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Roberto Leiser Baronas, Fernanda Castelano Rodrigues, Julia Lourenço Costa

Encyclopédie Discursive de la COVID-19 : Bilan et perspectives

 

Roberto Leiser Baronas
UFSCar – Brésil
baronas@uol.com.br

Fernanda Castelano Rodrigues
UFSCar – Brésil
fecastel@gmail.com

Julia Lourenço Costa
UFSCar/FAPESP – Brésil
juliajlc@gmail.com

 


Résumé

Dans cet article, nous présentons le processus de production de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19, un projet d’extension et de recherche lié au Centre de Lettres de l’Université Fédérale de São Carlos au Brésil, une initiative promue dans le cadre du projet InformaSUS-UFSCar, une plateforme dialogique et collaborative qui cherche à appréhender les différentes significations qui circulent dans les termes, expressions et constructions discursives sur la pandémie de COVID-19, permettant aux lecteurs d’avoir un regard plus critique sur la réalité.

Abstract

In this article, we present the creation process of the COVID-19 Discursive Encyclopedia, an extension and research project associated to the Department of Letters of the Federal University of São Carlos in Brazil. It is an initiative promoted under the InformaSUS-UFSCar project, a dialogical and collaborative platform that seeks to apprehend the different meanings that are put into circulation by terms, expressions, and discursive constructions about the COVID-19 pandemic, allowing readers to have a more critical view of reality.


 

1. Introduction

L’Encyclopédie Discursive de la COVID-19, une activité d’extension et de recherche liée au Département de Lettres de l’Université Fédérale de São Carlos (DL/UFSCar), est née de l’expérience et de l’échange de connaissances et de savoir-faire impliqués dans le processus de construction de la plateforme multimédia de l’InformaSUS-UFSCar, qui, à son tour, a parmi ses principaux objectifs d’être un agent potentiel de production et de circulation de l’information qui diffuse la science et, par conséquent, lutte contre les infox (fake news). L’idéal partagé avec InformaSUS-UFSCar est de débattre et de rendre visibles au grand public par un langage accessible les litiges qui surviennent autour des significations que l’on donne à la pandémie.

Sa réalisation, en tant que proposition transdisciplinaire, a impliqué différents domaines de connaissance et, pendant l’exécution de la première étape du projet, entre juin et décembre 2020, vingt-trois personnes y ont participé, y compris des enseignants et des étudiants des premiers et deuxièmes cycles de l’UFSCar et d’autres institutions brésiliennes[1]. Le travail a été réalisé à partir d’une base de données collectée sur plusieurs portails d’information brésiliens, tels que : R7, G1, CNN Brésil, Estadão et Folha de S. Paulo, sur le portail Agência FAPESP et sur InformaSUS-UFSCar lui-même. Quatorze entrées[2] ont été publiées lors de cette étape, qui cherche à mettre en évidence la lutte intense pour la prise de contrôle polémique dans des productions et la circulation des discours qui disent la pandémie de COVID-19 au Brésil.

Nous pouvons dire, en ce sens, que l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 était la réaction possible d’un groupe de chercheurs en linguistique pour contribuer à affronter la maladie. Face à l’inconnu que la pandémie soulève, ce groupe de chercheurs a essayé d’exposer les différents aspects d’un événement tel que la pandémie, y compris les aspects linguistiques et discursifs qui ont également leur pertinence. Le but du projet n’était pas d’endiguer, mais d’exposer, de dévoiler les significations de la pandémie. L’équipe a également été touchée en tant que sujets qui vivent ce moment tragique de l’histoire, et s’est trouvée confrontée à la nécessité de chercher, sinon des réponses, du moins des pistes que les études linguistiques et, en particulier, les études du discours ont à apporter dans ce contexte dystopique.

 

2. Conditions d’émergence de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19

Si nous regardons l’histoire, nous verrons que depuis le décret de l’OMS, en mars 2020, la pandémie mondiale de COVID-19 est devenue non seulement une crise sanitaire, avec une multitude d’implications sociales, psychologiques, éducatives, économiques, sur la population mondiale, mais un véritable événement discursif : une arène discursive, dans laquelle les interprétations les plus variées de ce fait historique sont quotidiennement contestées, « au point de rencontre d’une actualité et d’une mémoire » (PÊCHEUX 1997 : 17).

Concernant cette véritable profusion d’interprétations sur la pandémie, qui contamine tous les sens, Eni Orlandi indique que

 

La circulation du langage, dans les conditions de production des discours que nous vivons dans cette conjoncture, est teintée des couleurs de la pandémie, elle se propage. Pour utiliser un mot propre à l’événement discursif que nous vivons : elle « contamine » tous les sens. La maison devient un « abri », un lieu sécurisé ; le travail à domicile devient fonctionnellement un « home office », les courses au supermarché sont surtout des « livraisons » ; comment signifier, en fait, ce qu’est l« agglomération » ? A partir de quel nombre, à partir de quelle situation ? Les employés du secteur de la santé, seulement en ce moment, sont devenus des « héros ». Ils ne l’étaient pas avant, même si l’on pense aux conditions du système de santé au Brésil. La « vulnérabilité » remplace la pauvreté, mais pas seulement. Lorsqu’il s’agit de la covid 19, on a soit le « infectés », soit ceux qui sont en « convalescence » ou les « morts ». Et il y a x cas « enregistrés ». La suspicion dans les mots. Les chiffres ne se ferment pas, mais ces catégories sont maintenues comme si, dans leur maintien, c’était le contrôle du système de santé. Et de vies. Le mot « solidarité » se retrouve dans la rue. Et, en l’absence de traitement ou de vaccin approprié, nous vivons dans un « isolement social ». Parfois décliné en « distanciation sociale ». L’isolement social n’est-il pas la situation dans laquelle la majorité de la population vit dans ses « communautés » ? Qu’est-ce que l’« isolement social » ? La distanciation ? D’une part, la difficulté de nommer et, d’autre part, l’excès de mots disponibles. Dans la difficulté de nommer, tout est habillé de nom et de sens, se métaphorisant lui-même, comme un effet de la pandémie. (ORLANDI 2020 : visioconférence).

 

Son affirmation se présente comme un véritable programme de recherche pour les sciences humaines, et parmi d’autres questions très pertinentes, Orlandi attire notre attention sur le fait que la pandémie, en tant qu’événement discursif, fonctionne comme un processus discursif ambigu. D’une part, il y a un véritable débordement de discours, dans lequel tout est habillé de noms et de significations, et, d’autre part, il y a une grande difficulté à nommer cet événement discursif. Une nomination, enfin, cherche à être plus fidèle à la réalité, dire effectivement ce qu’il en est et ce qui se passerait, en apaisant les soupçons dans les mots qui annoncent la pandémie.

Dans cette recherche imaginaire d’une nomination collée au réel, ou de ce besoin universel d’un monde « sémantiquement normal » (PÊCHEUX 1997 : 34), qui tente de contenir en quelque sorte le débordement, l’excès de sens, c’est-à-dire sa métaphorisation, apparaissent, par exemple, des propositions d’élaboration d’études par des acteurs sociaux et institutionnels différents, c’est-à-dire des glossaires, des dictionnaires sur la COVID-19 et la pandémie. Ces glossaires, comparables à des digues sémantiques, dans notre société, présentent, entre autres, un fonctionnement discursif qui tente de contenir la profusion et le déversement des sens.

Une simple recherche de l’expression « Glossaire de la COVID-19 » sur le web réitère l’ampleur de la pandémie, si l’on considère quantitativement le degré élevé d’occurrences. Certes, celles-ci ne font pas outes spécifiquement référence au terme « glossaire », cependant, il existe de nombreux ouvrages sur le web concernant cet instrument linguistique[3].

Au-delà d’une recherche de la dénomination la plus fiable possible de la réalité, une bonne hypothèse pour expliquer cette abondance de travaux semble avoir une liaison avec une envie, même imaginaire, de la société d’essayer de comprendre ce virus aussi inconnu que mortel comme le SARS-Cov-2. Il s’agit d’une tentative de trouver une réponse dans le domaine du langage aux différents sentiments provoqués par le nouveau coronavirus, tels que la peur, l’anxiété, le désespoir, etc.

Dans un article intitulé « Réponse à la peur », issu de la visioconférence présentée en mai 2020 dans le cadre du projet d’extension « Discours en temps de pandémie », et publié par la suite dans la revue Linguasagem, l’analyste du discours français Dominique Maingueneau attire notre attention sur le rôle important des chiffres dans la gestion des pandémies. Selon lui,

 

Les chiffres et ce qui les rend possibles (tableaux, cartes, graphiques, courbes…) sont une évidence d’un remède contre l’angoisse : ils transforment l’irreprésentable en représentable, ils se referment en grilles. Si le virus peut être vu au microscope électronique, la pandémie en tant que telle n’existe en vérité que sous forme de chiffres. Même les professionnels de la santé n’ont pas accès à la pandémie : ils ne voient qu’un certain nombre de personnes malades. Seuls les chiffres et les schémas permettent d’inverser le rapport de forces. Quand on regarde la carte du monde avec ses cercles rouges, la pandémie n’est plus seulement cette puissance effrayante et invisible qui circule autour de moi, qui m’entoure et me domine, c’est aussi quelque chose que je domine. Je mobilise ici une célèbre pensée de Blaise Pascal : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée, je le comprends ». On pourrait transposer cette pensée dans la paraphrase suivante : « La pandémie me comprend et m’engloutit comme un point : par les nombres, je la comprends » (MAINGUENEAU 2020 : 28).

 

L’élaboration de glossaires, de dictionnaires et d’autres outils linguistiques sur la COVID-19, ainsi que la représentation de la pandémie en chiffres, sont des tentatives de dominer « cette puissance effrayante et invisible qui circule autour de moi, qui m’entoure et me domine » (MAINGUENEAU 2020 : 28). C’est une recherche qui vise à inverser le rapport des forces par la construction d’une approche métalinguistique, qui vise à nommer l’inconnu, et dans ce processus de dénomination, la compréhension tente de le dominer. En effet, nous appropriant la paraphrase d’une pensée de Pascal, élaborée par Maingueneau, nous dirons : « La pandémie me comprend et m’avale comme un point : à travers les chiffres (et les glossaires, etc.), je la comprends ».

De plus, tous ces instruments linguistiques fonctionnent également comme une tentative de donner à nouveau confiance en la science. Ces dernières années, surtout après le coup d’État de 2016 et le gouvernement illégitime de Michel Temer, la science brésilienne a subi les attaques les plus diverses : diminution drastique des ressources pour la recherche et les universités, établissement de domaines prioritaires pour la recherche, ingérence dans la nomination des dirigeants des universités et des centres de recherche fédéraux. Ce contexte tragique a été aggravé par l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, qui depuis son mandat dément systématiquement la science et diffuse des informations fausses ou mensongères de toutes sortes. Ses déclarations vont de l’affirmation ridicule selon laquelle la COVID-19 est « une petite grippe » à celle que l’utilisation des équipements de protection individuelle et la distanciation sociale ne contrôlent pas la prolifération du virus. En tant que président, au nom de cette croyance erronée, il s’est servi de l’utilisation de ressources de l’État pour encourager la fabrication et l’achat de lots de médicaments sans confirmation de leur efficacité scientifique, tels que hydroxychloroquine ; ce qui a coûté plus d’un million de dollars. Il convient de noter qu’à ce jour, il n’existe aucune preuve scientifique de l’efficacité de ce médicament dans le traitement de la maladie.

Toujours sur la question de la confiance en la science, dans une visioconférence du projet « Discours en temps de Pandémie », intitulée « Regards médiatiques sur une pandémie : ‘instant discursifs’ d’une crise sanitaire sous le prisme des chiffres » et présentée le 23 septembre 2020, la chercheuse française Sophie Moirand, analysant le contexte de son pays, déclare :

 

Mais au-delà des politiques, les Français n’ont pas non plus confiance dans la science. S’ils ont confiance dans les hôpitaux, « la science dans son ensemble suscite de fortes réticences […] : seuls 41% des enquêtés disent qu’elle apporte plus de bien que de mal, 46% autant de bien que de mal et 12% qu’elle est porteuse de plus de mal que de bien », comme le montre l’enquête du Baromètre de la confiance politique (CEVIPOF) reproduit dans le n° 420-421, de la revue VRS La vie de la recherche scientifique (…). Si l’on n’a confiance ni dans la science ni dans l’État et dans ses représentants démocratiquement élus, comment s’étonner, en période de crise sanitaire et d’un virus qu’on ne maîtrise pas, que les infox qui circulent deviennent « virales » ? Comment s’étonner des réticences à accepter les mesures prises qui, au nom du confinement, semblent constituer pour l’instant le seul moyen actuel de lutter contre la pandémie ? Comment accepter les entraves à la liberté de circulation, à la vie sociale et les conséquences désastreuses du confinement sur l’économie et sur la vie des plus démunis ? (MOIRAND 2020b : visioconférence).

 

Toutes les questions posées par la chercheuse, bien que liées à la géographie de son pays d’origine, trouvent également un écho au Brésil, même si ce n’est pas exactement de la même manière, puisque le président français n’est pas un négateur de la connaissance scientifique. La question de la méfiance de la population envers la science, dans le cas du Brésil, est régulièrement alimentée par les déclarations négationnistes de Jair Bolsonaro et des membres de son gouvernement. En ce sens, il semble pertinent de soutenir l’hypothèse selon laquelle la construction d’outils linguistiques tels que des glossaires, des dictionnaires, etc. est également un moyen pour les institutions universitaires d’essayer de rétablir la confiance des gens envers la science C’était peut-être l’un des moyens les plus rapides et les plus efficaces de produire des connaissances scientifiques sur la COVID-19. Cette hypothèse devient plus cohérente si l’on tient compte qu’au moment de l’élaboration des matériaux d’explication sur la pandémie dans les six premiers mois, des solutions telles que la production d’un traitement ou la découverte d’un vaccin, qui nécessitent des délais plus longs, étaient impossibles.

Parmi les nombreux instruments linguistiques produits, nous attirons l’attention sur le Glossaire de la COVID-19 produit par les blogs scientifiques de l’Université de Campinas (UNICAMP), qui semble corroborer nos propos. Dans ce glossaire, d’origine institutionnelle, les termes suivantsliés aux sciences de la santé, sont décrits techniquement : asymptomatique ; contagion ; fibrose ; immunité collective ; immunisation ; immunisation croisée ; infection ; période ou phase d’incubation ; période ou phase infectieuse ; période ou phase pré-symptomatique ; symptomatique et thrombose.

Nommer, comprendre et donc maîtriser l’inconnu : une réponse à la peur, comme dirait Dominique Maingueneau (2020). Une réponse qui pourrait être ce qui identifie une grande partie des glossaires rédigés jusqu’à présent dans le contexte brésilien de la COVID-19, comme le Glossaire terminologique de la COVID-19, de l’Institut Fédéral et de l’Université de Brasilia, et le Dictionnaire de la COVID-19, de l’Université Fédérale de Rio Grande do Sul. Il s’agit d’un ensemble d’initiatives importantes qui, si elles cherchent d’une part à engendrer un certain contrôle de la peur, de l’angoisse et du désespoir, corroborent d’autre part la construction de connaissances scientifiques sur la pandémie.

À la différence de ces travaux, l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19, basée sur une conception du langage qui ne réduit pas les termes liés à la réalité vécue et expérimentée à une simple nomenclature, préconise que le langage non seulement dépeint, mais surtout reflète la réalité à travers différentes positions idéologiques, fondées sur un imaginaire social, déclenchant des « gestes d’interprétation » divergents (ORLANDI 1994). De plus, en définitive, l’Encyclopédie n’est pas une réponse à la peur de la COVID-19 et ne vise pas seulement à restaurer la confiance de la population dans la science, mais l‘Encyclopédie, c’est également une tentative de montrer comment la construction des sens pendant la pandémie, considérée comme un événement historico-sanitaire, a produit une véritable bataille discursive, dont les acteurs sociaux autorisés à la dire la contestent phonème par phonème, clé par clé.

Concernant cette véritable guerre discursive en laquelle s’est transformée la pandémie, il est possible de décrire, en relation avec les termes qui circulent à propos de la COVID-19 et qui la construisent, deux processus discursifs majeurs : a) un processus qui « métaphorise » (ORLANDI 2020 : visioconférence) la pandémie comme une guerre, une tragédie, une catastrophe ; b) un autre processus qui « transforme en récit » la pandémie tantôt comme une conspiration chinoise, tantôt comme une punition de Dieu, tantôt comme la concrétisation de la fin du monde de façon fictive.

Chaque terme circule dans ce contexte à partir de l’inscription des sujets qui les énoncent dans une formation discursive particulière : d’un part, les chercheurs qui veulent obtenir toujours plus d’informations scientifiques et efficaces contre la maladie ; et, d’autre part, les négationnistes, qui défendent des formes alternatives de traitement, aggravant ainsi le nombre de décès dans le pays. À partir d’une position idéologique particulière, on produit des significations différentes. Un terme technique comme « hydroxychloroquine », selon la position du sujet qui l’énonce, aura des significations totalement différentes. Pour quelqu’un qui défend l’actuel gouvernement négationniste de Jair Bolsonaro, par exemple, ce terme représente un médicament important et prophylactique, dont l’utilisation devrait être prescrite par les médecins dans la prévention et le traitement de la COVID-19. En revanche, pour quelqu’un qui s’aligne davantage sur le discours scientifique, l’hydroxychloroquine ne devrait pas être administrée comme un médicament qui prévient ou traite la COVID-19, car il n’existe aucune preuve scientifique de son efficacité. Ainsi, bien que les énonciateurs se réfèrent au même terme « hydroxychloroquine », ils construisent des discours totalement différents du point de vue idéologique, comme nous le voyons dans deux exemples :

 

  1. Si, par hasard, je suis réinfecté, j’ai déjà mon médecin et je sais déjà ce qu’il va me prescrire, ce qui m’a sauvé là-bas”, a ajouté le président, qui a plaidé en faveur de l’hydroxychloroquine lorsqu’il a contracté le covid-19 l’année dernière.
  2. Atila fait référence à un post du ministère de la santé, qui souligne l’importance d’un traitement précoce contre la maladie, ce qui représente, dans l’interprétation erronée du gouvernement Bolsonaro, l’utilisation de médicaments tels que la chloroquine, qui n’a aucune efficacité prouvée dans la lutte contre le Covid-19. […] Atila a répondu : “Ce texte ne dit pas que ceux qui sont malades sont guéris avec un ballon de chloroquine. Il dit que ceux qui sont malades prennent des comprimés de chloroquine, mais qu’ils souffrent toujours autant. Si nous voulons protéger nos amis, nous avons besoin du vaccin. Répète après moi : vaccin”[4].

 

Dans ce cas, il y a une nette bataille de sens, de récits et de points de vue qui suivent les sens de ce que Michel Foucault (1996) nous apprend sur le discours, à savoir qu’il « n’est pas simplement celui qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais celui pour lequel, par ce que l’on combat, le pouvoir dont on veut prendre possession » (FOUCAULT 1996 : 9). D’un côté, les défenseurs d’un traitement « compradore » et scientifiquement inefficace contre le COVID-19, de l’autre, les défenseurs de la science, de la vaccination de masse, des mesures d’éloignement et de tout autre arrangement de sécurité sanitaire et, au milieu de tout cela, la population brésilienne qui était – et est toujours – à la merci d’une gouvernance inefficace.

  

3. Le processus de production des entrées

Une fois l’équipe constituée, nous nous sommes attelés à la tâche ardue consistant, d’une part, à sélectionner les sources qui seraient mobilisées pour examiner les discours sur la pandémie et, d’autre part, à sélectionner les termes ou expressions qui composeraient les entrées et qui, par conséquent, seraient la cible de nos analyses. En ce qui concerne la sélection des entrées, les critères pour le choix de ces termes n’ont pas été construits uniquement à partir du nombre d’occurrences, mais surtout à partir de la procédure méthodologique des petits corpus. Moirand nous parle de cette procédure :

Des « petits corpus » permettent en effet de saisir l’instabilité d’une première désignation, voir le moment où plusieurs désignations entrent en concurrence, phase plus ou moins longue avant que le nom d’événement se stabilise (MOIRAND et REBOUL-TOURÉ 2015, et infra). Si les travaux sur de « petits corpus » perdurent malgré les facilités apportées par la numérisation et les logiciels actuels de traitement des données pour recueillir et traiter de « grands corpus », c’est qu’ils permettent de décrire des formes discursives rares ou non encore stabilisées, de réfléchir aux concepts et notions intervenant dans cette analyse, ainsi qu’aux relations entre le langage verbal et le monde (MOIRAND 2020a : 21).

 

La méthodologie développée par Moirand (2020a) nous a permis de saisir l’instant même où les termes se concurrençaient avant de devenir des événements discursifs plus stabilisés. En d’autres termes, le petit corpus nous a permis de saisir les termes au moment même où ils ont commencé à nommer l’événement. Quatorze termes ou expressions ont été sélectionnés pour composer la liste des entrées de l’Encyclopédie : rester chez soi ; nouvelle normalité ; tester positif ; décès par COVID ; première ligne ; aplatir la courbe ; chloroquine ; COVID-19 ; quarantaine ; vaccin[5] ; pandémie ; isolement social ; distanciation sociale et infox.

 

4. L’évolution et les conséquences de la publication

Les quatorze entrées de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 ont été publiées une à une chaque semaine, entre le 2 octobre et le 12 décembre 2020. Selon les données obtenues grâce à Google Analytics, la page de l’Encyclopédie hébergée sur le portail InformaSUS-UFSCar a été consultée 4 221 fois entre le jour de sa mise en ligne et le 10 février 2021.

Pour améliorer la diffusion et essayer d’atteindre un public plus large, après la publication de la version finale des textes, les entrées ont été présentées dans des visioconférences promues par l’équipe du projet avec le soutien de la plateforme InformaSUS-UFSCar. Au total, onze visioconférences ont été mises en ligne et diffusées à la fois par la chaîne InformaSUS-UFSCar sur YouTube et la page Facebook du projet[6]. Grâce à la collaboration du SeTILS-UFSCar pour l’interprétation en langage des signes (Libras), il a été possible de promouvoir l’accessibilité de la communauté malentendants brésilienne aux contenus présentés.

Le format des visioconférences variait de l’une à l’autre mais toutes avaient en commun la présentation, par ses auteurs, de l’entrée publiée dans la semaine et l’interlocution du duo de lecteurs critiques qui ont participé à la première étape du processus de production du texte. Selon les données fournies par les plateformes, les onze visioconférences ont été vues 1 282 fois sur YouTube et 1 063 fois sur Facebook entre le moment où elles ont été mises en ligne et le 10 février 2021. L’équipe a également été invitée à participer à la série de podcasts intitulée Quarantaine, produite par le Laboratoire d’interactivité ouvert (LAbI) de l’UFSCar.

 

5. Perspectives

Ayant achevé la première étape prévue pour l’exécution de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 en décembre 2020, certains projets qui souhaitent consolider le principe de collaboration qui soutient le projet sont en train de se réaliser. Certains partenariats avec des groupes de recherche sont en cours de discussion, ce qui nous permettra de poursuivre la production d’entrées à partir de connaissances spécifiques telles que la perspective de l’égalité femme-homme qui a été plus retardée pendant la pandémie.

En outre, nous prévoyons également d’intensifier la collaboration des différents acteurs sociaux dans l’élargissement du contenu des entrées, puisqu’il existe un consensus parmi les membres actuels de l’équipe sur le fait que les personnes les plus touchées socialement par la pandémie, telles que les femmes, les coursiers, les professionnels de la santé, entre autres, peuvent et doivent également être prises en considération pour la définition des entrées. L’équipe formée en 2020 pour la réalisation de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 n’a qu’une certitude : le projet doit se poursuivre tout au long de 2021.

Notre travail dans le projet de l’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 a consisté à chercher à montrer précisément la gestion du discours sur la pandémie, c’est-à-dire les différents récits construits autour de cet événement, à la lumière des différents points de vue idéologiques, engendrés par les sujets les plus divers. Dans la sphère sociale au sens large, les citoyens reconnaissent ces affrontements et participent à la réalité actuelle, donc, le projet de l’Encyclopédie ne se fonde pas sur la compréhension que les sciences linguistiques ont également « à dire quelque chose » (PAVEAU, 2020 : 9) sur la pandémie, mais conçoit le projet en tant que flux, participation et engagement de la communauté universitaire dans ce moment historique.

 

Références bibliographiques

 AUROUX, Sylvain, A revolução tecnológica da gramatização, Campinas, Editora da UNICAMP, 1992.

FOUCAULT, Michel, A ordem do discurso, São Paulo, Edições Loyola, 1996.

MAINGUENEAU, Dominique, « Répondre à la peur », revista Linguasagem, n. 1, 35, novembre 2020, p. 18-34.

MOIRAND, Sophie, « A contribuição do pequeno corpus na compreensão dos fatos da atualidade », revista Linguasagem, n. 1, 36, jullet-décembre 2020a, p. 20-41.

MOIRAND, Sophie, « Olhares midiáticos sobre uma pandemia: “instantes discursivos” de uma crise sanitária sob o prisma dos números, do risco e da confiança », Discurso em Tempos de Pandemia. 23 septembre 2020b,  <https://www.youtube.com/watch?v=luEE9FbBBOs>. 17 juin 2021.

MOIRAND, Sophie et REBOUL-TOURÉ, Sandrine, « Nommer les événements à l’épreuve des mots et de la construction du discours », Langue française, n. 188, 2015, p. 105-120.

ORLANDI, Eni, Gestos de leitura: da história ao discurso, Campinas, Editora da UNICAMP, 1994.

ORLANDI, Eni, « Volatilidade da interpretação: política, imaginário e fantasia », Abralin ao Vivo, le 18 mai 2020, <https://www.youtube.com/watch?v=MjCsJxfiXtg>. 17 juin 2021.

PAVEAU, Marie-Anne, « Un objet à tout prix. Peut-on faire science de tout ? », La pensée du discours, 4 juin 2020, <https://penseedudiscours.hypotheses.org/18223>. 17 juin 2021.

PÊCHEUX, Michel, Discurso: estrutura ou acontecimento, Campinas, Pontes Editores, 1997.

 

[1] L’Encyclopédie Discursive de la COVID-19 a été coordonnée par les co-auteurs de cet article, Fernanda Castelano Rodrigues et Roberto Leiser Baronas, tous deux professeurs du Département de Lettres de l’UFSCar, et les membres de l’équipe sont : Carlos Alexandre Molina Noccioli (IFSULDEMINAS), Emely Larissa dos Santos (Graduação UEPG), Fernando Curti Gibin (UNIP, UFSCar), Gleice Moraes de Alcântara (Rede Estadual de Educação MT), Jorcemara Matos Cardoso (UFSCar), Julia Lourenço Costa (UFSCar), Júlio Antonio Bonatti Santos (UFSCar), Lafayette Batista Melo (IFPB), Lauro Damasceno (UFSCar), Lílian Pereira de Carvalho (IFSP, UFSCar), Lívia Maria Falconi Pires (UNICEP/UFSCar), Marco Antônio Almeida Ruiz (USP), Mariana Guidetti Rosa (LEEDIM/UFSCar), Mariana Morales da Silva (UFSCar), Paula Camila Mesti (UEL), Paula Regina Dal’Evedove (UFSCar), Renata de Oliveira Carreon (UEPG/UFSCar), Robert Moura Sena Gomes (UFSCar), Sidnay Fernandes dos Santos Silva (UNEB), Tamires Bonani Conti (UFSCar) et Terezinha Ferreira de Almeida (UFMT).

[2] Lien pour accéder aux entrées du projet <https://www.informasus.ufscar.br/enciclopedia-discursiva-da-covid-19/>. Tous les liens donnés dans cet article ont été vérifiés le 30 mai 2021.

[3] Par « instruments linguistiques », nous entendons ce que Sylvain Auroux a conçu comme « les piliers de notre connaissance métalinguistique : la grammaire et le dictionnaire » (1992 : 65). Le concept peut s’étendre à d’autres types d’ouvrages consacrés à l’organisation de la langue, tels que les glossaires et les manuels scolaires.

[4] <https://revistaforum.com.br/brasil/atila-iamarino-ironiza-a-gente-precisa-daquele-dinheiro-que-gastamos-com-a-balinha-de-cloroquina/>.

[5] Les entrées et les textes de l’Encyclopédie ont tous été rédigés en portugais, nous présentons ici une traduction en français.

[6] Toutes les visioconférences sont disponibles sur la chaîne YouTube du projet Informa-SUS-UFSCar : <https://www.youtube.com/c/InformaSUSUFSCar/videos>.


 

Per citare questo articolo:

Roberto LEISER BARONAS, Fernanda CASTELANO RODRIGUES, Julia LOURENÇO COSTA, « Encyclopédie Discursive de la COVID-19 : Bilan et perspectives » , Repères DoRiF, n. 24 – Constellations discursives en temps de pandémie, DoRiF Università, Roma luglio 2021, https://www.dorif.it/reperes/baronas-rodrigues-costa-encyclopedie-discursive-de-la-covid-19-bilan-et-perspectives/

ISSN 2281-3020

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