Jacques FRANÇOIS
Les termes de la marine à voile entre monosémie et polysémie, sources ou cibles d’extensions de sens
Jacques François
Université de Caen-Normandie
jacques.louis.marcel@gmail.com
Résumé
La majorité des termes des langues de spécialité sont soit composés de constituants en nombre limité dont le mode de combinaison est explicite, soit polysémiques, sur la base d’extensions de sens aisément reproductibles, car ces deux procédés représentent un investissement mémoriel plus léger qu’un inventaire de milliers de termes primaires monosémiques. C’est particulièrement le cas dans le vocabulaire français de la marine à voile. Cependant la première attestation des termes de marine, conçus comme des emplois terminologiques de vocables polysémiques dans les entrées Étymologie et Histoire du Trésor de la Langue Française, révèle des profils historiques diversifiés, en emploi premier ou ultérieur du vocable, pouvant côtoyer d’autres sens spécialisés, dans d’autres technolectes, voire dans le même vocabulaire de marine. C’est à la diversité de ces types de « polysémie évolutive » qu’est consacré cet article.
Abstract
The majority of specialized terms are either the result of an explicit (transparent) combination of components, or are polysemous, based on easily reproducible extensions of meaning, both of which involve less memory storage than an inventory of thousands of monosemic primary terms. This is particularly noticeable in French sailing terminology. However, the first attestations of naval terms, defined as terminological uses of polysemous vocables in the Étymologie et Histoire entries of the Trésor de la Langue Française, reveals a variety of historical profiles, in their first or later, which may coexist with other specialized meanings, in other technolects or even within the same terminology. This article focuses on the wide variety of these types of “evolving polysemy”.
Cet article est consacré à la terminologie de la marine à voile dans une optique particulière, celle de la polysémie évolutive[1] d’une cinquantaine de vocables présentant un éventail de sens remarquable. La question qui nous occupera ici est celle de l’orientation de l’extension de sens (cfr. FRANÇOIS : à paraître) qui a produit le terme relevant du vocabulaire de marine vis-à-vis des autres emplois du vocable étrangers à ce vocabulaire.
1. La place des emplois terminologiques dans la microstructure des articles lexicographiques
Du point de vue du locuteur francophone du XXIe siècle, un vocable comme par exemple le n.f. barre présente une variété de sens inventoriés dans les dictionnaires et notamment dans le Trésor de la Langue Française, le plus riche depuis sa parution en 1994 en 16 volumes, puis sa version électronique (TLFi) accessible depuis le début de notre siècle sur le site du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL, CNRS et Université de Lorraine).
L’ordre de présentation des différents sens d’un vocable dépend des normes d’agencement de la microstructure des articles lexicographiques. Le dictionnaire Larousse en ligne[2], qui s’adresse à un lectorat standard, adopte, pour l’article du n.f. barre, une disposition distinguant 8 lexies (dans les termes de POLGUÈRE : 2008), suivis de 18 termes relevant de 17 domaines de spécialité. En cela il suit le modèle du LITTRÉ, caractérisé par une succession de rubriques non hiérarchisée. Le sens propre au vocabulaire de marine figure en 20e position et deux sens classés en hydrologie (et concernant la navigation côtière) en 17e et 18e position (cfr. Fig. 1).

Inversement le TLFi, destiné en priorité à un public de chercheurs[3], adopte une présentation hiérarchisée[4] de la microstructure du même vocable (comprenant dans ce cas cinq niveaux hiérarchiques, cfr. Fig. 2). La rubrique de marine figure sous I.A.1 et la rubrique d’océanographie (rubrique I.B.1b partagée avec le sens de la collocation Jeu de barres en raison de l’idée commune de seuil) correspond aux deux rubriques 17-18 du Larousse[5].

Que la microstructure de l’article soit conçue de manière linéaire ou hiérarchique, la question de l’ordre des rubriques se pose, mais sa solution est plus délicate si elle est linéaire, car il est plus aisé d’adopter un principe général de mise en ordre des rubriques superordonnées dans une microstructure hiérarchique (soit l’ordre orienté du général au particulier et passant des contextes ouverts aux contextes phraséologiques, soit l’ordre des constructions syntaxiques, soit l’ordre chronologique[6]).
Le TLF a résolu élégamment cette question en distinguant dans l’article de chaque vocable, avec des aménagements, en cas de vocable dégroupé en sous-articles, en fonction de la motivation (étymologique ou autre) du dégroupement, une entrée dite lexicographique où l’ordre adopté ne doit rien à l’histoire des emplois du vocable, et une entrée dite Étymologie et Histoire qui suit l’ordre chronologique. Ces entrées historiques et étymologiques sont la base de l’étude qui suit.
2. Un micro-corpus de cinquante entrées historiques du TLFi spécifié ‘mar.’
Dans une perspective onomasiologique (celle des thesaurus et autres dictionnaires analogiques) la désignation, dans le vocabulaire de marine, des dispositifs, de leurs constituants, des événements qui les affectent et des manipulations auxquelles les marins les soumettent pour conduire les embarcations à voile sur les mers et les cours d’eau, recourt à différents procédés, notamment pour le dispositif destiné à gouverner une embarcation (voir les termes français, anglais et allemands concernés dans le tableau 1 ci-dessous) :
- DES PROCÉDÉS MORPHOLOGIQUES
- la composition lexicale,
- soit moderne, ex. ang. rudder blade; all. die Ruder|pinne ; das Steuer|rad; das Ruder|blatt
- soit ancienne, ex. all. das Ruder < germ. occ. *rō|þra|u-
- la dérivation lexicale, ex. fr. gouvern|ail < gouverner + suff. –ail [instrument]
- la composition lexicale,
- UN PROCÉDÉ SYNTAXIQUE
- la spécification adjectivale, ex. fr. barre1 franche ;
- DES PROCÉDÉS SEMANTIQUES
- l’analogie de forme, ex. ang. tiller, wheel ;
- l’analogie de fonction, ex. fr. barre2.

Ce tableau fournit dans la 1ère colonne la définition du terme de marine français, cette définition s’appliquant également aux termes anglais et allemands qui suivent dans les colonnes 2, 4 et 6.
À la ligne [1], on voit que le procédé dérivationnel récent de formation du fr. gouvernail diffère du procédé compositionnel ancien des équivalents angl. rudder et all. das Ruder. Aux lignes suivantes, on constate également le jeu complexe
- des ANALOGIES DE FORME, pour le fr. timon, originellement une pièce d’attelage d’une charrue ou d’une voiture, avant de s’appliquer à la pièce supérieure du gouvernail d’une petite embarcation à voile, et pour l’angl. tiller, qui désignait originellement le fût d’une arbalète ;
- et d’une ANALOGIE DE FONCTION, pour l’évolution, de la barre1 franche (rectiligne) des petites embarcations, à la barre2 circulaire des grandes nefs.
Enfin, concernant la dernière ligne du tableau, il se peut que le français, l’anglais et l’allemand aient opté pour le même procédé, celui de la COMPOSITION à des époques différentes, cependant « l’existence d’un vocable ar. za frān ‘crochet du gouvernail’ n’est pas confirmée » (notice étymologique du TLFi).
On peut en conclure que chacune des trois langues illustrées a adopté des procédés de désignation variés et souvent divergents en fonction des représentations associées qui favorisaient le rattachement de la désignation d’un objet à celle de l’action qu’il permet (ex. fr. gouvern|ail), ou à la désignation de deux constituants (ex. all. Ruder|pinne = « manche du gouvernail ») ou qui dérivaient elles-mêmes de représentations primaires en dehors du champ conceptuel de la marine à voile (ex. fr. timon, permettant un déplacement sur terre, puis sur mer, ou ang. tiller, relevant d’abord du vocabulaire de l’armement, avant de passer dans celui de la construction navale).
Si l’emploi des vocables timon et barre dans le vocabulaire de la marine à voile découle de deux classes d’analogie, de forme pour timon, de forme (pour la barre franche) puis de fonction pour la barre circulaire, certains termes de marine ont aussi développé des emplois en dehors de ce champ sémantique, par exemple le n.m. ballast (cfr. Fig. 3)[8].

En fait l’éventail des configurations historiques est beaucoup plus compliqué (cfr. Tableau 2, ci-dessous), et c’est ce que je souhaite illustrer dans cette première section après avoir consigné neuf abréviations – désignant respectivement cinq types de monosémie, trois types de bisémie évolutive et deux types de polysémie évolutive[9] – qui seront employées tout au long de cet article. « M » symbolise un emploi de marine chronologiquement primaire, « m » un second emploi de marine et « x » un emploi hors du champ de la marine. Les chiffres figurant dans les trois colonnes de droite représentent le nombre des configurations de chaque type figurant dans le corpus présenté à la suite du Tableau 2 (ci-dessous). Les illustrations fournies dans la section 2 permettront de comprendre la variété des caractères distinctifs de ces neuf classes. Compte tenu de leur intérêt croissant, les neuf types y seront abordés dans l’ordre : 2 > 3 > 4 > 5 > 6 > 1 > 1d≠É/G/C

Tableau 2 : Les neuf classes de configurations chronologiques entre emplois dans le champ sémantique de la marine (emplois ‘M’ ou second emploi de marine ‘m’) et en dehors de ce champ (emplois ’x’)[10]
Le tableau 3 ci-dessous distribue la liste des 50 termes examinés entre les neuf types de formation distingués dans le tableau précédent. Dans la section suivante, je me limiterai à la présentation d’une seule illustration par type, mais, en consultant les entrées historiques et étymologiques des articles du TLFi, il est aisé de vérifier cette distribution.

3. Les neuf types de polysémie évolutive distingués
Concernant les vocables du type 1 et des trois types dérivés 1d≠É , 1d ≠G et 1d≠C, le traitement lexicographique par dégroupement de ces derniers me décide à les aborder en dernier. Je commence donc par le type 2.
→ Type 2 : [M – m] (BISÉMIQUE HOMOGÈNE)
On peut distinguer deux types de bisémie dans le cadre du vocabulaire de la marine, soit homogène, c’est-à-dire interne à ce vocabulaire (type 2), soit hétérogène, c’est-à-dire avec une source dans ce vocabulaire et une cible extérieure (type 3). La polysémie évolutive du n.m. abordage illustrera le type 2. Le premier sens, daté de 1553, est défini comme l’« action d’entrer dans un port (d’un navire) ». Le second désigne le rapprochement et finalement la collision entre deux navires, d’abord intentionnelle (1660, « assaut donné à un navire dans un combat ») et un peu plus tard sans précision de cet ordre (1687, « collision volontaire ou non de deux navires »). Toutefois le Dictionnaire de la marine à voile de Joseph de Bonnefoux et François Edmond Pâris (abrégé désormais en ‘B&P’) ne retient en 1856 que l’acception de 1660 dans leur commentaire où on notera la présence du verbe pouvoir (3 occurrences) et des substantifs espoir (2 occ.) et faculté, des termes qui évoquent le caractère aventureux, héroïque – et glorieux en cas de succès – d’une telle entreprise :
Manoeuvre de guerre par laquelle on s’approche assez d’un bâtiment ennemi, pour pouvoir lancer des grappins dans son grément et s’y tenir accroché ; l’on a, alors la faculté de pouvoir sauter sur son pont et l’espoir de l’enlever en se battant corps à corps [soulignement JF].
→ Type 3 : [M-x] (BISÉMIQUE À M PRIMAIRE)
Ce type 3 de polysémie dont l’emploi dans la marine est la source, est illustré par le n.f. carlingue. Il est attesté à partir de 1382 comme terme de marine sous la forme calengue et sous sa forme moderne en 1573. Il désigne originellement dans les bateaux en bois une « grosse pièce à section rectangulaire placée à l’intérieur du navire sur les varangues et parallèlement à la quille pour la renforcer. Synon. contre-quille » (B&P). La carlingue de mât, ou de bas-mât désigne plus particulièrement un « assemblage de charpente où loge le pied d’un mât, d’un bas-mât, fixé sur la carlingue proprement dite » (B&P). La figure[11] 4 illustre la disposition de la carlingue de ce type de bateau sur les varangues, elles-mêmes fixées au-dessus de la quille. À partir de 1928, le vocable a trouvé une nouvelle vie comme désignation, dans le champ sémantique de l’aéronautique, de la « partie de l’avion où se trouve le poste de pilotage » (initialement en bois).

→ Type 4 : [x-M] (BISÉMIQUE À M SECONDAIRE)
Ce type intervertit l’ordre d’apparition des deux sens, d’abord en dehors du champ de la marine, puis, par analogie, dans ce champ. Dans le TLFi, le verbe canonner fait l’objet d’un dégroupement : canonner_2 est distingué de canonner_1 défini comme « ARTILL. Attaquer, battre à coups de canons », et cette entrée ne s’applique qu’à la collocation canonner une voile. Canonner_2 dérive également de canon_1, appartenant au vocabulaire de l’armurerie[12], mais par une analogie de forme[13]. Le verbe est défini par le TLFi comme « mar. Canonner une voile. Tourner une voile sur elle-même en forme de rouleau, l’enrouler » et daté du début du XIXe siècle. Dans la mesure où l’étymologie des deux verbes dégroupés dans le TLFi est identique, on peut considérer qu’il s’agit d’un seul verbe et que l’emploi canonner une voile résulte d’une analogie de forme finale et spécifique au champ de la marine à voile (au terme de l’action, la voile a pris la forme tubulaire d’un canon).
→ Type 5 : [M-x-etc.] (POLYSÉMIQUE À M PRIMAIRE)
Le n.m. bal(l)ant, attesté depuis 1687, est classé comme terme de marine et défini comme « partie lâche d’un cordage » (B&P). En 1810, il est enregistré régionalement dans la construction être en balan en dehors du vocabulaire de la marine et défini comme « être en équilibre, hésiter ». À partir de 1835, il désigne plus largement un élan, une oscillation, une force de balancement. L’entrée principale du TLFi précise « partie pendante d’une manœuvre » ; « partie flottante, libre d’un pavillon ». B&P ajoutent « Partie lâche ou pendant d’un cordage employé dans le grément. C’est un signe de désordre, et souvent une cause d’embarras ou d’avarie pendant le cours d’une manœuvre, que le balant d’un cordage ». Ce terme est donc apparu à la fin du XVIIe siècle dans le vocabulaire de la marine à voile sous la forme du participe présent substantivé du v. baller, sorti de l’usage à l’exception de l’expression figée les bras ballants, avant de s’étendre à la psychologie et au lexique général des mouvements.
→ Type 6 : [x1-M-x2 / x1-x2-M / etc.] (POLYSÉMIQUE À M POSTÉRIEUR)
Dans ce type de polysémie évolutive, le terme de marine [M] est apparu après un ou plusieurs emplois extérieurs à la marine. À titre d’exemple, le n.f. manœuvre est apparu à la fin du XIIe s. en ancien provençal comme désignant tout type d’ouvrage, avant de se spécialiser au milieu du XIIIe s. comme une « opération impliquant le mouvement de la main » (B&P) conformément à sa composition régressive ma(i)n + œuvre. C’est seulement en 1616 qu’il est attesté comme désignant une opération servant à diriger un navire et par métonymie les « cordages servant à manœuvrer un navire ». À la fin du XVIIe s., ces cordages sont distingués comme manœuvres coulantes / courantes (en mouvement) et manœuvres dormantes (fixes). Le dictionnaire universel de Furetière (1690) introduit le sens d’interaction sociale :
Manœuvre, se dit aussi figurément en Morale, en parlant de la conduite qu’on observe pour faire réussir quelque affaire ou entreprise ; il ne se dit gueres qu’en mauvaise part
et celui de l’Académie dans sa 1ère édition de 1694, le sens militaire :
en parlant des mouvements qu’un General ou un autre homme de commandement fait à la guerre
Et le terme passe dans le vocabulaire des chemins de fer en 1876. Ces différentes extensions de sens ne dérivent pas des types d’emploi privilégiés dans le vocabulaire de la marine, de telle sorte qu’il est plus approprié d’envisager des changements de sens par rayonnement (cfr. DARMESTETER, 1878 : 74-81), plutôt que par enchaînement, les sens relevant du vocabulaire de la marine étant seulement apparus en premier, comme le représente le schéma ci-dessous (Fig. 5).

→ Type 1 : # M # (VOCABLE MONOSÉMIQUE)
J’illustrerai ce premier type avec le n.f. calaison, attesté à partir de 1730 et défini comme « mar. Enfoncement d’un navire en raison de son chargement. Synon. tirant d’eau » (B&P). Les auteurs précisent : « Quantité dont un navire s’enfonce dans l’eau, selon qu’il est plus ou moins chargé ; c’est, mais d’une manière moins précise, ce qu’on appelle Tirant-d’eau ». L’article calaison du TLFi ne mentionne aucun autre sens du vocable, il est donc resté monosémique jusqu’à ce jour, ce que symbolise l’abréviation #M#.
→ Type 1d≠É : [M]É1 ≠ [x]É2 (MONOSÉMIQUE DÉGROUPÉ PAR L’ÉTYMOLOGIE)
Le vocable balise fait l’objet d’un dégroupement en raison de la présence de deux étymons différents, balisier (espèce d’arbre des Antilles), attesté depuis 1651, dont balise_1, attesté depuis 1832, est un dérivé régressif (fleur du balisier), et le port. baliza auquel balise_2, défini comme « repère [marin] en bois renforcé de fer, servant à indiquer les endroits dangereux » (B&P) a été emprunté dans la seconde moitié du XVIe siècle. Un commentaire sur le champ sémantique de ces repères complète l’entrée historique :
Au sens étroit le mot balise est employé pour désigner une marque fixe, alors que le mot bouée désigne une marque flottante et le mot amer un point notable, naturel ou artificiel servant de repère.
Mais le commentaire de B&P apporte une autre information précieuse :
Longue tige de fer surmontée d’une tête ou d’un baril, et établie sur une roche pour signaler la place de cette roche quand la marée la recouvre ; toute marque, tout objet ayant le même but, peut s’appeler Balise.
→ Type 1d≠G : [M]G 1 ≠ [x]G2 (MONOSÉMIQUE DÉGROUPÉ PAR LA GRAMMAIRE))
Le n.f. canonnière relève de cette catégorie, car, dans le TLFi, trois sens extérieurs au vocabulaire de la marine sont attestés en premier avant le sens 4 de marine :
-
1415-16 kannonire « meurtrière pour canons » (Receptes de Boulogne-sur-Mer, 201 ds Gdf. Compl.) ; 1424 canonnière (Cptes de la ville de Douai ds Gay), considéré comme vieilli ds Trév. 1752;
-
1571 « tente pour les canonniers » (Entrée de Charles IX à Paris ds Gay);
-
p. anal. 1676 archit. (Félibien Dict. : Canonnieres. L’on appelle ainsi les ouvertures que l’on laisse dans de gros murs pour évacuer les eaux);
-
1834 mar. chaloupe canonnière (Land.).
Le Grand Dictionnaire Terminologique de l’Office québécois de la langue française étend cette dernière définition aux canonnières plus modernes dont la taille dépassait celle d’une chaloupe :
Terme générique désignant de petits bâtiments armés de canons, quelquefois de fort calibre et qui pouvaient être protégés (canonnières cuirassées)[14].
Mais pour le TLFi le terme de référence est le composé chaloupe canonnière. Le statut de canonnière dans le sens 4 est donc à proprement parler celui d’un adjectif (substantivé en cas d’ellipse), et le critère distinctif est donc de nature grammaticale.
→ Type 1d≠C : [M]C1 ≠ [x]C2 (MONOSÉMIQUE DÉGROUPÉ PAR LES CONTEXTES PRIVILEGIÉS)
Enfin, nous distinguerons, à la suite du TLFi, les deux entrées dégroupées du n.m. cap, cap_2 (« direction de l’avant […] du navire vers un point quelconque », TLFi), attesté depuis le début du XVIe s., et cap_3 (terme de géographie illustré par l’exemple le cap saint-Andrieu) mentionné en 1694 dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie :
Un promontoire, c’est à dire, une pointe de terre qui s’avance dans la mer. Le Cap de bonne esperance. doubler le cap. En ce sens il est fort en usage.
Bien que cap_2 et cap_3 aient une même étymologie et appartiennent à la même classe grammaticale, ils figurent dans des contextes syntaxiques différents (soulignés ci-dessous) et ceux de cap_2 constituent souvent une désignation conventionnelle (voir la majuscule de cap Vert).
Cap_2 (marine : direction), ex.
N<navire/officier> porte le cap sur N<navire/lieu>
le vaisseau avoit déjà passé les îles de Corse et de Sardaigne, quand celui qui faisoit le quart aperçut deux voiles qui portoient le cap sur le bâtiment anglois. (J.F. Regnard, 1709)
N<navire/officier> met le cap à N<orientation>
On appareilla toutes les voiles ; on plaça des matelots en sentinelle sur les barres du perroquet, et on mit le cap au nord-est, pour tâcher d’avoir connaissance de terre avant le soir. (Bernardin de Saint-Pierre, 1773)
L’article lexicographique de cap_2 dans le TLFi ajoute deux collocations : virer cap sur cap et changer de cap (cfr. FRANÇOIS : 2016).
Cap_3 (géographie : promontoire), ex.
cap de/du N<lieu/orientation> [cap de Bonne-Espérance / La Hague]
Il remonta le fleuve qui porte le même nom que cette ville, et dont la source n’est pas éloignée du cap du Nord (J.F. Regnard, 1709)
Nous avions déjà doublé le cap de Noli quand le capitane vint m’apprendre cette nouvelle (…) (A.R. Lesage, 1734)
cap N<lieu/orientation> [cap de Bonne-Espérance / de La Hague]
cap N/Adj<propriété> [Cap Corse / Gris nez]
Cassart, qui commandoit l’escadre armée à Toulon, a pris le fort et la ville de San-Jago qui est dans la principale des îles du cap Vert (…) (Ph. Dangeau, 1713).
4. Bilan sur les configurations de la polysémie évolutive s’appliquant aux termes de marine à voile
- I. La proportion des vocables qui n’existent qu’en tant que termes d’un domaine conceptuel spécialisé est minoritaire. De nombreux termes de marine se révèlent polysémiques dans les dictionnaires de langue, ex. FURETIÈRE (1690), Académie (1694 et éditions suivantes), LITTRÉ (1873), HATZFELD & DARMESTETER (1895), Grand Robert (1953-1964), Trésor de la Langue Française (1971-1994), etc.
- II. La plupart des microstructures lexicales comportant un terme de marine entrent dans l’un des trois formats de base suivants :
- a) le terme de marine est attesté en premier et le ou les autres emplois lui succèdent[15];
- b) un ou plusieurs emplois en dehors du vocabulaire de la marine sont attestés en premier, suivis du terme de marine, et un ou plusieurs autres types d’emploi peuvent lui succéder chronologiquement ;
- c) la microstructure du vocable comprend plus d’un terme de marine : dans ce cas le se-cond est généralement dérivé sémantiquement du premier.
- III. La polysémie lexicale est un artefact (inéluctable) du traitement lexicographique alphabétique de la microstructure des vocables inventoriés.
- IV. Dans les dictionnaires de termes de marine[16], par exemple AUBIN (1742), SAVÉRIEN (1748), ROMME (1813), WILLAUMEZ (1831), JAL (1848), BONNEFOUX & PARIS (1856) ou PAASCH (1908), seul(s) figure(nt) leur(s) sens dans le champ terminologique concerné.
- V. La microstructure de l’article décrivant certains vocables se caractérise par une polysémie terminologique, c’est-à-dire que le vocable comporte deux ou plusieurs emplois dans des terminologies distinctes. D’un point de vue discursif, cette polysémie terminologique ne peut déboucher sur une ambiguïté qu’entre deux sens relevant l’un et l’autre de la même terminologie (par exemple notre type 2 [M–m]), mais dans ce cas exceptionnel trois facteurs écartent habituellement le risque d’ambiguïté :

Références bibliographiques
- Études
DARMESTETER, Arsène, La vie des mots, étudiées dans leurs significations. Paris, Delagrave, 1878.
FRANÇOIS, Jacques. (à paraître) « Les extensions de sens », in BUCHI, Eva (dir.), Manuel d’Étymologie Romane, Berlin, De Gruyter, à paraître, chapitre 35.
FRANÇOIS, Jacques, « Les fluctuations historiques de la polysémie lexicale ». Travaux de linguistique n° 81, 2021 : 57-98.
FRANÇOIS, Jacques, « Comment visualiser l’évolution historique des polysémies lexicales : l’itinéraire sémantique de terre et monde », Zeitschrift für romanische Philologie, n. 137, 3, 2020, p. 625-665.
FRANÇOIS, Jacques, « DicoMarine – Étude 4 : La structure des articles dans les dictionnaires de marine français du XVIIIe siècle », Université de Caen-Normandie 2015 https://hal.science/hal-01263671/.
FRANÇOIS, Jacques, « Extensions de sens et redénomination dans le vocabulaire français de la marine », in HILGERT, Emilia et al. (éds.), Res per nomen IV – Les théories du sens et de la référence, Reims, EPURE, 2014, p. 321-340.
FRANÇOIS, Jacques, « Les verbes de marine en français au XVIIe siècle et la place du Dictionnaire des Arts et des Sciences de Thomas Corneille », communication présentée à la journée d’études Le vocabulaire maritime et les dictionnaires, organisée par le Pôle maritime de la MRSH de Caen, Canal-U, 2012 https://www.canal-u.tv/131739.
FRANÇOIS, Jacques et al., « La polysémie évolutive des vocables du français contemporain visualisée sur la base des entrées historiques du TLFi », Bulletin de la Société de Linguistique de Paris n° 118, vol.1, 75-124.
POLGUÈRE, Alain (2008), Lexicologie et sémantique lexicale, 2008, Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
RIDEL, Elisabeth, « DicoMarine – Introduction : Les dictionnaires de marine : des outils linguistiques au service des marins ? » 2015, https://hal.science/hal-01206813v1.
- Dictionnaires de la langue française des XVIIe– XIXe siècles[17]
Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (1881-1902) par Frédéric Godefroy ; http://micmap.org/dicfro/search/dictionnaire-godefroy.
Dictionnaire du moyen français (1330-1500, ATILF, en ligne, fondé par Robert Martin) https://www.cnrtl.fr/definition/dmf/.
Dictionnaire universel de la langue française (1690) par Antoine Furetière, Amsterdam. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50614b.
Dictionnaire de l’Académie Française, 1e (1694, 2 vol.), 4e édition (1762), 5e (1798), 6e (1835), 8e (1932-5) https://artflsrv04.uchicago.edu/philologic4.7/publicdicos/bibliography?
Dictionnaire de la langue française (1873) par Émile Littré, Paris : Hachette (même site)
Dictionnaire général de la langue française (1895) par Adolphe Hatzfeld & Arsène Darmesteter, Paris : Delagrave. https://artflsrv04.uchicago.edu/philologic4.7/publicdicos/bibliography?
Dictionnaire Le grand Robert de la langue française (1953-1964), par Paul Robert, Société du Nouveau Littré.
Trésor de la Langue Française informatisé (ATILF-CNRS) http://www.atilf.fr/tlfi.
- Dictionnaires terminologiques
CORNEILLE, Thomas (1694), Dictionnaire des sciences et des arts (2 vol.), Paris https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50507s.image
OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE (en ligne), Grand Dictionnaire Terminologique et Banque de dépannage linguistique, https://uqo.ca/biblio/ressources-electroniques/9688.
- Dictionnaires de marine
BONNEFOUX, Joseph de, et PÂRIS, Edmond, Dictionnaire de la marine à voile, 1856, Paris.
AUBIN, Nicolas, Dictionnaire de marine contenant les termes de la navigation et de l’architecture navale, 3e éd., 1742, La Haye, Adrien Moetjens.
JAL, Auguste, Glossaire nautique, 1848 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50675j.
PAASCH, Capt Heinrich, De la quille à la pomme de mât. Dictionnaire de marine Anglais-Français-Allemand-Espagnol-Italien, 4e éd. 1908, Paris, Challamel.
ROMME, Charles, Dictionnaire de la marine françoise, 2e éd., 1813, Paris, Barrois.
SAVÉRIEN, Alexandre, (1748), Dictionnaire historique, théorique et pratique de marine,1748, Paris, Jombert, 2. t.
WILLAUMEZ, Vice-Amiral Jean-Baptiste, Dictionnaire de marine, 2e éd., 1831, Paris.
[1] Plusieurs articles récents ont développé la notion de « polysémie évolutive » dans le cadre du projet « Modélisation graphique de la polysémie évolutive » (CRISCO, Université de Caen-Normandie), notamment FRANÇOIS (2020, 2021) et FRANÇOIS et al. (2023). L’annexe discute la distinction souhaitable entre polysémie évolutive, incluant les extinctions de sens, et polysémie cumulative, pratiquée par les dictionnaires étymologiques et historiques qui s’attachent pour chaque vocable actuellement polysémique, à sa néologie sémantique, c’est-à-dire aux conditions historiques dans lesquelles il a cumulé de nouveaux sens, généralement sans explorer leur possible extinction.
[2] → https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/barre/8104, (dernière consultation : 15/05/2025).
[3] Il permet en effet d’effectuer des recherches transversales pointues à partir de ses métadonnées (datations, segments de définition, références, citations, etc.).
[4] Dans le sillage des articles du GRAND ROBERT (1953-1964) et du PETIT ROBERT (1967) édités à l’origine par la Société du Nouveau Littré, mais dont la conception des articles lexicographiques s’écartait de celle, rigoureusement linéaire, de leur modèle.
[5] La distinction entre ces deux rubriques est assez artificielle dans la mesure où généralement le déferlement de la houle à l’entrée d’un estuaire est précisément causé par un haut fond sédimentaire. [18] résulte donc d’une extension métonymique à partir de [17].
[6] Les deux principaux dictionnaires de langue conçus sur une base historique ont été, pour l’allemand, le Deutsches Wörterbuch démarré en 1852 par les frères Jacob et Wilhelm Grimm (jusqu’à l’initiale F) et définitivement achevé en 1971 après révision à partir de 1957 de la partie initiale A-F), et pour l’anglais, le Oxford Dictionary on historical principles (édité en fascicules par la Philological Society à partir de 1884, à la suite d’une préparation débutée en 1857).
[7] [TLFi, C.2] Axe du gouvernail ou du cabestan.
[8] Encore que l’entrée historique du même article du TLFi mentionne comme emploi le plus ancien « I. 1375 mar. ballast “lest composé de gravier et de cailloux” (…), rare av. le XVIIIe s. »
[9] La notion de « polysémie évolutive » n’est pas destinée à désigner un type particulier de polysémie lexicale, car toute polysémie est foncièrement évolutive, l’un des sens étant attesté en premier et le ou les sens attestés ultérieurement en étant dérivés par analogie, métaphore, métonymie, élargissement ou rétrécissement de sens (cfr. FRANÇOIS : à paraître). Il s’agit de la polysémie d’un vocable envisagée dans une perspective historique et non en synchronie. Quant à la désignation bisémie évolutive, elle se réfère à un premier niveau de néologie sémantique (un sens premier et un sens adjoint ultérieurement) qui n’a pas (encore ?) donné lieu à une polysémie développée.
[10] Les abréviations employées dans ce tableau sont explicitées dans la section 3. En outre, dans les étiquettes de trois classes, ‘d’ désigne un emploi dégroupé.
[11] Figure empruntée au Guide des Termes de Marine du magazine Le chasse-marée/ArMen.
[12] Par opposition à canon_2, relevant du droit ecclésiastique (ex. Canon des conciles) et à canon_3 en métrologie (« Ancienne mesure de capacité des vins et spiritueux », TLFi).
[13] L’entrée historico-étymologique de canonner_2 dans le TLFi précise : « par référence à l’aspect tubulaire du canon, mais sans doute aussi influence ancienne des sens de ‘conduit’ et de ‘bobine’ »
[14] https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/8408533/canonniere, (dernière consultation : 15/05/2025).
[15] Succéder ne veut pas dire se substituer. Un nouveau ‘signifié’ vient se rattacher à un ‘signifiant’ doté d’un premier ‘signifié’. C’est pourquoi la terminologie d’A. DARMESTETER (1878) est défaillante quand il parle d’un changement de sens en ayant à l’esprit l’adjonction d’un nouveau sens. Mais il arrive que dans un second temps le premier sens du vocable sorte de l’usage, auquel cas il y a bien substitution en deux phases. C’est ainsi par exemple que les verbes meurtrir et navrer ont connu une telle substitution de sens entre le XVe et le XVIe siècle (tuer > blesser sans épanchement de sang pour meurtrir ; blesser physiquement > blesser moralement pour navrer).
[16] Cfr. RIDEL (2015) pour une introduction aux dictionnaires de marine. Pour une approche terminologique plus vaste au XVIIe siècle, voir le Dictionnaire des arts et des sciences de Th. CORNEILLE (1694, cfr. FRANÇOIS 2012). Ses deux volumes complétaient ceux du Dictionnaire de l’Académie française (1e éd.).
[17] Dictionnaires consultables sur la plateforme LEXILOGOS, https://www.lexilogos.com/dictionnaire_langues.htm, (dernière consultation : 15/05/2025).
Per citare questo articolo:
Jacques FRANÇOIS, « Les termes de la marine à voile entre monosémie et polysémie, sources ou cibles d’extensions de sens », Repères DoRiF, hors-série – En termes de polysémie. Sens et polysémie dans les domaines de spécialité, DoRiF Università, Roma, ottobre 2025, https://www.dorif.it/reperes/jacques-francois-les-termes-de-la-marine-a-voile-entre-monosemie-et-polysemie-sources-ou-cibles-dextensions-de-sens/
ISSN 2281-3020
![]()
Quest’opera è distribuita con Licenza Creative Commons Attribuzione – Non commerciale – Non opere derivate 3.0 Italia.