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Giovanni AGRESTI

 

La nouvelle documentation des langues locales :

de l’oralité écrite au terrain gravé

 

 

Giovanni Agresti
CNRS – Université Bordeaux Montaigne – UPPA
giovanni.agresti@u-bordeux-montaigne.fr

 

VIDÉO

 

Sauf exception de précurseur, l’intérêt des savants à l’égard de la documentation des langues locales ou minoritaires est relativement récent. C’est que, pour qu’il soit à peine concevable, il fallait, au préalable:

  • abandonner l’interprétation majoritaire du mythe de Babel, et donc l’idée que la diversité linguistique est une malédiction divine;
  • reconnaître, à la suite des colons, des marchands et des missionnaires, que pour réussir le commerce avec l’Autre il vaut mieux en accepter et maîtriser la langue;
  • apprendre, dans le sillage des sciences de la vie, que le tout petit peut receler le très vaste, ou le très profond et riche; et que l’ADN d’un moustique est lui aussi fort intéressant.

Ces trois étapes, entre autres, sont autant de moments d’un seul mouvement: un processus de laïcisation de la linguistique, qui se prépare à devenir une science à part entière et autonome – encore qu’ouverte au dialogue interdisciplinaire.

Les savants se penchent dès lors, notamment dès la fin du XVIIIème siècle, sur le terrain – principale, si ce n’est la seule, source de «vérité» scientifique. L’étude des langues ne porte plus uniquement sur des variétés anciennes, ou mortes, figées dans l’écriture (verum quia vetus), même si la hiérarchie entre le haut et le bas, ombilicalement liée aux représentations induites par le système de pouvoir en place, a la peau dure et est sans cesse reconduite. L’enquête de terrain peut en effet servir un dessein qui, tout en se voulant révolutionnaire, n’en est pas moins réactionnaire: chez l’Abbé Grégoire (1790), le terrain est sondé (de loin, faut-il le préciser) dans le but d’asseoir et étoffer l’emprise d’un pouvoir central sur les périphéries de la France, via l’éradication des patois. Mais plus tard la linguistique de terrain ne fera qu’explorer la vraie vie des langues et des communautés, sans que cette exploration vise à les écraser: la parole, longtemps caricaturée en langage rustique (le français patoier signifie substantiellement «gesticuler», «agiter les mains», «manigancer»), source d’ethnotypes, encore contournée par Saussure au profit de la langue, devient l’objet d’étude par excellence de dialectologues qui ont de plus en plus des préoccupations d’ethnographe et d’anthropologue.  De citoyen, aussi: déjà Ascoli comprend que nombre de ces langues locales sont en voie de disparition et qu’il faut à tout le moins en documenter l’oralité pour que disparition ne rime pas avec perte définitive.

Or, le contact du terrain est une véritable initiation pour les linguistes, ainsi qu’une épreuve pour les méthodologies et les outils que ceux-ci mettent à contribution et qu’ils se doivent de peaufiner, de mettre à jour, précisément pendant et en aval du travail de terrain. L’histoire des grands atlas linguistiques – de la fin du XIXème siècle à la moitié du XXème siècle: Atlas Linguistique de la France (ALF) avec son complément l’Atlas linguistique de la Corse (ALC); Sprach- und Sachatlas Italiens und der Südschweiz (AIS); Atlante Linguistico Italiano (ALI) –, est en ce sens très instructive. Traversant cumulations, insatisfactions, ruptures et rectifications méthodologiques, les chercheurs commencent par cartographier la langue, par l’associer à l’espace, à la géographie, et finissent par faire de la sociolinguistique avant la lettre, les variations des formes étant de plus en plus attribuées à des éléments circonstanciels, à des variables liées au milieu de vie, aux conditions de l’enquête et au statut (âge, sexe, métier, origine…) de chaque informateur. La linguistique de terrain ne peut poursuivre la fiabilité des données qu’à travers la prise en compte de tous ces facteurs. Même si guidée, voire hantée par le mythe de l’objectivité de la Science, la linguistique de terrain finit par devenir une recherche participative où chercheur, témoin enquêté et cadre (matériel et idéologique) de l’enquête, loin d’être froidement séparés, sont en interaction constante.

Avec l’essor du numérique, et avec, par ricochet, l’outillage numérique de la linguistique de terrain, celle-ci connaît une nouvelle, fondamentale avancée. La parole est enfin analysable avec finesse, et des logiciels permettent de la sonder en profondeur, de la discrétiser, de la modéliser et de faire ressortir, de visibiliser l’inaudible. Les atlas linguistiques sont exploités pour faire de la dialectométrie, la statistique envahit la linguistique, une dialectique – une confusion, parfois – s’installe entre données qualitatives et quantitatives. Voudrait-on ramener l’irréductible dire subjectif à une certaine prévisibilité, à une récurrence, à une stabilité à l’échelle des masses des locuteurs? Les dimensions participative et décentralisée de la recherche permettent par ailleurs la constitution de corpora conséquents même sur des langues peu répandues. On s’attarde alors sur la «microvariation», dans une quête de microphysique qui n’est certes pas sans intérêt mais qui peut facilement avoir l’air d’un effet de mode. Elle recèle la tentation du nombrilisme et du technonarcissisme. Finalement, la montagne accouche souvent d’une souris et cette souris risque de parler peu à la communauté enquêtée. S’il veut revenir sur son terrain, le linguiste doit apprendre aussi l’art de la médiation, de la vulgarisation et surtout, en amont, de la restitution.

Malgré ces tentations d’universitaire, toujours à l’affût, et pendant ces révolutions technologiques, la dimension participative – humaine – de la recherche et les vertus du terrain continuaient de travailler le linguiste. Il tombe amoureux du terrain, il l’adopte tout en étant adopté par ce dernier. Il lui arrive même de s’y acheter une maison ou d’y passer ses vacances. De la connaissance intime d’un milieu à l’amour de ce même milieu le pas est court. Le chercheur est parfois issu de ce contexte, c’est un enfant du pays, et la découverte du terrain est un peu une (re)découverte de lui-même, de sa généalogie: il doit dès lors pratiquer systématiquement la réflexivité pour déjouer ses propres représentations (positives ou négatives). Il découvre la nature des attaches et des sentiments linguistiques et, en bon scientifique, veut en saisir les lois qui les gouvernent. Une sociolinguistique de rupture, surgie d’abord entre Occitanie et Catalogne après la seconde Guerre mondiale, naît de ce changement de perspective: on étudie désormais les comportements linguistiques, individuels et collectifs, et les causes proches et lointaines qui les déterminent. Dans cette «sociolinguistique de la périphérie» la notion de conflit (linguistique, social, culturel, psychologique…) s’avère d’une grande fécondité. De même que celle de «diglossie», mille et mille fois interprétée et déclinée, d’un terrain l’autre. On commence à se soucier du bien-être des communautés linguistiques «en danger» au lieu de s’enliser dans un propos d’hypostase à l’égard des soi-disant «langues menacées». Des enjeux très contemporains (dépeuplement des arrière-pays, crise environnementale, pulvérisation du lien social…) viennent reconfigurer la donne: les marges, les îlots linguistiques, les villages reculés notamment de montagne, et les langues ultraminoritaires qui y sont pratiquées, commencent à ressembler moins à des lieux d’abandon que de résistance de par leur perdurance et leur force identitaire. Ils ressemblent aussi à des laboratoires où un avenir différent – plus humain et soutenable – s’invite. Du reste, en plein XXème siècle, l’altermondialisme est né en Sardaigne et sur le plateau du Larzac – pas à Londres, ni à Pékin.

Dans la perspective d’une linguistique du développement social, nous menons aujourd’hui dans des terrains linguistiques (ultra)minoritaires (Croates de Molise, Italo-Albanais, Rroms des Abruzzes, Occitans des Alpes, Francoprovençaux des Pouilles, villages des Apennins…) un travail de recherche-action où nous tâchons d’articuler innovation technologique, dimension sociale du langage, dimension participative de la recherche et prise en compte de la mémoire, de l’identité collective et individuelle. Ayant affaire à des personnes (avant qu’à des «locuteurs»), l’éthique qui s’y déploie n’est pas uniquement l’éthique de la science: le travail de terrain demande de l’humilité et beaucoup de patience et de respect vis-à-vis de toutes les parties prenantes. À travers le multimédia nous avons valorisé le geste et la parole des témoins interviewés, dont les récits de vie en langue locale sont désormais publiés dans la chaîne Youtube de notre Association LEM-Italia (Langues d’Europe et de la Méditerranée), parfois accompagnés d’une transcription bilingue (langue minoritaire – langue d’État). Ces récits, ces ethnotextes constituent des corpora, que nous pourrons exploiter plus tard de plusieurs manières, et prennent parfois la forme de véritables films documentaires dont la première projection se déroule généralement au village avec, au premier rang, les témoins filmés et leurs familles. À Faeto (îlot francoprovençal dans la province de Foggia), l’été dernier, à la fin de la projection d’extraits d’entretiens utilisés pour une recherche sur la toponymie narrative, on a distribué quelques centaines de copies de la monographie issue de cette enquête. Nous pouvons dire que ce livre est présent dans toutes les maisons du village. La mémoire et la connaissance du terrain circulent.

En résumant, l’oralité, capturée sous forme de témoignages vidéo – numérique –, fait bon ménage avec l’écriture, à savoir un livre à la fois scientifique et grand public, peuplé, aussi, de QR-codes et de liens qui renvoient à des pages internet multimédia. Ce type d’expérience du terrain provoque quelques conséquences considérables: a) la langue locale n’est plus qu’intime, cachée dans le giron domestique, elle est pleinement publique; b) les enjeux de la normativisation de la langue sont relativisés, ayant accès direct à l’oralité des témoins; c) ces derniers ne sont plus que des «informateurs»: ils sont très valorisés et aiment bien que leur mémoire circule, au sein de leur famille et au-delà; d) l’outillage technologique mis au service de communautés traditionnelles engendre une sorte de court-circuit salutaire entre l’ancien et le contemporain; e) le sens même du travail de terrain, qui ne se limite plus à la documentation urgente de langues en danger, évolue vers leur revitalisation par leur refonctionnalisation; f) le lien «écologique» entre la langue et l’environnement/paysage («paysage» tel que défini par le Conseil de l’Europe dans la Convention européenne du paysage de 2000) est pleinement affirmé.

En une formule, ce type de documentation linguistique, c’est du terrain gravé.

 


Per citare questo articolo:

Giovanni AGRESTI, « La nouvelle documentation des langues locales : de l’oralité écrite au terrain gravé », Repères DoRiF, n. 25 – Les processus de communication : oralité, écriture, digital, DoRiF Università, Roma, ottobre 2021, https://www.dorif.it/reperes/giovanni-agresti-la-nouvelle-documentation-des-langues-locales-de-loralite-ecrite-au-terrain-grave/

ISSN 2281-3020

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