Alain RABATEL

 

Les enjeux communicationnels et interactionnels de l’analyse pragma-énonciative des points de vue : pour une approche holistique des points de vue dans des textes complexes et complets

 

 

Alain Rabatel
Professeur émérite en Sciences du Langage à l’université Claude-Bernard, Lyon 1
(Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education –ESPE de l’Académie de Lyon)
Alain.Rabatel@univ-lyon1.fr 

 

Ce texte[1] se propose de présenter ma théorisation linguistique de la notion de point de vue (désormais PDV, pour renvoyer à cette théorisation) ainsi que la constellation des concepts théoriques produisant l’effet-PDV : prise en charge et responsabilité énonciatives, argumentation directe ou indirecte, effacement énonciatif, intentionnalité, subjectivité et objectivisation[2]. Il est évidemment impensable de présenter complètement toutes ces notions dans un seul texte, aussi privilégierai-je ici la notion de PDV. Je consacrerai une première partie à la problématique de co-construction du sens, puis présenterai dans une deuxième partie les outils théoriques pour une analyse pragma-énonciative des PDV. Dans une troisième partie méthodologique je proposerai quelques études de cas illustrant des articulations souhaitables entre PDV et tel ou tel concept susmentionné pour penser d’emblée des discours complexes, en raison de la diversité de leurs marques et de leurs types d’organisation, complexité encore accrue par des phénomènes d’hybridation, la multitude des visées, l’entrecroisement polyphonique des voix et le dialogisme des PDV en confrontation. Autrement dit, le propos essentiel que je vise est d’entrer dans les mécanismes de la co-construction du sens et le dévoilement des enjeux communicationnels et interactionnels résultant de la confrontation des PDV.

1. Préambule au cadrage théorique : la co-construction du sens et de ses enjeux interactionnels et communicationnels

Une distinction nette entre sens et interprétation est difficile à tenir. Certes, la compréhension repose sur des instructions, voire des contraintes, qui gouvernent le sens, mais elle rencontre rapidement le palier de l’interprétation, avec la saisie des ambiguïtés, des mots sous-spécifiés, des jeux de langage, des écarts par rapport à des normes (COSERIU 2001), des variations (affectant le choix et l’ordre des mots, les types de progression thématique, la mise en relief, les marques de syntaxe dite expressive ou émotive, les données suprasegmentales), des choix de planification, etc. : tous ces phénomènes sont à interpréter en faisant intervenir les intentions du locuteur ou celles qu’il prête à d’autres que lui. Autrement dit, dès le niveau de l’énoncé, a fortiori des discours, la distinction sens/interprétation est problématique, si l’on considère, avec Strawson 1970,

  • que le sens ne se réduit pas au contenu propositionnel de l’énoncé (ce qu’il appelle le sens A) ;
  • qu’il intègre aussi celui de l’énoncé en rapport avec la référence : c’est à ce niveau que le sens s’appuie sur l’identification des signes indexicaux, sur ses conditions de vérité en termes vrai/faux (i.e. le sens B) ;
  • enfin, qu’il culmine dans le sens de l’interprétation de l’énoncé comme acte, mobilisant la prise en compte du contexte, dégageant les valeurs modales et les actes de langage des acteurs de l’énoncé comme du locuteur auteur de l’énoncé (i.e. le sens C).

Ces propositions de Strawson peuvent être croisées avec les options théoriques de Bally : « On ne peut donc pas attribuer la valeur d’une phrase tant qu’on n’y a pas découvert l’expression, quelle qu’elle soit[3], de la modalité » (BALLY 1965 : 36).

Repérer les actes de langage (AL) des énoncés et leurs modalités afférentes est relativement facile lorsque les énoncés sont particulièrement explicites et que le destinataire est in praesentia, comme en (1) :

(1) Maintenant, mon petit monsieur, tu sors, et vite !

Cet énoncé exprime une modalité déontique et comprend un AL directif indiquant un ordre, signifié par le sémantisme du verbe, sa tournure impérative à l’indicatif, l’emploi du « tu », en lien avec l’adresse péjorative « mon petit monsieur », qui ne laissent pas d’autre alternative au destinataire que de débarrasser immédiatement le plancher. Cependant, même dans ce cas banal, l’extraction des AL est délicate, parce que les énoncés sont souvent susceptibles d’en exprimer simultanément plusieurs. Si on prend en compte la prosodie (forte intensité, avec quatre intonations descendantes suivies de pauses longues entre les adverbes et l’ordre), ainsi que les données co-verbales multimodales (mimique avec un regard froid, rictus de colère, gestuelle marquant l’exaspération, ponctuant le discours et accompagnant le regard vers la sortie), l’exemple (1) exprime indirectement un AL expressif d’exaspération, et donc une modalité appréciative négative, avec les deux adverbes « maintenant » et « et vite ». Ce deuxième AL conduit à réinterpréter l’ordre comme une menace, vu la force illocutoire d’engagement du locuteur dans son énoncé, que l’on pourrait reformuler ainsi : « tu sors tout de suite, sinon je te mets dehors manu militari ». L’écrit ne verbalise pas toujours ces données : ici, la prosodie est marquée par le point d’exclamation et les virgules, la dislocation concernant l’allocutaire (« mon petit monsieur », « tu »), la mise en relief de l’adverbe de temps ; mais les données multimodales ne sont pas verbalisées, il faut les imaginer. C’est ce travail que fourniraient l’acteur et le metteur en scène, si cet énoncé devait être adapté à la scène ; c’est aussi ce travail que doit faire tout lecteur s’il veut comprendre les enjeux de l’énoncé, leurs dimensions communicationnelles et interactionnelles.

En revanche, ces données sont présentes, fût-ce sommairement, dans l’exemple suivant :

(2) « “Merci pour l’Ovaltine, ma bonne Martha.” Malgré le sourire, c’était un congé. » (P.D. James, [1962] À visage couvert, Paris, Fayard, 1989 : 25)

Le remerciement est un AL expressif exprimant la reconnaissance du locuteur pour un service rendu (avoir procuré une boisson[4]) ; il est accompagné d’une adresse affectueuse (« ma bonne Martha ») et d’un « sourire » renforçant la modalité appréciative positive. On ne peut cependant exclure une éventuelle condescendance car les remerciements et marques d’amitiés appuyés d’un supérieur à un inférieur sont souvent interprétés négativement. Dans ces conditions, par-delà l’AL de gratitude, le remerciement équivaut à un AL directif de congédiement temporaire, et donc à une modalité déontique indirecte (ou d’arrière-plan) : ainsi Martha est-elle invitée, aussi poliment que fermement, à quitter la pièce[5].

Les exemples (1) et (2) renvoient à plusieurs niveaux de subjectivité. En (1), la subjectivité apparaît dès la formulation syntaxique, prosodique et multimodale des AL d’ordre, d’exaspération et de menace envers l’allocutaire, assortie d’un certain mépris. En (2) – à la différence de (1), où il n’y avait qu’un seul locuteur –, il y en a deux : le locuteur de l’AL de remerciement est un locuteur enchâssé[6] et le locuteur enchâssant est celui qui raconte[7]. Dans ces conditions, il ne faut pas confondre la subjectivité du locuteur enchâssé avec celle du locuteur enchâssant. Ce dernier se contente d’attester de la vérité de la scène et des AL, modalités et émotions du locuteur enchâssé, suivant les conventions des récits réalistes, et plus largement, les conventions et maximes qui régissent tous les échanges, a fortiori dans un texte informatif ou argumentatif. C’est seulement si le locuteur enchâssant s’autorisait un commentaire sur la brutalité du congédiement qu’il manifesterait sa subjectivité à l’égard de celle du locuteur enchâssé. À défaut, le texte est dit « objectif », du point de vue du locuteur enchâssant, parce qu’il est censé rapporter fidèlement ce qui s’est dit, ce qui s’est passé, par rapport à la réalité extralinguistique, ou par rapport à la vérité d’une fiction qui se présente comme vraisemblable. Dans ce genre de configuration dialogique, il y a donc deux sources distinctes de subjectivité, celle du personnage et celle du locuteur enchâssant, cette dernière n’étant indiscutable que si elle est manifeste.

Ainsi les énoncés peuvent-ils se lire à deux niveaux, l’un, « objectif », rendant compte de la « réalité » des événements racontés, des échanges rapportés, l’autre, subjectif, renvoyant aux intentions des acteurs/locuteurs enchâssés et, éventuellement, aux jugements ou commentaires du locuteur enchâssant. On se souvient que Saussure, dans « De l’essence double du langage », insistait sur un certain nombre de dualités structurantes qui organisent la vie des langues : langue/parole, synchronie/diachronie, paradigme/syntagme, etc. Cette nouvelle dualité représentée par les dimensions objective/subjective du langage n’est pas répertoriée comme telle dans le Cours de linguistique générale, ni dans les Écrits de linguistique générale. En revanche, Saussure nous met sur sa voie dans ses notes :

On n’est pas dans le vrai en disant : un fait de langage veut être considéré à plusieurs points de vue ; ni même en disant : ce fait de langage sera réellement deux choses différentes selon le point de vue. Car on commence par supposer que le fait de langage est donné hors du point de vue.
Il faut dire : primordialement, il existe des points de vue ; sinon, il est simplement impossible de saisir un fait de langage.
L’identité que nous avons commencé par établir, tantôt au nom de telle considération tantôt au nom de telle autre, entre deux termes eux-mêmes de nature variable, est absolument le seul fait premier, le seul fait simple d’où part l’investigation linguistique.
(Saussure, « De l’Essence double du langage », Écrits de Linguistique Générale 2002 : 19)

Voici notre profession de foi en matière linguistique. En d’autres domaines, on peut parler des choses “à tel ou tel point de vue”, certain qu’on est de retrouver un terrain ferme dans l’objet même. En linguistique, nous nions en principe qu’il y ait des objets donnés, qu’il y ait des choses qui continuent d’exister quand on passe d’un ordre d’idées à un autre, et qu’on puisse se permettre de considérer des “choses” dans plusieurs ordres, comme si elles étaient données par elles-mêmes
Résumé le plus général
Voici le sens le plus général de ce que nous avons cherché à établir : il nous est interdit en linguistique, quoique nous ne cessions de le faire, de parler “d’une chose” à différents points de vue, ou d’une chose en général, parce que c’est le point de vue qui seul FAIT la chose.
(Saussure, [Notes pour un livre sur la linguistique générale, 2] in « Anciens documents », Écrits de Linguistique Générale 2002 : 201)

Saussure ne dit pas que la réalité n’existerait pas indépendamment du langage, il souligne que le matériau linguistique ne donne pas une idée ‘objective’ de la réalité à l’aide de mots neutres sans histoire. De fait, le mode de donation de la référence comporte des traces du point de vue de l’énonciateur sur ce même objet, par exemple à travers les choix lexicaux, les modalisations, etc., car il n’est pas possible de dissocier l’objet de son commentaire, comme si la modalité n’existait que dans le modus et pas dans le dictum (DUCROT 1993).

Un dernier point encore : comme la dimension objective de la réalité construite par le langage passe par la dénotation, on serait tenté de considérer que la dimension subjective relèverait de la connotation. Cette hypothèse est en contradiction avec les remarques précédentes, aussi vaut-il la peine de clarifier cette question. La connotation est définie comme une forme de signification seconde des mots, à travers les signifiés indirects, implicites, subjectifs, socio-culturels qui s’ajoutent au sens littéral, dénoté. Les exemples souvent cités (voiture/bagnole, concierge/bignole) mettent en relation la connotation avec les registres, notamment la variation sociolectale[8]. Cette conception restrictive héritée de Hjelmslev soulève des difficultés.

Première difficulté : le sens n’est pas seulement dans les mots, ni dans l’ordre des mots réglé par la syntaxe, il dépasse le cadre des relations intraphrastiques, par de multiples relations d’ordre rhétorico-textuel de nature macro-structurale. C’est le cas avec les structures de jonction et de disjonction ; de similitude (complémentarité, équivalence, parallélisme, fusion, mise en abyme) et de différence (opposition, inversion) ; d’ouverture et de clôture ; d’arrière-plan et d’avant-plan ; de valorisation et de dévalorisation, etc., qui entrent dans la construction de systèmes de représentations et de valeurs polarisées.

Deuxième difficulté : le sens dépasse ces données parce qu’il résulte aussi des attentes, des hypothèses des récepteurs qui contribuent par leurs questions à être plus attentifs à certains éléments et non à d’autres, et qui, de ce fait, co-construisent le sens. D’où l’intérêt d’une approche intégrative de la connotation (KERBRAT-ORECCHIONI 1977), à un triple niveau : en premier lieu, un niveau ancré dans le signifiant. En deuxième lieu, un niveau qui envisage les relations entre le mot et l’énoncé, le mot et le texte : ce niveau est incommensurablement plus complexe que le premier, d’abord parce que ce n’est pas la même chose que de penser les relations entre le mot et l’énoncé, le mot et le texte, avec ses diverses isotopies ; ensuite parce que ces relations sont très diverses, comme on l’a vu plus haut, avec les relations basées sur structures rhétorico-textuelles macro-structurales. À quoi s’ajoutent des données prosodiques, des jeux avec les sons, les graphies, les espaces, éventuellement qui jouent un rôle structurant significatif, comme l’a bien vu Jakobson. En troisième lieu, un niveau hors du signe et du texte, avec les associations d’idées en prise sur la situation, le vécu des récepteurs[9].

Troisième difficulté : si on s’appuie sur les seuls éléments marqués pour analyser la subjectivité, on est devant une vraie impasse, car on laisse penser que le non marqué, qui équivaut à la norme, à ce qui est attendu, échapperait aux jugements de subjectivité. On passe ainsi de l’idée de normativité à celle d’objectivité, alors que la norme repose sur des usages dominants qui relèvent de la dimension intersubjective : c’est vrai non seulement par rapport à des choix d’ordre paradigmatique (cf. le couple voiture/bagnole), mais plus encore avec la dimension syntagmatique de l’énoncé ou du texte. C’est pourquoi il faut abandonner l’idée d’un modèle vertical du sens – selon lequel le cœur du sens serait dans la dénotation et s’étofferait en intégrant des couches supérieures sur lesquelles le contrôle diminuerait à mesure que croîtraient la part subjective – pour le remplacer par un modèle horizontal (j’y reviendrai plus bas avec Rastier) dans lequel tout fait sens dans l’organisation du discours, les éléments marqués comme les « non marqués ».

C’est pourquoi le couple dénotation/connotation rend mal compte de la nature profondément ambivalente des PDV dès le niveau de la dénotation, qui donne prise à une analyse en termes de subjectivité : parce que même l’emploi des mots les plus objectivants possibles (comme les procédés marquant l’effacement énonciatif) n’exclut pas de les considérer sous l’angle des calculs subjectifs du locuteur ; parce que le travail de référenciation au plan de la dénotation n’est jamais totalement explicite, qu’il est traversé par des ellipses, des implicites, etc., qui doivent être déployés pour dégager le sens dénotatif d’un énoncé. C’est ce que montre l’exemple de Ducrot 1980 pour illustrer la notion de PDV, en (3) :

(3) Jeanne, ayant terminé ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne cessait pas. (Maupassant, Une vie)

Le locuteur premier raconte et décrit la situation en se mettant à la place de Jeanne, qui est le centre de perspective[10], bien qu’elle ne prononce pas une parole. Les inférences situationnelles font entendre que, puisque Jeanne boucle ses malles, elle va partir en voyage. La recherche de la cohérence de l’énoncé amène à conclure que la pluie contrecarre ses projets. De plus, son mouvement vers la fenêtre fait entendre que Jeanne savait déjà qu’il pleuvait et veut vérifier s’il pleut toujours. Ce qui fait que si l’on devait transposer la scène au cinéma, il faudrait s’appuyer sur les inférences des données dénotatives pour montrer, en caméra subjective, une pièce vue par les yeux du personnage, qui ferme sa malle, regarde vers la fenêtre, avec une bande-son faisant entendre le bruit de la pluie qui croît[11] à mesure qu’elle s’approche de la fenêtre, puis, en fin de compte, le regard qui s’arrête sur la vue de la pluie qui tombe à verse, retardant le départ. Dans ce cadre, l’énoncé constatif fournit un certain nombre de données « dites » objectives : mais objectives signifie que les destinataires n’ont pas d’autres choix que ceux-là pour se représenter la scène. Dans ce cadre théorique, la dénotation est construite par l’ensemble des constituants de l’énoncé, selon une conception que Rastier nomme un « modèle plat de l’énonciation » qui se laisse mal appréhender à partir du couple dénotation/connotation :

En proposant un modèle plat, nous la concevons non plus comme un transit de la pensée vers le langage, mais comme une action qui à tout le moins permet de passer d’un signe à ce qui le suit, et en somme de produire un passage à partir d’un passage précédent. Cela témoigne certes d’une activité de la pensée, mais n’en est pas simplement une expression, c’est une action de transformation du sémiotique qui met évidemment en jeu des perceptions et des représentations, mais ne s’y résume pas. (ibid. : 85)

Dans l’exemple (3), d’autres inférences peuvent être convoquées, mais là encore, si tant est qu’elles relèvent de la connotation, c’est d’une connotation qui réinterprète les mêmes données textuelles que précédemment, en les rapportant aux modalités des instances énonciatives. En ce sens, (3) peut donc se lire aussi comme exprimant modalement un désir de partir et une déception de ne pouvoir le faire, qui renvoient à Jeanne, et non au narrateur. D’emblée, plusieurs observations peuvent être tirées de l’exemple :

  • i) Le PDV est indiqué par des mots pleins (cessait) comme par des morphèmes grammaticaux : l’imparfait, la négation, le connecteur argumentatif, le défini qui indique la saillance de la pluie dans la mémoire de Jeanne, alors qu’il s’agit de l’incipit du texte.
  • ii) Le PDV est certes plus marqué dans la proposition coordonnée par mais. Toutefois la proposition avec le PS, avant le mais, n’est pas dénuée de subjectivité pour autant : c’est toujours le PDV du support énonciatif Jeanne, puisqu’on peut inférer une intentionnalité et associer une modalité volitive au déplacement, car, si elle va vers la fenêtre, c’est qu’elle veut partir et vérifier si elle le peut. Et, comme elle ne le peut pas, elle est déçue[12]. Ainsi, l’énoncé n’est plus seulement constatif, il est saturé de trois modalités subjectives.
  • iii) Il est donc faux de considérer que les éléments marqués sont seuls subjectifs et que les éléments non marqués seraient objectifs.
  • iv) L’énoncé global est donc subjectif de part en part, mais selon un gradient : c’est ce qui me fait distinguer un PDV embryonnaire dans le premier plan (autour du passé simple) – qui se définit davantage par une appréhension globale des phénomènes que par la thèse d’une prétendue objectivité – et un PDV représenté dans le deuxième plan, qui commente et détaille les impressions globales du premier plan, de façon plus subjective avec l’imparfait de valeur sécante[13]. On gagnerait à manipuler l’énoncé pour s’apercevoir que l’on pourrait expliciter davantage la subjectivité, dans les deux propositions, comme en (3b) :

(3b) Jeanne, ayant terminé ses malles, s’approcha vivement / impatiemment de la fenêtre ; mais, hélas, pensait-elle, la pluie ne cessait pas !

L’ajout d’un adverbe renforce l’impatience dans la première proposition, le point-virgule à valeur expressive dramatise les sentiments contraires, le point d’exclamation et l’interjection hélas, associés à l’incise, avec son verbum sentiendi, transforment le PDV représenté en discours indirect libre. Les manipulations des énoncés objectivent les effets qui résultent des modifications terme à terme et modifient l’appréhension globale de l’énoncé.

On peut conclure des analyses des trois exemples précédents un certain nombre de thèses relatives à l’énonciation et à la référenciation, à leur dimension profondément dialogique, tant dans les situations monologales que dialogales, monologiques que dialogiques :

  • La première rapporte les phénomènes linguistiques et leur signification à une ou à différentes sources énonciatives internes aux énoncés et aux textes, définies par les valeurs modales et les intentions qui émergent lors de la construction des objets de discours, donc des effets-PDV qui en découlent. Ces modalités sont ici distinctes des AL, puisque Jeanne ne parle pas, à la différence des locuteurs de (1) et (2).
  • La deuxième requiert de distinguer les niveaux où les acteurs de l’énoncé communiquent et interagissent et celui de l’énonciation énonçante.
  • La troisième concerne l’analyse plus précise des deux niveaux précédents, selon que le discours est monologal (un locuteur) ou dialogal (plusieurs locuteurs) ; selon qu’il exprime un unique PDV, par-delà quelques variations formelles mineures (monologisme) ou plusieurs PDV (dialogisme) (RABATEL 2008 : 361ss).
  • La quatrième intègre la part du destinataire coénonciateur qui analyse les différents PDV en confrontation, se demande si ces derniers correspondent à des cumuls de significations (PDV cumulatifs) ou au contraire à des incompatibilités (PDV substitutifs) (RABATEL 2021 : 63-65), qui, dans tous les cas, doivent être hiérarchisés.

Confronter la validité de ces thèses à la réalité des discours requiert l’emploi d’un certain nombre d’outils – notamment la jonction ou disjonction du locuteur et de l’énonciateur, capitale pour la pleine compréhension de l’analyse de l’exemple (3), Jeanne étant en fait une énonciatrice seconde, non locutrice – et d’une méthodologie pour les mettre en œuvre. C’est ce que je voudrais illustrer à présent.

2. Les outils : cadre théorique pragma-énonciatif

Quel sens donner à « pragmatique » dans une « conception pragma-énonciative de l’énonciation » ? Elle est ici au cœur du texte/du discours (ce qui n’exclut pas des dimensions pragmatiques en dehors des discours), renvoyant à cette idée de Benveniste que l’énonciation actualise le trésor de la langue en vue de communiquer, d’exprimer quelque chose, et de produire des effets sur les interlocuteurs présents ou sur des destinataires absents. Fondamentalement, il s’agit de partager une certaine façon de dire le monde, ce qui touche à la dimension argumentative des discours, et aussi aux problématiques de la prise en charge et de la responsabilité énonciatives. J’y reviendrai ultérieurement, en abordant les questions de méthode, mais il est important d’avoir cette conception en tête, dès à présent.

Compte tenu de la complexité des notions à présenter, et pour ne pas faire perdre au lecteur le fil de mon propos, je choisis de n’exposer dans le corps du texte que mes propres conceptions. J’utiliserai en revanche les notes pour des compléments bibliographiques, des discussions épistémologiques pour situer mes convergences ou divergences avec d’autres auteurs plus anciens ou contemporains. Je le ferai avec la retenue et la modestie que recommandent Goldsmith et Laks 2021 dans l’introduction[14] de leur ouvrage, que nul linguiste ne devrait ignorer : les auteurs notent combien l’hybris des chercheurs les conduit à durcir exagérément les différences quand ils veulent se faire un nom, contre leurs prédécesseurs ou concurrents, et combien les mêmes, une fois installés, ont une fâcheuse tendance à ranger tout le monde derrière leur bannière, fût-ce au prix de l’estompage de différences qu’ils eussent exhibées en d’autres temps… Bref, la critique est chose nécessaire, mais il faut se souvenir d’où nous venons, des circonstances dans lesquelles nos anciens travaillaient et faire aussi bien qu’eux. Il s’ensuit que mon usage des notes ne doit pas être interprété comme une attitude de mépris envers des données secondaires ; certes, elles sont secondes par rapport à mon propos, mais elles sont plutôt à considérer comme le socle sans lequel ma réflexion n’aurait tout simplement pas pu exister. La science est une aventure collective, et, sans ignorer les luttes d’influence pour occuper des positions hautes dans le champ, il faut viser la vérité avec honnêteté, bienveillance et modestie, tout particulièrement dans le débat d’idées et la recherche scientifique.

2.1. Locuteur(s), énonciateur(s)

La doxa linguistique considère le locuteur ou l’énonciateur comme des parasynonymes ainsi que le confirme l’existence d’un seul terme pour évoquer celui qui parle, (Speaker ou Sprecher, en anglais ou en allemand). C’est aussi ce que laisse penser Benveniste, qui n’utilise que le terme de locuteur, bien qu’il analyse des discours dans lesquels ce dernier est susceptible de produire des discours ancrés ou non dans la situation d’énonciation – ce qui indique pourtant l’existence d’une déliaison possible entre le locuteur et les positions énonciatives qu’il adopte. Pour clarifier ce point, un certain nombre d’énonciativistes français (DESCLES, DUCROT, CULIOLI, BRES, RABATEL) ou étrangers (NØLKE) ont été amenés à distinguer les instances du locuteur et de l’énonciateur (RABATEL 2010). Je définis, suivant Ducrot, le locuteur (L)[15] comme l’instance de profération des paroles (orales ou écrites) et l’énonciateur (E) comme l’instance support des PDV. L, tout en étant le centre instanciel des opérations énonciatives[16], est aussi une substance subordonnée à l’expérience sensorielle, dotée d’un corps – avec ses dimensions prosodiques, multimodales – d’une histoire qui pèse sur les relations avec autrui et sur le commerce qu’il entretient avec lui-même (auto-réflexivité, parole intérieure). La catégorie des L se subdivise en locuteurs primaires et locuteurs seconds (l2), sources de discours rapportés/représentés (RABATEL 2003) dans le discours de L1, sous toutes leurs manifestations (AUTHIER-REVUZ 1995, 1998, 2020, ROSIER 1999, RABATEL 2008 : 349-355). De même, E se subdivise entre supports premier (E1) ou seconds (e2) des PDV. L1 et E1, l2 et e2 peuvent être conjoints si L ou l expriment leur propre PDV[17], disjoints dans le cas contraire. E1 présuppose toujours l’existence d’un L1 ; en revanche, il n’y a pas d’obligation à ce qu’un e2 implique la présence d’un l2 avec lequel il serait en syncrétisme, sauf dans un discours direct, car les e2 peuvent être des constructions projectives construites par L1/E1, sans que ce dernier ne donne à e2 un statut de locuteur second, comme c’est le cas de Jeanne dans l’exemple (3). C’est ce que Ducrot 1984 : 204-205 et Banfield 1995 analysent, l’un à propos de perceptions représentées dans des récits hétérodiégétiques au passé, l’autre, à propos des discours indirects libres, comme des « phrases sans paroles », au sens où les PDV sont associés à des façons de voir, des idées formulées par L1 mais exprimant le PDV et les modalités de e2.

En situation monologale, il n’y a qu’un L1 et un E1, et une infinité de l2 ou de e2[18], avec un avantage dissymétrique foncier en faveur de L1/E1, par rapport aux l2 et e2, car c’est L1 qui décide de les citer ou non, de les évoquer selon telle ou telle modalité de discours rapporté/représenté, plus ou moins longuement[19], tout en choisissant d’orienter l’interprétation des PDV de l2 ou e2 par ses coupes, ses discours d’escorte (choix des verbes rapporteurs, choix de ce qui est cité ou omis, présence de commentaires). La dissymétrie est encore plus forte si l’on songe que L1 peut certes faire valoir ses propres PDV qu’il prend en charge directement, mais il peut aussi rapporter des PDV de l2/e2 sans préciser son propre PDV par rapport à ces PDV représentés, ou encore mettre en scène des PDV d’énonciateurs seconds non locuteurs, sans leur donner la parole. Dans tous les cas d’enchâssement, il y a toujours potentiellement plus de locuteurs/énonciateurs seconds que de locuteurs/énonciateurs premiers, voire plus d’énonciateurs seconds sans parole que de l2/e2, tant il est plus commode aux L1 de reconstruire les PDV de e2 selon leurs propres intérêts, en faisant écho de façon très allusive à l’interdiscours ou à des phénomènes intertextuels, à des discours anonymes, à des stéréotypes, à la rumeur, ce qui permet d’échapper aux vérifications portant sur la justesse des citations et des discours rapportés, (RABATEL 2012c : 68-71). Peu ou prou, on retrouve ces stratifications dialogiques dans les situations dialogales.

2.2 Centres déictiques, centres modaux

La disjonction/conjonction du locuteur et de l’énonciateur repose sur une disjonction/conjonction théorique complémentaire, entre centre déictique et centre modal. Le centre déictique repose toujours sur le locuteur, toutes les actualisations personnelles et spatio-temporelles étant calculées par rapport à son actualité. Ce dernier a certes le choix de réaliser des énoncés embrayés ou désembrayés par rapport à sa situation d’énonciation, mais il n’en reste pas moins qu’il est toujours le centre de la deixis. Il en est de même pour tous les locuteurs, seconds, avec un avantage pour le locuteur premier, dont la deixis l’emporte sur celle du locuteur second comme le confirment les transpositions de personne et de marques spatio-temporelles de l2, recalculées par rapport à la deixis de L1. De même, le locuteur/énonciateur premier est toujours centre modal des PDV qu’il prend en charge : en ce sens, il y a jonction du locuteur, de l’énonciateur et du centre modal. Il faut cependant envisager que L1/E1 se mette à la place d’un énonciateur dont il rapporte le PDV et imagine la subjectivité, sans le faire parler. L1/E1 imagine donc aussi les modalités afférentes à la subjectivité de e2, sans pour autant partager nécessairement ces mêmes valeurs modales : en ce sens, l’énonciateur second est un sujet modal autonome, disjoint de toute activité locutive. Une telle disjonction des centres déictique et modal n’apparaît pas lorsque le locuteur prend en charge ses propres PDV, dans un contexte monologique : en ce cas le locuteur premier, qui est aussi énonciateur premier, est à la fois centre déictique et centre modal. Mais dès que le locuteur rapporte ou représente en contexte dialogique des PDV qui ne sont pas les siens – non seulement dans les discours rapportés/représentés, mais encore dans les assertions feintes, ludiques, hypothétiques, contrefactuelles ou dans des PDV sans paroles, que L reconstruit par empathie –, il y a disjonction entre le centre déictique qu’est L1 et le centre modal qui se trouve soit dans le locuteur/énonciateur second, soit dans un énonciateur second. Mais pour illustrer ces différentes situations, il faut présenter d’abord le concept linguistique de point de vue (PDV), qui a déjà été exemplifié avec l’exemple (3), dans l’espoir que cela aide le lecteur à mieux intégrer les théorisations suivantes.

2.3 Point de vue

En langue naturelle, la lexie complexe point de vue, comme ses équivalents Standpunkt, Punto di vista, Punto de vista, Point of view, etc., signifie au sens littéral un lieu (un point), d’où se tient un observateur, ce point étant propice à la vue, sans exclure les autres sens. Ce point offre une perspective organisée permettant de (se) représenter mimétiquement (darstellen) un segment du « réel », ou projectivement (sich vorstellen). Cette dualité souligne d’une part la proximité entre empathie[20]  et point de vue, d’autre part un air de famille avec les théories géométriques ou optiques de la perspective, plus restreintes et réservées à d’autres sémioses que le langage (RABATEL 2025b, c). Au sens figuré, la lexie signifie une opinion (partielle, partiale) ou un jugement (plus réflexif). Ma théorisation du PDV intègre les significations et expériences anthropologiques de la vie ordinaire – de la perception sensorielle vers le sensible, le conceptuel et le praxique – dans une problématisation et une modélisation qui optimisent l’analyse des discours dans leur infinie diversité. Le point est un site/repère spatio-temporel ou un lieu ou une position (intellectuelle) réelle ou fictive ; la vue peut être de nature sensorielle ou conceptuelle ; l’instance site du PDV peut être un observateur ou un locuteur. Ce dernier peut renvoyer à un locuteur/énonciateur premier ou second dont la voix est source de PDV ou à un énonciateur second non locuteur, support d’un PDV qui est le résultat médiatisé d’une représentation projective, imaginaire, pour tout dire fictive, par L1/E1 (ou l2/e2 envers un autre e2). Le concept linguistique de point de vue réfute l’hypothèse selon laquelle les mots diraient objectivement et en toute transparence le réel (Saussure 2002 : 19), analysables seulement en termes de vériconditionnalité. Est PDV toute prédication qui, donnant une quelconque information sur un quelconque objet-du-discours, relative à sa dénotation, renseigne de surcroît sur le PDV de l’énonciateur sur l’objet (RABATEL 2017 : 42-44), et donc aussi sur les AL et les modalités explicites ou sous-jacents à son expression directe ou indirecte. Son repérage et son analyse reposent sur les traces déictiques de la présence personnelle du locuteur mais aussi (et surtout) sur celles qui permettent d’inférer l’empreinte de l’énonciateur à partir de la référenciation de l’objet-du-discours, tout particulièrement quand celle-ci est déconnectée des marques déictiques. La référenciation est bi-face, objectivante quant à la dénotation, subjectivante quant à la représentation modalisée de l’objet-de-discours ; elle traverse « tous les paliers de la description linguistique » (RASTIER 2015 : 99, RABATEL 2017 : 51-57) : i. a. nomination, qualification, quantification, modalisation, temporalité, aspectualité, connexion, ordre des mots, mise en relief, progression thématique, figuralité, etc. De ce fait, le PDV ne nécessite pas l’expression d’un jugement explicite – lequel a cependant l’avantage de faciliter son repérage (ibid. : 44-45).

Le PDV est donc une construction orientée, modalisée, dont la dimension argumentative (au sens d’AMOSSY 2018 ou de RABATEL 2018a) est fondamentale. Tout PDV, analysé à travers ses enjeux cognitifs, interactionnels, est rapporté à une intentionnalité, dans le cadre d’une conception énonciative qui n’est pas exclusivement locuteuro-centrée ou texto-centrée : l’intentionnalité émerge des données textuelles et aussi des hypothèses que les interprètes émettent en fonction de leur situation et de leurs questionnements ; elle est multiple, intersubjective, dialogique, concernant autant L1/E1 que les l2/e2 ou e2 et les destinataires.

Ce cadre théorique permet l’analyse des formes et stratégies du PDV. Tout texte comprend une multitude de PDV émanant d’un support unique ou de plusieurs (entités individuelles, collectives ou anonymes) ; ces derniers peuvent multiplier les PDV sur des objets-de-discours semblables ou différents. Tous ces PDV, en première ou en troisième personnes, peuvent être explicites ou implicites ; plus ou moins synthétiques ou détaillés, subjectifs ou objectivants, originaux ou doxaux. Ils peuvent se suivre, être enchâssés, se répondre (PDV cumulatifs), se contredire (PDV substitutifs), etc. Si tout PDV n’est pas nécessairement subjectif, au plan de l’expression, il l’est, au plan de l’intention, puisqu’il correspond toujours aux calculs de l’énonciateur – même en cas d’effacement énonciatif – et qu’il vise pragmatiquement à construire des représentations et des vérités partagées.

Au plan textuel, l’empan le plus fréquent d’un PDV est la prédication, avec son modus et son dictum (méso-PDV), sa limite inférieure est la lexie (micro-PDV), si elle fait écho à un PDV identifiable, avec son contenu sémantique, ses modalités et visées – e. g. connotation, mot-formule, phraséologie, stéréotype –, sa limite supérieure, un texte de taille variable pour peu qu’il soit subsumable par un thème/une thèse dominants (macro-PDV). L’étude du PDV relève d’une translinguistique, des énoncés au discours, rendant compte des PDV du producteur du texte, des acteurs internes au texte et aussi de ceux des récepteurs interprètes du texte, suivant leurs hypothèses et parcours de lecture, indexés sur leur situation et leurs préoccupations (méta-PDV)[21] – en quoi les PDV sont pleinement actualisés au terme d’une co-construction, symétrique ou asymétrique, selon les situations, la nature écrite ou orale des discours, leur genre.

3. Méthodologie : penser d’emblée le complexe

J’illustrerai la méthode sur des textes de genres variés, en privilégiant volontairement les textes en troisième personne, car ils paraissent plus objectivants, ou plutôt parce que leur subjectivité est davantage masquée que dans les textes en première personne, dont j’analyserai toutefois quelques extraits. Dans l’ensemble, je privilégierai des textes narratifs, tout en essayant de montrer que la méthode est tout aussi performante pour rendre visible ce qui est sinon invisible, du moins masqué, dans des textes informatifs, à visée explicative ou argumentative. Comme je ne peux raisonnablement envisager tous les cas et traiter de toutes les marques à fond, je renverrai en tant que de besoin à un certain nombre de compléments bibliographiques qui permettront au lecteur de pouvoir approfondir tel ou tel aspect. Les différentes sections ci-dessous sont toutes centrées sur l’analyse des PDV ; selon les sections, je développerai plus en détail l’articulation entre PDV et telle ou telle notion connexe. Cependant, il est clair que toutes ces notions se retrouvent (plus ou moins) partout. Pour contrebalancer les effets pénibles du discours théorique de la deuxième partie (tempérés, je l’espère, par le fait qu’ils théorisent l’analyse des exemples de la première partie, j’adopterai ci-après une démarche inductive, partant de l’analyse des exemples pour remonter à des considérations théoriques complémentaires.

3.1 Niveaux, sources/supports et formes de subjectivité et d’intentionnalité dans l’énonciation historique : le cas des narrations en troisième personne et au passé

La première difficulté concerne l’interprétation des textes au passé et en troisième personne –souvent des récits mais pas seulement – qui semblent parler de quelque chose, de quelqu’un, et qui semblent raconter quasi objectivement. Comme le disait Benveniste 1966 : 241, dans l’énonciation historique, « personne ne parle ; les événements semblent se raconter eux-mêmes ». Le mot important ici, c’est le verbe « sembler ». Ce type d’énonciation non ancrée dans la situation d’énonciation « semble » objectif et produit des effets d’objectivité. Mais cela n’empêche pas que ce type d’énonciation fasse place à des formes indirectes ou cachées de subjectivité, du locuteur ou des personnages. C’est notamment ce qui se passe quand le narrateur raconte en se mettant empathiquement à la place des autres, en l’occurrence, un énonciateur-personnage, comme dans l’exemple (4), qui, à la différence de (3), présente une situation dialogique plus complexe puisqu’Hélène, qui est le centre principal des PDV, intègre récursivement dans ses propres PDV ceux qu’elle prête à Milan :

(4) Milan en vint à raconter les premières années de leur amour ; il raconte bien ; les yeux d’Hélène brillaient d’excitation ; il en arriva à la mort d’Octave.
« C’est un crime ! » s’écria-t-elle. (Vailland, Les mauvais coups, Livre de poche : 78)

Suivant une lecture rapide de Benveniste, on pourrait en première lecture, sur la base des thèses selon lesquelles le PS est un temps objectif[22], considérer l’ensemble du fragment comme une narration hétéro-diégétique objective, non focalisée (ce que Genette, dans une de ses gloses, nomme la focalisation zéro (FZ), c’est-à-dire une narration non focalisée[23]), tant dans les passages au passé simple que dans le fragment descriptif à l’imparfait, « les yeux d’Hélène brillaient d’excitation ». Mais une analyse plus fine, considérant que le PS n’est pas nécessairement un temps objectif (RABATEL 2008 : 436-442), et la prise en compte du contexte, amènent à considérer que la première proposition correspond à un PDV embryonnaire (italique) d’Hélène, qui écoute Milan raconter, et serait sous son charme, jugerait qu’il choisit de raconter tel épisode pour la séduire, et qu’elle est effectivement sous son charme[24]. Telle est la valeur contextuelle de « Milan en vint à raconter » (vs « Milan raconta »). La deuxième proposition repose sur un contraste temporel, le présent actuel pouvant permuter avec un imparfait. Ce sont deux verbes de visée sécante (contrairement à la visée globale du PDV embryonnaire), qui installent le lecteur dans la conscience d’Hélène. La narration au présent, très alerte, équivaut à un discours direct libre d’Hélène : soit un PDV asserté d’Hélène (caractères gras). La dernière proposition de la phrase est analysable comme PDV embryonnaire d’Hélène, qui est plus particulièrement sensible à l’épisode, et laisse entendre subliminalement, une fois de plus, que l’accent sur cet épisode correspond à un choix de Milan de faire impression sur elle, vu le parallélisme de la tournure « il en arriva » (vs « il arriva/évoqua) avec « il en vint », à l’initiale et à la finale de la phrase, comme pour mieux témoigner de la stratégie de séduction de Milan, telle qu’Hélène se l’imagine. Dans cette perspective, il n’est pas indifférent que les deux propositions intercalaires correspondent à la verbalisation de la séduction sur Hélène, d’abord sur le mode d’un discours direct libre qui peut être interprété comme une pensée, ensuite sur celui, plus explicite, d’un discours direct. Comme si le propos devait être compris ainsi, en explicitant des actes de langage implicites : « Mais qu’est-ce qu’il raconte bien, il est vraiment formidable », en mettant l’accent sur la source de son excitation et ses intentions : « Mais qu’est-ce qu’il me raconte bien : il sait me toucher ». Cette analyse subjectivise le texte, sur la base de ce qu’il dit ou laisse entendre, en restitue les enjeux communicatifs et actionnels du point de vue des acteurs eux-mêmes. Elle explique que même le fragment à l’imparfait, « les yeux d’Hélène brillaient d’excitation », malgré la mise à distance de l’emploi du prénom[25], est un fragment de PDV représenté d’Hélène, comme si elle se disait : « qu’est-ce que je suis excitée à l’entendre ! » : la reformulation subjective en première personne est légitime car c’est Hélène qui est excitée, et pas le narrateur.

Les modalités prêtées par le texte aux deux personnages (modalité appréciative d’Hélène, modalité boulique de Milan, imaginée par Hélène, de vouloir la séduire) ne sont en aucun cas partagées, éprouvées par E1, en l’absence de marques de confirmation ou de distanciation du narrateur. Ici, l’analyse des PDV requiert une analyse en termes de prise en charge[26]. E1 a bien un PDV, mais ce dernier se borne à prendre en compte (au sens que je donne à ce concept, à la suite de Roulet 1987) la réalité des faits racontés à travers les PDV des personnages, au plus près de leur subjectivité. Si PDV de E1 il y a, il repose sur la dimension cognitive (et la convention narrative) selon laquelle le narrateur donne à croire au lecteur que les PDV des personnages, leurs émotions, leurs intentions sont tels qu’il les raconte.

Cela dit, les situations de prise en compte ne sont pas toujours faciles à analyser, non tant dans le diagnostic du phénomène que dans ses effets pragma-énonciatifs. Il peut en effet être légitime de se demander si une absence de marque explicite d’accord ou de désaccord ne pourrait pas être interprétée comme un accord ou un désaccord implicites, que j’appelle respectivement consonance ou dissonance (RABATEL 2017 : 116-122). Cela semble être le cas de l’exemple suivant :

(5) Après, il s’était fait naturaliser français, et s’établit en France, mais demeura néanmoins francophile. (Gary, Les clowns lyriques Folio : 33)

Je ne reviens pas sur les lectures naïves selon lesquelles (5) serait en narration objective avec focalisation zéro. L’hypothèse la plus consistante, c’est que le personnage sans parole (e2) support du PDV manifeste le désir de devenir français et garde son amour de la France y compris après, la naturalisation obtenue, avoir beaucoup fréquenté les Français, qui auraient pu le dégoûter de sa francophilie. Il n’est pas impensable d’imaginer que E1 soit d’accord ; et cela semble être aussi le cas de l’écrivain Romain Gary, voire même la personne privée Roman Kacew qui s’engagea dans la Résistance auprès de de Gaulle, aspira lui-aussi à être naturalisé, fut parfois déçu par le comportement des Français, qu’il ne jugea pas toujours à la hauteur de leur histoire. Ici, ce sont des données culturelles, extralinguistiques, qui autorisent l’hypothèse de la consonance, en appui sur le « mais ». Ailleurs, ce sont des données textuelles (mais hors du cotexte étroit de l’exemple) qui sont pertinentes, comme dans les situations où les personnages mentent, font étalage de leur mauvaise foi (RABATEL 2022).

Les exemples précédents reposent sur un contraste de personnes entre une narration hétérodiégétique avec un narrateur plutôt discret et des personnages souvent cantonnés dans le statut d’énonciateurs sans parole, sauf lorsqu’ils sont aussi locuteurs de discours enchâssés. De même, ils reposent sur un contraste temporel (temps du premier plan vs de deuxième plan) et aspectuel (visées globale vs sécante). Qu’en est-il dans les narrations qui mêlent une narration enchâssante au passé simple, et en troisième personne, tout en usant abondamment de fragments en première personne et au présent ? C’est le cas de l’exemple (6), qui consiste en une sorte de monologue intérieur embryonnaire dans lequel Ricout, un policier français intègre, kidnappé par des collaborateurs pronazis, durant la deuxième guerre mondiale, s’astreint au calme, pour ne pas être emporté par ses émotions, afin de pouvoir calculer comment échapper à ceux dont il pense qu’ils vont le tuer dès qu’ils le pourront.

(6) Ricout avala consciencieusement son sang, déglutit. Du calme. Incline [inclina] la tête sur l’épaule gauche pour que le sang cesse de couler dans le seul œil qui y voit [voyait] encore quelque chose[27]. Si on va [allait] jusqu’au bois de Chaville, ce sera [serait] désert, et je suis [serais] un homme mort. Il faut [faudra/faudrait] que je me barre avant. Il va [y aura/aurait] y avoir des ralentissements. On passe [passera] par Suresnes, c’est là qu’il faudra [ou faudrait] sauter. Contracte [contracta] ses muscles. Ça fonctionne [fonctionnait]. À droite, le cinglé qui aime [aimait] cogner, réactif, dangereux. À gauche, le moustachu, un mou. À gauche donc. La voiture ralentit [ou ralentissait], bien groupé en boule, projection des deux jambes à gauche, vers la poignée bien dégagée, coup de talon, la portière s’ouvre [s’ouvrira/s’ouvrirait], coups de reins, je plonge [plongerai/plongerais], en boule sur la chaussée, après, courir le plus vite possible et à Dieu va. Reprend [reprit ou reprenait], encore et encore, l’enchaînement des gestes, tendu, à l’affût. (Manotti Dominique, Le corps noir, Éditions du Seuil, 2004 : 119-120)[28]

Tous les présents n’ont pas la même valeur, certains permutent indubitablement avec des passés simples (PS), d’autres avec des imparfaits (IMP), qui sont respectivement les temps prototypiques des premier et deuxième plans – ou d’autres temps de second plan, tels des présents, des futurs – et rares sont ceux pour lesquels il y a une hésitation, comme le confirment les permutations temporelles entre crochets. Les événements objectifs indiquant une succession des actions sont au PS (« inclina », « contracta », « reprit »), et on les retrouve plutôt au début avec des PS exprimant des PDV embryonnaires de e2. La preuve en est que si l’on devait transformer l’holophrase « Du calme » avec un verbe conjugué, on utiliserait un verbe de parole ou de pensée au PS, tels que respectivement, « Du calme, se dit-il » ou « Du calme, pensa-t-il ». Compte tenu du cotexte, avec « encore et encore », il est possible d’imaginer un verbe conjugué à l’IMP, indiquant que Ricout ne cesse de se répéter mentalement les gestes pour échapper aux collaborateurs. Ailleurs, les présents n’ont pas cette valeur temporelle, mais une valeur commentative d’un événement mentionné dans la phrase précédente, comme « fonctionne » : l’IMP renforce l’accès à la conscience de Ricout, dans un PDV représenté analytique par rapport au PDV embryonnaire précédent. Ailleurs encore, comme ce dernier planifie sa fuite, les futurs de second plan peuvent rester tels quels ou permuter avec des conditionnels présents, qui installent davantage encore la scène dans la pensée de Ricout car ils sont souvent la marque de discours indirects libres (PDV assertés), qui ont une valeur analytique prospective, Ricout anticipant sur ce qu’il aura à faire et se répétant mentalement les actes à accomplir[29]. Ce serait la même chose avec les autres holophrases : « À gauche, le moustachu, un mou. À gauche donc », pour lesquelles on pourrait inclure des verbes conjugués de premier plan corrélés à des présentatifs marqueurs de PDV (RABATEL 2008 : 117-150) : « À gauche, le moustachu, c’est un mou/. Ce sera à gauche donc. »

Dans les extraits précédents, les PDV indiquent donc différents niveaux et diverses formes de subjectivité et donc aussi d’intentionnalité[30] : celles de L1/E1 par-dessus celle de ses personnages ((5))[31] ; celles des différents énonciateurs, avec des successions ou des enchâssements de PDV ((5), et infra, (7)) ; avec des successions de formes de PDV (embryonnaire, représenté, asserté) comme en (5) et en (6). Sans compter la subjectivité et l’intentionnalité des récepteurs, parmi lesquels les analystes, qui cherchent à objectiver leur subjectivité (RABATEL 2017 : 161-172).

3.2 Le jeu des points de vue dans les textes en première personne : auto- et hétéro-dialogisme, effacement énonciatif, argumentation directe et indirecte, responsabilité énonciative

Les mécanismes du PDV dans les textes en troisième personne sont opératoires pour l’analyse des PDV dans les textes en première personne. Il suffit de considérer que L1/E1 confronte par une sorte de réflexivité auto-dialogique ses propres PDV actuels avec des PDV antérieurs qu’il a pu tenir, ou des PDV hypothétiques ou encore, par une réflexivité hétéro-dialogique, confronte ses PDV avec ceux des autres (v. supra la fin de la note 19). Dans le premier cas, l’altérité est en lui, dans le second, à l’extérieur de lui, chez les autres. Je vais rapidement illustrer ces notions dans un texte littéraire[32], avant d’étudier plus minutieusement un texte philosophique, afin de montrer que la problématique du PDV concerne tous les genres de textes, religieux (RABATEL 2008 : 207-255), médiatiques (RABATEL 2017), didactiques (RABATEL 2004b), scientifiques (RABATEL 2021 : 547-567).

L’extrait ci-dessous raconte les souvenirs personnels de l’écrivain hongrois I. Kertész, suite à sa déportation au camp d’Auschwitz, avec beaucoup de juifs de son pays d’origine, la Hongrie.

(7) Je n’aurais jamais cru, par exemple, que je me transformerais si vite en un vieil homme flétri. Au pays, il faut du temps pour cela, cinquante ou soixante ans au moins ; au camp, trois mois ont suffi pour que mon corps me trahisse. Je peux affirmer qu’il n’y a rien de plus pénible, de plus décourageant que de relever, de comptabiliser jour après jour ce qui meurt en nous. À la maison, même si je n’y accordais pas trop d’attention, j’étais dans l’ensemble en harmonie avec mon organisme, j’aimais bien – pour ainsi dire – cette machinerie. Je me rappelle un après-midi d’été, je lisais dans ma chambre un roman captivant pendant que ma main caressait avec une agréable distraction la peau docilement lisse de ma cuisse, brunie par le soleil, aux poils dorés, tendue sur mes muscles. À présent, cette même peau pendouillait, ridée, elle était jaune et desséchée, recouverte de toutes sortes d’abcès, de ronds bruns, de gerçures, de crevasses, de rugosités, et de squames qui, surtout entre les doigts, provoquaient des démangeaisons désagréables. « La gale », affirma avec un hochement de tête Bandi Citrom quand je les lui eus montrées. J’étais ébahi par la vitesse, l’allure effrénée avec laquelle, jour après jour, mouraient, fondaient et disparaissaient la matière qui recouvrait mes os, l’élasticité, la chair. Chaque jour, j’étais surpris par une nouveauté, une nouvelle difformité sur cette chose de plus en plus étrange et étrangère qui avait jadis été un bon ami : mon corps.  (Imre Kertész Être sans destin [1975] 1998 : 227-228)

Les fragments en italiques restituent la vitesse de dégradation de son corps à travers la mesure des signes de distance entre son corps, cette si belle « machinerie » avec laquelle il était « en harmonie », naguère : le passage sans transition du jeune homme au « vieil homme flétri » est souligné à travers des signes de sidération devant la vitesse du processus, notamment par le biais de signes de mise à distance de ce corps de jeune homme qui lui devient étranger, comme l’indiquent les expressions  « ce qui meurt en nous », « cette même peau », « la matière qui recouvrait mes os », etc.,[33]. Il y a donc un contraste dans la construction de la chaîne anaphorique entre des formes en première personne (« mon organisme », « mon corps ») et des formes en troisième personne (« cette machinerie ») qui visent le même référent, sous deux PDV différents brutalement confrontés. Ce contraste brutal lui fait prendre conscience d’abord d’un corps en parfait état de marche, dont il n’avait pas mesuré combien c’était un bien précieux et ensuite d’une « machinerie » qui, par-delà les signes de dégradation, renvoie à la machine nazie du « camp » qui vise à détruire les corps, les âmes, tout un peuple enfin. D’où son effarement devant un corps qui lui devient étranger, comme l’indique la sidération avec laquelle il assiste à son délabrement : « Chaque jour, j’étais surpris par une nouveauté, une nouvelle difformité sur cette chose de plus en plus étrange et étrangère qui avait jadis été un bon ami : mon corps. » Ce contraste des marques personnelles de proximité et de distance est encore redoublé par celui de trois temporalités qui se succèdent sans transitions : celle de l’écriture, longtemps après que Kertész sera revenu des camps, celle du temps de sa déportation, celle encore du temps d’avant. Il existe enfin un troisième contraste entre l’espace de la maison, du camp, et celui de l’écriture, qui cherche à faire partager l’innommable. Le récit restitue ainsi le traumatisme du camp, du point de vue de trois énonciateurs différents, E1, le narrateur, qui raconte ses expériences traumatisantes – en évoquant les PDV de e1’ (celui du temps de l’horreur des camps), e1’’ (celui du temps du bonheur dans le cocon familial) –, et doute que son expérience puisse être partagée. Le PDV fondamental (macro-PDV) est donc celui de qui est revenu du camp, voire qui est revenu de tout, et a conscience de la difficulté sinon de l’impossibilité de faire comprendre l’inconcevable d’une dégradation en « trois mois » qui équivaut à un processus « de cinquante ou soixante ans au moins », comme l’indiquent les verbes en caractères gras au passé, « je n’aurais jamais cru », « j’étais surpris », « j’étais ébahi ». L’exemple (7) est fortement auto-dialogique (excepté l’îlot textuel « la gale » qui relève de la polyphonie). Cette dimension est très prégnante dans la plupart des récits en je, avec des PDV qui concernent la même source, à des époques différentes et dans des circonstances différentes (autrement dit des autres de soi). Cependant, elle n’exclut pas la possibilité de faire écho aux points de vue d’autres personnes ou d’entités collectives (autrement dit des autres que soi). Dans tous les cas, l’avantage du jeu auto-dialogique des PDV permet de rendre compte de la complexité des êtres humains, selon les événements auxquels ils sont exposés et qui ne les laissent pas indemnes ou encore d’après les tensions ou contradictions qui les habitent, comme l’illustre l’exemple suivant.

L’exemple (8) est extrait d’un texte informatif relevant des genres du discours philosophique, en l’occurrence, le genre du dictionnaire, que l’auteur met en œuvre de façon très personnelle, en se situant dans la lignée du Dictionnaire philosophique de Voltaire ou des Propos du philosophe Alain (RABATEL 2014). C’est ce qui explique le ton très personnel de certaines entrées, qui n’hésitent pas à éclairer des concepts par le recours à l’expérience personnelle, et donc aussi l’emploi, tout à fait original dans ce genre de texte, de la première personne.

(8) Enfant, j’avais demandé à mon père ce que cela signifiait, dans la vie politique, qu’être de droite ou de gauche. Il me répondit : « Être de droite, c’est vouloir la grandeur de la France. Être de gauche, c’est vouloir le bonheur des Français. »  […] [La définition, dans sa bouche, était de droite. C’est pourquoi elle lui plaisait]. Mais un homme de gauche pourrait également s’y retrouver, s’il croit peu ou prou au bonheur. [C’est pourquoi elle ne me déplait pas.] « Car enfin, dira notre homme de gauche, la France et la grandeur ne sont que des abstractions dangereuses. Le bonheur des Français, voilà qui mérite autrement d’être poursuivi ! » (Comte-Sponville Dictionnaire philosophique, article « Droite/Gauche », PUF, 2001 : 184)

Le texte évoque d’abord la définition du clivage politique gauche/droite selon le père de Comte-Sponville, dans deux phrases qui forment deux méso-PDV successifs (italiques). Comte-Sponville lui oppose une définition antagoniste, par retournement de la formule, qui renverse les polarités négatives et positives sous-jacentes aux deux propositions (soulignement). Le père formule deux phrases opposées sans lien logique marquant explicitement laquelle l’emporte sur l’autre : il utilise des lexies qui expriment dans un cas un micro-PDV positif (« grandeur »), dans l’autre, « bonheur », qui correspond à un micro-PDV implicitement négatif, vu l’antithèse des deux phrases, en redoublant l’opposition par un singulier affectivement connoté (« la France ») à une pluralité à valeur dépréciative (« les Français »)[34]. Tout cela est implicite et s’accommode d’une formulation objectivante, avec effacement énonciatif[35], comme si sa définition allait de soi et n’avait pas à être discutée. Il ne se revendique pas explicitement de droite, c’est son fils qui le catégorise comme tel (méta-PDV, entre crochets). Dans le même temps (de l’écriture), L1/E1 marque explicitement sa proximité et donc son accord avec la conception d’« un homme de gauche », évoqué une seconde fois par la formulation « notre homme de gauche » (soulignement et gras), dont il imagine la réponse en forme d’objection argumentée au discours paternel. Ainsi l’extrait convoque-t-il deux entités distinctes, le père, puis un représentant idéaltypique de la gauche, qui chacun, prennent en charge leur propre PDV, et deux PDV de L1/E1, celui qu’il avait recueilli enfant de son père, qu’il se contente de prendre en compte et celui qu’il est devenu en capacité de formuler, à l’âge adulte, avec lequel E1 est explicitement d’accord, fût-ce sous la forme d’une litote : « c’est pourquoi elle ne me déplait pas », qui s’oppose à la définition du père : « la définition, dans sa bouche, était de droite. » Et L1/E1 ajoute : « c’est pourquoi elle lui plaisait ». Le contraste est éloquent : l’homme de gauche se revendique de gauche, l’homme de droite non : c’est le fils, de gauche, qui catégorise le PDV de son père comme PDV d’un homme de droite, ce qui marque la dissonance entre Comte-Sponville adulte et son père. Le texte mentionne bien d’autres traces de cette dissonance, ne serait-ce la façon dont L1/E1 mentionne d’abord les arguments de la droite et ensuite ceux de la gauche, qui a le dernier mot, car, comme le dit Ducrot, les arguments qui précèdent « mais » ont une valeur moindre que ceux qui suivent la conjonction[36]. Cette thèse est confirmée aussi par le fait que l’homme de gauche répond au PDV du père et démonte ses arguments : « la France et la grandeur ne sont que des abstractions dangereuses. Le bonheur des Français, voilà qui mérite autrement d’être poursuivi ! »

Cet exemple permet de comprendre la distinction entre prise en charge et responsabilité énonciatives[37]. Le père prend en charge sa définition de la droite, ne prend pas en charge sa définition de la gauche, sans le dire explicitement (dissonance). Le père est également responsable de la façon dont il hiérarchise sans le justifier les deux PDV en les présentant sous la forme de l’effacement énonciatif. Le deuxième locuteur/énonciateur second, l’homme de gauche, prend en charge sa définition de la gauche et sa critique de la définition de la droite ; de plus, il est responsable de la confrontation hiérarchisée, objectivée et explicitée des deux PDV. Quant à Comte-Sponville, il est responsable de la façon dont il oppose les PDV du père et de l’homme de gauche, de la façon dont il met en scène un PDV de droite qui ne dialogue pas ni ne se justifie, mais fait reposer son PDV sur des valeurs, présentées comme allant de soi. Comte-Sponville ne prend pas en charge le PDV du père, il se contente de le prendre en compte, dans un premier temps, et de le démonter, dans un second temps, à travers d’abord son méta-PDV distancié, puis la réponse imaginaire (prosopopée) de l’homme de gauche. Enfin, il est responsable de donner l’avantage au PDV de gauche, qu’il prend explicitement en charge, avec une force d’engagement illocutoire apparemment faible (la litote), mais qui, en réalité, est très forte par-delà les apparences. C’est pourquoi le macro-PDV de (7) revient à montrer et à démontrer la supériorité du PDV de la gauche sur celui de la droite. Si le lecteur partage ce macro-PDV et le sentiment de supériorité de la vision de la Gauche sur celle de la droite, au plan conceptuel et axiologique, ce macro-PDV prend une dimension qualitativement autre, celle d’un méta-PDV en co-énonciation avec L1/E1.

La scénographie énonciative dialogique des PDV s’accompagne donc de phénomènes connexes indispensables à la saisie des enjeux pragmatiques de l’effet-PDV : prise en charge, responsabilité énonciative implicite, mais aussi argumentation directe ou indirecte. L’extrait met en confrontation deux modes d’argumentation bien distincts : le père, qui donne son avis sans le justifier, s’appuie sur des effacements énonciatifs lui permettant d’argumenter sans argumenter explicitement (ce que j’appelle l’argumentation indirecte et Amossy la dimension argumentative) uniquement en s’appuyant sur des inférences de représentations et de schématisations (GRIZE 1990, AMOSSY 2018, RABATEL 2018a) présentées comme allant de soi. C’est pourquoi ce type d’argumentation indirecte est souvent efficace, puisqu’il argumente sans y paraitre en laissant aux destinataires la charge de conclure et de tirer d’eux-mêmes la leçon des choses, si évidente qu’il n’est pas besoin d’insister (RABATEL 2008 : 145-150).  D’un autre côté, Comte-Sponville fait argumenter l’homme de gauche en discutant, retournant les arguments de l’adversaire, en utilisant toutes les marques de l’argumentation logique de nature syllogistique comme chez Aristote (argumentation directe ou visée argumentative d’AMOSSY 2018).

3.3 L’éthique du chercheur confronté à l’analyse dialogique des PDV dans un texte complet 

Je commenterai ci-après l’article d’un chroniqueur politique, Olivier Picard (OP) posté sur le site du Nouvel Observateur (ou encore L’Obs, pour la communauté des lecteurs et amis du magazine), dans la rubrique « Le PLUS (Témoins, experts, Opinions) », qui affiche d’emblée sa triple visée : celle de commenter l’actualité, grâce à un expert et de concilier expertise et subjectivité. Je choisis cet article médiatique en raison de ce triple positionnement, qui me semble avoir beaucoup de prix, selon ma conception d’un journalisme professionnel engagé mais pas enragé (RABATEL 2017) et aussi selon ma position épistémologique, qui considère qu’il est indispensable au chercheur de contrôler la subjectivité inhérente (et positive !) de ses hypothèses par une démarche d’objectivation de l’analyse et une attitude ouverte, afin de n’être pas prisonnier de ses hypothèses et aveugle aux données qui en appellent de nouvelles. J’examinerai ce texte (dans des encadrés sur fond de couleur) en étant particulièrement sensible au phénomène de stratification énonciative, avec ses commentaires de commentaires… auxquels j’ajouterais les miens dans des commentaires qui suivent l’encadré, ce qui fait que le texte intègre de multiples méta-PDV. Je précise que l’absence de commentaire signifie que je suis d’accord avec ceux d’OP. Nous sommes ici au cœur de la co-construction du sens, quand les récepteurs des messages s’impliquent dans leur lecture des textes et entrent en dialogue avec le texte, son auteur ainsi qu’avec des commentateurs précédents.

Pour ma part, mes commentaires tenteront de mettre en relief des éléments de méthode pour éviter de tomber dans un certain nombre de travers analytiques, notamment celui de donner d’un texte une analyse souvent juste, étayée, dans le détail, mais qui est unilatérale, et en devient partielle et partiale, appauvrissant ainsi les enjeux du texte. J’insisterai donc sur la nécessité d’objectiver ses hypothèses subjectives en les confrontant aux données textuelles, en dégageant et hiérarchisant les inférences basées sur le dit et sur ses implicites de diverse nature, en se méfiant des analyses unidirectionnelles, en l’occurrence d’une grille de lecture psychologisante et stéréotypée survalorisée au détriment de données situationnelles, génériques et médiatiques. Cet ensemble de précautions est encore plus nécessaire dans les situations de récursivité, comme c’est le cas ici, où ces opérations concernent les déclarations d’Alain Juppé, l’analyse qu’en fait OP et celle que je fais récursivement, réflexivement et métadiscursivement de sa propre analyse. C’est dire l’importance d’une réflexivité qui doit être aussi (et surtout) auto-réflexive.

Le texte ci-après est un texte médiatique publié sur le site du Nouvel Obs, un hebdomadaire de gauche, dans une rubrique intitulée Le Plus. Il porte sur la mise en examen de Nicolas Sarkozy (NS), l’ancien président de la République, pour des infractions à la législation concernant le financement des campagnes électorales, en l’occurrence, celle de l’élection présidentielle de 2012. Cette mise en examen intervient au moment où ce dernier ambitionne de revenir au premier rang en se présentant à la primaire des Républicains pour choisir leur candidat à l’élection de 2017, dans laquelle il doit affronter un certain nombre de concurrents, dont Alain Juppé (AJ), qui est un temps le favori des sondages. Finalement, la concurrence entre NS et AJ profitera à un troisième candidat, François Fillon. L’article ci-dessous analyse les deux tweets rédigés par AJ consécutifs à la mise en examen de son « camarade » de parti et concurrent, NS.


(9)

OP est présenté par la rédaction et recommandé (« parrainé ») par une collègue comme chroniqueur autorisé, compte-tenu des états de service de Aude Baron, reportrice à Europe 1 (2006), Radio France (2006-2007), cheffe de rubrique LePost, espace participatif du journal Le Monde (à partir de 2008), puis cofondatrice et co-rédactrice en chef de LE PLUS – L’Obs, de 2011 à 2014, notamment. Cette dernière fonction, bien connue des lecteurs de l’hebdomadaire, autorise ces derniers à se représenter OP comme un professionnel particulièrement perspicace, à la différence de ceux qui se sont laissés prendre à « l’élégance » du message d’AJ, comme l’indique la petite introduction de LE PLUS.

L’effacement énonciatif de la formule, « pas si ‘élégant’ qu’il n’y paraît », évite de pointer des responsabilités : on peut se demander si la formulation, qui correspond au PDV d’OP, vu le verbe « estime », n’est aussi prise en charge par la rubrique. Étant donné que Le PLUS donne la parole à OP, et que ce dernier est recommandé, présenté comme « notre chroniqueur » on peut conclure à une prise en charge implicite, autrement dit à une consonance entre le PDV d’OP et celui de la rubrique, voire, au-delà, celui de la Rédaction de L’Obs. Cette consonance est d’autant plus plausible qu’elle se construit contre le groupe de tous ceux qui ont conclu à l’élégance des posts d’AJ en se basant sur ce qu’ils disent, dont ils font une lecture naïve, sans voir les implicites du discours, ce qu’autorise le choix du médium, Twitter, avec ses discours limités qui sont un bon moyen de ne pas trop en dire, tout en alimentant la machine à inférences (ici, à charge contre NS). En ce sens, Le PLUS, comme l’analyse d’OP ci-dessous, montre qu’un bon journaliste doit être un expert et avoir une opinion aussi, en l’occurrence, une opinion sur la stratégie d’AJ qui aurait sciemment, intentionnellement, utilisé ce média.

En outre, l’effacement énonciatif de la formule permet à LE PLUS de ne pas nommer les naïfs, ce qui ménage leur susceptibilité : s’il est excusable que des lecteurs lambdas prennent des messages au pied de la lettre, il est plus discutable que des journalistes tombent dans ce travers, surtout lorsqu’il s’agit de messages politiques.   En ce sens, le fait de ne pas donner de noms s’explique vraisemblablement par le souci de ménager la face de confrères et d’éviter de possibles conflits au cas où ils prendraient mal l’accusation de naïveté ou de superficialité.

Le texte d’OP commence par un (deuxième) effacement énonciatif (« En politique il faut toujours se méfier des apparences »). Ce jugement, présenté comme une vérité absolue (ou d’évidence) pose le principe (sans le formuler métadiscursivement comme un principe méthodologique) qu’il faut toujours tenir compte, pour l’interprétation des messages, du genre dont ils relèvent (discours politique) et du contexte situationnel : AJ et NS sont des dirigeants de premier plan, concurrents pour représenter leur parti, Les Républicains, à l’élection de 2017. Les « apparences » invitent donc à ne pas prendre pour argent comptant des déclarations de soutien, a fortiori d’« amitié » entre concurrents.

Un autre principe méthodologique fondamental est de tenir compte de la nature du média et du médium[38]. Ce deuxième principe n’est pas explicite, ni explicité métadiscursivement, à cet emplacement. Toutefois, il fera l’objet de trois commentaires conclusifs très pertinents relativement au format et au choix du média, dans le point 3 de l’encadré suivant.

Circonstance aggravante mentionnée au passage : la déclaration d’AJ est POURTANT « un modèle du genre », ce qui accroît la naïveté des collègues. OP ne l’évoque pas directement, il la fait entendre, et c’est moi qui l’explicite dans un méta-PDV dont je suis responsable et à propos duquel OP pourrait toujours dire qu’il n’a jamais dit rien de tel. D’ailleurs, iI tempère sa critique en invoquant deux circonstances atténuantes. L’une est acceptable : la réaction des collègues a été formulée « à chaud » ; l’autre est plus discutable : le tweet d’AJ est celui d’un « bon professionnel » de la politique, donc difficile à analyser sous tous ses aspects, car son auteur serait un spécialiste des coups tordus. L’argument semble excuser les « journalistes politiques », mais cette excuse est largement vidée de sa pertinence en vertu de l’adage antérieur, « en politique il faut toujours se méfier des apparences », qui s’impose d’abord aux « journalistes politiques ». Ainsi OP se construit-il un statut de professionnel averti, par une position de surplomb énonciatif (sur-énonciation) qu’il construit sur fond d’une autre « apparence », celle de sa confraternité… Là encore, ces choix de positionnement relèvent de sa responsabilité énonciative globale, tout comme le choix, non justifié, d’analyser le deuxième tweet avant le premier, et d’en donner, comme on va le voir, une lecture possible, mais réductrice.

OP procède alors à un examen attentif du message de ce deuxième tweet (regardons ça de près ») afin d’illustrer sa thèse concernant les intentions cachées d’AJ, à savoir charger son ami (concurrent) NS derrière l’expression (minimaliste et fielleuse) de son amitié.

Commentaire du point n° 1 : Le bénéficiaire du souhait n’est pas NS, mais « nous tous ». AJ espère que Les Républicains ne seront pas affectés par l’affaire. Il n’y a pas de soutien explicite à NS. Pire, et OP ne le dit pas ouvertement, NS est présenté implicitement d’abord comme un accusé : faire « prévaloir son bon droit » présuppose qu’il est un accusé potentiel, du fait de sa mise en examen. Plus grave encore, NS est l’objet d’un sous-entendu terrible, d’être celui par qui le scandale et les difficultés risquent de mettre en péril « nous tous », c’est-à-dire son parti, à un moment crucial ; en bref, un deuxième sous-entendu se profile, celui de faire perdre son camp au moment décisif où il pourrait reprendre la direction du pays[39]. À l’inverse, AJ se positionne comme le garant de l’intérêt de son parti et de ceux dont il escompte les votes…

Commentaire du point n° 2 : L’explication qu’OP donne de la formulation d’AJ est juste, même si elle est doublement ambiguë : car, outre le présupposé précédent, elle peut sous-entendre une vérité autrement dérangeante : on peut avoir le droit pour soi, mais pas forcément la morale… Cela dit, OP ne souligne pas qu’AJ utilise, malgré ces implicites assassins, un contenu plus aimable : car invoquer le « bon droit », c’est autre chose qu’évoquer une « suspicion de culpabilité ». Il est cependant probable que cette amabilité vise moins NS que les futurs électeurs républicains de la primaire. En ce sens, l’euphémisation des charges contre NS est une tactique, contrebalancée par l’évocation des « moments difficiles » dont OP fait un commentaire très juste, en entrant, en bon professionnel, dans les détails de l’accusation, avec les motifs de la mise en examen de NS, que ne peuvent ignorer les responsables politiques ; mais que les lecteurs n’ont pas forcément bien en tête.

En outre, évoquer des « moments difficiles » allude peut-être aux propres moments difficiles d’AJ, après ses propres ennuis pour la justice, et laisse entendre qu’il n’avait guère été défendu par ses camarades, lorsqu’il avait pris sur lui les charges pour épargner Jacques Chirac et ne pas compromettre ses chances pour devenir président de la République. Bref, la formule finale pourrait être entendue implicitement comme une invitation à ce que NS fasse comme lui, accepte de payer pour ne pas nuire à son parti et à son futur candidat à la future élection présidentielle. Ces hypothèses sont tout sauf farfelues, elles découlent de la prise en compte de la situation politique, et de la nécessité de préserver un appareil politique. Ce faisant, AJ se démarque nettement des autres prises de position des soutiens de NS, et montre là encore, par-delà une querelle des egos – sur laquelle insiste beaucoup OP en psychologisant à l’excès le différend entre les concurrents –, la nécessité d’agir en ménageant le parti, sans lequel la victoire est impossible. De ce point de vue, le titre de l’analyse du deuxième tweet, en invoquant une hypocrisie foncière (« magnifiquement faux-cul ») réduit par trop les messages d’AJ à un règlement de compte et à un simple conflit de personnes, ce qu’il est aussi, mais pas essentiellement, vu leurs différences de ligne politique durant la primaire en considération des enjeux de pouvoir pour l’appareil politique.

Commentaire du point n° 3 : La formule « amitiés », au pluriel traduit une force illocutoire faible, en l’absence de tout qualificatif. (Une autre hypothèse, plus technique, complémentaire, est que la limitation du nombre de caractères des tweets empêche les épanchements.)

Il n’est pas indifférent qu’OP ait choisi d’analyser le deuxième tweet d’AJ avant le premier. Le titre qu’il donne à ses commentaires du deuxième tweet, « AJ sabote la communication de crise, mine de rien » est assez sibyllin : le sabotage tient-il à l’importance des implicites de son tweet, à la façon apparemment aimable de soutenir NS sans dramatiser sa mise en examen (comme le font en revanche les soutiens de NS) ? Ce qui est certain, c’est que ces hypothèses sont balayées par le premier tweet, et par le fait d’avoir posté deux tweets successifs, à huit minutes d’écart. Mais en ce cas, le sabotage vise non seulement NS, il se retourne contre AJ.

Le commentaire du point n° 1 d’OP, dans son premier tweet, est partiellement juste. Sauf que si l’on inversait l’ordre des propositions : «NS est un citoyen comme les autres, pas plus que les autres, certes, mais pas moins que les autres», le commentaire serait plus aimable pour NS. L’ordre des propositions n’est donc pas indifférent, il permet une lecture à charge contre AJ, pour mieux soutenir la thèse que le monde politique est un marigot de crocodiles. Les inférences qu’OP tire, avec ses sous-entendus, sont justes ; mais il est responsable de leur ordre et des effets interprétatifs qu’il suggère.

Au demeurant, il n’est pas indifférent qu’AJ exhibe, à propos de NS, sa qualité de « citoyen », et pas celle d’ancien président de la République, qu’il tienne un discours factuel sans passion, là où d’autres (les amis de NS) se sont précisément indignés qu’un ancien président soit traité ainsi… D’une part, en agissant ainsi, on peut considérer qu’il entend rabaisser NS au rang des citoyens ordinaires : c’est d’ailleurs l’interprétation que feront les amis de NS, et celle que sous-entend OP. D’autre part, on peut faire une hypothèse alternative (PDV substitutifs) qui n’alimente pas la thèse des mauvaises intentions d’AJ. Mettre en avant le statut d’ancien président de NS pourrait donner l’impression que les hommes politiques sont intouchables, thèse qui serait très contreproductive en général et en particulier dans le contexte de la future élection présidentielle. À l’inverse, évoquer les droits des citoyens confère à AJ un ethos présidentiel, car, en tant que candidat à la fonction suprême, il manifeste la conscience d’être le garant de l’indépendance de la justice, ce qui implique de ne pas contester ses décisions, donc la mise en examen de NS. Bref, en réduisant ainsi le PDV d’AJ, OP déforme son PDV, ou en réduit la complexité, par une reformulation/explicitation à charge, en sur-énonciation[40] : c’est presque le PDV d’AJ, mais la formulation réoriente le PDV initial dans un sens hypocrite et calculateur qui n’est pas le tout de son PDV.

Commentaire du point n° 2 : Les interprétations d’OP sont légitimes dans l’optique de sa thèse. Cependant elles sont un forçage du premier SMS d’AJ : invoquer la présomption d’innocence en prenant l’exemple de « n’importe quel délinquant » laisse entendre que NS serait délinquant. Or AJ ne fait pas cette comparaison, il évoque tout citoyen, ce qui lui évite de se prononcer sur le fond de l’affaire. Là encore, la reformulation est en sur-énonciation, toujours à charge contre AJ.

Commentaire du point n° 3 : OP commence par exprimer un jugement subjectif négatif envers AJ en parlant d’une formule formidablement condescendante », avec des inférences tout aussi négatives sur le cynisme de celui qui jugerait inutile pour sa propre image de « tirer sur une ambulance ». Qu’AJ ait pu penser cela est possible, mais rien dans son SMS n’autorise à faire cette inférence, sauf à être de mauvaise foi ou à faire prévaloir ses jugements sur la cruauté du monde politique lorsqu’il s’agit de lutte pour le pouvoir. C’est donc, pour la troisième fois ici, une reformulation en sur-énonciation.

En revanche, OP évoque plus justement le fait de respecter « la procédure et les libertés », hypothèse évoquée en conclusion de l’article, lorsqu’OP cite « l’héritier aquitain de Montesquieu ». Cependant, le PDV très subjectif et à charge d’OP sur AJ est patent, dans la mesure où cette hypothèse est présentée sans modalisation dans une assertion affirmative comme un jeu, « AJ voul[ant] donner le sentiment de respecter la procédure », comme si sa position n’était que verbale.

Cette hypothèse n’est pas fausse : en français, un certain nombre d’adverbes tels « naturellement », « évidemment », « sans doute » peuvent s’interpréter au positif ou laisser entendre qu’ils doivent se comprendre au sens négatif :  c’est d’ailleurs une des caractéristiques de la communication politique, surtout quand elle vise des concurrents, des adversaires : dire qu’il faut « naturellement respecter ce droit » laisse entendre que ce n’est pas forcément si « naturel ». Dommage qu’OP n’ait pas commenté la valeur de l’adverbe, qui venait à l’appui de ses hypothèses. Cependant, si l’hypothèse d’OP n’est pas fausse, elle n’est pas totalement vraie non plus, faute d’explorer une autre piste que l’idée de tuer symboliquement son concurrent sous des protestations d’amitiés, à savoir celle d’un positionnement de présidentiable, endossant par avance une posture de garant des institutions.

Au total, l’analyse globale d’OP, qui recèle beaucoup de remarques justes, bien qu’incomplètes, concède trop d’importance, selon moi, à une grille de lecture psychologisante, à la vision stéréotypée de la lutte politique comme combat des chefs impitoyable et hypocrite, ce dont témoignent ses trois reformulations en sur-énonciation. C’est d’ailleurs ce qu’indique d’emblée le titre général du commentaire, « Un premier tweet magnifiquement faux-cul », titre à charge contre AJ, et qui attribue à AJ des implicites qui sont plausibles, mais très réducteurs. On pourrait objecter qu’en politique, il faut non seulement se méfier des apparences, mais aussi, et peut-être même plus, des stéréotypes que bien des journalistes alimentent en représentant la vie politique comme une guerre entre concurrents, qui serait dénuée d’enjeux idéologiques, économiques, sociaux et institutionnels, comme si les politiques n’agissaient qu’en fonction de leurs intérêts propres, et jamais en fonction de ceux du pays.

Venons-en à la conclusion d’OP.

La survalorisation de la lecture psychologisante stéréotypée est renforcée par le commentaire sur les deux tweets, évoquant par contraste des « témoignages d’affection » « plus chaleureux ». AJ est d’abord présenté comme ayant intentionnellement fait le choix d’un type de communication génial, qui l’oblige à la concision (et donc l’exonère d’épanchements, au prétexte des contraintes de format) et qui lui donne un ethos de modernité en choisissant un réseau plutôt que les longs et classiques communiqués envoyés à l’Agence France Presse.

Dans un deuxième mouvement, cependant, selon OP, les choix d’AJ se retournent contre lui, en raison de la maladresse d’avoir tweeté deux messages de suite et de donner l’impression de corriger les effets négatifs du premier message. Il est vrai que le premier ne comportait pas de signe d’amitié. Mais on peut objecter que, d’une part, si AJ avait été plus chaleureux, personne ne l’aurait cru et il serait passé pour un hypocrite, vu le conflit larvé entre NS et lui ; d’autre part, et plus fondamentalement, que la survie d’un appareil politique exige dans des circonstances dramatiques de préserver l’essentiel, ce qu’il fait dans son deuxième tweet, tout en ménageant autant que faire se peut la face de NS.

Tout se passe comme si OP accordait une grande importance au fait d’avoir tweeté à peu d’intervalle, comme si cela était un aveu que son premier tweet n’était pas totalement adéquat ; c’est de fait un aveu indirect. Mais c’est aussi un habile rectificatif, qui le rend plus amical en apparence et plus soucieux de l’avenir du parti. Dans les deux cas, le choix de s’en tenir à une communication elliptique est habile, parce qu’il focalise sur le message sur NS et surtout sur l’avenir des Républicains, et laisse dans l’ombre ce qui concerne les calculs d’AJ. De ce point de vue, dire d’AJ qu’il a été « superbement et habilement hypocrite », mais qu’il a fait une « erreur » en rédigeant deux tweets successifs est une hypothèse unilatéralement à charge, exclusivement centrée sur des calculs personnels relevant du combat des chefs.

S’il est certain qu’AJ assume ses deux tweets, il assume aussi le choix du médium et d’un format pour aller à l’essentiel et choisissant de ne pas donner prise à trop d’inférences, qui sont potentiellement proportionnelles à la longueur de ses déclarations. De ce point de vue, les deux tweets successifs, qui intéressent surtout les commentateurs, reposent sur les mêmes mécanismes et présentent les mêmes avantages. Le choix de Twitter est un choix discursif habile qui évite de se prononcer sur le fond, de soutenir quelqu’un que la plupart juge indéfendable et de préserver l’avenir en ménageant toutes les susceptibilités. Avantage subsidiaire non négligeable, c’est un choix qui laisse aux commentateurs critiques la charge de toutes sortes d’implicites, notamment de sous-entendus à charge, tout en offrant le moins de prise possible à de tels commentaires. C’est ainsi que si AJ fait un « service minimum » envers NS, il veut éviter le reproche d’insincérité tout en se donnant la posture d’un chef de parti (ce qu’il a été, pour le RPR[41]) et d’un président de la République (qu’il aspire à être). À tout prendre, cette grille d’analyse, plus complexe, me semble plus conforme aux complexités mêmes du combat politique, avec ses mesquineries personnelles et ses ambitions collectives.

OP prend bien évidemment en charge toutes ses sur-énonciations, mais il est, de plus, responsable, énonciativement, de son macro-PDV critique, tout comme il est responsable d’avoir analysé d’abord le 2e tweet d’AJ, avant le premier, et d’en donner une lecture réductrice, alors que le deuxième tweet est objectivement plus amical et dénote une posture présidentielle. Or ce choix ne fait que renforcer la lecture négative d’OP. Telle est sa responsabilité énonciative, qui mérite selon moi d’être interrogée, et même critiquée, moins pour ce qu’elle dit que pour ce qu’elle omet (des hypothèses plus aimables envers AJ et qui prennent en compte la complexité de la situation) et pour ce qu’elle ne justifie pas (l’inversion de l’analyse des deux tweets).


 

En définitive, le dispositif adopté – avec les textes sources d’AJ, les commentaires d’OP et les miens propres – me semble instructif à plus d’un titre au plan méthodologique. D’abord, en ce qu’il montre l’intérêt d’une analyse qui dépasse les données communicatives brutes (qui fait/dit quoi) en les rapportant à des actes de langage, des centres modaux différents, surtout lorsque l’on se confronte à des textes complets. Ensuite, parce qu’il met en relief le fait fondamental que ces mécanismes énonciatifs n’ont de pertinence qu’en étant articulés avec des données génériques, situationnelles. Enfin, parce qu’il souligne l’impérieuse nécessité d’une vigilance critique envers ses propres grilles d’analyses, qui peuvent être séduisantes parce qu’elles éclairent non seulement des aspects cachés ou discrets de la communication, mais dont il faut toujours se méfier dès lors que leur radicalité et leur exclusivité repose sur des points aveugles découlant de ses propres hypothèses et analyses. Or ce n’est pas la beauté intellectuelle d’une explication unique et unitaire qui compte, c’est son aptitude à éclairer les complexités des textes. En d’autres termes, à ne pas s’interroger sur les implications de ses hypothèses, on risque de croire avoir trouvé le Graal alors qu’on se ferme d’autres portes tout aussi intéressantes, et, dans bien des cas, complémentaires pour donner une appréhension plus complexifiée d’une réalité très complexe par elle-même, et que l’analyse ne gagne pas à appauvrir. Les vérités partielles érigées en vérité unique sont partiales… Bien évidemment, la nécessité d’une vigilance autoréflexive a particulièrement de sens quand on ne se satisfait pas d’analyser des extraits et qu’on prend le taureau par les cormes, c’est-à-dire vérifie la validité de ses concepts et de sa méthodologie à l’épreuve de textes complets, de discours ancrés dans leur actualité comme dans la nôtre, en essayant d’objectiver rationnellement sa propre subjectivité de chercheur (RABATEL 2013), ce qui devrait être le B-A BA de toute démarche scientifique. Bref, un journaliste, un chercheur peuvent être « engagés », mais pas « enragés », selon la belle formule d’H. Arendt (RABATEL 2017), sauf à prendre le risque de faire violence aux personnes, à la complexité du réel et à ne pas éclairer suffisamment les récepteurs.

Conclusion

J’ai essayé de montrer que ma théorie du PDV est une problématique intégrée visant à rendre compte des questions du sens, de sa co-construction et de ses interprétations, dans un cadre qui fait la part belle au locuteur (comment faire autrement ?) mais aussi aux destinataires des messages, qui sont de véritables co-énonciateurs, réagissant aux questions que les discours leur opposent ou posant eux-mêmes des questions inédites aux discours, en fonction de leur situation et de leurs préoccupations. À partir de là, les co-énonciateurs se muent en acteurs capables d’agir en ayant conscience[42] des enjeux des textes et des discours. Le PDV s’inscrit sur un socle anthropologique plus vaste, l’empathie, qui n’est pas totalement extérieur à la linguistique, puisque dès qu’il y a empathie, il y a des décentrements, des confrontations de PDV, donc dialogisme. C’est dans ce cadre dialogique et pragma-énonciatif qu’il faut embrasser, articuler la constellation des notions que j’ai rassemblées autour du concept de PDV, prise en charge (avec ses déclinaisons), responsabilité énonciative, démultiplication des centres d’intentionnalité, de subjectivité et de modalitéaltérité (avec les autres que soi et les autres de soi), les liens entre énonciation et argumentation directe ou indirecte. L’ensemble de ces concepts sont autant d’outils pour se mouvoir dans la vie des idées comme dans la vie quotidienne en s’ouvrant aux PDV des autres, en les mettant en ordre pour penser la complexité[43]. Ce sont aussi des outils pour mettre en lumière des phénomènes cachés, parfois non marqués, et cependant significatifs, bref, pour dépasser l’illusion de la transparence du langage et rendre visible[44] ce qu’une lecture superficielle risquerait de manquer. Dans l’ensemble des notions, le cœur du cœur du système, ce sont les notions solidaires d’énonciateur et de PDV. Elles sont cruciales pour mettre au jour les PDV cachés, sans parole. On ne sera pas étonné que ces concepts soient cruciaux également pour l’analyse des documents hybrides, verbo-iconiques ou iconiques[45]. Mais ceci est une autre histoire…

 

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[1] Une première version de ce texte, écrit à la demande de collègues d’Amérique Latine, devait paraitre en 2025 en espagnol sous le titre « Los desafíos comunicativos e interactivos del análisis pragma-enunciativo de los puntos de vista (1) » (trad. Eduardo Serrano Orejuela), dans  Eduardo Serrano Orejuela y Oscar Iván Londoño Zapata (coords.), Panorama actual de los estudios del discurso: avances y desafíos, Buenos Aires: Biblos. Hélas, la situation politique et économique du pays a conduit l’éditeur à abandonner ce projet de publication. La présente version française, avec ses compléments – dans la section 3.2 et avec l’ajout de la section 3.3, qui propose une longue analyse d’un texte complet et met en oeuvre la plupart des notions antérieures, tout en ajoutant un certain nombre de considérations méthodologiques – est la version originale et complète du projet initial. Je remercie chaleureusement la revue Repères-Dorif d’avoir accepté de publier ce long texte, conformément à sa visée première.

[2] Objectivisation, et non pas objectivité, pour indiquer un processus et non un état durable ainsi qu’une démarche scientifique qui objectivise à partir d’hypothèses subjectives rationnelles et soumises à la vigilance critique (Rabatel 2013).

[3] C’est moi qui souligne. Reste à savoir à qui référer les valeurs modales…

[4] La marque « Ovaltine » est propre à l’Angleterre. En Suisse ou en France, le nom est « Ovomaltine ». Voir la notice Wikipédia.

[5] De fait, Martha, la nannie (nounou) a abordé une question qui déplait à sa maîtresse…

[6] On pourrait remplacer locuteur enchâssant par locuteur représentant, citant, locuteur premier et locuteur enchâssé par locuteur représenté, cité, second. Voir infra, 2.1, pour une définition plus précise de ces locuteurs.

[7] Dans d’autres contextes, il pourrait expliquer, informer, argumenter, ordonner.

[8] D’un point de vue pragma-énonciatif, il est insuffisant de diagnostiquer un emploi populaire, sauf à croire que le signe fait sens en faisant abstraction des intentions du locuteur/énonciateur : d’où l’intérêt de vérifier (si possible) si le locuteur parle à un tiers ou s’adresse à la personne, adopte toujours ce sociolecte ; dans le cas où il joue de la variation, s’il utilise ce terme pour connoter un discours populaire méprisant ou connivent, sérieux, surjoué, ludique, etc.

[9] Ces remarques ne prétendent pas faire le tour des discussions autour du couple dénotation/connotation ; pour une analyse plus approfondie, voire, outre les références citées, Sonesson 1989.

[10] D’aucuns emploient concurremment l’expression sujet de conscience, centre focal, sujet modal second.

[11] Auricularisation interne selon Jost 1987.

[12] Si l’on devait poursuivre l’exercice de transposition à la scène, il faudrait que le visage de Jeanne exprime d’abord l’espoir, et finalement, devant la fenêtre, une forte déception.

[13] Cela signifie que la première proposition ne correspond pas à une focalisation zéro (dans les termes de Genette 1972) et la deuxième pas davantage à une focalisation externe. (3) correspond à une focalisation interne, adoptant le PDV de Jeanne. Je renvoie à Rabatel 1997 et 1998 pour la critique des focalisations genettiennes.

[14] Voir aussi la magnifique déclaration de Dewey à l’égard de nos dettes intellectuelles envers les générations passées, p. 335 de Goldsmith & Laks 2021.

[15] Toutefois, à la différence de la conception abstraite de l’énonciation ducrotienne (privilégiant le locuteur L au détriment du locuteur lambda, être du monde, considérant que le sujet parlant est du domaine extralinguistique), je récuse ces diktats (Rabatel 2005, 2012a).

[16] Le concept culiolien d’opération énonciative englobe toutes les opérations énonciatives de quantification, qualification, modalisation, et aussi celles qui relèvent des choix d’une énonciation personnelle ancrée dans la situation d’énonciation ou d’une énonciation désembrayée, « historique » ou « théorique/impersonnelle ».

[17] Que L1/E1 formule un PDV doxal ou stéréotypé, par exemple, n’empêche en rien qu’il considère ce PDV comme le sien. Dire que c’est « son propre PDV » ne dit pas autre chose que c’est un PDV que L1/E1 prend en charge sans passer par la médiation d’une instance autre, seconde.

[18] Ces locuteurs seconds peuvent être codés l2α /e2α, l2 β/e2 β, l2 γ/e2 γ, l2δ/e2δ ; l2ε/e2ε, etc., si le besoin d’anonymisation se fait sentir. Sinon, l2/e2 peuvent être suivis des initiales des noms et prénoms de la source ou du support, en minuscules, pour marquer leur dimension instancielle seconde.  Faut-il préciser que ces instances secondes sont tout sauf secondaires, qu’elles sont en capacité de renvoyer dans leurs discours seconds à d’autres discours seconds par une récursivité en principe infinie, mais limitée par nos capacités de mémorisation et de compréhension à deux, voire, plus exceptionnellement, à trois niveaux d’enchâssement. Ce qui fait que la dimension instancielle n’a de sens que dans une chaîne d’instances, qu’un l2/e2 peut être second par rapport à L1/E1 et premier par rapport à un l3/e3, etc.

[19] Sans compter le compactage et le reformatage d’énoncés multiples d’un même locuteur (Rabatel 2008/2020) ou de locuteurs collectifs, que Maingueneau 2022 appelle des multilocuteurs, intervenant plutôt dans un cadre institutionnel ou rituel, comme dans le cadre d’une prestation de serment ou d’une prière, les paroles rapportées une fois étant censées être prononcés par X locuteurs différents au même moment. Ce qui fait que les fréquences imaginées par Genette 1972 (singulative, itérative, répétitive) devraient être affinées, notamment en ce qui concerne la fréquence singulative, qui peut renvoyer à un locuteur (fréquence singulative singulière) ou à plusieurs (fréquence singulative collective).

[20] L’empathie (Berthoz & Jorland 2004) est la capacité de se décentrer, pour se mettre à la place d’autrui, imaginer ses points de vue et comprendre pourquoi il réagit ou se comporte différemment de soi. Décliner ses composantes cognitives revient à imaginer ce que l’autre perçoit, ressent, pense, dit ou fait, domaines essentiels (et existentiels) où se (re)jouent l’agir et le pâtir humains. Ce décentrement correspond d’abord à une localisation spatio-temporelle autre que la sienne, puis à un déplacement beaucoup plus abstrait, envisageant les choses dans un autre cadre situationnel et notionnel que le sien, selon d’autres valeurs ou formes de sensibilité que les siennes. L’empathie recèle donc aussi une dimension émotionnelle, qui explique la confusion fréquente et regrettable avec la sympathie : car on peut empathiser sur autrui pour mieux le dominer. L’empathie n’est positive que corrélée avec la bienveillance (Nussbaum 2012). Les marques ou faisceaux de marques mis en branle par l’activité empathique sont largement en intersection avec la problématique du point de vue (PDV), puisque ce dernier est également un phénomène projectif, le locuteur imaginant des situations avec les yeux, les sensibilités, les valeurs, les savoirs, les besoins des autres. La dimension empathique du PDV fait donc sens dès qu’il y a une altérité demandant, pour être saisie, un déplacement : cette altérité concerne en premier lieu des autres que soi ; elle concerne aussi les autres de soi, l’altérité dans le sujet lui-même. Ainsi, un locuteur peut empathiser avec lui-même, s’il évoque des hypothèses, cherche à vérifier s’il partage toujours le même PDV qu’autrefois alors que les circonstances ont changé, etc.

[21] Ces différents empans de PDV seront exemplifiés à propos de l’exemple (7).

[22] Sur les marquages de bornage externe des PDV, avec notamment l’opposition des premiers et seconds plans, voir Combettes 1992. Pour une synthèse sur les marques internes, voir Rabatel 2008 : 76-83.

[23] En réalité, Genette donne des gloses différentes et contradictoires de la FZ : voir Rabatel 1997/2023.

[24] Milan vient de croiser Hélène en vélo et lui propose de marcher ensemble. Elle refuse, de peur du qu’en-dira-t-on. Aussi Milan dégonfle-t-il le pneu de son vélo, comme si elle avait crevé, pour justifier qu’il marche avec elle – et en profiter pour la séduire…

[25] Sans doute une formulation avec « ses yeux » effacerait la distance.

[26] Sur cette problématique, voir Rabatel 2009 et 2017 : 87-122. La prise en charge repose sur le fait que le locuteur assume la vérité de son propos – cette vérité pouvant être mesurée par sa conformité avec le réel extralinguistique, par rapport à un vrai universel, par rapport à des opinions jugées vraies pour un groupe ou un individu, en sorte qu’un locuteur peut prendre en charge une contre-vérité, des stéréotypes, des mensonges – ainsi que les valeurs qu’il véhicule. Je distingue la PEC pour les énoncés qui expriment le PDV de L1/E1 (ou de l2/e2) des quasi-prises en charge des PDV reconstruits empathiquement par L1/E1 et imputés à un énonciateur second, Jeanne, dans l’exemple (3), Hélène, dans l’exemple (4). À un niveau ultérieur, L1/E1 marque son accord ou son désaccord avec les PDV des autres ou se contente de les prendre en compte sans préciser son positionnement (ibid. : 100).

[27] Les verbes « cesse » et « voit » font partie d’un deuxième plan subordonné au premier plan, à ne pas confondre avec des deuxièmes plans autonomes (Combettes 1992).

[28] Dans l’exemple (6), les verbes entre crochets sont des permutations destinées à tester les plans et, partant, leur attribution à des PDV différents. Comme pour (4), les fragments en italique marquent des PDV embryonnaires, les fragments soulignés, des PDV représentés, et ceux en gras, des PDV assertés.

[29] Ces exercices de permutation objectivent et explicitent des PDV. Il n’y a pas de jugement de valeur permettant de dire que les explicitations ou permutations sont meilleures que l’original. Cela peut être le cas, mais ce n’est pas obligatoire, ni n’est le but. Indépendamment du but didactique des permutations, il est utile de prendre en compte ces dernières dans la formulation argumentée des jugements esthétiques : il est bon d’étayer ses jugements stylistiques sur la grammaire et sur les effets découlant de choix grammaticaux. C’est ce qui me permet de juger que les verbes au futur sont plus pertinents, en contexte, que les conditionnels présents : ils cadrent mieux avec une situation où il faut trancher en urgence, et donc décider (futur) sans qu’on ait le temps de la délibération et de la distance (conditionnel présent). Comme le futur va de pair avec le présent, le conditionnel présent avec l’imparfait, cela signifie aussi que les transpositions des présents en imparfaits ne s’imposent pas davantage.

[30] Sur cette notion, qui est partiellement en relation avec celle de sujet (individuel ou collectif) et d’identité/altérité, voir respectivement Rabatel 2017 : 155-158 et Rabatel 2021 : 367-387.

[31] Cette subjectivité peut s’accompagner de diverses postures énonciatives, de co-, sur- et sous-énonciation. La sur-énonciation, la sous-énonciation et la co-énonciation sont des formes de positionnement (des postures énonciatives) du locuteur par rapport à un PDV tiers avec lequel L1/E1 fait entendre globalement son accord, tout en modulant l’accord : avec la co-énonciation l’accord est complet et sans réserve ; avec la sur-énonciation, l’accord est feint, parce que L1/E1 reformule le PDV de l’autre en le tirant dans son sens ; avec la sous-énonciation, l’accord est minimal, et fait entendre une distance qui ne va pas jusqu’au désaccord explicite. Voir plus précisément Rabatel 2012b : 34-40 et Gaudin-Bordes & al. 2020.

[32] Le lecteur trouvera de nombreux autres exemples de ces PDV en je analysés en détail, dans Rabatel 2008 : 514-522 et, surtout, dans Rabatel 2025a.

[33] Ce processus est à prendre au premier degré, dans sa dimension littérale. Il fonctionne aussi, à un autre niveau, figural, comme le raccourci métaphorique du processus de chosification et de néantisation qui aboutit à l’extermination des juifs. Ces deux niveaux ne sont pas à confondre, comme d’ailleurs la réalité des camps de concentration et celle, d’une autre nature, des camps d’extermination. Le complexe d’Auschwitz combinait les deux types de camp : ce qui explique que le jeune Kertész, en raison de la date de son incarcération, de son jeune âge et de sa (relative) résistance, n’ait pas été d’emblée dirigé vers les chambres à gaz d’Auschwitz-Birkenau (Auschwitz II) mais vers le camp de concentration d’Auschwitz I.

[34] Chaque phrase du père correspond à deux méso-PDV, qui comportent chacun des micro-PDV. L’énoncé global du père fait entendre un macro-PDV en faveur de la droite, même si ce dernier n’est pas justifié, vu l’absence de lien logique entre les deux phrases, parce que les micro-PDV s’opposent terme à terme et que les polarités positives l’emportent sur les polarités négatives (du PDV du père, qui ne ressent pas le besoin de s’expliquer davantage).

[35] Sur l’effacement énonciatif, qui est un simulacre par lequel l’énonciateur s’efface apparemment de son énonciation pour lui donner un tour objectivant, voir Vion 2001 : 334, Charaudeau 1992 : 692 et Rabatel 2008/2020 : 577-582.

[36] Selon Ducrot 1980, qui développe cette analyse à propos de l’exemple (3), la valeur argumentative de mais repose sur une opposition argumentative implicite, qui ne concerne pas l’opposition des propositions P mais Q elles-mêmes, mais leurs conclusions argumentatives implicites, qui sont anti-orientées. Son analyse vaut pour des énoncés dans lesquels P mais Q a un seul énonciateur, en l’occurrence, Jeanne, dans l’exemple (3). Ce n’est plus exactement le même cas chez Comte-Sponville, car le mais n’oppose pas deux PDV dans la voix du père (comme cela aurait pu être le cas), il oppose le PDV du père au PDV d’un homme de gauche, dialogique, qui répond au PDV adverse. Et comme c’est L1/E1 qui est l’agent de la confrontation, on comprend qu’il se sert de cette scénographie énonciative pour s’opposer idéologiquement à son père par la médiation d’un tiers… Le dialogisme sophistiqué de l’extrait n’enlève rien à la pertinence de l’analyse.

[37] La responsabilité porte sur la gestion globale d’un texte (ou d’un fragment significatif) tandis que la PEC porte sur l’énoncé, sur les choix de citer tel ou tel, de telle ou telle façon, d’organiser les discours, ce qui est mis en avant ou ellipsé. Voir Rabatel 2017 : 123, 134-140.

[38] J’évoque ici la prise en compte du paramètre du média (le réseau), voire du médium électronique, avec son formatage des messages qui influe sur les stratégies discursives et argumentatives et donc pèse sur les analyses que l’on peut en faire selon que l’on prenne en compte ou ignore ces paramètres. Dans d’autres contextes, on pourrait s’intéresser à l’influence du support. Tous ces paramètres matériels sont encore plus à analyser dans les cas de transposition où les changements de media/médium, de format ou de support modifient le message : c’est le cas du passage du texte à l’image, dans des tableaux (Rabatel 2024, 2025b, c) ou pour les adaptations cinématographiques d’un récit de fiction ou d’un témoignage, voire pour les remixages d’œuvres musicales, etc.

[39] Sur les superpositions de présupposés et de sous-entendus, voir Rabatel 2018b.

[40] Voir supra, note 31.

[41] Le Rassemblement pour la République a été le nom du parti de droite avant qu’il ne soit rebaptisé les Républicains.

[42] Je ne dis pas en claire conscience.

[43] Ce que j’appelle la mobilité empathique : voir Rabatel 2016 et 2017 : 59-74.

[44] Ils peuvent aussi servir à rendre plus visibles les êtres invisibles qui n’ont pas la faveur des médias, ou pâtissent de traitements médiatiques contestables (Rabatel 2017).

[45] Voir notamment Rabatel 2025b, c.


Per citare questo articolo:

Alain RABATEL, « Les enjeux communicationnels et interactionnels  de l’analyse pragma-énonciative des points de vue : pour une approche holistique des points de vue dans des textes complexes et complets », Repères DoRiF, n. 34 – Inclusion, communication institutionnelle et traduction, DoRiF Università, Roma, aprile 2026, https://www.dorif.it/reperes/alain-rabatel-les-enjeux-communicationnels-et-interactionnels-de-lanalyse-pragma-enonciative-des-points-de-vue-pour-une-approche-holistique-des-points-de-vue-dans-des-textes-complexes/

ISSN 2281-3020

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