Badreddine HAMMA, Lian CHEN, Flora BADIN

 

Verbes et déverbaux passifs dans le discours institutionnel du CHU d’Orléans

 

 

Badreddine HAMMA
Université d’Orléans
badreddine.hamma@univ-orleans.fr

Lian CHEN
Université d’Orléans
lian.chen@univ-orleans.fr

Flora BADIN
Université d’Angers
flora.badin@univ-angers.fr


Résumé
Le présent travail est dédié à l’étude de la généricité telle qu’exprimée par les verbes déclinés au passif et les déverbaux à sens passifs dans un discours institutionnel à partir d’un corpus recueilli au sein du Centre Universitaire Hospitalier d’Orléans (CHU-d’O). Nous montrerons en quoi le tour passif de différentes formes contribue à rendre la communication adressée aux usagers de cet espace public plus impersonnelle et plus détachée. Les messages communiqués revêtent divers aspects (information, orientation, conseil, mise en garde, règlements de l’établissement, etc.) et utilisent divers genres et supports, papier et numériques (avis, chartes, vadémécums, dépliants, affiches murales, etc.).

Abstract
The objective of this work is to study genericity as expressed by passive verbs and deverbals in institutional discourse. This research is based on a corpus of data collected from the University Hospital Center of Orleans (CHU-d’O). We will demonstrate how the use of the passive voice in different forms contributes to making communication addressed to users of this public space more impersonal and detached. The messages communicated take a variety of forms (information, guidance, advice, warnings, facility regulations, etc.) and use different genres and media, both paper and digital (notices, charters, vademecums, leaflets, wall posters, etc.).


Introduction

Contrairement aux conversations orales situées du quotidien, qui nécessitent généralement une coopération et un investissement élocutif conséquents de la part des interlocuteurs pour le bon déroulement de l’échange, dans une communication publique, ce sont plutôt le détachement, l’unilatéralité et l’anonymat qui priment, en particulier, dans les supports écrits ou diffusés. En effet, dans ce que l’on convient d’appeler « communication institutionnelle » ou « discours public » (à la suite de BESSIERES 1998, 2009 ; BESSIERES, HUANG 2021 ; GENTES 1996 ; BEAUCHAMP 1998 ; MARTIN 2010 ; DE MOYA et al. 2019, entre autres), il y a surtout une transmission relativement unilatérale de l’information, doublée par son caractère typiquement différé ou asynchrone, liés au médium utilisé, ici, l’écrit. Les interlocuteurs y correspondent à des entités génériques, de simples archétypes ou variables, qui n’ont en commun que le fait d’être amenés potentiellement à utiliser un espace ou un service public bien particulier à un moment de leur existence. C’est le cas du Centre Hospitalier Universitaire d’Orléans (désormais CHU-d’O), pris en exemple dans ce travail.[1] En cela, leur identité, leur statut social, leurs émotions ou leur tempérament sont absents et n’ont pas vocation à impacter, hormis de manière générique (par exemple sous forme d’un sous-type), le message communiqué, représentant, pour le cas du CHU-d’O, de simples indications ou mises en garde adressées aux usagers de ce type d’établissement.

Bien entendu, à l’accueil ou au guichet d’un service public, avec un humain qui pose des questions improvisées, liées à sa propre situation et un agent qui y répond, malgré la formalité relative de l’échange et l’effet de distanciation, y compris à l’oral,[2] nous retrouverons cet investissement élocutif, avec des efforts d’adaptation dans les deux sens. C’est aussi le cas quand on recourt à un ton amical ou familier,[3] suivant parfois les recommandations des spécialistes de la communication publique ou les stratèges de la conception publicitaire pour égayer, humaniser et personnaliser les instructions. Ces différents procédés n’ont a priori aucune incidence sur l’ancrage situationnel de ce type de discours, étant donné que tout usager du service public pourra se sentir concerné en prenant connaissance du message en question, en le lisant, en l’écoutant ou en le visualisant en fonction de la nature du support. Cette distanciation physique et temporelle entre les instances institutionnelles à l’origine de ces informations et les usagers qui tentent de s’informer instaure ainsi une certaine généricité dans les rapports et dans la référence aux participants, aux procès et aux situations considérées. Les formulations utilisées dans ces espaces publics se trouvent de fait imprégnées de traces linguistiques spécifiques servant l’expression de « l’indétermination » et « l’indéfinitude » et qui affectent pour une grande part les verbes utilisés. C’est dans cette perspective que s’inscrit le présent travail, qui s’appuie sur un corpus, le CHU-d’O,[4] rassemblant des communiqués et divers écrits à caractère institutionnel du domaine de la santé, que les usagers peuvent découvrir dans l’enceinte du Centre Hospitalier Universitaire d’Orléans. Nous nous pencherons, dans ce qui suit, plus précisément sur le rôle que joue le verbe mis au passif dans l’instauration d’un certain style impersonnel, générique et détaché pour parler des tâches liées aux soins et à la vie à l’hôpital.

1. La notion de généricité et ses marques linguistiques

La notion de généricité a abondamment été étudiée dans la littérature. Les linguistes qui s’y sont intéressés ont considéré divers aspects et facettes de ce phénomène et parlent habituellement de « lectures génériques » ou « universelles » (c’est le cas, entre autres, de DAHL 1985 ; KLEIBER 1999 ; GALMICHE 1985, 1989 ; GALMICHE, KLEIBER 1985 ; ANSCOMBRE 2001). Il y a d’autres appellations qui circulent avec des nuances plus ou moins importantes et qui changent selon les auteurs et les écoles. L’idée qui s’en dégage globalement et qui fait l’unanimité semble avoir trait à l’absence d’une référence directe et actuelle à une entité ou à une situation spécifique. Ainsi, Kleiber, Galmiche ou Anscombre parlent aussi de « lectures analytiques » ou « typifiantes », en les opposant à une lecture « spécifique ». Anis (2002), de son côté, parle de « fonction d’archétype ». Schapira (2008) parle de « lecture gnomique », désignant notamment les lois scientifiques ou les maximes (cf. L’eau bout à 100°C ; Le sucre se dissout dans l’eau ; Qui va à la chasse perd sa place ; Qui trop embrasse mal étreint, etc.) et nous retrouvons aussi « lecture like-law » ou « nomique », chez Dahl (1985) et « lecture taxonomique », chez Chierchia (1998), etc. En somme, comme le souligne Kleiber (1999), la généricité relève avant tout d’un problème « d’expression référentielle » : ce qui est générique globalement ne réfère pas à des occurrences spécifiques et à des individus particuliers, mais plutôt à des espèces, des catégories, des sous-types, etc. La généricité trouve son expression ainsi, surtout dans les titres, les proverbes, les maximes, les paroles sentencieuses, les constructions figées, les lois scientifiques, les vérités générales et les textes de loi, auxquels il faudrait ajouter la communication institutionnelle et globalement le discours public, qui sont un terrain privilégié pour ce type d’usages.

1.1. Marques linguistiques de l’expression de la généricité

Pour identifier les séquences génériques, les linguistes cités supra ont identifié un certain nombre d’indices linguistiques particuliers, que nous trouvons également en abondance dans le CHU-d’O. Cette idée de généricité semble avant tout affecter en français le choix de la quantification, des pronoms ou des adverbes, qui ont tendance à rendre les entités citées indifférenciées et indéfinies. Quant aux procès auxquels elles sont liées, ils s’inscrivent généralement dans l’intemporalité, la périodicité et la récurrence. Le français, conformément à l’ambivalence qui caractérise les langues romanes, peut recourir à la fois aux articles définis et indéfinis et au singulier comme au pluriel dans les énoncés à valeur générique (cf. sur cet aspect, ANSCOMBRE 2001 ; BARBERIS 2010). C’est, par exemple, le cas des phrases analytiques ou typifiantes citées habituellement dans la littérature, comme :

  1. Les/Certains singes mangent des bananes ; Les castors construisent des barrages ;
  2. Le singe (mange des bananes + est un mammifère) ; Un singe, ça mange des bananes ;
  3. Le castor construit des barrages ; Un castor, ça construit des barrages; etc.

Parfois, c’est l’article zéro, qui permet d’assurer cette lecture générique. On le trouve dans les SN à noyau nominal, à la fois dans les paroles sentencieuses (cf. s’entendre comme chien et chat ; chat échaudé craint l’eau froide ; Pierre qui roule n’amasse pas mousse, etc.), dans les locutions verbales (cf. prendre rendez-vous ; prendre/mettre fin ; rendre grâce/visite, etc.), ou aussi dans les titres (cf. études d’ANIS (2002) sur les titres des Fables de la Fontaine : Discours ; Testament expliqué par Ésope ; Parole de Socrate ; etc. Et quand le SN est constitué d’un pronom, on a surtout des indéfinis à sens collectif, comme nul, personne, certains, tous, chacun, etc., dans, par exemple, les textes de loi ou les paroles sentencieuses (cf. Nul n’est censé ignorer la loi ; Personne n’est parfait ; Chacun voit midi à sa porte, etc.). Parmi les autres tours grammaticaux qui s’imposent dans l’étude de la généricité, il y a également les constructions nominales, les infinitifs, les tours impersonnels, certains moules spécifiques, comme Qui dort dîne ; qui voyage loin ménage sa monture, etc. – des emplois très fréquents dans notre corpus CHU-d’O.

1.2. Les marques linguistiques de généricité affectant le verbe

Et en ce qui concerne le verbe, il est généralement décliné dans un présent intemporel ou d’habitude (SCHUBERT, PELLETIER 1987 ; ROOTH 1995 ; DE SWART 1996). Cette tendance est confirmée, selon Anscombre (2001), par la présence ou la possibilité d’insérer des adverbes d’itération et de vérité générale sans entraîner de grands changements de sens (cf. en général, en cas/règle général(e), toujours, généralement, normalement, d’une façon générale, jamais, etc.). Et comme nous le montrerons dans ce qui suit, le passif (ici, passif périphrastique ou pronominal) est aussi l’un des indices forts qui inscrivent le verbe dans ce rapport de généricité. On le trouve dans certaines paroles sentencieuses, comme l’illustrent les exemples en (4) :

  1. On n’est jamais mieux servi que par soi-même ; Quand le vin est tiré il faut le boire ; Ça se voit comme le nez au milieu de la figure ; Qui s’y frotte s’y pique, etc.)[5].

1.3. Le passif et l’expression de la généricité

Pour rappel, le passif tel que défini et glosé globalement dans la littérature grammaticale et linguistique, correspond, dans une langue donnée, à une tournure affectant l’alignement canonique des rôles sémantiques avec les positions syntaxiques qui leur correspondent. Plus précisément, une disposition passive implique une réorganisation de l’ordre d’apparition des actants autour d’un verbe donné, selon lequel le prime actant ou agent (attendu en principe dans la position de sujet dans un discours non marqué) apparaît plutôt dans une position oblique (s’il n’est pas omis) et c’est généralement le second actant (« objet direct du verbe ») ou le tiers actant (« bénéficiaire ») ou un actant zéro (« impersonnel ») qui peuvent occuper la position sujet pour différentes raisons discursives (stylistiques, textuelles, pragmatiques, syntaxiques, etc.).

Notons aussi que ce tour, chez beaucoup de linguistes, ne se limite pas aux passifs, dits périphrastiques et s’étend aux passifs nominaux, adjectivaux, pronominaux, etc. et admettent généralement aussi bien une tournure personnelle (avec une référence connue et spécifique), ou impersonnelle (avec des entités génériques au sens rappelé plus haut), ou encore des constructions participiales, construites sans auxiliaire (cf. LEVIN, RAPPAPORT 1986). Dans cette étude, nous traiterons aussi bien des verbes déclinés au passif périphrastique et pronominal, que des passifs déverbaux adjectivaux (cf. passifs participiaux sans auxiliaire être ou aussi les adjectifs en -ble ; BOYSEN 2000, HAMMA 2016).

1.4. Du passif spécifique au passif générique

Dans ses emplois spécifiques, le passif renvoie généralement à des entités clairement identifiées et situées, dont il a été question, par exemple, dans les échanges précédents ou le contexte partagé (situation de communication et renvois exophoriques, rapports endophoriques, intertextualité, etc.). Ce type de passifs peut servir à dresser un bilan de ce qui a été fait réellement concernant des faits précis, mais sans en mentionner les « exécuteurs » ou alors seulement pour souligner leur singularité (cf. HAMMA 2016, 2020a, 2020b). Cependant, dans ses emplois génériques, le passif paraît conférer aux propos rapportés l’effet inverse, en particulier, l’impression d’un certain détachement, étant donné que l’ancrage reste virtuel et non actuel. Ce type de passif se rencontre surtout dans les communications publiques. Ce type d’emplois a été remarqué, entre autres, par Lazard (1994) dans le discours administratif, dont la fonction, selon l’auteur, est d’effacer toute trace de la source des injonctions dans une institution donnée, ce qui est de nature à favoriser leur application. Et c’est ce dernier type d’emplois que nous retrouvons avec abondance dans notre corpus du CHU d’O. Il est à ranger avec les procédés linguistiques cités supra, entraînant une certaine lecture générique, dans la mesure où ils permettent de présenter les informations communiquées comme des habitudes, des normes, des règles, des injonctions, ainsi que des propriétés attendues (analytiques ou typifiantes et intrinsèques ou extrinsèques, voir ANSCOMBRE 2001).

Ce type de passifs rejoint aussi les valeurs et fonctions que remplit ce tour dans le discours scientifique (cf. RODMAN 1981 ; TARONE et al. 1998 ; DING 2002 ; RUNDBLAD 2007), en particulier, pour son aptitude à rendre compte d’une routine empirique et objective, comme le compte-rendu ou le rapport d’une pratique au laboratoire chimique, physique ou de science des vivants, etc. et où les participants-exécutants sont, en réalité, des entités extérieures aux faits rapportés, de l’expérience scientifique décrite et constituent de simples variables exécutrices d’un protocole donné. Ainsi, au lieu de dire Dupont et Martin ont démontré X, il est généralement précisé Il a été démontré X ou X a été démontré, en transformant les agents en une simple indication bibliographique (par exemple, cf. Dupont, Martin 2023), ou aussi en un simple complément adverbial oblique et non significatif (cf. dans le cadre d’une étude sur le microbiote/le corona virus, au CHU d’Orléans, il a été démontré X…).

2. Pratiques communicatives et discours institutionnel au sein du CHU d’Orléans

Lors d’une visite fortuite à l’hôpital, un centre hospitalier universitaire (CHU), situé à Orléans, nous avons été frappé par l’abondance des passifs dans les documentations et les informations mises à la disposition des usagers. Du point de vue diaphasique, il s’agit, comme nous l’avons indiqué plus haut, d’une communication unilatérale et asynchrone entre, d’un côté, une « autorité invisible » détenant les secrets de fonctionnement des soins et des diverses procédures à entreprendre au sein de l’hôpital, de l’autre, un « usager particulier », avec des besoins spécifiques et des degrés de connaissances variés sur l’établissement en question. Cet usager est ainsi amené à extraire l’information qui lui soit adaptée dans un flot de données générales et sans différenciations. De telles prédispositions obligent à ce que le discours institutionnel public soit le plus complet et le plus clair possible. L’information portée par des supports et des canaux différents est tenue d’être applicable à toute personne quel que soit son profil (cf. patient, famille d’un patient, visiteur, homme, femme, adulte, jeune, étranger, natif, fournisseur de services, personnel du CHU, etc.). Parmi les besoins communicatifs du CHU, citons la volonté d’expliquer, d’orienter, de guider, de conseiller et, bien entendu, d’informer des droits et des devoirs, mais aussi de prévenir, de mettre en garde et de rappeler à l’ordre.

2.1. Présentations des données recueillies au CHU d’Orléans

La communication au sein du CHU passe, entre autres, par des supports graphiques, sous forme d’affichage sur des panneaux, des affichettes murales, des brochures, des prospectus, des flyers, des dépliants, des plaquettes, etc., qui sont affichés, placardés et disposés sur des porte-documents et sur divers types de présentoirs. Ces supports sont généralement complétés par des renvois à des ressources en ligne plus détaillées, à travers des QR-codes, des liens hypertextes (sur les supports numériques) ou de simples adresses électroniques. Notre récolte de ces données s’est faite en trois temps. Tout d’abord, nous avons récupéré un exemplaire de la documentation papier en libre-service. Ensuite, nous avons photographié sur plusieurs jours les supports graphiques fixes, dont, notamment les affiches murales et les affichages sur panneaux, etc. Enfin, nous avons récupéré ces mêmes données, mais avec plus de développement, sur le site du CHU et ses différentes rubriques.[6] Cette étape nous a épargné l’océrisation ou la transcription de certains documents récupérés dans les couloirs de l’hôpital, dont les chartes de laïcité et de la personne hospitalisée, les démarches à suivre, etc.

2.2. Spécificités linguistiques du discours institutionnel au CHU d’Orléans

Du point de vue linguistique, les formulations que l’on rencontre dans le discours adressé aux usagers du CHU d’Orléans s’articulent autour de verbes liés aux « soins », à la « communication » et aux « procédures et démarches » au sein des divers services de l’hôpital (Pédiatrie, Chirurgie Générale, Maternité, Accueil, etc.). Ces verbes sont intégrés dans des actes de langage spécifiques (d’orientation, d’information, de conseil, de mise en garde, etc.) et le premier constat que nous pourrions faire d’emblée, c’est le fait qu’ils revêtent un aspect très fortement générique, selon la définition rappelée supra. Et le recours au passif semble contribuer à cette lecture objective et détachée concernant les actants mis en relation. Voici en (5), la liste des principaux verbes au passif inscrits dans un réseau de relations lexicales, fait de verbes de communication et d’information, ainsi que de verbes liés aux procédures et tâches entreprises au CHU :

  1. Liste de verbes du CHU-d’O: consulter, hospitaliser, soigner, examiner, pratiquer, transmettre, prendre en charge, désigner, effectuer, recevoir, obtenir, prévoir, donner, fournir, adopter, traiter, délivrer, proposer, adapter, prescrire, soumettre, confier, respecter, exprimer, informer, remettre, entendre, avertir, garantir, autoriser, imposer, confirmer, révoquer, modifier, accepter, refuser, demander, recueillir, il est interdit de, être tenu de V/à N, etc.

2.3. Les verbes du CHU-d’O et les participants impliqués

Une extraction d’un nuage de mots du corpus CHU-d’O à l’aide de l’outil TXM[7] a permis d’avoir la représentation en Figure 1. Nous pouvons y discerner les principaux participants impliqués dans les différents procès passifs. Dans ce nuage de mots, nous pouvons distinguer dans l’ordre de fréquences, les N personne(s) et patient(s), suivis de famille, usagers et leurs avatars qui occupent une grande place, mais nous pouvons constater, en revanche, que, hormis le N médecin, il y a un effacement relatif du personnel travaillant à l’hôpital. Ces derniers sont représentés indirectement par le lieu de travail sous forme d’adverbiaux locatifs, comme le montre la fréquence des lexies suivantes dans ce nuage de mots (accueil, hôpital, CHU, établissement, service, Orléans, etc.), ou aussi les activités qui y sont dispensées : hospitalisation, soins, traitement, information, prise en charge, information, etc. Le premier constat qui peut être fait à l’issue de l’examen des données où apparaissent les participants, est que les actants gravitant autour des verbes passifs relevés ne renvoient pas à des personnes spécifiques comme dans le discours commun et personnel, mais à des statuts, des titres, des grades et fonctions, ou à des services et des tâches saisis globalement.

3. Du passif dans le discours in situ au passif dans le discours institutionnel

Cette étude sur un discours de conception écrite fait suite à nos travaux sur le passif à l’oral (entre autres, HAMMA 2015, 2019, 2021a, 2021b ; HAMMA et al. 2017), où l’une des hypothèses était de souligner les « effets paradigmatisants » et « singularisants » générés par l’emploi du passif à l’oral. Force est de constater que ces effets, à l’écrit, ont vocation à s’estomper au niveau énonciatif, étant donné le caractère prémédité et asynchrone de l’acte communicatif entrepris. Toutefois, sur le plan du contenu phrastique, ces effets se maintiennent. Ainsi, dans l’optique informative et injonctive du discours adressé aux usagers du CHU, la « singularisation » envisagée prend la forme d’informations ou d’injonctions que l’on se représente comme importantes à connaître, voire comme « exclusives ». Cette idée de singularisation est aussi accentuée par la volonté et le devoir de donner une information claire et complète au citoyen, étant donné le principe de « présomption d’ignorance » caractérisant le discours juridique et procédurier. Un tel emploi, dans une conversation du quotidien, pourrait paraître transgresser au moins les principes de quantité et celui de qualité, car il est dit plus que nécessaire pour la compréhension du message. Et c’est justement l’une des caractéristiques du discours public à prendre en compte dans sa comparaison avec le discours in situ.

4. La généricité et son expression par le passif dans le CHU-d’O

Comme le montrent les extraits qui suivent de notre corpus, on a un emploi massif de passifs de tous types. Nous y avons placé les divers actants entre parenthèses et souligné le procès par l’italique. Nous pouvons aussi y relever, outre les passifs périphrastiques, des passifs factitifs, des pronominaux, des adjectivaux, ou aussi de très nombreux participiaux (sans précision de l’auxiliaire être), du type Les personnes hospitalisées ou Les patients acceptés en services d’urgences, etc., qui alternent avec des passifs périphrastiques, dans (6-10). Pour les distinguer, nous avons placé les participes passés en italique et nous les avons intégrés, conformément à leur statut syntaxique, entre parenthèses, avec les noms qu’ils modifient. Le tout fonctionnant de fait comme un syntagme nominal (SN). Ainsi, dans le premier passif participial de l’exemple (6), aussi bien le segment personne est mis entre parenthèses que le SN globalement, qui fonctionne ici, comme complément du verbe prendre en compte (les souhaits précédemment exprimés par (la personne) quant à sa fin de vie).

Les emplois passifs se caractérisent globalement par une disposition syntaxique qui thématise un actant autre que le prime actant (en particulier, le second ou le tiers actant). Ainsi, dans (6-9), nous pouvons constater que les passifs participiaux, non seulement fonctionnent comme des prédicats à part entière, mais ceux-ci prennent, ici, de vrais compléments d’agent. À cet égard, la thématisation du prime actant donne une certaine autorité doublée d’une objectivité des propos transmis dans un cadre public, s’appuyant sur les lois françaises et européennes en vigueur :

  1. Par ailleurs, il prend en compte (les souhaits précédemment exprimés par (la personne) quant à sa fin de vie). (Cette volonté) doit être recherchée notamment dans (d’éventuelles directives anticipées) (voir ci-après). Il prend en compte également (les avis exprimés par (la personne de confiance, la famille ou, à défaut, les proches)). Lorsque (la personne de confiance) est désignée, (son avis) l’emporte sur (celui exprimé par (la famille ou par les proches)). ((La décision motivée du médecin) ainsi que (les étapes de la procédure suivie)) sont inscrites dans le dossier médical.
  2. Dans tous les cas, (la famille ou les proches) sont informés par (le médecin) de la finalité (des prélèvements sur la personne décédée envisagés à des fins scientifiques) et de leur droit à connaître (les prélèvements effectués)
  3. (Aucun dépistage) ne peut être fait à l’insu du patient, ce qui constituerait une violation de la vie privée. (Un dépistage volontaire) peut être proposé au patient, dans le respect (des règles rappelées par la circulaire n° 684).
  4. (L’expression « personne hospitalisée » utilisée dans cette charte) désigne (l’ensemble des personnes prises en charge par (un établissement de santé), que (ces personnes) soient admises en hospitalisation (au sein de l’établissement ou dans le cadre de l’hospitalisation à domicile, accueillies en consultation externe) ou dans le cadre des urgences.

Cette disposition, comme l’a remarqué Dubois (1967), semble mettre en œuvre des principes simples d’arrangement des arguments, selon lesquels un « agent indéfini » peut laisser sa place devant un second actant plus haut dans l’échelle de « définitude », de la même manière que le « singulier » ou un « N animé » sont à privilégier, respectivement, au « pluriel » ou à un « N non animé » dans la position sujet (cf. L’artiste a acheté des pommes plutôt que ??Des pommes ont été achetés par l’artiste, Paul a visité la Chine plutôt que ??La Chine a été visitée par Paul, etc. ). Par ailleurs, il existe des contraintes textuelles (cf. PAUZE 2001) ou d’enchaînements thématiques qui peuvent exercer un certain effet de « contagion » dans l’ordre des arguments, ce qui explique l’incongruence (voire l’impasse) impliquée par la disposition inverse à l’actif dans (6), en comparaison avec (6a) :

6a. Par ailleurs, il prend en compte les souhaits (exprimés par la personne + ??que la personne exprime) précédemment quant à sa fin de vie…).

Ces participes passés sont porteurs de fait d’une prédication seconde. Le prouve la présence récurrente d’un complément d’agent, surtout en par (forme adnominale « N fait par N » : les souhaits exprimés par la personne ; les avis exprimés par la personne ; les personnes prises en charges par un établissement de santé, etc.), conférant une certaine dynamicité au participe passé utilisé, comme l’indique aussi sa compatibilité avec l’ajout d’un adverbe temporel dans (10) :

  1. les personnes hospitalisées/acceptées par les services d’urgences (le même jour + de 6h à 10h + après un examen radiologique + la veille) ne sont pas obligés de se présenter à l’accueil.

Nous pouvons également relever des passifs pronominaux (se verbe), comme en (11). Au même titre que les passifs périphrastiques et participiaux, cette tournure semble favoriser une lecture « nomique » ou « law-like », donc, avec une interprétation générique, comme en témoigne l’impossibilité d’insérer un complément d’agent (cf. ??s’interprète par les gens ; ??s’appliquent par la loi). Le cas échéant, il ne peut se comprendre que comme un participant lambda :

  1. (L’application de la charte) s’interprète au regard des obligations nécessaires au bon fonctionnement de l’institution et (auxquelles) sont soumis (le personnel et les personnes hospitalisées). (La personne hospitalisée) doit pouvoir prendre connaissance du règlement intérieur qui précise ces obligations. (Les dispositions qui la concernent et, en particulier, les dispositions qui s’appliquent à l’établissement, aux personnels et aux personnes malades), seront, si possible, intégrées dans le livret d’accueil.

5. Les passifs du corpus CHU-d’O : étude textométrique

Nos requêtes dans TXM ont permis d’extraire 1123 occurrences pouvant être qualifiées de passifs sur une sélection de 37 858 mots, ce qui semble surpasser les usages habituels du passif dans des échanges communs, estimés globalement à seulement 3989 passifs, tous types confondus sur une sélection de 1.809.036 mots (Hamma et al. 2017). Ces résultats se déclinent, comme l’illustre le graphique suivant (Figure 2), en 467 passifs périphrastiques, 377 passifs participiaux, 57 passifs pronominaux et 28 passifs adjectivaux :

Après quelques tâtonnements exploratoires, nous avons procédé par requêtes successives avec des modulations guidées comme suit sur TXM. La première requête qui a pu permettre de dénicher des résultats significatifs de passifs périphrastiques est celle donnée en (12) :

  1. [frlemma=“être”][]?[]?[]?[]?[frpos=“VER:pper”&frlemma!=“aller|arriver|venir|sortir|entrer”]

Cette requête cible les passifs précédés de l’auxiliaire être, ce qui est désigné ici par la forme lemmatique « [frlemma=“être”] ». Ensuite, nous avons prévu quatre positions potentiellement pleines, pouvant être remplies par certains clitiques, modaux ou adverbes (cf. ne, pas, plus, ni, pouvoir, devoir, avoir, rarement, jamais, strictement, systématiquement, etc.), notées « []?[]?[]?[]? ». La position suivante est dédiée au participe passé, élément pivot, représenté par « [frpos=“VER:pper”] » et excluant les verbes intransitifs les plus fréquents se construisant avec être, comme aller, venir, arriver, venir, sortir, etc. La Figure 3 donne un aperçu des résultats obtenus sous TXM (467 occurrences). Et pour dénicher des passifs participiaux, nous avons repris la même forme en en excluant le lemme être, comme suit : « [frlemma!=“être”] », où l’exclusion est amenée par le symbole « ! » (377 occurrences). Bien entendu, toutes les requêtes ont nécessité une vérification manuelle systématique par nos soins :

Pour les passifs pronominaux, comme (14-17), nous avons utilisé la requête en (13), donnant 43 emplois de la troisième personne (se/s’) – forme identique pour les variations de genre et de nombre, et qui a été complétée par une deuxième requête en vous dans ses emplois pronominaux ayant nécessité un tri manuel, ce qui a donné 14 emplois soit 57 emplois globalement, dont des passifs pronominaux factitifs, comme en (14) et (15) :

  1. [word=“se|s’”][frpos=“VER:.*”]
  2. Dans ce cas, (la mineure) se fait accompagner par (la personne majeure de son choix).
  3. (La personne hospitalisée) participe aux choix thérapeutiques qui la concernent. (Elle) peut se faire assister par (une personne de confiance qu’elle choisit librement).
  4. […] (le médecin) peut se dispenser du consentement du ou des titulaires de l’autorité parentale.
  5. (Les patients) doivent se désinfecter les mains avec la solution hydroalcoolique en sortant de leur chambre.

Pour les déverbaux passifs, ils ont été établis à partir de l’extraction de tous les mots en « *.-bles? » et où l’astérisque et le point désignent n’importe quelle suite graphique et où le point d’interrogation après le « s » est destiné à neutraliser le nombre, permettant de capter les formes à la fois au singulier et au pluriel. Un tri manuel a permis de retenir 28 occurrences, du type (18-22), avec six fois accessible, cinq fois lisible (répété dans divers services), trois fois révocable, deux fois préférable, deux fois visible et une fois souhaitable, applicable, comparable, inévitable, joignable, authentifiable, considérable et opposable :[8]

  1. Il est préférable de (ne pas apporter à l’hôpital d’objet de valeur)
  2. (Ce consentement) est révocable à tout moment et sans condition de forme
  3. de ce fait, (la réglementation pénitentiaire) leur est applicable
  4. (La télévision) est accessible par abonnement payant.
  5. Dans les deux cas assurez-vous de joindre (les pièces justificatives lisibles demandées).

Les déverbaux en –ble, comme l’ont montré de nombreuses études (cf. LEEMAN, MELEUC 1990 ; LEEMAN 1992 ; BOYSEN 2000 ; HAMMA 2016 ; HAMMA, et al. 2017), sont paraphrasables par un énoncé passif (cf. « qui peut être révoqué/préféré/appliqué, etc.) impliquant tout autant une thématisation du second actant, comme le montrent (19-22), y compris pour les constructions indirectes (cf. accessible, opposable, etc.), comme en (21) ou les constructions impersonnelles, comme en (18). Dans la catégorie des déverbaux qui sont parfois assimilés à des cas de diathèse passive, favorisant la thématisation du second actant, il y a les nominalisations en –tion de verbes d’activités, comme évaluation/protestation/divulgation/indemnisation de N (avec 193 occurrences), suivies de la forme  de N, où N correspond à l’objet (« second actant »), dont deux cas avec un agent explicite en par, comme dans (23-24) :

  1. Il est mis en œuvre par une équipe de professionnels de santé en conformité à un cahier des charges national et après autorisation par une agence régionale de santé.
  2. A l’instar de tous les établissements de santé, le CHU d’Orléans est engagé dans la démarche de certification par la Haute Autorité de Santé.

6. Les passif comme tournure impersonnalisante dans le CHU-d’O

Le rôle que joue le passif pour objectiver le propos et instaurer une certaine idée d’abstraction n’est pas nouveau. Il a été établi par de nombreux linguistes que ce tour est, en effet, utilisé comme stratégie d’« impersonnalisation » (permettant de neutraliser l’ancrage actanciel) à travers les affinités entretenues avec l’emploi impersonnel (cf. DUBOIS 1967 ; SHIBATINI 1985 ; LAZARD 1994 ; BRAHIM 1996 ; GAATONE 1994 ; BERRENDONNER 2000 ; DRUETTA 2015, 2017). L’hypothèse est que là où l’actif permet de présenter le sujet avec un degré important « d’individuation », d’« humanitude » et de « définitude », en réservant la position sujet à un actant « dynamique », avec typiquement, un agent humain « défini », « personnel » et « volontaire », le passif, quant à lui, est une formulation où l’importance de l’agent se trouve « amoindrie », ou « estompée » (cf. SHIBATINI 1985 ; LAZARD 1994 ; BRAHIM 1996).[9]

6.1. Le passif périphrastique et l’usage de la modalisation

La relation du passif avec la notion de « généricité » se trouve corroborée par une superposition avec d’autres procédés linguistiques concurrents, comme l’usage des verbes modaux, de modes et de temps permettant une lecture générique et intemporelle. Ainsi, une grande partie des passifs périphrastiques du CHU-d’O est employée avec un semi-auxiliaire à sens générique (119 cas), principalement, pouvoir (59 fois) et devoir (45 fois), ou certaines formes concurrentes, du type être autorisé à /avoir le droit de/risquer de/être susceptible de/etc. Une réorganisation des résultats obtenus selon le contexte gauche a permis de constater leur grande fréquence, comme le montrent les deux captures d’écran en Figure 4 :

En comparaison avec les emplois de ces mêmes semi-auxiliaires à l’actif, on trouve seulement 46 emplois des verbes pouvoir et devoir, soit le tiers des usages au passif, ce qui est de nature à attester de la supériorité quantitative inhabituelle des passifs. Ainsi, l’infinitif semble l’un des recours privilégiés des tournures passives dans le discours institutionnel, comme implication de la combinaison avec des auxiliaires modaux, évoqués plus haut, comme pouvoir et devoir). Outre ses manifestations dans les périphrases verbales utilisant des semi-auxiliaires, on le voit aussi avec certaines autres tournures entraînant l’infinitif, comme permettre/demander d’être, avant/pour/à être, etc. (+ participe passé).

6.2. Le passif périphrastique et l’expression de l’intemporalité

Pour le reste des emplois du passif, comme le montre la Figure 5, nous avons une grande majorité de présents à valeur générique et intemporel (257 emplois), 119 verbes à l’infinitif, 49 verbes au futur, 26 verbes au passé composé, 18 au présent du subjonctif, mais seulement 2 verbes au conditionnel, 1 seul participe présent et 0 impératif et imparfait :

Ainsi, dans le discours institutionnel du CHU-d’O, les temps et modes ayant le plus d’affinités avec le passif prennent une valeur générale, dénuée d’ancrage spécifique. Cette absence de repères produit un effet de distanciation et d’objectivité propre aux discours scientifiques ou juridiques : les participants y sont soit absents, soit désignés de manière indirecte par des adverbiaux. C’est également le cas du subjonctif, qui est surtout utilisé pour énumérer les alternatives offertes dans une procédure donnée, ou qui est employé après certains marqueurs ou verbes spécifiques, comme souhaiter, afin que, pour que, il faut que, etc., ce qui n’est pas sans liens avec la généricité et la notion d’impersonnalisation. Ainsi, l’extrait (25) pris de la Charte de la personne hospitalisée, renferme un entassement de verbes au subjonctif, mettant en scène globalement des situations générales impliquant des alternatives. En l’occurrence, chaque procès est envisagé avec son alternative négative respectivement : « divulgué ou non », « consulté ou non », « gardé ou non », « accompagné ou non » et encore une fois « consulté ou non ». Cette indécision traduit tout simplement l’impossibilité de présenter une situation générale unique ; le choix dépendra de l’usager lui-même, qui varie d’une personne à l’autre :

  1. Si une personne mineure, pour laquelle un traitement ou une intervention s’impose pour sauvegarder sa santé, ne souhaite pas que son état de santé soit porté à la connaissance des titulaires de l’autorité parentale, le médecin peut se dispenser du consentement du ou des titulaires de l’autorité parentale après avoir mis tout en œuvre pour que le mineur accepte qu’ils soient consultés. Si le mineur persiste dans sa volonté que le secret soit gardé, le médecin pourra intervenir pour autant que le mineur soit accompagné d’une personne majeure de son choix. La mention du refus du mineur que les titulaires de l’autorité parentale soient consultés sera portée au dossier médical de l’intéressé.

Nous constatons, en revanche, que l’imparfait est complètement absent, ce qui peut être l’indice du fait qu’il nécessite un certain ancrage situationnel. Il en va de même du conditionnel, qui paraît très rare, étant donné qu’il a surtout vocation à exprimer des rapports plutôt subjectifs, véhiculant un certain parti pris qui va à l’encontre de l’objectivité et du caractère impersonnel de ce type de discours. Il en va de même de l’emploi de l’impératif, où les trois seuls cas de notre corpus renvoient, comme nous pourrions nous y attendre, à une valeur impersonnelle sans ancrage spécifique, avec le vous générique, dans Sachez que le dossier patient est conservé 20 ans à compter du dernier passage du patient dans l’établissement (désignant, ici, n’importe quel l’usager). Et de par la perspective subjective de l’impératif (l’interlocuteur étant présumé le sujet implicite), ce tour paraît très peu probable au passif, qui, rappelons-le, nécessite une perspective objective (présupposant une thématisation du second actant). Quant au futur simple et au passé composé du CHU-d’O, ils sont employés comme des temps relatifs, dont la référence dépend exclusivement d’une action déclinée au présent, dans ses emplois intemporels, ce qui les rend à leur tour intemporels et non occurrenciels par ricochet.

Nous notons, par ailleurs, que l’utilisation du passif pronominal est soumise aux mêmes constations faites pour le passif périphrastique. Le temps verbal utilisé par excellence dans ces tournures est le présent intemporel, comme l’illustrent (26-30). Ils peuvent relever d’une relation factitive, comme en (26), de passifs moyens, dans (28-29), dispensant de la précision de « celui qui définit » ou « dépiste », mais qui laisse supposer qu’il s’agit d’une personne qualifiée pour ces tâches. Comme précédemment, on trouve également l’usage des modaux, dans (27) et (30) reprenant par commodité les exemples (16-17) vus supra. La tonalité injonctive caractérisant ce type de discours vient de la tendance à occulter la source de l’injonction ou de l’autorisation :

  1. Dans ce cas, la mineure se fait accompagner par la personne majeure de son choix.
  2. Les patients doivent se désinfecter les mains avec la solution hydroalcoolique en sortant de leur chambre.
  3. La drépanocytose se dépiste dès la naissance.
  4. Un programme d’éducation thérapeutique du patient (ETP) se définit comme un ensemble coordonné d’activités d’éducation destinées à des patients.
  5. […] le médecin peut se dispenser du consentement du ou des titulaires de l’autorité parentale après avoir mis tout en œuvre pour que le mineur accepte qu’ils soient consultés.

Enfin, nous relevons l’emploi du tour impersonnel. Ainsi, 34 énoncés parmi les passifs périphrastiques relevés dans notre corpus sont déclinés au mode impersonnel. La position syntaxique sujet y est remplie par un explétif (il, mis entre parenthèses dans les exemples (31-34)), qui est sans rôle thématique et qui n’existerait, selon la tradition grammaticale, que pour combler la position vide laissée par l’agent omis ou relégué en fin de phrase. Il s’agirait ici d’une alternative plus impersonnelle concurrençant la montée de l’objet. Les exemples (31-34) constituent un échantillon de ce type d’emploi. On y retrouve cette idée d’impersonnalisation qui caractérise le discours institutionnel :

  1. (Il) vous sera proposé de régler par carte bancaire avec débit différé
  2. (Il) est demandé à votre famille de bien vouloir patienter dans la salle d’attente
  3. (Il) est proposé de participer à une recherche biomédicale
  4. Il appartient au parent le plus diligent de saisir le juge aux affaires familiales afin qu’(il) soit statué sur la décision à prendre.

Bilan et conclusion

Au terme de cette étude de corpus, nous avons pu voir quel rôle joue le passif pour rendre la communication au sein d’un établissement de soin plus générale et plus impersonnelle. Ainsi le passif, comme tour grammatical impliquant une certaine lecture générique, objective, voire intemporelle, n’a rien à envier aux procédés consensuels classiques de généricité amplement étudiés. Ce tour confère un certain effet de détachement, d’objectivité et d’autorité à la communication dispensée dans les hôpitaux publics. Ainsi, les verbes, déclinés au passif et les déverbaux à sens passif employés dans le discours tenu dans le CHU-d’O, sont employés à la fois comme des procès spécifiques dans le contexte hospitalier, relatifs au domaine de la santé, aux démarches administratives et aux droits citoyens, et comme verbes à portée générique, étant donné qu’ils s’adressent à toute personne susceptible de se sentir concernée par ce qui est dit. Qui plus est, les énoncés en question sont produits par une source inaccessible, des entités invisibles et indiscernables, ce qui constitue les ingrédients de base du discours institutionnel. Les informations portant, par exemple, sur les règles et le fonctionnement d’un service, se font selon un mode de communication latent, en passe d’être activé de manière asynchrone par un usager lambda non averti ou supposé tel. Cette activation se fait généralement par la lecture des documents distribués, affichés ou partagés numériquement, ou alors par l’écoute et la visualisation de messages diffusés en boucle dans une salle d’attente par exemple. Cet aspect du discours institutionnel rappelle ainsi les lois, les textes juridiques et la lecture « law-like » (DAHL 1985) évoquée supra. Les informations diffusées dans l’enceinte du CHU-d’O relèvent d’injonctions, de recommandations, d’interdictions, de mises en garde, d’instructions, ou de conseils et d’informations sur le fonctionnement de l’établissement et les soins à y recevoir. La co-occurrence du passif avec des procédés, comme l’infinitif, les déterminants génériques, les modaux ou aussi les constructions impersonnelles sont également un indice patent de cette valeur que semblent véhiculer les verbes au passif. Notons, enfin, comme le souligne, à juste titre, l’un des relecteurs anonymes de notre travail, que l’hôpital est typiquement un espace public, où l’on se rend, surtout comme « patient », pour y recevoir des soins, pour être soigné, opéré, examiné, etc. Et bien que le terme « patient » prête à confusion selon nous (renvoyant, ici, à la fois à la personne malade et à la notion grammaticale « d’objet » et de « rôle sémantique de l’entité affectée »),[10] il semble avoir des affinités effectives avec l’emploi de la diathèse passive, impliquant souvent une perspective « objective » (prenant appui sur « l’objet »). Il serait, de fait, intéressant de mener une étude comparative des emplois du passif dans divers types de corpus, en considérant d’autres services ou espaces publics que le CHU, où l’usager est amené à avoir un rôle plus actif que dans un hôpital (celui d’« agent » et non de « patient »), comme dans un musée, à la CAF, à la banque, à Pôle Emploi (France Travail), etc. et où l’on viendrait « visiter » ou « accomplir des démarches administratives » et non « se faire examiner/soigner, etc. ». Ceci dit, nous avons vu que dans le CHU-d’O, les usagers y viennent aussi, comme le suggère le nuage présenté supra, pour visiter des proches ou faire des démarches administratives.

 

Références bibliographiques

ANSCOMBRE, Jean-Claude, « Les syntagmes les N/des N en position sujet ou objet : un syntagme générique ou pas ? », Linguisticae investigationes, supplementa, Détermination et formalisation, n. 23, 2001, p. 29-49.

ANIS, Jacques, « Les titres des Fables de la Fontaine : “définitude”, généricité, narrativité », Linx n. 47, 2002, p. 31-42.

BARBERIS, Jeanne-Marie, « “Quand t’es super bobo”… La deuxième personne générique dans le français parisien des jeunes », NEVEU, Franck et al., CMLF 2010. 2e Congrès Mondial de Linguistique Française, Institut de Linguistique Française, Paris, 2010.
http://dx.doi.org/10.1051/cmlf/2010258

BEAUCHAMP, Michel, Communication publique et société, Gaëtan Morin, Boucherville, 1998.

BERRENDONNER, Alain, « Que reste-t-il de nos actants ?… Les passifs impersonnels en français », Cahiers de l’ILSL (Lausanne), n. 12, 2000, p.43-53.

BESSIERES, Dominique, « La définition de la communication publique : des enjeux disciplinaires aux changements de paradigmes organisationnels », Repenser la communication dans les organisations publiques, Communication & Organisation, n. 35(1), 2009, p. 14-28.

BESSIERES, Dominique, L’institutionnalisation de la communication locale : le cas des échelons décentralisés départementaux, régionaux, parisiens franciliens, Université Paris I – Panthéon Sorbonne, 1998.

BESSIERES, Dominique, HUANG, Zhao Alexandre, « La communication publique et d’intérêt général », in GUILLOT, Céline, BENMOYAL, Sarah (éds.), Les fondamentaux de la communication : pratiques et métiers en évolution, De Boeck Supérieur, Louvain-la-Neuve, 2021, p. 201-220.

BOYSEN, Gerhard, « Les adjectifs en -able/-ible : esquisse d’une typologie », in SCHØSLER, Lene (éd.), Le Passif, Museum Tusculanum Press/University of Copenhagen, Copenhagen, 2000, p. 261-264.

BRAHIM, Ahmed, « L’occultif : hypothese pour un traitement trans-linguistique du “passif” et des structures apparentées », Association Tunisienne de Linguistique, Études linguistiques, n. 2, Tunis, 1996.

CHIERCHIA, Gennaro, « Reference to kinds across languages », Natural Language Semantics, n. 6, 1998, p. 339-405.

DAHL, Østen, « Remarques sur le Générique », Générique et généricité, Langages, n. 79, 1985, p. 55-60.

DE MOYA, Jean-François, PALLUD, Jessie, MERDINGER-RUMPLER, Caroline, SCHNEIDER, Franck, « La communication institutionnelle d’un hôpital sur Twitter », Revue Française de Gestion, n. 45(283), 2019, p. 51-72.

DE SWART, Henriette, « (In)definites and genericity », in KANAZAWA, Makoto, PIÑÓN, Christopher J., DE SWART, Henriette (éds.), Quantifiers, deduction and context, CSLI publications, Stanford, 1996, p. 171-194.

DING, Daniel D., « The passive voice and social values in science », Journal of Technical Writing and Communication, n. 32, 2002, p. 137-154.

DRUETTA, Ruggero, « Le SN postverbal de la construction impersonnelle », Repères-Dorif, n. 6, 2015, p. 1-14. https://www.dorif.it/reperes/ruggero-druetta-le-sn-postverbal-de-la-construction-impersonnelle/

DRUETTA, Ruggero, « Passif impersonnel : passif et impersonnel ? », Études de linguistique appliquée, n. 187, 2017, p. 339-352.

DUBOIS, Jean, Grammaire structurale du français. Le verbe, Larousse, Paris, 1967.

GAATONE, David, Le passif en français, Duculot, Bruxelles, 1998.

GAATONE, David, « Passif, impersonnel et passif impersonnel en français : quelques réflexions », L’Information grammaticale, n. 62, 1994, p. 389-411.

GALMICHE, Michel « A propos de la définitude », Langages, n. 94, 1989, p. 7-37.

GALMICHE, Michel, « Phrases, syntagmes et articles génériques », Langages, n. 79, 1985, pp 2-39.

GALMICHE, Michel, KLEIBER, Georges (éds.) Générique et généricité, Langages, n. 79, 1985.

GENTÈS, Annie, La communication publique : de la mise en scène à la stratégie, de la norme à la démocratie, Thèse de Doctorat, Université Stendhal – Grenoble III, 1996.

HAMMA, Badreddine, « Étude microsyntaxique et macrosyntaxique des verbes de parole à l’oral employés au passif », Lidil, n. 64, 2021a. http://journals.openedition.org/lidil/9468

HAMMA, Badreddine, « Présentation. Le passif dans la langue parlée », Lidil, n. 64, 2021b. http://journals.openedition.org/lidil/9465

HAMMA, Badreddine, « Le passif enseigné sur fond de crise politique : exemple des évènements de Mai 68 à Orléans », Apprentissage des langues : Compétence pragmatique, Interculturalité, Le Langage et l’Homme, n. 551, 2020a, p. 149-164.

HAMMA, Badreddine, « Les figures de l’agent et du complément d’agent dans l’usage et dans le métalangage », MEULLEMAN, Machteld, PALMA, Silvia, THEISSEN, Anne (éds.), Liber Amicorum. Mélanges offerts à Emilia Hilgert, éPURE, Reims, 2020b, p. 247-272.

HAMMA, Badreddine, « Le passif comme segment non autonome dans les relations hypotaxiques des ESLO : le cas relatives passives », Journée d’Etude Le passif à l’oral : ce que l’oral nous apprend sur le passif, Orléans, le 14 novembre 2019. ⟨hal-04476509⟩

HAMMA, Badreddine, «  Les adjectifs en –ble entre négation préfixale en in– et négation non liée », in DAVAL, René, FRATH, Pierre, HILGERT, Emilia, PALMA, Silvia (éds.), 5e Res Per Nomen. Négation et référence, éPURE, 2016, Reims, p. 329-354.

HAMMA, Badreddine, « Agent passif en par et sujet actif : les dessous d’un contraste », Revue de Sémantique et Pragmatique, n. 37, 2015, p. 61-83.

HAMMA, Badreddine, TARDIF, Amélie, BADIN, Flora, « Le passif à l’oral », 2017. http://www.univ-paris3.fr/index-des-fiches-227311.kjsp

HEIDEN, Serge, MAGUÉ, Jean-Philippe, PINCEMIN, Bénédicte, TXM, 2010. http://textometrie.ens-lyon.fr/

KLEIBER, Georges, Problèmes de sémantique, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d’Ascq, 1999.

LAZARD, Gilbert, L’actance, Presses Universitaires de France, Paris, 1994.

LEEMAN, Danielle, (1992), « Deux classes d’adjectifs en -ble », Langue française, n. 96, 1992, p. 44-64.

LEEMAN, Danielle, MELEUC, Serge, « Verbes en tables et adjectifs en -able », Langue française, n. 87, 1990, p. 30-51.

LEVIN, Beth, RAPPAPORT, Malka, « The Formation of Adjectival Passives », Linguistic Inquiry, n.17(4), 1986, p. 623-661.

MARTIN, Fabienne, « Indéfini, modalité et généricité dans la Déclaration des Droits de l’Homme », Argumentation et Analyse du Discours, n. 4, 2010. http://journals.openedition.org/aad/770

PAUZE, Isabel, Les fonctions textuelles de la voix passive, Thèse de doctorat, Université Lyon 2, 2001.

MAN, Lilita, « The passive in technical and scientific writing », Journal of Advanced Composition, n. 2, 1981, p. 165-172.

ROOTH, Mats, « Indefinites, adverbs of quantification and focus semantics », in CARLSON, Gregory N., PELLETIER, Francis J. (éds.), The generic book, University of Chicago Press, Chicago, 1995, p. 265-299.

RUNDBLAD, Gabriella, « Impersonal, general, and social. The use of metonymy versus passive voice in medical discourse », Written Communication, n. 24, 2007, p. 50-77.

SCHAPIRA, Charlotte, « Événement et double itération dans l’énoncé gnomique », Langages, n. 169, 2008, p. 57-66.

SHIBATINI, Masayoshi (éd.), Passive and voice, John Benjamins Publishing Company, Amsterdam/Philadelphia, 1985.

SCHUBERT, Lenhart K., PELLETIER, Francis J., « Problems in the Representation of the Logical Form of Generics, Plurals, and Mass Nouns », in LEPORE, Ernest (éd.), New Directions in Semantics, Academic Press, London, 1987, p. 385-451.

TARONE, Elaine, DWYER, Sharon, GILLETTE, Susan, ICKE, Vincent, « On the use of the passive and active voice in astrophysics journals: With extensions to other languages and other fields », English for Specic Purposes, n. 17, 1998, p. 113-132.


[1] Voir aussi l’étude très intéressante de Martin (2010), sur l’expression de l’indéfini, du générique et de la modalité dans la Déclaration des Droits de l’Homme, comme support à tonalité publique.

[2] Nous retrouvons cette distanciation de manière moindre face à une IA-générative ou son propre smartphone : les jeux questions-réponses sont jusqu’à un certain point adaptées grâce à certains algorithmes particuliers.

[3] Parmi les procédés utilisés habituellement, il y a, l’usage des pronoms personnels tu ou je, de noms propres familiers, ou aussi le fait de s’adresser directement à la caméra pour donner l’impression que le téléspectateur est visé personnellement (effet « œil de la Joconde »), ou d’affecter un style propre à une catégorie sociale (cf. enfant, adolescent, élève, parent, retraité, etc.), ou en se glissant dans la peau d’un personnage familier ou en adoptant un style caricatural ou farceur, etc.

[4] Disponible à l’adresse suivante :
https://www.ortolang.fr/market/corpora/chu-do .

[5] Il s’agit de cas de « passif pronominal », « moyen » ou « réfléchi », dans, respectivement, ça se voit et qui s’y frotte s’y pique…, qui sont considérés comme des passifs non canoniques dans une approche étendue de la diathèse passive (voir par exemple, GAATONE 1998).

[6] https://www.chu-orleans.fr/.

[7] TXM est un logiciel de textométrie en libre-accès (http://textometrie.ens-lyon.fr/) que nous utilisons pour l’ensemble de nos requêtes et annotations. Il a été conçu et développé en 2010 par Heiden, Magué et Pincemin.

[8] En réponse à l’une des remarques de nos relecteurs sur la rareté des emplois en –ble, ainsi que sur la terminologie adoptée (« passifs adjectiavux »), nous renvoyons à Boysen (2000), Helland (2002) et Hamma (2016). Cette dernière étude sur corpus montre que lesdits adjectifs déverbaux en –ble à sens passif sont très fréquents à l’oral : sur 3989 passifs de différents types (cf. périphrastiques, pronominaux, nominaux et adjectivaux), nous en avons relevé 1532 cas.

[9] Sur cet aspect, nous renvoyons à la discussion de ces hypothèses menées dans Hamma (2020a, 2020b) et Hamma et al. (2017).

[10] Notons, du reste, que le terme « patient », comme notion grammaticale utilisée par certains grammairiens et linguistes pour parler à la fois de « l’argument sujet » d’un énoncé passif et du « rôle sémantique » de l’objet affecté (« celui qui subit ») est maladroite à maints égards, comme nous l’avons démontré à de multiples reprises (HAMMA 2015, 2020a, 2020b), pour différentes raisons, entre autres, parce que le rôle sémantique ne coïncide pas toujours avec le second actant, comme en témoigne l’exemple suivant : La grossesse est mal supportée par beaucoup de femmes ; Elle est admirée/redoutée par tout le monde et où le sujet passif n’est pas en position de subir a priori.


Per citare questo articolo:

Badreddine HAMMA, Lian CHEN, Flora BADIN, « Verbes et déverbaux passifs dans le discours institutionnel du CHU d’Orléans », Repères DoRiF, n. 33 – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s), DoRiF Università, Roma, dicembre 2025, https://www.dorif.it/reperes/badreddine-hamma-lian-chen-flora-badin-verbes-et-deverbaux-passifs-dans-le-discours-institutionnel-du-chu-dorleans/

 

ISSN 2281-3020

Quest’opera è distribuita con Licenza Creative Commons Attribuzione – Non commerciale – Non opere derivate 3.0 Italia.