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Françoise GADET

Le linguiste face aux productions à l’ère du numérique

 

Françoise Gadet
Université Paris Nanterre et Laboratoire MoDyCo
fgadet@gmail.com

 

Pour les linguistes, il y a beaucoup à dire sur les rapports entre oralité, scripturalité et digital quant aux effets des pratiques qui en découlent, en appui sur les processus de communication que conçoivent les humains. Les linguistes sont plutôt traditionnellement habitués à opposer oral et écrit – ce qui déplace l’accent des processus sur les produits – tout en étant bien conscients que le surgissement des technologies culminant aujourd’hui avec le numérique a eu des effets d’ébranlement de l’opposition de base.

Les sciences du langage en effet (prises en un sens large, qui recouvre toute activité réflexive sur le langage et les langues) apparaissent très liées aux possibilités d’inscription de l’expression langagière, dont la manifestation princeps a été l’invention de l’écriture.

Les grammairiens, puis les linguistes, se sont historiquement plus occupés d’écrit que d’oral, dont la description ne se fera que tardivement, quand les technologies se prêteront à l’inscription de l’oral, alors même que l’oralité est l’activité la plus pratiquée depuis que l’on peut parler d’humanité. Même si les linguistes ont peu à peu pris de la distance envers leurs objets pris de façon privilégiée dans le standard, dont ils ont su montrer le caractère historiquement construit, ce qu’ils décrivent est en général loin d’être la langue parlée ordinaire.

Commençons par rappeler que la relation entre oral et écrit n’est pas un donné, une évidence, et que sa perception a connu quelques modulations au fil du temps et des évolutions sociétales. La frontière entre les deux ordres n’a pas bougé jusqu’à une période relativement récente, en commençant par ce qui a par la suite été désigné comme une «première révolution» dans les rapports de l’humanité à son langage: l’invention de l’écriture. La deuxième révolution est celle de l’imprimerie, qui comme pour la première ne s’est diffusée dans tous ses effets que lentement, sur des périodes très étirées, au contraire de la troisième révolution que serait le numérique, à diffusion fulgurante (MANGUEL 1998, parmi d’autres). Le numérique s’inscrit dès lors dans la continuité des inventions technologiques qui jalonnent les 19e et 20e siècles, et ont conduit à un intérêt pour la description des versions de la langue autres que l’écrit standardisé, enfin vues comme autre chose que de simples avatars dégradés de l’écrit.

Il est probable que si l’on en reste à oral/écrit, on a du mal à concevoir en quoi les nouvelles «technologies de la parole et du langage» ont déplacé les assignations communicatives des deux ordres. C’est pourquoi il faut soit élargir la perspective, soit la regarder autrement. Ainsi, Koch & Oesterreicher (2001), dans une approche variationnelle, envisagent les effets sociolinguistiques des technologies en introduisant les notions d’immédiat et de distance, un continuum au carrefour d’une série de paramètres, comme le degré de familiarité ou connivence entre interactants, la connaissance du sujet traité, ou encore le degré de spontané/préparé (par exemple, un oral prenant appui sur un écrit)… Ainsi:

  • le téléphone a introduit la possibilité de parler à distance, possiblement avec des interlocuteurs au-delà des semblables de l’environnement immédiat;
  • la radio, la télévision, le cinéma parlant ont confronté l’auditeur/spectateur, de façon passive, à différentes façons de parler sa langue;
  • le micro a permis de parler en public en sachant que le message délivré sera reçu (ce qui a sans doute eu des effets sur la rhétorique de l’oral);
  • peu à peu sont apparues les machines à analyser puis reproduire la parole, qui permettent de stocker et d’archiver la parole et la voix, de s’entendre soi-même et de réécouter à loisir;
  • enfin, vers la fin du 20e siècle, les écritures digitales numériques deviennent un mode ordinaire de communication, sous diverses formes.

Ces technologies, sauf la dernière qui concerne l’écrit (extension des capacités de la machine à écrire), étendent toutes le champ possible des situations de communication, du côté des potentialités offertes par l’oral. Cette ouverture conduit Koch & Oesterreicher à regarder le couple oral/écrit sous l’opposition immédiat/distance, ces dernières notions constituant des primitifs de toute communication humaine, dont oral/écrit ne sont que des avatars, tardifs dans l’histoire de l’humanité. C’est assez dire que oral et écrit ne sont pas des essences, mais des objets historiquement situés.

Aucune de ces technologies n’est demeurée exempte d’effets sociétaux ou sociolinguistiques, dont une tendance à «l’informalisation» (ARMSTRONG, POOLEY 2010), qui se manifeste à l’écrit comme à l’oral, par un nivellement de la langue: presse déboutonnée, genre médiatique du talk-show, extension des usages du style parlé… Si la correspondance écrite se raréfie, elle est relayée par les courriels, aux styles plus inscrits dans la proximité. Toutefois, on est loin d’avoir affaire à une hégémonie de l’oral: loin que l’écrit ait disparu, son usage exhibe de nouvelles pratiques apportées par les potentialités électroniques.

On ne peut qu’imaginer, en un éclair de science-fiction, ce que représenterait pour les humains un écrit qui ne passerait plus par la domestication du corps entier, mais par la seule activité des doigts. Il y aurait dès lors régression de l’apprentissage de l’écrit par la position assise de l’enfant se tenant devant une table, avec des effets de «dressage du corps», selon le terme du sociologue Marcel Mauss – sans parler de la conquête de l’agilité manuelle liée à l’acquisition par l’enfant du maniement du crayon (rien de tel avec un clavier). Il est toutefois toujours question de la maîtrise du corps, tant qu’on n’en vient pas à des machines gouvernées par la parole des dictées automatiques (SPERBER 2002).

S’il est clair qu’il n’y a pas de principe de continuité entre oral et écrit, ordres en tous points irréductibles l’un à l’autre, ces inventions viennent troubler l’attribution de propriétés à chaque ordre: perception par l’œil ou par l’oreille; usage de la main d’un côté, de l’autre de la voix, du geste ou du corps entier, dont l’expression faciale; truchement ou non par un instrument (dont le doigt) ; face à face vs diffusion à distance; persistance de la trace graphique, éphémère ou permanence de la parole; différences de modalités d’exploitation du temps; modalités de correction… (CHAFE 1985). Les inventions, dont le numérique, déplacent la distribution de la plupart de ces traits, l’oral étant peu à peu sorti de l’immédiat communicatif et du face-à-face, pendant que l’écrit le conquiert quelque peu.

Du côté de l’histoire de la linguistique, ce qui a été décisif est la possibilité d’inscription de l’expression langagière (écrite, puis orale), rendue possible par des technologies: ce n’est sûrement pas un hasard si la pratique de la grammaire émerge une fois inventée l’écriture, et si la description de l’oral, tardive, n’a été permise que par la mise au point d’appareils de mesure puis d’enregistrement de la parole (peu à peu devenus discrets et maniables); ensuite par les capacités de stockage de grosses masses de données, par l’élaboration de logiciels d’aide à la transcription, ainsi que d’outils de fouille de textes comme les concordanciers.

Les pratiques d’enseignement sont un témoin privilégié des récents ébranlements de ces notions. L’enseignement du français a longuement reposé sur l’écrit, jusqu’à ce que l’oral soit peu à peu aussi pris en compte, en langue maternelle comme étrangère. Pour l’enseignement du FLM, du côté de l’écrit, les enseignants rencontrent des difficultés croissantes à obtenir d’élèves de plus en plus éloignés de la culture lettrée une maîtrise correcte de l’orthographe et de la syntaxe. Du côté de l’oral, une initiation à la parole publique n’est désormais plus autant ignorée – du moins sur le papier (voir GUERIN 2020, sur la nouvelle épreuve du «grand oral» au baccalauréat). L’enseignement du FLE a émergé après la seconde guerre mondiale, et le désir de prendre pour cible la langue telle qu’elle est parlée par les natifs a conduit au besoin de connaître celle-ci, donc à la constitution de grands corpus oraux comme le Français fondamental ou ESLO sur Orléans, constitués pour le FLE et devenus des références pour les linguistes. Ainsi le FLE, par les corpus eux-mêmes fruits des technologies, a constitué un moteur dans la prise en compte de l’oral et de sa variabilité.

Les données prises en compte se sont alors peu à peu élargies, s’ouvrant d’une part à la francophonie et la diversité des français, d’autre part à une certaine profondeur temporelle avec l’édition d’archives documentant des pratiques écrites de peu lettrés révélant par leurs graphies leur conception du rapport entre scripturalité et oralité.

Nous terminerons avec une caractéristique de l’oral dont les grammaires parlent très peu, qui le distingue radicalement de l’écrit à condition de commencer par distinguer entre médium et conception: le medium (matériel), qui oppose phonique et graphique, se distingue de la conception (conceptuelle), qui oppose oral à écrit (KOCH, OESTERREICHER 2001). C’est du côté du phonique, ainsi élargi au-delà des seuls sons, que Claire Blanche-Benveniste a su tirer parti de ce que tout oral comporte des phénomènes, de bribes, répétitions, hésitations, incises, afterthoughts…, plus fréquents dans l’oral de proximité du fait de l’ajustement entre interactants. Loin d’être des scories, ces phénomènes constituent des balises de l’oralité en train de se déployer (donc du sens en train d’émerger), sans qu’il y ait d’équivalent du côté du graphique, traditionnel ou numérique. Elle a ainsi fondé une «syntaxe de l’oral» reposant sur une pratique exigeante dans le maniement (entre autres technologique) de corpus oraux (2010).

 

Références Bibliographiques

ARMSTRONG, Nigel, POOLEY, Tim, Social and Linguistic Change in European French, Palgrave, Macmilan, 2010.

BLANCHE-BENVENISTE, Claire, Le français. Usages de la langue parlée, Peeters, Leuven & Paris, 2010.

CHAFE, Wallace, «Linguistic differences produced by differences between speaking and writing», in D. Olson, N. Torrance & A. Hildyard (éds), Literacy, Language and Learning, Cambridge University Press, 1985, pp. 105-123.

GUERIN, Emmanuelle, «Du ‘petit’ oral de la maison au ‘grand’ oral de l’école», Le français aujourd’hui, n. 208, 2020, pp. 107-121.

KOCH, Peter, OESTERREICHER, Wulf, «Langage parlé et langage écrit», Lexikon der Romanistischen Linguistik, tome 1, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, 2001, pp. 584-627.

MANGUEL, Alberto, Une histoire de la lecture, Arles, Actes Sud, 1998.

SPERBER, Dan, «L’avenir de l’écriture», Colloque virtuel ‘text-e’, 2002.

 


Per citare questo articolo:

Françoise GADET, « Le linguiste face aux productions à l’ère du numérique », Repères DoRiF, n. 25 – Les processus de communication : oralité, écriture, digital, DoRiF Università, Roma, ottobre 2021, https://www.dorif.it/reperes/francoise-gadet-le-linguiste-face-aux-productions-a-lere-du-numerique/

 

ISSN 2281-3020

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