisonnement, Lamarck met en évidence le défaut de la notion d’« espèce » appliquée aux êtres vivants : l’espèce se heurte à la notion du temps et du changement. Si elle se base sur la ressemblance des êtres et de leurs formes, et que ces formes changent avec le temps, s’effondre ainsi l’un des piliers sémantico-conceptuels d’espèce. Cependant, comme le savant l’avoue, la notion facilite l’étude des êtres vivants. Finalement, l’intuition du rapport entre « état des choses, dans chaque lieu qu’habite chaque corps vivant » et changement « pour les corps vivans qui l’habitent », anticipe la notion d’« espèce écologique » (LHERMINIER 2005 : 51).
Opposant de Lamarck au Muséum d’Histoire naturelle de Paris, Cuvier est, de son côté, partisan de l’espèce qu’il définit comme « la collection de tous les corps organisés nés les uns des autres, ou de parens communs, et de tous ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux […] » (CUVIER 1797 : 11).
Jusque-là, à l’exception de l’absence de prise en compte explicite de l’aspect temporel, les concepts de Lamarck et Cuvier semblent relativement similaires. Cependant, une divergence majeure apparaît dans leur vision de l’évolution des êtres vivants : Lamarck voit une continuité entre les êtres qui se transforment, tandis que Cuvier rejette catégoriquement cette idée. Cette divergence se manifeste notamment dans leur interprétation des fossiles, qui pour Lamarck seraient des « monumens qui attestent les révolutions que cette surface a éprouvée dans la suite des temps » (ANNALES 1802 : 299), dont les espèces actuelles seraient des analogues, alors que Cuvier considère les fossiles comme les vestiges d’espèces définitivement disparues, détruites par des catastrophes naturelles.
Dans l’histoire des concepts et des idées scientifiques, rares sont ceux qui ont engendré autant de reformulations et de désaccords que celui d’« espèce ». Les définitions de Linné et de Buffon, ainsi que celles de Lamarck et de Cuvier coexistent à la même époque tout en faisant référence, par le biais du même lexème, à des concepts différents, ce que nous appelons une polysémie d’auteur[1]. Pour les distinguer, on dit généralement l’espèce sensu Linné, Buffon, Lamarck, Cuvier, etc.
Depuis Darwin et avec les avancées scientifiques concernant les bactéries, les virus, les gènes et l’ADN jusqu’à nos jours, le concept d’« espèce » a été continuellement revisité et fragmenté, au point d’en provoquer une véritable crise parmi les spécialistes au XXe siècle. Comme l’affirme LHERMINIER (2018a : 186), « loin de s’exclure ces concepts expriment des pratiques et des approches enrichissants d’une même réalité car c’est au moment où le concept change de sens qu’il en a le plus ». Sans entrer dans les détails, ce qui nécessiterait une étude à part entière, il est ici suffisant de rappeler les principaux concepts d’« espèce » développés au fil du temps, fondés sur les critères conceptuels de ressemblance (R), descendance (D), fécondité (F) et évolution (E). Outre le concept d’espèce biologique, une multitude de nouveaux concepts ont ainsi émergé, tels que les notions d’« espèce écologique », « espèce évolutive », « espèce génétique », « espèce morphologique », « espèce phénétique » ou encore « espèce phylogénétique » (LHERMINIER 2018a : 186).
4. Étude sur corpus : l’espèce naturaliste est-elle polysémique ?
Pour observer la complexité du sémantisme du terme espèce au XIXe siècle dans le domaine des sciences naturelles, nous avons choisi d’étudier un corpus composé des œuvres majeures de Cuvier (1797, 1812), Lamarck (1802, 1809, 1815) et Darwin (1870), trois figures clés de l’évolution de la pensée sur le vivant à cette époque. Nous avons ensuite extrait et comparé tous les contextes syntaxiques d’usage du terme espèce, en essayant de cerner le sens du terme en prenant en compte la dimension discursive et contextuelle.
Par rapport au classement établi, il est pertinent d’ajouter quelques observations finales sur le comportement syntaxique des unités lexicales dans leurs relations syntagmatiques, puisque chaque contexte sélectionne et met en avant une facette sémantique spécifique du terme, influençant ainsi son sens et son usage.
La présence de contextes syntaxiques basés sur des verbes du type « établir », « former », « déterminer » + « une espèce », met en évidence le caractère artificiel et donc taxinomique du terme. Lorsqu’on trouve espèce au pluriel (ex. espèces vivantes), le terme prend un sens plus générique, voire hyperonymique de biodiversité, d’ensemble d’espèces connues et répertoriées. Lorsqu’il est accompagné d’un adjectif, celui-ci influence son sémantisme, qu’il précède ou qu’il suive le nom : quand l’adjectif précède le nom (ex. « même espèce », « seule espèce »), le sens catégoriel est plus évident ; quand l’adjectif suit le nom, il permet généralement de préciser le trait qui est partagé (ex. « espèce britannique », « sauvage »). Quand on introduit un complément du nom, le sens se rétrécie (ex. « espèce de ») se rapprochant de celui de « type de », ce qui n’est pas le cas si espèce est précédé d’un adjectif (ex. « une même espèce de »). Finalement, l’emploi de verbes tels que « descendre », « modifier », « se former », met en évidence l’aspect biologique et non artificiel du terme contrastant avec des verbes tels que « établir », « déterminer ». Ce bref aperçu permet de souligner la pluralité des portions du sens que ce terme incarne au XIXe siècle, qui parfois se superposent et parfois s’opposent. En fait, certaines des acceptions présentent plusieurs sens à la fois. Le terme espèce porte ainsi en soi la double nature du sens biologique et taxinomique, qui lui permet de jouer le rôle de terme et de terme-taxinomique à l’intérieur d’un espace multidimensionnel, à travers une « pseudopolysémie » intrinsèque, à savoir la coexistence des deux sèmes /logico-taxinomique/ et /formel/. La création de polysèmes à partir de ce terme repose donc sur une ou plusieurs parties de sa large et complexe extension notionnelle.
5. Conclusion
Dans cette étude, qui ébauche quelques enjeux du concept d’« espèce » du point de vue de son sémantisme, nous avons voulu mettre en évidence différents aspects de la polysémie du terme espèce à partir à la fois d’une démarche sémasiologique et onomasiologique, ces deux perspectives étant indispensables pour une compréhension linguistique et conceptuelle globale et cohérente. Ce qui est ressorti de cette première analyse est la régularité de certains liens de type logique qui se reproduisent dans le développement de la polysémie de ce terme tels que :
- (a) xa est un sous-type ou un type particulier de x, donc la ressemblance à laquelle s’ajoute une différence.
Alors que dans la langue générale, cette différence peut également être de type connotatif, cet aspect est absent en terminologie, où on ne remarque aucune connotation, ni positive ni négative, par rapport à l’approximation. En revanche, cette connotation émerge dans le terme race.
- (b) lien fondé sur la ressemblance ou identité d’une propriété, une forme, etc.
Dans les processus de création de polysèmes dans la langue générale, les acceptions sélectionnent une portion du sens soit liée à l’aspect logique, soit à l’aspect formel, soit aux deux. Quant aux sens spécialisés, on a relevé une régularité des terminologisations[2] qui prennent en compte l’un des deux traits sémantico-conceptuels du terme espèce.
Dans le domaine spécifique des sciences biologiques, la polysémie se développe à partir de l’un des quatre traits sémantico-conceptuels, à savoir ressemblance, descendance, fécondité et évolution. Cependant, le concept d’« espèce » en sciences naturelles se distingue par sa spécificité remarquable. En effet, il intègre à la fois un sens logique et un sens biologique, qui coexistent et s’activent simultanément en discours.
Finalement, l’approche historicisée de la polysémie a permis de reconstruire des rapports de sens qui ne sont pas nécessairement transparents en synchronie, mais qui relèvent de l’évolution d’une polysémie préalable.
Quant à l’aspect conceptuel, les spécialistes se sont souvent posé la question de la nécessité de la notion d’espèce, tout en reconnaissant le besoin d’une redéfinition conceptuelle. Pour le dire avec LHERMINIER (2018b : 167), « l’espèce n’a pas le statut logique d’un concept scientifique déterminant, mais celui que Kant appelait réfléchissant ». D’un point de vue nomenclatural, le terme espèce pose également un problème pour un ensemble d’aspects linguistiques qui lui sont liés, entre autres, polysémie, onomatophore, redondance (DUBOIS 2007 : 29). Tout en se présentant comme une notion problématique, « espèce » demeure un concept central pour les naturalistes et logiciens de tous les temps puisqu’il répond au besoin d’ordonner la réalité à travers un instrument qui soit en même temps abstrait et réel. Au-delà de son intérêt historique et sémantique, ce concept revêt une pertinence actuelle cruciale, puisqu’il touche directement à la compréhension et à la préservation de la biodiversité, passée comme présente. Véritable pivot des sciences naturelles, il reflète l’évolution des discours scientifiques depuis les origines de la pensée humaine.
Références bibliographiques
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[1] Nous entendons par ce terme une polysémie qui relève d’une posture différente par rapport au même concept.
[2] Par terminologisation, on désigne un processus linguistique par lequel une unité lexicale issue du langage courant est investie d’un sens spécialisé pour intégrer un domaine de savoir déterminé.
Per citare questo articolo:
Maria Chiara SALVATORE, « Aspects polysémiques en diachronie du terme « espèce » », Repères DoRiF, hors-série – En termes de polysémie. Sens et polysémie dans les domaines de spécialité, DoRiF Università, Roma, ottobre 2025, https://www.dorif.it/reperes/maria-chiara-salvatore-aspects-polysemiques-en-diachronie-du-terme-espece/
ISSN 2281-3020
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