Camille BIROS, Aurélie PICTON, Sabine LAVOREL
Terminologie des pertes et préjudices causés par le changement climatique : étude de cas sur l’indétermination en contexte institutionnel multilingue
Camille Biros
Université Grenoble Alpes
camille.biros@univ-grenoble-alpes.fr
Aurélie Picton
TIM/FTI, Université de Genève
aurelie.picton@unige.ch
Sabine Lavorel
Université Grenoble Alpes
sabine.lavorel@univ-grenoble-alpes.fr
Résumé
Notre étude éclaire les phénomènes d’indétermination de la terminologie juridique sur la question des pertes et préjudices, qui contribue au maintien de désaccords notamment dans un contexte multilingue. Deux expressions anglaises et leurs traductions françaises sont explorées dans différents sous-corpus institutionnels, entre 2008 et 2021, pour comprendre comment les variations terminologiques reflètent le caractère indéterminé des concepts ou termes, ainsi que les nuances de compréhension et d’interprétation apportées par la traduction. Ainsi, loss and damage se présente comme une expression juridique délibérément ambiguë, tandis que slow-onset event représente un concept dont l’indétermination est due aux lacunes encore présentes dans les connaissances scientifiques.
Abstract
Our work sheds light on indeterminacy in legal terminology on loss and damage which may contribute to lasting disagreements, especially in a multilingual context. We explore two English expressions and their translations into French in different institutional sub-corpora, between 2008 and 2021, to understand how terminological variation may reflect the indeterminacy of concepts or terms. The expression loss and damage appears as voluntarily ambiguous while slow-onset event represents a concept in the making whose indeterminacy is due to current limitations in scientific knowledge.
1. Introduction
La question des changements climatiques est caractérisée par une certaine « instabilité » terminologique, due à son caractère relativement récent, à son traitement interdisciplinaire et au fort degré de polarisation idéologique des débats sur ce thème (HULME 2009). Cette instabilité se retrouve notamment dans le discours institutionnel et juridique qui se développe dans le cadre des négociations climatiques internationales conduites entre les États parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
Une des questions pour lesquelles cette situation peut être particulièrement gênante pour la mise en œuvre des normes juridiques, comme pour une communication fluide sur le sujet, est celle des pertes et préjudices (loss and damage) causés par les effets des changements climatiques. Juridiquement, cette expression fait référence aux dommages inévitables et irréversibles résultant des changements climatiques d’origine anthropique, qui ont un impact particulièrement marqué dans les pays en développement (PED) les moins résilients. Si la notion de « pertes et préjudices » figure expressément dans l’Accord de Paris, les débats politiques qui l’entourent, sa portée controversée et l’absence de consensus interétatique sur sa définition ont contribué à une certaine indétermination juridique de la notion (LAVOREL 2019, cfr. section 1.1 pour la définition). Les enjeux socio-économiques des pertes et préjudices sont en effet substantiels : leur coût financier pour les PED est évalué entre 290 et 580 milliards de dollars par an d’ici à 2030, et jusqu’à 1 700 milliards en 2050 (MARKANDYA & GONZÁLEZ-EGUINO 2019). Depuis 1991, les événements climatiques extrêmes, dont la fréquence et l’intensité sont renforcées par le réchauffement climatique, ont fait 189 millions de victimes par an – dont 676 000 morts – dans les PED (LOSS AND DAMAGE COLLABORATION 2022). Face à l’ampleur de ces dommages climatiques actuels et à venir, les pays en développement réclament des réparations financières en mettant en cause la responsabilité des pays industrialisés – qui, pour leur part, privilégient la rhétorique de la solidarité internationale en récusant toute responsabilité de leur part qui se traduirait par le paiement de réparations (LAVOREL 2019).
Du point de vue linguistique, l’inscription de la question des pertes et préjudices dans l’agenda onusien est avant tout le fait des petits États insulaires en développement (PEID). Créée en 1990, l’Alliance of Small Island States (AOSIS) joue un rôle très actif dans la préparation du Sommet de la Terre prévu pour 1992 (SHIBUYIA 1996 : 551) et propose alors que soit reconnue l’existence de loss and damage, dommages inévitables et irrémédiables causés par les changements climatiques d’origine anthropique, et que ces dommages soient pris en compte, évalués et compensés. Si la CCNUCC reconnaît alors la nécessité de répondre aux besoins spécifiques des pays en développement face aux « effets néfastes des changements climatiques » (article 4.8), il faut attendre la COP de 2007 pour que l’expression apparaisse officiellement, en tant que telle, dans le Plan d’action de Bali. Cette première inscription des pertes et préjudices dans la soft law internationale constitue toutefois un succès en demi-teinte pour les petits États insulaires, car ni le sens ni la portée juridique des loss and damage ne sont précisés (ROBERTS & HUQ 2015).
Dans ce contexte, l’indétermination juridique de cette notion, renforcée par l’indétermination terminologique, constitue un facteur majeur du maintien des désaccords interétatiques sur la question et, plus largement, de l’absence de dialogue efficace entre les différents acteurs concernés, alors même que « clarifier la signification et l’utilisation des termes utilisés […] aiderait les parties prenantes à mieux comprendre les enjeux et à définir les rôles respectifs des différents acteurs […] » (ORGANE SUBSIDIAIRE DE MISE EN ŒUVRE DE LA CONVENTION-CADRE SUR LES CHANGEMENTS CLIMATIQUES 2011 : 17)
Notre étude vise ainsi à mieux comprendre les phénomènes d’indétermination terminologique à l’œuvre sur la question des pertes et préjudices, notamment dans un contexte multilingue, qui ajoute une couche de complexité au dialogue nécessaire entre spécialistes. Dans un premier temps, nous définissons l’indétermination terminologique en identifiant différents niveaux d’analyse pour comprendre ses effets dans notre contexte. Après avoir présenté notre démarche méthodologique, nous proposons une étude contrastive à partir d’un corpus parallèle. Plusieurs études diachroniques précédentes ont démontré des phénomènes d’instabilité et d’indétermination dans la terminologie institutionnelle multilingue du changement climatique (BIROS, TALBOT, ROSSI 2020 ; TALBOT, BIROS, ROSSI 2022). Pour poursuivre ces réflexions, nous souhaitons ici nous concentrer sur des termes juridiques issus de l’accord de Paris qui portent spécifiquement sur la description des effets négatifs du changement climatique : loss and damage et slow onset event, ainsi que leurs équivalents en français.
2. Comprendre les phénomènes d’indétermination terminologique pour mieux les traduire
2.1. Effets de l’indétermination
En terminologie et traduction, l’indétermination est un concept large, qui est souvent perçu négativement, puisqu’associé à de nombreuses étiquettes telles que l’imprécision, le flou, l’instabilité, l’ambigüité (ANTIA 2007 : XV), et que l’on perçoit généralement comme autant d’effets indésirables à pallier en langues de spécialité (cfr. ex. PERALDI 2011, SELESKOVITCH & LEDERER 1997 [1984] : 65). En traduction juridique en particulier, la clarté est considérée comme un gage de qualité (ex. TALBOT 2022 : 318). Néanmoins, différents travaux plus récents éclairent les effets positifs, voire nécessaires, de l’indétermination en terminologie. En plus du principe d’économie développé notamment par ANDERSEN (2007), PERALDI (2011) puis STERNER (2022), ces travaux ont montré par exemple que l’utilisation de termes indéterminés permettait de respecter un principe de cohérence entre travaux scientifiques qui n’adoptent pas exactement la même perspective sur un concept. L’indétermination terminologique constituerait ainsi plutôt une potentialité, voire une condition, pour que les concepts, évolutifs, circulent dans le temps.
En contexte juridique, l’indétermination est entendue au sens que lui donne la doctrine juridique : pour des raisons tenant à sa formulation (vague ou polysémique) et/ou à la volonté de son auteur de laisser aux organes d’application et aux juges une marge d’appréciation dans la résolution des cas d’espèce, une règle de droit est indéterminée lorsqu’elle n’apporte pas de réponse claire à la résolution d’un litige et lorsque les sujets de droit, tout comme les organes d’application de la règle, ne peuvent se fonder sur une norme claire pour guider leur action ou prendre leur décision (DU PLESSIS 2022). Du point de vue terminologique, dans ce contexte, l’indétermination peut également répondre à des fonctions de communication essentielles. Dans les accords internationaux tels que ceux considérés dans notre étude, des ambigüités sont laissées volontairement dans les textes en vue de la signature d’accords sans entente parfaite entre différents négociateurs (TALBOT 2022 : 322). Au-delà de la signature de l’accord, l’ambigüité volontaire offre un moyen aux différents États signataires, chargés de le mettre en œuvre sur leur territoire, pour s’approprier le contenu du texte en l’adaptant au contexte national (DU PLESSIS 2022). L’indétermination peut enfin répondre à un besoin de légiférer sur des questions où l’état des connaissances n’est pas suffisamment avancé pour offrir un cadre fixe pour l’écriture de nouvelles lois. Il est ainsi indiqué dans la CNUCC qu’il est nécessaire de légiférer malgré les incertitudes qui demeurent concernant le changement climatique et ses causes : « Quand il y a risque de perturbations graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour différer l’adoption de telles mesures » (NATIONS UNIES 1992 : 6). Dans un contexte où l’incertitude demeure, les traités doivent donc laisser place à un certain degré d’indétermination pour que leur légitimité ne soit pas remise en cause à chaque avancée scientifique dans le domaine.
2.2. Trois niveaux d’analyse de l’indétermination terminologique : définitionnelle, pragmatique, traductologique
Afin de répondre au mieux aux exigences du contexte dans lequel nous ancrons notre étude, nous appuyons nos réflexions sur différents travaux mettant en évidence trois niveaux d’analyse de l’indétermination.
Tout d’abord, les travaux d’ANDERSEN (2007) et de PERALDI (2011) éclairent la notion d’ « indétermination » en rappelant qu’elle ne doit pas être confondue avec l’imprécision. Considérer les phénomènes d’indétermination terminologique revient à s’interroger à la fois sur les termes imprécis, dont la définition n’est pas stabilisée, et sur les termes sous-spécifiés parmi lesquels on peut distinguer les termes polysémiques et les homonymes. Il s’agit de considérer à la fois les monosèmes complexes, caractérisés par la muldimensionnalité sémantique mais dont les différentes facettes de sens ne s’excluent pas et les cas de polysémie où « les sens concernés (…) sont mutuellement exclusifs en contexte » (BARQUE & HAAS 2022). Suivant les propositions et les catégories ci-dessus, l’indétermination se situe donc au niveau de la définition ou des définitions.
Les phénomènes d’indétermination terminologique peuvent cependant aussi s’envisager au niveau pragmatique de l’impact communicatif de leur utilisation. Selon STERNER (2022) notamment, il s’agit alors de s’interroger sur les effets produits par l’utilisation d’unités indéterminées, que l’auteur nomme polysémiques, mais qui pourraient inclure les monosèmes complexes d’après notre analyse. Dans ce contexte, l’auteur nous invite à considérer les situations de communication possibles lorsqu’un terme indéterminé est utilisé, en fonction du cotexte, du degré de connaissances partagées par le locuteur et le récepteur ou encore de l’intention de communication du locuteur. Ces travaux mettent en évidence les nombreux facteurs qui influencent l’utilisation de termes polysémiques et indéterminés, et qui peuvent conduire à des situations de communication plus ou moins souhaitables, allant de la confusion jusqu’à la co-production de sens nouveaux.
Enfin, ces phénomènes peuvent être considérés du point de vue de la traduction puisqu’en visant à rendre explicite un sens qui n’était peut-être qu’implicite dans le texte source, le traducteur devrait s’arrêter sur les termes caractérisés par une certaine indétermination, identifier « les traits pertinents » de chaque expression (SELESKOVITCH & LEDERER 1997 [1984] : 56) et « trouver dans chaque langue la dénotation pertinente » (SELESKOVITCH & LEDERER 1997 [1984] : 52). Un terme unique (et indéterminé) dans la langue source peut ainsi être traduit par différents équivalents, en fonction du sens activé, dans la langue cible, situation documentée et qui complique le processus de traduction, notamment dans le contexte juridique où le sens des termes doit être considéré à la lumière du système juridique dans lesquels ils sont utilisés (MONJEAN-DECAUDIN 2022 : 221). Lorsqu’un terme indéterminé est utilisé volontairement afin d’activer plusieurs interprétations possibles, il parait important de conserver un degré d’indétermination équivalent dans le texte cible.
3. Approche méthodologique
3.1. Constitution d’un corpus institutionnel sur le changement climatique
Le corpus parallèle sur lequel nous nous appuyons pour cette étude est composé de textes institutionnels publiés entre 2008 et 2021, à visée informative et normative (Tableau 1). La borne temporelle de départ correspond au début du travail mené par un groupe spécialisé sur les pertes et préjudices au sein des COP ayant mené à l’adoption du « Warsaw International Mechanism for Loss and Damage » en 2013. La borne finale est liée à la date à laquelle nous avons commencé notre étude.

Les textes à visée informative sont des rapports publiés par des organisations internationales sur le thème du changement climatique. Ces textes permettent à différentes institutions internationales de diffuser des connaissances sur le changement climatique et de proposer des solutions pour lutter contre ses effets négatifs. Malgré des orientations disciplinaires sensiblement différentes (économie, météorologie, etc.), ce qui réunit l’ensemble de ces textes est leur thématique (le changement climatique en général) et leur visée (diffusions d’informations vers un public non expert).
Nous les avons rassemblés à partir du site Internet des Nations Unies UN Report documents[1]. Ce site donne accès aux publications officielles des organisations des Nations Unies, ainsi que celles de leurs partenaires. Quatre critères nous ont permis de rassembler des documents pertinents en utilisant la fonction de recherche du site :
- le document comporte une version française et une version anglaise
- le document comporte le terme climatique ou climat dans son titre
- le document est classé parmi les rapports
- le document est publié entre 2010 et 2021.
Les textes à visée normative, quant à eux, sont des textes issus des négociations climatiques, qui permettent de résumer les discussions, de donner accès aux décisions et de légiférer. Nous avons récupéré ces textes sur le site Internet de l’UNFCCC[2]. Nous avons appliqué les critères suivants :
- le document est classé dans la section « Documents »
- le document est catalogué dans les thèmes « Loss and Damage » et « Warsaw International Mechanism for Loss and Damage »
- le document comporte une version française et une version anglaise
- cette démarche nous ayant permis de télécharger des documents datant de 2011 à 2022, et afin de correspondre mieux aux critères des textes informatifs collectés, nous avons inclus les textes qui annoncent les discussions sur ce thème, entre 2008 et 2011 et qui portent sur le thème proche « Impact and Vulnerability Assessment ».
Dans cette analyse, nous adoptons une approche outillée en corpus et explorons ces corpus à l’aide du logiciel de textométrie TXM (HEIDEN et al. 2010).
3.2. Identification des termes et objectif de leur analyse
Du fait de leur présence dans l’Accord de Paris dans l’article concernant les pertes et préjudices (Article 8 § 1, Figure 1) nous avons retenu comme points d’entrée pour l’analyse deux termes : loss and damage et slow onset events.

Nous considérons ici trois niveaux d’analyse pertinents, pour explorer l’indétermination, qui peuvent toucher ces termes, en lien avec nos remarques théoriques supra :
- l’indétermination au niveau de la définition : nous proposons d’observer des bases de données terminologiques et des textes de la convention-cadre de 1992 pour saisir des éléments définitoires et les dénominations enregistrées, afin d’identifier des éléments favorisant ou indiquant l’indétermination ;
- l’effet pragmatique de l’utilisation de termes indéterminés dans un contexte précis : nous proposons d’observer les contextes proches d’apparition des termes, dont leurs cooccurrences, dans les différents sous-corpus afin de préciser de quelles façons le cotexte contribue à réduire ou à maintenir l’indétermination ;
- les choix de traduction : nous proposons d’analyser pour chaque terme les équivalents choisis dans nos corpus, et leurs impacts potentiels sur l’indétermination des termes.
4. Observations et analyse : indétermination de l’expression juridique loss and damage
4.1. Définition, contexte et enjeux
Un premier regard sur la base terminologique UNTERM[3] indique la présence de 7 entrées qui contiennent l’expression loss and damage avec le filtre thématique « Climate change » (et 17 entrées avec le filtre « Environment (general) »). Néanmoins, aucune entrée ne concerne l’expression seule.
À l’aide du même filtre, le terme loss seul conduit à 9 entrées dont les 7 entrées déjà relevées précédemment. 17 entrées supplémentaires sont retournées avec le filtre « Environment (general) ». Bien que ces 26 entrées désignent différents termes composés avec loss, il est intéressant de noter que les équivalents du composant loss sont variés : perte, destruction, dépérissement, défaillance, diminution, appauvrissement, disparition, extinction. Ceci suggère une certaine polysémie de l’unité lexicale loss qui peut désigner un processus de dégradation quantitatif ou qualitatif avec des degrés divers allant de la simple diminution à la disparition totale. Concernant damage, 49 entrées sont relevées avec les filtres thématiques « Environment » et « Climate change ». Les équivalents français proposés pour damage sont également assez variés ce qui pourrait suggérer une polysémie du terme : dommage, atteinte, lésion, détérioration, dégât, préjudice.
4.2. Analyse des cooccurrents
Dans un second temps, nous considérons les unités loss and damage, loss, damage ainsi que les équivalents identifiés dans les textes des accords de Paris (supra) pertes et préjudices, perte, préjudice pour analyser la distribution avec TXM (collocations). Nous appliquons une approche par fenêtre de mots (5 à gauche et 5 à droite) (Tableau 2 pour l’anglais et Tableau 3 pour le français).


De manière générale, la richesse des cooccurrents relevés nous informe sur la variété de contextes où les unités observées peuvent être utilisées.
Dans le corpus informatif, loss et perte sont utilisés dans la majorité des cas dans des structures précisant ce qui est affecté par la perte ou l’origine de la perte, et essentiellement des éléments naturels.
En qui concerne damage, les cooccurrents en anglais suggèrent des usages où ce qui est affecté est humain plutôt que naturel (infrastructure, settlements). Par ailleurs, ce terme est souvent utilisé dans des contextes d’explicitation d’un lien de cause à effet (causing, causés) impliquant ces dommages. Les concordances montrent que ces contextes renvoient à la fois aux dommages causés au climat et aux dommages causés par le changement climatique.
Dans le corpus normatif, en anglais comme en français, les termes loss/perte et damage/préjudice apparaissent majoritairement ensemble, dans l’unité terminologique loss and damage/pertes et préjudices. Cette unité est souvent construite dans un contexte relativement figé : associated with climate change impacts, traduite en français par pertes et préjudices liés aux incidences (néfastes) des changements climatiques, ou dans des constructions exprimant la corrélation (associated with / liés aux). Si l’on compare au corpus informatif, où la majorité des cooccurrents précisent l’origine et la nature des pertes/dommages, ce choix de structure figé et générique tend à indiquer un degré fort d’indétermination dans le corpus normatif.
4.3. Analyse des choix de traduction
Face aux deux situations contrastées mises en évidence supra, nous complétons l’analyse par l’observation des choix de traduction privilégiés pour réduire ou maintenir l’indétermination.
Pour aborder cette question, nous sommes parties du corpus anglais et avons recensé les différentes façons dont l’expression loss and damage a été traduite dans les corpus français, ainsi que les termes loss, damage isolément. Une synthèse des résultats, avec le nombre d’occurrences entre parenthèses, est présentée dans le Tableau 4.

Une première remarque concerne la différence d’équivalent choisi majoritairement pour damage en français, à savoir dommage dans le corpus informatif et préjudice dans le corpus normatif. Cette différence peut être associée au fait que, dans le corpus normatif, le terme damage renvoie au terme juridique (pour lequel l’équivalent attendu est préjudice), alors que dans le corpus informatif, le terme damage est utilisé plus largement dans la description des effets du changement climatique. Malgré cette différence entre les deux corpus, le choix d’équivalent pour loss and damage reste relativement stable à l’intérieur de chacun des corpus avec deux exceptions en 2008 (alors que l’expression n’est pas encore stabilisée) et en 2022 (dans un communiqué de presse)[4].
L’observation isolée du terme loss montre en parallèle une grande variété d’équivalents proposés dans le corpus informatif. En fonction du contexte, le traducteur va souvent préciser le type et le degré du processus de perte en question et utiliser des termes composés adaptés. Ainsi, disparition est proposé pour se référer à des écosystèmes affectés par le changement climatique, à des espèces menacées et à la glace de mer. On peut penser que le choix de ce terme permet de souligner le caractère irréversible du phénomène. Dans la majorité des cas, le choix d’un équivalent autre que perte est clairement lié à l’usage de collocations plus idiomatiques pour ces usages précis du terme loss (Figure 2).
Figure 2 ‒ Exemple de choix de traduction pour loss
Par contraste, dans le corpus normatif, loss est exclusivement traduit par perte, qui est l’équivalent effectivement attendu dans le domaine juridique.
Ce premier parcours d’analyse sur les termes loss and damage, loss, damage et leurs principaux équivalents en français met en évidence différents éléments quant à leurs usages, leur indétermination et leur circulation entre textes normatifs et informatifs.
Tout d’abord, nous avons montré que l’expression juridique loss and damage n’est encore que peu décrite dans les ressources (section 3.1.), mais est composée de deux termes assez largement utilisés et avec des usages variés dans ce domaine et des domaines plus génériques tels que l’environnement. Cette situation semble favoriser une certaine indétermination, qui se révèle de manière différente entre nos deux sous-corpus, normatif et informatif :
- Dans le corpus normatif, le terme semble assez bien balisé (peu de variantes en anglais ou lors du choix d’équivalents). Néanmoins, l’observation des cooccurrents montre un certain degré d’indétermination conscient, révélé par des choix de structures assez génériques et figés, qui ne spécifient pas la nature ou l’origine des pertes et préjudices. Ce cas de figure renvoie à la situation décrite supra, où une indétermination volontaire permet aux acteurs de s’approprier le contenu des textes juridiques en l’adaptant au contexte national dans lequel il est mis en œuvre.
- Dans le corpus informatif, les usages montrent une plus grande variation, qui suggère une plus grande polysémie dans l’utilisation des termes loss, damage et leurs équivalents, mais également un certain « flottement » dans la maîtrise du concept juridique loss and damage (que révèlent notamment les choix de traduction). Cette indétermination est alors plutôt liée à la polysémie de ces unités et à leur circulation entre disciplines différentes mais proches.
5. Observations et analyse : indétermination des phénomènes à évolution lente
5.1. Définition, contexte et enjeux : des connaissances scientifiques en construction ?
Alors que le concept de « pertes et préjudices » est présent dans les discussions dès le début des négociations internationales en 1992 (même si sa reconnaissance juridique n’est pas actée dans la convention-cadre), le deuxième axe considéré dans le cadre de notre étude a été établi plus récemment grâce à l’avancée des recherches scientifiques sur le changement climatique : celui des « phénomènes qui se manifestent lentement ».
La typologie des effets délétères du changement climatique s’est en effet construite progressivement, au rythme des avancées scientifiques sur cette question. Si dans la convention-cadre de 1992, on trouve une liste de situations critiques dues au changement climatique pour lesquelles les signataires s’engagent à être particulièrement vigilants (article 4, paragraphe 8), toutes ces situations sont considérées de manière équivalente. Ce n’est que dans l’Accord de Paris signé en 2015[5] que deux catégories émergent pour classifier ces situations : les phénomènes extrêmes et les phénomènes qui se manifestent lentement, cette dernière catégorie regroupant des phénomènes très divers, tels que la désertification ou la montée de niveau de la mer. Ces éléments amènent à considérer le fait que l’indétermination autour de ce concept n’a pas le même statut que dans le cas précédent et pourrait être plutôt liée à une instabilité des connaissances scientifiques en construction sur ce thème.
Enfin, à ce stade, on peut noter que sur UNTERM, le terme anglais recommandé est slow onset event tandis qu’en français deux variantes sont possibles, sans distinction d’usage, phénomènes à évolution lente et phénomènes qui se manifestent lentement.
5.2. Observation de contextes
Dans le corpus informatif anglais, une seule occurrence de slow onset event peut être relevée et aucune occurrence des variantes françaises recommandées sur UNTERM. En revanche, en observant les concordances de event et de phénomène nous avons pu trouver des contextes (Figure 3) où le concept est désigné et dont l’étude diachronique renseigne l’évolution de la conceptualisation du phénomène dans les deux langues.
Figure 3 ‒ Évolution du concept « slow-onset event » (2008-2022, corpus informatif)
On observe notamment qu’en 2010, le concept est quasiment absent du corpus informatif et associé à un manque de connaissances (ex. 2010, ligne 1). En 2014, le concept apparait soit dans un contexte où le manque de connaissances est souligné (ex. 2014-1 et 2014-3) soit lorsqu’il s’agit de faire une liste largement inclusive (et non exhaustive) des effets du changement climatique (ex. 2014-2). En 2020, la compréhension du concept semble plus avancée et il est utilisé pour décrire une région ou une population particulièrement affectée par ce type de phénomènes (ex. 2020-1 à 2020-3). Ces éléments suggèrent ainsi une certaine indétermination autour de ce concept, liée à sa récence et sa construction.
Dans le corpus normatif, le concept n’est attesté qu’à partir de 2011 et est directement dénommé par le terme slow onset event. Aucune reformulation pour ce concept n’est observable et il n’est pas associé à des contextes où l’incertitude est soulignée. Il ne semble utilisé dans ces textes que lorsque la terminologie officielle à son sujet a fait l’objet d’une décision puis il apparait régulièrement, de façon stable, tout au long du corpus de 2011 à 2022. Il semble alors que, dans ce corpus normatif, on ne puisse observer une indétermination comparable.
5.3. Choix de traduction
Dans le corpus informatif, la terminologie autour du concept « slow onset event » n’est pas stabilisée. Cependant l’observation de la version française met en évidence la présence d’explicitations qui permettent de préciser le concept (nous les signalons en gras dans la Figure 3 supra).
Du fait d’une propriété syntaxique du français, qui limite l’empaquetage syntaxique présent en anglais, ce phénomène d’explicitation est renforcé. Selon Andersen, l’empaquetage syntaxique ou packing (ANDERSEN 2007 : 7) est un facteur d’indétermination qui peut conduire à des difficultés spécifiques de traduction (KÜBLER et al. 2022). Cette indétermination serait ainsi perdue lors de la traduction française. Les traducteurs proposent des reformulations en décomposant le sens à partir des unités lexicales qui composent le terme. En précisant sur quoi porte l’adjectif slow, les traducteurs offrent des reformulations contrastées où onset est traduit par progression, par déclenchement, par évolution ou par manifestation. Certaines formulations choisies semblent de fait peu aptes à souligner le danger représenté par ce type d’évènement (phénomène à déclenchement lent), voire peu aptes à représenter un concept compréhensible (catastrophe à évolution lente).
Dans le corpus normatif, les traductions françaises utilisent exclusivement la terminologie approuvée indiquée sur UNTERM, avec une certaine variation entre les deux formulations recommandées mais une utilisation majoritaire de phénomènes qui se manifestent lentement (59 occurrences) par rapport à phénomènes à évolution lente (14 occurrences). Après avoir consulté les concordances, nous n’avons pas trouvé de distinctions entre les contextes où le premier choix est privilégié par rapport au deuxième.
Ce second parcours illustre ainsi une autre facette de l’indétermination dans le contexte du changement climatique : d’une part, il met en évidence l’importance de la variable temporelle dans la construction du concept « slow-onset event ». L’indétermination dans ce cas accompagne la construction du concept sur une temporalité d’une dizaine d’années, et au gré des décisions et prises de conscience juridiques. D’autre part, ces exemples montrent la manière dont la dimension multilingue (et en particulier le processus de traduction) amène effectivement une couche de complexité supplémentaire, en particulier dans les choix que les traducteurs doivent faire faire à ce type d’indétermination, causée par le temps et par le fonctionnement morphosyntaxique de la langue anglaise (packing). Enfin, ces données montrent une fois encore des fonctionnements assez différents (informatif et normatif) autour de cette indétermination.
6. Conclusion
La question des pertes et préjudices est au cœur d’enjeux juridiques cruciaux dans les débats actuels, et il apparait clairement que l’indétermination qui l’accompagne, tant linguistique que juridique, constitue un des obstacles majeurs à la résolution des désaccords interétatiques et à l’établissement d’un dialogue efficace entre les parties prenantes. Dans cet article, nous avons ainsi proposé d’explorer deux termes et expressions liés à la question des pertes et préjudices dans le domaine du changement climatique, en anglais et en français, afin de mieux saisir cette indétermination : loss and damage et slow-onset event.
Nous avons montré que l’expression loss and damage se présente comme une expression juridique délibérément indéterminée, suscitant des interrogations quant à sa traduction en français, qui semble préférer une interprétation plus favorable à l’idée de réparations. Parallèlement, slow-onset event désigne quant à elle un concept en construction dans ce domaine, dont l’indétermination reflète les lacunes encore présentes dans les connaissances scientifiques, et dont la traduction en français influence la compréhension et l’interprétation. Ce parcours exploratoire et contrastif souligne ainsi la complexité des facettes de l’indétermination qui revient à considérer à la fois les termes polysémiques, les monosèmes complexes, les termes sous-spécifiés et les termes imprécis. Distinguer ces différents phénomènes et leurs fonctions pragmatiques semble essentiel dans ce contexte, où s’imbriquent notamment besoins juridiques, fonctionnements linguistiques et interlinguistiques, caractéristiques des genres de textes en circulation et néologie. Cette complexité, inhérente à ce contexte institutionnel multilingue, requiert une attention toute particulière et des descriptions linguistiques fines, afin d’accompagner les dialogues des différents acteurs, et le travail des traducteurs.
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[1] https://www.un.org/en/library/page/un-resources-documents, (dernière consultation : 12/05/2025).
[2] https ://unfccc.int, (dernière consultation :12/05/2025).
[3] https://unterm.un.org/unterm2/en/, (dernière consultation : 12/05/2025).
[4] Il est à noter que, dans la version française du Plan d’action de Bali, l’expression loss and damage est traduite par sinistres et dommages. Ce n’est qu’en 2010 que l’expression pertes et préjudices apparait en tant que telle dans les traductions françaises officielles (cfr. Décision 1/CP.16, Les accords de Cancún: Résultats des travaux du Groupe de travail spécial de l’action concertée à long terme au titre de la Convention, Doc. FCCC/CP/2010/7/Add.1).
[5] Accord de Paris, adopté le 12 décembre 2015, entré en vigueur le 4 novembre 2016, Recueil des Traités des Nations Unies, Vol. 3156, p. 79.
Per citare questo articolo:
Camille BIROS, Aurélie PICTON, Sabine LAVOREL, « Terminologie des pertes et préjudices causés par le changement climatique : étude de cas sur l’indétermination en contexte institutionnel multilingue », Repères DoRiF, hors-série – En termes de polysémie. Sens et polysémie dans les domaines de spécialité, DoRiF Università, Roma, ottobre 2025, https://www.dorif.it/reperes/camille-biros-aurelie-picton-sabine-lavorel-terminologie-des-pertes-et-prejudices-causes-par-le-changement-climatique-etude-de-cas-sur-lindetermination-en-contexte-institutionnel-multili/
ISSN 2281-3020
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