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Guillaume CARBOU

Peut-on s’intéresser au digital comme si de rien n’était ?

 

Guillaume Carbou
Université Bordeaux-Montaigne
guillaume.carbou@u-bordeaux.fr

 

Je saisis l’invitation qui m’a été faite de participer à ce numéro de la revue Repères-Dorif consacré à la question du digital comme l’occasion d’une lettre ouverte.

En effet, depuis quelques temps (depuis trop récemment, en fait), j’observe avec inquiétude le fossé vertigineux qui se creuse entre les recherches qui documentent les problèmes écologiques et sociaux massifs que pose le numérique, et la manière douce dont il se déploie dans nos vies. Je suis enseignant-chercheur en Sciences de l’Information et de la Communication, et l’expansion numérique me traverse de trois manières au moins: d’abord en tant que citoyen qui assiste impuissant à l’effet d’imposition de l’usage du numérique dans notre société (pour déclarer ses impôts, pour acheter un billet de train, pour s’inscrire à l’université, etc.); ensuite en tant que formateur puisque mon université s’engage dans une «transformation digitale» qui impacte la manière dont je peux faire cours (appel en ligne; usage de l’ENT et du mail; proposition permanente de visioconférences, etc.); enfin en tant que scientifique puisque je vois mon domaine de recherche et bien d’autres se tourner légitimement vers l’étude de ce fait socio-communicationnel contemporain majeur. Or, dans ces trois domaines, je ne vois que rarement de mise en question explicite de ce qui m’apparaît comme un impensé sinistre: à quelle orientation de notre société participons-nous en accompagnant la colonisation numérique comme si de rien n’était? Car de rien n’est pas.

Nous ne comptons plus les études sur l’empreinte écologique désastreuse du numérique. Au niveau des émissions de GES seules, il représente près de 4 % des émissions mondiales, soit plus que le secteur aérien, et l’Ademe prévoit un doublement de ses émissions dès 2025. Cela sans gain effectif sur d’autres secteurs puisque les multiples effets-rebonds et le déplacement des pollutions annulent tout bilan environnemental positif. Côté effet-rebond: la consommation de papier mondiale (d’ailleurs pas spécialement plus nuisible que l’archivage numérique) augmente quasi continuellement depuis l’invention de l’ordinateur, et le télétravail ne montre pas d’amélioration notable de l’empreinte carbone individuelle. Côté déplacement des pollutions, c’est l’extraction minière absolument hallucinante et la fabrication extrêmement énergivore des équipements numériques qui font exploser la note. M. Amiech rappelle par exemple qu’«on s’apprête à extraire plus de métaux de la croûte terrestre en une génération que dans toute l’histoire de l’humanité», et P. Bihouix que «l’électronique mondiale utilise plus de 10 % de l’or et du palladium, 20 % de l’argent, 35 % de l’étain et du cobalt, 60 % du tantale, 80 % de l’indium et du ruthénium», le tout avec une croissance soutenue et évidemment insoutenable.

Bref, n’en jetons plus: le numérique est sans doute l’avatar le plus monstrueux de l’anthropocène, c’est-à-dire de cette mégamachine civilisationnelle qui dévore la Terre à une vitesse faramineuse. Pour rappel: le taux d’extinction des espèces est aujourd’hui 100 à 1000 fois supérieur que lors des précédentes crises d’extinction du vivant, la biodisponibilité des microplastiques s’étend sur près de 90 % de la surface des océans, la Chine vient d’utiliser en 3 ans plus de ciment que les Etats-Unis dans toute leur histoire, et la trajectoire climatique sur laquelle nous nous trouvons bouleverse les conditions d’habitabilité de notre planète: sans arrêt net des émissions de GES, ce sont dès 2070 des régions très peuplées d’Afrique et d’Asie du Sud-Est qui deviendront inhabitables pour l’espèce humaine. Plus encore, rien n’exclut la possibilité d’un emballement climatique vers une planète-étuve. Jeff Bezos, le magnat d’Amazon, bien avant de pouvoir terraformer Mars, aura sans nul doute réussi à vénussifier la Terre.

Le déploiement numérique est un des puissants moteurs de cet indicible qui est en marche. Le Think Tank The Shift Project, qui réunit de multiples experts reconnus des questions technologiques et climatiques (dont certains membres du Haut Conseil pour le Climat en France) a rendu récemment un rapport sur la «sobriété numérique». La conclusion est sans appel, et d’autant plus mordante qu’elle provient d’une structure a priori plutôt technophile: «les évolutions actuelles des impacts environnementaux du numérique vont à l’encontre des objectifs de découplage énergétique et climatique du PIB fixés par l’Accord de Paris sur le climat signé en 2015». Le scénario de sobriété numérique drastique qu’il propose est de l’aveu même du think tank insuffisant pour arriver à limiter le réchauffement climatique à 1,5-2°, et donc à limiter ses conséquences les plus catastrophiques. Reformulons: il n’existe pas, aujourd’hui, de scénario crédible qui puisse laisser penser qu’une société numérique puisse être durable et équitable, à moins, peut-être, d’une réduction absolument massive des usages, et encore. Et soyons bien clairs: le syntagme «société durable» ne doit pas tromper par son apparence vague et trop usée, nous sommes en train de parler de la possibilité d’habiter la Terre de manière relativement sûre et saine dans 50 ans.

Mais nous pouvons aller plus loin dans l’insoutenable, et rappeler que, comme toujours, l’incurie environnementale est aussi (ou d’abord?) un scandale humain: nous connaissons bien les conditions d’esclavage moderne qui parsèment le cycle de vie des outils numériques. Des mines aux usines jusqu’aux déchetteries, il faut que des gens meurent pour que nous croulions sous des objets numériques à des prix «abordables». Un seul exemple de l’ampleur du phénomène: 60% de la production mondiale actuelle et plus de 50 % des ressources totales de cobalt proviennent des mines du Rwanda ou de République Démocratique du Congo, notoirement connues pour être aux mains de milices armées et faire travailler les populations locales dans des conditions déplorables. L’UNICEF estime que plus de 40 000 enfants travaillent dans ces mines dont les produits se retrouvent dans les plus grandes usines de fabrication: il y a toutes les chances pour que l’appareil sur lequel vous lisez ces mots en contienne.

Comment, dans ces conditions, ne pas interroger en profondeur notre rapport au numérique? La question, dérangeante, perçante même, mais cruciale, est donc la suivante: que faisons-nous lorsque nous intégrons le numérique de manière routinière dans notre activité professionnelle, que ce soit en tant que praticien ou qu’analyste? Participons-nous à la normalisation, ou du moins à l’invisibilisation (au déni?) des différents phénomènes évoqués ci-dessus? Face à l’urgence écologique, peut-on encore utiliser et/ou étudier sans lourdes réserves une technologie dont on sait pertinemment qu’elle repose sur l’exploitation humaine et qu’elle participe à l’écocide en cours? Dans ces conditions, la neutralité ou la routine ne sont-elles pas coupables? Ne sommes-nous pas affairés à produire et reproduire une machinerie prédatrice des ressources et des vies?

Je diffusais il y a peu sur une liste d’information scientifique en SHS un appel de 700 scientifiques à boycotter la 5G pour son obscénité sociale et environnementale. Cette irruption du politique, ou plutôt de l’éthique, dans l’illusoire neutralité d’un canal d’échange d’informations universitaires a provoqué quelques remous. Elle a alors conduit l’un de nos collègues à rappeler la publication d’un ensemble d’échanges à propos de «l’engagement du chercheur» dans la revue Questions de Communication au début des années 2000. Je retiens de ces passionnantes discussions cette remarque de Roselyne Koren: «le chercheur qui analyse une thèse négationniste, confrontée à celle d’un historien de la Shoah, et qui resterait silencieux quant à la pertinence et à la validité de ce genre de face à face où les deux thèses (celle à visée idéologique partisane et celle qui a «le rapport à la vérité» pour objet) sont mises sur le même plan, ou qui s’interdirait d’évaluer les argumentaires en termes axiologiques, permet-il de comprendre les enjeux du débat?». Celia Izoard, en s’adressant à des directeurs de laboratoire de robotique posait, en substance, la même question. A ses interlocuteurs qui affirmaient que leur science était comme l’art, pure activité créatrice déliée des usages destructeurs de ses objets, elle demandait: «En imaginant que cette analogie soit tenable, je voudrais vous faire remarquer en passant qu’il s’agit d’une conception bien particulière de la pratique artistique. L’artiste ne doit-il se soucier que de son œuvre, et non de sa place et de ses effets dans le monde? […] Peut-on dissocier la beauté de la musique de Billie Holiday ou de Nina Simone de la tristesse et de la colère face à l’humiliation permanente des Noirs des États-Unis, de leur engagement viscéral pour changer les choses? Si vous me permettez une plaisanterie aigre: quelle aurait été, à votre avis, la postérité d’un courant musical esclavagiste?».

Je crois que notre rapport au numérique doit se poser en ces mêmes termes, avec toute la violence qu’ils contiennent. L’enjeu écologique, l’anthropocène, et sa logique de sape massive et rapide des conditions matérielles de la vie sur Terre n’est-il pas de la même magnitude, bien que d’une forme radicalement différente? Ecrivant ces mots, mes mains tremblent et mon esprit se brouille: peut-être en fais-je trop? Peut-être mon catastrophisme est-il délirant? Mais chaque nouveau rapport du GIEC, chaque nouvelle actualisation des modèles climatiques, chaque enquête sur les conditions de travail dans les mines et les usines de la high-tech rappellent les mêmes drames, ou des drames plus accablants encore. D’un autre côté, le numérique, matériellement et énergétiquement boulimique, moteur sans fard d’une croissance économique qui, elle, est à coup sûr délirante, s’étend de toutes parts et nous l’accompagnons au quotidien. Alors, ne devons-nous pas essayer d’agir de toutes nos forces pour nous dépétrer de son emprise? Ne devons-nous pas saisir toutes les occasions dans nos activités professionnelles pour rappeler la trajectoire mortifère dans lequel il nous embarque? Ne devons-nous pas éviter à tout prix de le banaliser, même au prétexte d’une étude scientifique «neutre», d’une couverture journalistique «objective», ou d’une pratique artistique «créatrice»?

Bien sûr, d’autres thèmes et d’autres activités pourraient faire l’objet du même type de questionnement. Nous sommes dans une civilisation thermique, colonialiste, et capitaliste. Toutes nos activités participent peu ou prou à s’inscrire dans ou à reproduire des logiques polluantes, discriminatoires ou exploitatrice. Mais l’éthique, après Levinas, a cela de particulier qu’elle est adressée. La question que je pose ici est donc la suivante: que faites-vous lorsque vous utilisez le numérique autrement que par obligation et sans le combattre? Vous qui travaillez sur ou avec le numérique au risque d’en banaliser le mal? Je me pose personnellement cette question au quotidien, et bien sûr en tapant ces lignes sur un ordinateur empli de minerais de sang. Pour y répondre, j’essaye autant que possible de me désincarcérer au quotidien des habitudes numériques: je n’ai plus de téléphone portable, je n’utilise plus les vidéoprojecteurs en cours ou en conférence, j’ai un livre des routes plutôt qu’un GPS dans ma voiture. Mieux: j’essaye (difficilement!) d’inciter mes institutions à faire de même en n’imposant pas les usages numériques à nos étudiants, en n’achetant pas du matériel inutile avec les queues de budget, et en ne renouvelant pas aveuglément les salles informatiques. Et lorsque des contraintes structurelles m’imposent son usage – parce que je ne veux pas céder ma part des affaires communes – j’essaye de rappeler comme aujourd’hui que ce monde-là est destructeur, en plus de n’être absolument pas désirable. C’est peu. Mais que faire?

 


Per citare questo articolo:

Guillaume CARBOU, « Peut-on s’intéresser au digital comme si de rien n’était ? », Repères DoRiF, n. 25 – Les processus de communication : oralité, écriture, digital, DoRiF Università, Roma, ottobre 2021, https://www.dorif.it/reperes/guillaume-carbou-peut-on-sinteresser-au-digital-comme-si-de-rien-netait/

ISSN 2281-3020

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