Giuseppe SOFO
« La Puissance du pluri-langue »
Entretien avec Stefania Becheanu
Giuseppe Sofo
Università Ca’ Foscari Venezia
Giuseppe Sofo : Bonjour, Stefania. C’est un plaisir de te revoir après notre collaboration de l’année dernière et en vue de nos prochains projets. Après t’avoir vue à l’œuvre pendant la création de Kantaje: De la « langue » aux oreilles en 2022 et de Suprapaysage et Where I end and you begin en 2023, j’avais envie de te poser quelques questions concernant ton processus créatif et ton intérêt pour la langue – ou mieux, pour les langues – et la littérature. Est-ce que tu peux nous décrire ton processus créatif et ton approche de l’art et de la performance ?
Stefania Becheanu : Mon processus créatif est assez variable et s’adapte à chaque projet. En général, cependant, je ne me concentre pas initialement sur les sons eux-mêmes ou sur la performance, mais plutôt sur le message et les émotions que je souhaite transmettre. Pour moi, le son ou la performance sont des médias que j’utilise constamment et qui font partie intégrante de ma création.
Par exemple, dans mes performances Fragile et Si j’ai les yeux rouges, j’ai voulu créer une ode à la vulnérabilité, en m’inspirant du domaine de la psychologie pour exprimer trois états différents : la tristesse, la force intérieure et le calme. Pour chaque partie, j’ai recherché des sons, des mélodies ou des objets qui pourraient refléter ces émotions. Le geste, le mouvement et leur production sont extrêmement importants pour moi, et l’état de calme méditatif, la répétition et l’attention aux détails sont des éléments essentiels de mon processus créatif.
Bien que de nature performative, l’idée de créer la sensation de micro et de macro en utilisant des microphones cachés pour amplifier les gestes dans une forme musicale concrète lors de performances live est très intéressante pour moi, et j’aime expérimenter avec cela.
Récemment, j’ai discuté avec des amis de la puissance des artistes à entrer dans une transe créative et de cette connexion inspirante et magique qui peut surgir pendant le processus créatif. C’est un aspect fascinant de l’art et de la créativité que j’explore également dans ma propre trajectoire sans me mettre un cadre ou une discipline.
GS : Quelle est pour toi la différence entre la création visuelle, l’art et la performance/la musique ? Que penses-tu pouvoir exprimer dans un contexte que tu ne peux pas exprimer dans l’autre ?
SB : Je ne pense pas en termes de contexte ou de moyen d’expression spécifique, mais plutôt à la création dans son ensemble. J’ai un feu d’expression artistique qui peut se manifester de différentes manières : parfois visuellement, parfois à travers des mots écrits, et souvent par une combinaison de plusieurs médiums. Pour moi, le son joue un rôle essentiel dans mon expression artistique. Et en plus aujourd’hui le mouvement et la musique sont des éléments fondamentaux qui donnent vie en direct à mes créations.
La performance musicale/sonore devient alors un moyen pour moi de donner corps à mes œuvres, de les ancrer dans le monde réel et de les partager avec un public. C’est une extension naturelle de mon processus créatif, où je peux explorer la relation entre l’artiste, l’œuvre et le spectateur d’une manière plus directe et immédiate.
GS : Le langage, et en particulier son aspect sonore, a joué un rôle fondamental dans ta transformation artistique, dans ton passage des arts visuels à la performance. Quel rôle le langage et sa sonorité ont-ils joué et jouent-ils encore dans ta création ?
SB : Effectivement, je suis profondément préoccupée par la pluri-langue, l’hétérolinguisme, la traduction et la liberté d’expression sous toutes leurs formes, des thèmes qui ont imprégné mon travail artistique depuis 2010. Depuis mes 14 années en France, j’ai appris la langue en l’écoutant, en l’expérimentant comme un bruit initial sans signification, jusqu’à ce qu’elle devienne un paysage sonore non enregistré, une matière vibrante et mélodique, une expérience immersive et performative. Même si mon niveau de maîtrise du français s’est beaucoup amélioré et que je me considère désormais également française, j’ai conservé dans ma bouche et dans mon oreille une construction sonore et compositionnelle unique.
Un musicien indien a décrit mes observations auditives, sonores comme une force méditative et de concentration, une remarque qui résonne profondément avec moi. Lors de mes interventions artistiques, j’essaie non seulement de partager ma force créative, mais aussi de mettre en lumière la puissance du pluri-langue. J’utilise des langages, qu’ils soient existants ou imaginaires, pour communiquer, mais surtout je m’exprime à travers un langage émotionnel.
En tant que dyslexique, je crois fermement que les fautes, les pauses ou les phrases multilingues ne devraient jamais constituer un obstacle à l’expression individuelle. Au contraire, elles enrichissent notre palette expressive et ouvrent des portes vers une communication plus authentique et inclusive.
De plus, il y a la question poétique de la langue ou des sons. Dans un projet sonore en 2016 j’explique : « Du parquet en bois sort un drôle de bruit, il me parle presque, nous parle à tous. Je me rapproche. Il y a quelque chose qui demande de l’attention, de l’écoute, quelque chose qui m’attire comme le ferait un nouveau langage qui communiquerait avec nous. C’est le rythme, l’approche, le sens poétique, l’intonation et le mystère. Je vous invite à vous rapprocher, à écouter l’espace, à changer aussi car à mesure que vous vous familiarisez avec cet espace, vous sentirez les vibrations et le sens de cette histoire racontée et enregistrée ce 24 avril à Cluj, Roumanie ».
GS : Comment l’interaction avec les spectateurs et les visiteurs s’intègre-t-elle à ton processus de création et de mise en scène ou de représentation d’une œuvre ?
SB : En tant qu’artiste, je cherche à communiquer mes émotions et mes idées à travers mes œuvres, mais je suis également touchée par la manière dont elles sont perçues et reçues par le public.
Je cherche activement le regard et la réaction des spectateurs et des visiteurs, car je crois que l’art est un moyen de communication qui va dans les deux sens. L’art peut créer une connexion unique, et j’essaie de nourrir cette connexion en invitant les gens à s’engager activement avec mes créations.
Que ce soit à travers des performances en direct, des expositions interactives ou des installations participatives, je cherche à créer des espaces où les spectateurs peuvent devenir partie intégrante de l’œuvre elle-même. Leur réaction et leur interaction influencent souvent ma manière de voir mes propres créations, et cela nourrit en retour mon processus créatif.
En fin de compte, je fais de l’art pour moi-même, mais je le partage avec les autres dans l’espoir de créer des expériences qui résonnent en eux.
GS : Je voudrais te demander de parler en particulier de ton œuvre Kantaje : de la « langue » aux oreilles. Quel a été ton processus créatif dans ce cas précis ? Comment as-tu abordé le texte de Molnár, Quant à je (kantaje) ? Comment as-tu interagi avec le texte dans ta propre création et à quels niveaux supplémentaires de ce texte ton œuvre nous donne-t-elle accès selon toi ?
SB : Comme je disais, mon processus créatif est souvent guidé par la spécificité de chaque œuvre, qui est unique et spéciale à sa manière. En général, je crée en situation, en résonance avec le moment présent, les émotions et mon environnement. Pour l’œuvre Kantaje, c’était une invitation de Myriam Suchet dans le cadre de son projet de recherche-création En françaiS au pluriel (https://www.enfrancaisaupluriel.fr) pour faire une réponse au livre de Katalin Molnár. Pour créer j’ai utilisé une exposition collective, j’avais une pièce dédiée à ce projet et j’ai décidé de réaliser une œuvre axée sur la recherche et la création.
Pour commencer, j’ai disposé sept feuilles de papier blanc de 50/70 cm (une pour chaque jour) ainsi que divers outils tels que des crayons, des haut-parleurs, des micros, une guitare, des fils, etc. J’ai également eu le livre de Katalin Molnár comme source d’inspiration principale. Chaque jour était une opportunité d’exploration et d’expérimentation. Je lisais calmement à voix haute, j’enregistrais des sons avec un micro, je produisais des bruits. À ce stade, je n’avais pas encore d’idée claire. Cependant, chaque jour, je notais sur des feuilles blanches un passage qui me parlait, qui résonnait avec le discours et la poésie de Katalin. Du coup Kantaje a bénéficié d’une semaine de recherche-création publique, et sa version actuelle a évolué par la suite, enrichie par cette expérience publique.
De plus, à chaque exposition, l’œuvre s’enrichit également de la question de la traduction en multilingue, selon le lieu d’invitation. La forme des tableaux plexiglas et les mots dans l’espace sont arrivés pour une deuxième exposition. Mais l’invitation à Venise m’a donné envie d’aller plus loin et de créer l’opportunité de parler de la traduction, dans un contexte qui parle de la sonorité de la langue, les fautes et “mauvaises” traductions, passer par l’italien et même par l’allemand plus tard, ont enrichi la question de la multilangue. Je crois que cette création est à la fois un portrait de Katalin Molnár vue par moi (le départ de projet), un autoportrait de moi-même, mais aussi un miroir de chaque visiteur et auditeur qui voit et interagit avec ces textes et qui parle au minimum deux langues ou qui vit dans un pays où l’on ne parle pas leur langue maternelle.
GS : Tu entretiens également un lien très fort avec la littérature. Très souvent, tes œuvres partent d’une référence littéraire, ce qui est très intéressant pour moi. Pourquoi ce lien et que trouves-tu dans la littérature que tu ne trouves pas ailleurs ?
SB : C’est vrai, un curateur m’a récemment fait remarquer que dans absolument toutes mes créations, il y a une référence littéraire ou un lien avec un livre, ou la recherche-écriture joue un rôle important au départ. Quand j’étais petite, j’écrivais des poèmes. Les mots ont aussi le pouvoir de transporter le lecteur dans des mondes imaginaires, de susciter des émotions et de remettre en question les perceptions du monde qui nous entoure.
En intégrant des références littéraires dans mes œuvres, je cherche à établir un dialogue entre les différents arts et à explorer les intersections entre la littérature, l’art visuel et la performance. Les histoires, les personnages et les thèmes abordés dans les livres m’offrent un terreau fertile pour soutenir mes propres idées et créer des œuvres qui résonnent en moi. La littérature devient à la fois une source d’inspiration et un outil pour créer des expériences artistiques plus riches et plus complexes.
GS : Tu entretiens des liens très étroits aussi avec la recherche en général et avec la recherche universitaire en particulier. Tu as collaboré avec plusieurs chercheuses et chercheurs (Myriam Suchet, Pierre-Luc Landry…) et tu participes activement à des ateliers et à des colloques scientifiques, ce qui n’est pas le cas de tous les artistes. J’étais très surpris de te voir présente à chaque session et à chaque étape de notre colloque Traduire en archipel(s), alors même que tu étais encore occupée par ton travail sur l’exposition. La plupart des universitaires invités essaient souvent d’échapper aux sessions quand ils ne sont pas directement impliqués… D’où vient ton intérêt pour la recherche et pour la recherche universitaire, et que tires-tu de ces expériences pour ton art ?
SB : Mon intérêt pour la recherche et la collaboration avec des chercheurs découle de ma conviction que l’art et la science peuvent s’enrichir mutuellement. Ces expériences me permettent d’explorer de nouveaux horizons et d’intégrer des perspectives interdisciplinaires dans mon art, enrichissant ainsi mon processus créatif et mes œuvres. Travailler avec des collaborateurs tels que Myriam ou Pierre-Luc, et d’autres encore, nourrit ma soif de compréhension des autres, m’ouvre à leurs points de vue et me pousse à les écouter activement. Comme l’écoute est au cœur de ma pratique artistique, la richesse des échanges me passionne. Surtout lorsque nous partageons des sujets communs. Par exemple, la question de la traduction abordée lors de votre colloque m’a apporté une nouvelle perspective et a enrichi ma compréhension de l’autre ou a ressuscité des questions dont je n’avais pas conscience avant.
GS : Entre 2022 et 2023, tu as exposé deux fois à Venise, à l’Institut roumain de la culture et de la recherche humaniste et à la galerie CREA Cantieri del contemporaneo. Quel est le lien entre ces deux expositions et comment Venise s’est-elle intégrée à ton processus créatif ? Quand comptes-tu y revenir et pour y proposer quoi ?
SB : Les expositions à Venise ont été des moments significatifs dans mon parcours artistique, elles ont eu un impact profond sur mon processus créatif. Elles m’ont offert l’occasion de présenter mon travail dans un cadre propice, d’entrer en dialogue avec toi Giuseppe et avec un public multilingue, diversifié et passionné, enrichissant ainsi mes recherches artistiques. Ajouter une nouvelle langue à mes créations-recherches a été aussi une expérience particulièrement enrichissante, car cela m’a permis d’explorer de nouvelles perspectives et d’approfondir mes explorations.
Quant à un éventuel retour à Venise, c’est une perspective très excitante. J’aimerais revenir dans cette ville magique pour vous présenter mes dernières créations performées : Si j’ai les yeux rouges ou Rencontrer l’ours (en cours de création).
GS : On t’y attendra. Au prochain projet et à la prochaine création !
Per citare questo articolo:
Giuseppe SOFO, « « La Puissance du pluri-langue » Entretien avec Stefania Becheanu », Repères DoRiF, n. 29 – Discours autour de la pandémie : configurations interdiscursives et diatopiques d’un fait de crise en évolution, DoRiF Università, Roma, aprile 2024, https://www.dorif.it/reperes/giuseppe-sofo-la-puissance-du-pluri-langue-entretien-avec-stefania-becheanu/
ISSN 2281-3020
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