David GALLI, Billel AROUFOUNE
NOLUOT
16 janvier 2026. Un bruit.
GALLI et AROUFOUNE s’enracinent dans leurs sièges[1].
GALLI. Oh… encore des sentiments[2].
AROUFOUNE. Radicaux[3], je le crains !
GALLI. Des sentiments radicaux, pour une fois. Hum. Cela pourrait être beau.
AROUFOUNE. Attendez. C’est-à-dire se montrer au grand jour ? Revenons d’abord à la racine, bon sang !
GALLI. Ils ne peuvent pas se montrer, on peut juste les sentir[4]… Vous le savez.
AROUFOUNE. Je vous rappelle qu’être radical c’est exprimer ce qui est enfoui. C’est dire, vociférer même si personne[5] n’écoute (silence pendant plusieurs secondes).
GALLI. Fécond… Le fait que personne ne vous comprend demeure fécond[6]. Enfin, je l’espère pour vous (en montrant l’espace devant lui). Vous comprendre n’est pas évident, j’en suis conscient. Je suis conscient que vous écouter provoque des sentiments. Voulez-vous[7] être vivant ?
VOIX. Réveillons-nous !
AROUFOUNE. S’abandonner aux pré-nations ? Non ! Faire table rase des prénotions[8]. Définir les concepts, les maîtriser et analyser leurs applications. Allez à la source et aux racines des choses. C’est un bon début non ?
GALLI. Pas tellement, votre corps préverbal me semble caricatural, regardez, ou plutôt sentez (avec une grande inspiration). Vous verrez, un sentiment peut disparaître en quelques instants, juste en vous nourrissant[9].
GALLI envoie un messager vers AROUFOUNE qui le réceptionne.
VOIX. Vous êtes bruyants.
AROUFOUNE. Parler[10] c’est ce qui me définit. La parole est individu, la langue, elle, est communauté. La radicalité se dévoile à travers l’action. Parlons ! Parlons !
GALLI. Hum… La parole des sentiments, nous n’y sommes pas encore. Observez ce vertébré, par exemple. Ses sentiments radicaux ne sont absolument pas des émotions[11]. Moi, je dirais même que ses émotions sont loin de ses premiers émois[12].
AROUFOUNE. En ricanant. Vous feignez[13] la réalité (il se rapproche brusquement vers GALLI). Comment peut-on s’immiscer dans les germes ? Montrez-moi où puis-je le sentir? S’émanciper[14], se dévoiler, le radical existe parce qu’il est visible et reconnu par les autres (sa main gauche sur l’épaule de GALLI). Dévoilez-vous un peu !
GALLI. Je ne suis pas sûr du vouloir… Vivre est, je le vois, une illustration du corps vivant[15] vers une même racine, ce n’est pas votre priorité.
AROUFOUNE. Moi, je cherche du côté du révolté. Tenez : je préfère mourir debout que de vivre à genoux[16] (en se levant de son siège). Radical que je suis, c’est au bout que je vais !
GALLI. Ne vous essoufflez pas ainsi ! Quoique, chacun pourra mieux voir vos pompes à air, vos poumons d’érudit. Quel bon air. Ne refusez jamais un vers[17] ! Bon sang, j’admire vos viscères.
AROUFOUNE. Arrêtons ces piques. Le sang bouillonne[18]. Allez ! Allez ! Vous ne manquez pas d’air, vous. J’en garde pour le moment venu, il m’en faut des matériaux, j’y songe chaque jour…
VOIX. Le monde entre dans une ère nouvelle !
GALLI. Chacun dans son monde plutôt. Le problème est au cœur du corps ! Ces surgissements radicaux ne sont pas visibles, peut-être sont-ils pré-visibles… Désagréables, mais peu gênants[19], autant de représentations d’un monde viscéral de chaque instant.
AROUFOUNE. C’est là encore une question de perception. L’identité est aussi viscérale que la radicalité. Désordre (en gesticulant avec emphase). Voilà ce qui définit ce sentiment enraciné. Pas une violence[20] qui fracasse le monde !
VOIX. Vous êtes agités.
GALLI. Mais non, c’est une question d’équilibre. Vous savez, on ne pourrait ôter cette dynamique radicale, ce sentiment homéostatique[21] (en regardant devant lui). Même si, je vous l’accorde, ce radix n’est pas vraiment statique (en désignant AROUFOUNE).
AROUFOUNE. Oui, c’est le point de non-retour ! Jusqu’au bout, il sera question de défendre ce qui nous éloigne les uns des autres[22]. Si on trouve un terrain d’entente, celui-ci ne sera pas stable. La rupture ne se fait pas dans la douceur. Regardez avec moi, le bouc émissaire[23] n’est jamais loin (en balayant l’espace avec ses mains).
GALLI. Vous multipliez les sujets en regardant au dehors, alors qu’il faudrait déjà sentir l’effort[24] qui s’impose ici, à l’intérieur, encore, et en corps, avant même que les sentiments ne deviennent un sujet. Concentrez-vous sur la racine physiologique[25] de nos maux plutôt. Là ! Dans le système, il ne faut pas toujours être nerveux.
AROUFOUNE. Ici ! Il faut être vigilant. La figure de l’autre c’est ce que vous vous prenez en pleine figuration. On ne joue pas avec des cartes qui définissent nos identités. Elle n’est pas figée, elle se déplace comme le mouvement de l’autre[26] (en regardant au loin). Celui qui ne me ressemble pas, mais sur lequel se base mon existence. Je suis l’autre ! La distance est la réciprocité.
GALLI. Oh, ce n’est pas le lieu, il faudrait d’abord raviver tous ces marqueurs[27] dans le corps. Nous n’avons pas le tiers[28] des connaissances qu’il nous faut. Suivre le courant intéroceptif, s’embarquer dans les souterrains de l’organisme créatif. C’est primordial[29].
AROUFOUNE. Presque ou pas, dans ce cas, réfléchissons à un espace sans contraintes. En revanche, je n’ai pas de méthode qui rend possible une géographie mouvante ! Comment arriver à la liberté, celle qui partirait de la racine qui écrit[30] ? N’oublions pas le bourreau, cet oppresseur…
VOIX. Con Arte !
GALLI. Avec quoi ?
VOIX. Con Arte !
AROUFOUNE. Quelle voix !
VOIX. CON-ARTE !
GALLI. (Se lève à son tour). Quoi qu’il y ait, en soi, c’est la voie.
AROUFOUNE. Fait les cent pas en se frottant les mains. Je reviens à l’acte. Personne ne me comprend. Le sentiment radical ne se manifeste pas à travers l’implicite. Il faut montrer, affirmer[31], raconter.
GALLI. Personne ne nous lit surtout (les bras grands ouverts). Difficile de lire les sentiments, avouons-le, et vous voudriez qu’on essaie[32] de les écrire ?
AROUFOUNE. La mémoire[33] et ses lieux peuvent transformer nos représentations. Construisons l’univers dans lequel nous serons acteurs de nos récits. Tout ce qui nous entoure nous forge. Ne sentez-vous pas cette excitation de l’intellect ? (Le sourire aux lèvres).
GALLI. Fût-il, épuisant, votre regard ne va que dans un sens j’ai l’impression. Vous scrutez goulûment ce chemin extérieur qui semble plus joli[34], c’est sûr, mais on ne peut rien faire sans les sentiments radicaux. Le joli vient pour qui le veut, mais le beau… le beau n’est pas créatif ! Sachez-le.
AROUFOUNE. Ne soyez pas craintif ! Recherchez plus loin, remontez le torrent. Croisez le sens de ce qui est donné à vivre avec l’intention du démiurge. L’espace est contexte[35]. Le geste s’expliquera grâce aux acteurs qui vous accompagnent. Le sentiment radical se vit en co… présence[36] !
GALLI. Continuons ! Nous remontons dans les songes… C’est l’âge. Le problème vient du fait que je ne peux pas y rester. En suspension vers quelques idées[37], sans l’industrie qui me crée, qui me scie et, quelques idéaux objectivent un sujet bien trop haut.
VOIX. Une épistémologie.
AROUFOUNE. Erreur ! Brouillage persistant. Vous ne considérez point cette diégèse, alors que les deux mondes[38] se parlent. L’un se nourrit de l’autre.
GALLI. Une idée moins goûteuse que belle, en somme (en contemplant les environs). Je ne pourrais dire si l’on revient à la racine quand on suspend, quand on émerse[39] ou quand on ressent. Chacun devrait fuir l’appendice[40] qui nous attache trop longtemps. Ô sentiments ! Ils seraient trop beaux, trop grands.
AROUFOUNE. Au fond, je ne suis pas d’accord. Et je ne le serai peut-être jamais[41]. La dialectique ne nous invite-t-elle pas au dialogue ? Alors que la doctrine hiérarchique, elle, nous impose la conduite. Critiquons nos tiers[42] travaux. Faisons de la réflexivité un point d’appui pour imaginer ce cadre qui permet l’enchantement[43].
GALLI. C’est impératif[44] ! On doit dépasser le projet. Arrêtons ! Cette coquille vide sonne creux et nous appelle à converser[45], parfois même en évitant d’écrire. Sans rire ! Il ne s’agirait dès lors plus d’un projet, nous aurions enfin d’une idée.
AROUFOUNE. Alors résistons face au mur obstruant la réflexion, décloisonnons les esprits. Le nomade puise sa force dans les rencontres (en faisant les gros yeux, pensif). L’itinérance serait dès lors créative si on se mobilise ! Marchons[46] ! Marchons !
GALLI. Vivons, la résidence sans mode d’emploi[47], vers une émancipation[48] des corps, des organes. Délibératifs ! Choyons les délibératifs, des résidents qui résistent. Soyez-là !
AROUFOUNE. Les anciens y veilleront. La chose politique[49] sera enfin rendue visible. Il s’agira de faire avec raison une critique narrative[50] des deux mouvements.
VOIX. Une résidence narrative…
VOIX. Des sentiments radicaux !
GALLI et AROUFOUNE se laissent tomber sur leurs sièges.
VOIX. RESTEZ, CAMARADES !
AROUFOUNE. Chaque chose en son temps !
VOIX. RES… CAM… !
GALLI. Allons-y ensemble alors, avec force.
Tous se relèvent.
AROUFOUNE. Il nous faut un lieu pour les ouvrières du savoir.
GALLI. Remontons sa voie !
AROUFOUNE. Les reflets nous parlent. Les traces ont une âme.
GALLI. Dans le miroir de nos sentiments, on voit courir une racine tout au long de l’expérience. Regardons en vers, regardons l’envers.
AROUFOUNE. Toulon !
VOIX. Noluot.
VOIX. Comment vous êtes lents.
VOIX. Con Arte !
[1] Œuvre issue d’une résidence de recherche-création à l’Université de Toulon. Toutes ressemblances avec des personnes physiques existantes seraient purement fortuites.
[2] GALLI, David, L’adolescent du XXIème siècle nous enseigne la vie, les sentiments et la communication humaine, Thèse de doctorat, Université de Toulon, 2020.
[3] AROUFOUNE, Billel, Étude de la radicalité à l’épreuve de l’information-communication : analyse des espaces et des formes d’expression audiovisuelle de la radicalité au Liban, Thèse de doctorat, Université de Toulon, 2023.
[4] DAMASIO, Antonio, Sentir et savoir : une nouvelle théorie de la conscience, Odile Jacob, Paris, 2021.
[5] GHIGLIONE, Rodolphe, L’homme communiquant, Armand Colin, Paris, 1986.
[6] RENUCCI, Franck, PAQUOT, Thierry, « Introduction générale : incommunications et autres acommunications », Hermès, La Revue, n. 84, 2019. p. 9-12.
[7] SCHOPENHAUER, Arthur, Le monde comme volonté et comme représentation, Presses Universitaires de France, Paris, 1966 [1819, 1844, 1859].
[8] DURKHEIM, Émile, Les règles de la méthode sociologique, Presses Universitaires de France, Paris, 2007 [1895].
[9] DAMASIO, Antonio, Spinoza avait raison : Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Odile Jacob, Paris, 2003.
[10] GUSDORF, Georges, La parole, Presses Universitaires de France, Paris, 2012 [1952].
[11] DAMASIO, Antonio, L’Ordre étrange des choses. La vie, les sentiments et la fabrique de la culture, Odile Jacob, Paris, 2017.
[12] GIACOMO, Leopardi, Zibaldone, Éditions Allia, Paris, 2019.
[13] BAUDRILLARD, Jean, Simulacres et simulation, Galilée, Paris, 1981.
[14] APPADURAI, Arjun, Condition de l’homme global, Payot, Paris, 2013.
[15] GALLI, David, GALLI, Ophélie, « Arthur Schopenhauer : illustrer le corps vivant du chercheur », Médecine et Philosophie, n. 9, 2023, p. 24-29.
[16] CAMUS, Albert, L’homme révolté, Gallimard, Paris, 1985 [1951].
[17] RIVIÈRE, Gaëtan, GALLI, David, « Le Tiers en vers », in GALLI David, GALLIANO Clara, LAMBERT Vincent (dir.), Les tiers lieux culturels. Tome 1 – Identités en création, L’Harmattan, Paris, 2024, p. 101-104.
[18] MAALOUF, Amin, Les identités meurtrières, Grasset, Paris, 2006 [1998].
[19] GALLI, David, « L’embarras en communication », Hermès, La Revue, n. 82, 2018. p. 21-29.
[20] GIRARD, René, La violence et le sacré, Grasset, Paris, 1972.
[21] DAMASIO, Antonio, L’intelligence naturelle et l’éveil de la conscience, Odile Jacob, Paris, 2026.
[22] TODOROV, Tzvetan, Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine, Seuil, Paris, 1989.
[23] ELIADE, Mircea, Le sacré et le profane, Gallimard, Paris, 1965.
[24] GALLI, David, « L’effort de Schopenhauer et l’émotion du chercheur », Sociétés, n. 160, 2023, p. 12-21.
[25] SCHOPENHAUER, Arthur, De la volonté dans la nature, Presses Universitaires de France, Paris, 1969 [1836].
[26] AROUFOUNE, Billel, « Repenser l’identité à l’aune des représentations sociopolitiques libanaises », Communication, technologies et développement, n. 9, 2021.
[27] DAMASIO, Antonio, L’Erreur de Descartes : la raison des émotions, Odile Jacob, Paris, 1995.
[28] SIMMS, Ian, « L’art, permetteur d’une tierce connaissance », Hermès, La Revue, n. 72, 2015, p. 150-156.
[29] DENTON, Derek, Les Émotions primordiales et l’éveil de la conscience, Flammarion, Paris, 2005.
[30] CORNU, Sam, « L’inatteignable exactitude », in AROUFOUNE Billel (dir.), À la racine du récit. Écriture, création, communication, L’Harmattan, Paris, 2023, p. 113-124.
[31] AUSTIN, John Langshaw, Quand dire, c’est faire, Seuil, Paris, 2002 [1962].
[32] RENUCCI, Franck, GALLI, David, « L’essai. Une recherche-création pour les sciences de la communication », Communication, vol. 39/1, 2022.
[33] HALBWACHS, Maurice, Les cadres sociaux de la mémoire, Albin Michel, Paris, 1994.
[34] GALLI, David, « L’industrie créative et Schopenhauer », in AROUFOUNE Billel (dir.), À la racine du récit. Écriture, création, communication, L’Harmattan, Paris, 2023, p. 99-110.
[35] ODIN, Roger, Les Espaces de communication : Introduction à la sémiopragmatique, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 2011.
[36] AROUFOUNE, Billel, « La radicalité à portée de main », Alliage, n° 82, 2021, p. 27-34.
[37] SCHOPENHAUER, Arthur, Le monde comme volonté et comme représentation, Presses Universitaires de France, Paris, 1966 [1819, 1844, 1859].
[38] RANCIÈRE, Jacques, Le partage du sensible : esthétique et politique, La Fabrique, Paris, 2005.
[39] ANDRIEU, Bernard, Au contact du vivant. Émersiologie 3, Vrin, Paris, 2023.
[40] MARX, Karl, Le Capital, Livre I, Presses Universitaires de France, Paris, 2014 [1867].
[41] SCHOPENHAUER, Arthur, L’art d’avoir toujours raison, Mille et une nuits, Paris, 2009.
[42] AROUFOUNE, Billel, MAGKOU, Matina, PAMART, Emilie (dir.), Les tiers lieux culturels. Tome 2 – Expérimenter, vivre et travailler autrement ?, L’Harmattan, Paris, 2024.
[43] FERRARI-GIOVANANGELI, Jeanne, Les mobilisations collectives en Corse et en Méditerranée : anciennes et nouvelles formes d’engagement, Thèse de doctorat, Université de Corse, Università di Pisa, 2021.
[44] GALLI, David, « L’impératif de recherche », Hermès, La Revue, n. 87, 2021, p. 248-250.
[45] GALLI, David, RIVIÈRE, Gaëtan, « Former par la communication : une recherche-création vivante », Champs culturels, n. 31, 2023, p. 16-21.
[46] RIVIÈRE, Gaëtan, « Parader dans la ville : rencontre avec l’altérité », Hermès, La Revue, n. 91, 2023, p. 68-73.
[47] RENUCCI, Franck, L’Un sans l’autre, Habilitation à diriger des recherches, Université de Lyon 2, 2019.
[48] MARTIN-JUCHAT, Fabienne, L’aventure du corps. La communication corporelle, une voie vers l’émancipation, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 2020.
[49] ARENDT, Hannah, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, Paris, 2014 [1958].
[50] LEIDUAN, Alessandro, Au-delà du paradigme de la transmédialité, Habilitation à diriger des recherches, Université de Toulon, 2025.
Per citare questo articolo:
David GALLI, Billel AROUFOUNE, « NOLUOT », Repères DoRiF, hors-série – Arts et résidences homéostatiques, DoRiF Università, Roma, giugno 2026, https://www.dorif.it/reperes/david-galli-billel-aroufoune-noluot/
ISSN 2281-3020
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