Maria Francesca BONADONNA
Les termes verbaux du commerce en diachronie et leur traitement terminographique dans DIACOM-fr
Maria Francesca Bonadonna
Università di Verona
mariafrancesca.bonadonna@univr.it
Résumé
En dépit de l’intérêt grandissant, d’une part, pour le verbe en terminologie et, d’autre part, pour la terminologie diachronique, la question des termes de nature verbale en diachronie demeure peu explorée. Ce travail vise à approfondir les phénomènes concernant les termes verbaux au fil de leur évolution en corpus, en proposant un modèle de représentation terminographique. Nous nous intéressons, plus particulièrement, aux verbes qui constituent des unités terminologiques dans le domaine commercial, que nous repérerons en corpus et dont nous illustrerons le modèle innovant de description terminographique développé à l’intérieur de la banque de données DIACOM-fr.
Abstract
Despite the growing interest, on the one hand, in verb terminology and, on the other, in diachronic terminology, the question of diachronic verbal terms remains little explored. The aim of this work is to investigate diachronic phenomena concerning verbal terms in corpora and their terminographic representation. More specifically, we are interested in verbs that correspond to terminological units in the domain of trade, which we will extract from a corpus and describe through the innovative terminographic model of DIACOM-fr term bank.
1. Introduction
Bien que l’intérêt pour le verbe en terminologie d’un côté, et pour la terminologie diachronique d’un autre côté, soit grandissant, la question liée aux termes de nature verbale en diachronie reste encore peu étudiée, la priorité étant attribuée en large partie aux unités nominales (CETRO 2022 : 3). Quant aux verbes en terminologie, les études ont proposé des modèles théoriques de description, des classements possibles et des critères d’identification de cette partie du discours (CONDAMINES 1993 ; L’HOMME 2012 ; LORENTE 2002). Elles ont également abordé les questions de leur relation avec le nom, de leur présence en corpus et de la description terminographique, tout en privilégiant la dimension synchronique. En ce qui concerne les travaux de terminologie diachronique (AUGER 2002 ; DURY, PICTON 2009 ; HUMBLEY 2011 ; ZANOLA 2014, 2021 ; BONADONNA 2016 ; GRIMALDI 2017 ; ALTMANOVA, ZOLLO 2017), la priorité a été accordée aux termes nominaux, le verbe occupant une place secondaire : il résulte que son étude « représente un chantier ouvert pour la terminologie diachronique » (CETRO 2022 : 11). Il n’est pas étonnant non plus de remarquer que les ressources terminographiques ont tendance à négliger les termes verbaux : bien que constituant une partie significative à l’intérieur des terminologies, les verbes ne font l’objet d’une description terminographique que de manière irrégulière et d’une perspective strictement synchronique.
Sur la base de ces réflexions, cet article se propose de décrire les termes de nature verbale du commerce et de fournir une représentation terminographique innovante qui tienne compte de leur dimension diachronique. Nous nous intéressons, plus particulièrement, aux verbes du domaine commercial qui sont qualifiables de « verbes terminologiques » selon le classement de Lorente (2002) : il s’agit d’unités lexicales dont le sens appartient exclusivement, ou de manière récurrente, à un domaine de spécialité et qui entretiennent une relation étroite avec des équivalents nominaux et adjectivaux.[1]
En vue de la prise en compte des verbes terminologiques du commerce en diachronie, nous faisons référence aux travaux de terminologie diachronique précédemment mentionnés et de terminologie textuelle (BOURIGAULT, SLODZIAN 1999 ; CONDAMINES 2018). Nous nous appuyons également sur l’approche de sémantique lexicale prônée par la Lexicologie Explicative et Combinatoire (MEL’CUK, CLAS, POLGUERE 1995 ; MEL’CUK, POLGUERE 2007), ses apports ayant été montrés pour l’étude des termes du commerce (FRASSI 2021).
Notre étude s’articule en deux parties : dans un premier temps (section 2), nous effectuons une extraction des verbes du commerce à partir du corpus diachronique DIACOM-fr (BONADONNA, FRASSI, ZOLLO 2022), pour ensuite procéder à une analyse sémantique de ces unités verbales basée sur la structure actancielle (L’HOMME 2012). Cette démarche nous conduit à illustrer, dans la section 3, un modèle de représentation dans la base de données terminologiques homonyme (FRASSI, BONADONNA, ARMENTANO 2022). À la différence des ressources existantes, la base DIACOM-fr,[2] bien que centrée sur les multiples propriétés des termes en synchronie, prend également en considération leur dimension diachronique.
2. L’extraction des verbes du commerce en diachronie : résultats et méthode d’analyse
La consultation de quelques ressources terminographiques en ligne, consacrées au domaine économique et commercial en français, révèle la place négligeable que les termes de nature verbale occupent dans la pratique terminographique courante. À titre d’exemple, le glossaire de l’Organisation mondiale du commerce[3] n’enregistre aucune entrée verbale, tandis que le Vocabulaire francophone des affaires[4] contient huit verbes, à savoir commanditer, parrainer, faire affaire, traiter, personnaliser, référencer, relancer, titriser, ce qui ne constitue que 0,40% de la nomenclature. Quant au Dictionnaire Analytique de la Mondialisation et du travail[5] (DANCETTE 2004), il inclut neuf verbes (délocaliser, émigrer, externaliser, immigrer, internaliser, négocier collectivement, privatiser, réguler, sous-traiter) correspondant à 0,64% du total.
Comme le montre ce rapide survol, si la présence de termes verbaux relevant du commerce n’est pas mise en valeur dans les ressources terminographiques, il n’en demeure pas moins que les verbes constituent une partie significative de la terminologie de ce domaine, ce que nous allons vérifier à travers notre corpus. Plus précisément, nous exploitons DIACOM-fr (BONADONNA, FRASSI, ZOLLO 2022)[6], un corpus spécialisé dans le secteur commercial et dans ses multiples sous-domaines, allant du marketing à la logistique, du droit au management. Il s’agit d’une ressource de nature diachronique, étant donné que les textes le composant vont de la moitié du XIXe siècle jusqu’à nos jours. En effet, le corpus, composé de 11,5 millions de tokens, est structuré en trois sous-corpus, chacun correspondant à une période décisive pour le développement du commerce international : la période γ (1850-1914), allant de l’industrialisation à la première guerre mondiale ; la période β (entre 1945 et 1970), marquée par un bouleversement international dû au boom économique ; la fenêtre temporelle α (1985-2020), caractérisée par les transformations profondes du scénario économique contemporain.
Après les phases d’archivage et de traitement du corpus, DIACOM-fr a été soumis à une extraction terminologique semi-automatique à travers le logiciel TermoStat (CALVI, DROUIN, FRASSI 2023). En ce qui concerne les unités verbales, l’extraction a permis de distinguer deux types de résultats principaux : d’un côté, ont été extraits les verbes servant de collocatifs de bases nominales, qui correspondent grosso modo aux verbes qualifiés de phraséologiques par Lorente (2002). Par exemple, dans le sous-domaine du marketing, il résulte que le terme nominal cible se combine régulièrement aux collocatifs verbaux toucher, atteindre, capter, séduire et conquérir. D’un autre côté, l’extraction a mis en évidence de véritables unités terminologiques de nature verbale : c’est ce deuxième cas que nous analysons dans cette étude.
Sur le plan quantitatif, nous n’avons retenu que les termes ayant une fréquence d’au moins 10 occurrences, certains verbes étant particulièrement fréquents, dont exporter (avec 798 occurrences) et acheter (714). Nous avons ainsi identifié les 56 termes verbaux suivants, présentés en fonction de leur fréquence en corpus : exporter, acheter, engager, bénéficier, investir, gérer, employer, apprécier, acquérir, mobiliser, échanger, compenser, exploiter, optimiser, valoriser, consommer, innover, cibler, contracter, transférer, commercialiser, consolider, concurrencer, commercer, fidéliser, approvisionner, imputer, comptabiliser, libéraliser, taxer, amortir, rationaliser, internationaliser, capitaliser, accaparer, déprécier, personnaliser, référencer, surestimer, sponsoriser, repositionner, ventiler, affilier, stocker, décharger, dévaluer, discriminer, écouler, emprunter, escompter, expédier, importer, industrialiser, vendre, fréter.
Pour chacun de ces verbes, nous avons effectué une étude morpho-sémantique en diachronie longue en considérant l’intervalle temporel allant de la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’à nos jours. En premier lieu, nous avons lancé une recherche pour chaque verbe sélectionné au préalable dans chaque sous-corpus, en vue d’en observer la présence au fil du temps. Notre but était de vérifier si les attestations étaient repérables dans toutes les fenêtres temporelles ou seulement dans une ou deux tranches chronologiques. Dans ce dernier cas, il était nécessaire de vérifier si l’unité verbale apparaissait dans des corpus plus anciens pour ensuite disparaître dans les périodes plus récentes, ce qui pourrait suggérer des phénomènes nécrologiques (DURY, DROUIN 2010), ou si, au contraire, l’apparition des verbes datant des périodes plus récentes signalait des cas de néologie. Nous avons ensuite consulté le dictionnaire Trésor de la langue française informatisé (dorénavant TLFi)[7], en vue de comparer les résultats de notre corpus avec la datation de la lexicographie. Sa rédaction s’étant arrêtée en 1994, l’absence éventuelle du terme dans la nomenclature pourrait représenter un indice d’une apparition plus récente.
Suite à cette étape, nous nous sommes penchée sur le sémantisme de chaque unité verbale à l’intérieur des sous-corpus, en élaborant la structure actantielle du verbe selon le modèle de L’Homme (2012). Cette phase vise à expliciter le sens du terme, en fournissant simultanément des informations diachroniques autour de l’identité ou des variations, tant sur le plan formel que sémantique, caractérisant notre répertoire de verbes du commerce au fil du temps. À ce propos, il est opportun de rappeler qu’en combinant les deux critères formel et sémantique il est possible de détecter quatre types de relations diachroniques, qui seront mises en valeur dans la base de données DIACOM-fr : l’identité de sens et de forme ; l’expansion ou la variation de forme et de sens ; l’élision, c’est-à-dire la variation de forme et l’identité de sens ; et la variation de sens avec une identité de forme (FRASSI 2021, 2022).
Par exemple, en observant les concordances et les contextes du corpus pour chaque époque où le verbe importer est attesté, nous avons élaboré la structure actantielle ‘X achète des produits Y d’un vendeur Z dans un pays W’. La forme verbale et la structure demeurant identiques dans tous les documents de DIACOM-fr au fil du temps, nous pouvons affirmer qu’il s’agit d’un cas d’identité de sens et de forme ; la structure actantielle et l’identité diachronique sont explicitées dans la représentation terminographique que nous illustrons dans la section qui suit.[8]
3. La représentation terminographique
Les résultats issus de la démarche que nous venons d’exposer permettent d’examiner les termes de nature verbale d’un point de vue diachronique, tout en facilitant leur intégration dans la base de données terminologiques DIACOM-fr.[9] À propos de cette ressource terminologique, nous tenons à signaler qu’elle constitue une banque de données terminologiques, fonctionnant tel un réseau lexical ou un « réseau terminologique » (FRASSI 2021). S’inspirant des travaux qui prônent la représentation des données lexicales sous forme de réseau lexical (POLGUERE 2014), elle se veut un répertoire des termes de base du commerce dont les relations paradigmatiques et syntagmatiques sont mises en valeur, tant en synchronie qu’en diachronie, tenant compte du sens ou des sens des termes. Il faut pourtant préciser que, la priorité étant accordée à l’usage contemporain des termes, nous privilégions la période α, c’est-à-dire 1985-2020, pour remonter à rebours et identifier des phénomènes diachroniques, qui seront inclus dans notre réseau.
Dans le cadre de l’analyse des attestations des verbes et de leur évolution, nous identifions trois cas de figure :[10] 1) les verbes attestés dans toutes les trois fenêtres temporelles étudiées ; 2) les verbes qui émergent à un moment précis de la période couverte par le corpus ; 3) les verbes ayant disparu du corpus. Pour chaque cas de figure, nous proposons l’analyse de quelques exemples complétée par leur représentation terminographique. Un traitement différencié est développé dans la base de données DIACOM-fr, garantissant une exploration terminologique optimale.
3.1 Les relations diachroniques
Comme nous venons de le signaler, il est possible d’identifier un premier groupe de verbes se distinguant par leur présence continue à travers les trois fenêtres temporelles, c’est-à-dire dans l’ensemble du corpus. Nous citons, par exemple, les verbes acheter, échanger, expédier, exporter, importer, vendre, dont les occurrences couvrent la période de 1850 à 2020. Il s’agit principalement de verbes terminologiques véhiculant des notions de base du commerce qui sont imperméables aux transformations du commerce.
Pour analyser chaque unité verbale, notre point de départ est l’analyse contextuelle du sous-corpus α, puis des sous-corpus β et γ, afin d’extraire le sémantisme des termes. À titre d’illustration, nous pouvons observer un échantillon de contextes contenant le verbe exporter :
« Pour qu’un programme de promotion des exportations soit considéré comme efficace, il doit démontrer que les entreprises qui ont reçu l’aide du programme exportent davantage, en conséquence directe de celle-ci, que les entreprises qui n’ont pas participé au programme ». (Sous-corpus α, 2016)
« Les agences d’État exportent principalement les produits des petites exploitations, qui représentent approximativement 55 % du total des exportations agricoles ». (Sous-corpus β, 1964)
« Le commerce en avait profité pour exporter des quantités de bois assez considérables, particulièrement à destination de l’Angleterre ». (Sous-corpus γ, 1869)
L’examen des contextes conduit à l’élaboration d’une structure actantielle de type : ‘X vend ou déplace des produits Y pour un destinataire Z dans un pays W’[11] pour décrire le sens du verbe. De manière analogue, nous avons élaboré la structure actantielle de tous les verbes retenus pour la banque de données : par exemple, pour les verbes importer (voir section 2), échanger (‘X cède à Y Z contre W’), acheter (‘Une personne physique ou morale X achète un produit ou un service Y d’une personne physique ou morale Z à un prix convenu W’), et ainsi de suite. Dans tous ces cas, le sens demeurant identique d’une période à l’autre, nous pouvons détecter une identité de sens et de forme en diachronie qui est explicitée dans notre banque de données.
Par exemple, ci-dessous est fourni un extrait de la visualisation du vocable exporter à l’intérieur du réseau DIACOM-fr. Le verbe est articulé en trois résultats différents selon l’axe diachronique : un nœud à part entière correspond, en effet, au terme dans chaque période envisagée. La Figure 1 montre ainsi le nœud exporter_α1 (qui correspond – nous le rappelons – au terme dans la période la plus récente 1985-2020) distingué du nœud concernant les périodes précédentes, à savoir exporter_β1 et exporter_γ1. En vertu de l’identité que nous avons identifiée au fil du temps, la numérotation qui suit l’indication temporelle dans la codification des termes (_α1, _β1, _γ1) fait référence à la seule acception du terme attestée en corpus qui reste, dans ce cas, invariable.[12] En vue d’une visualisation efficace, les trois nœuds ont la même couleur (dans ce cas la même nuance de vert) et sont reliés par le biais d’une flèche, qui est orientée du terme principal exporter_α1 vers les autres nœuds. Une étiquette accompagne chaque flèche afin de rendre explicite le type de relation, dans ce cas la relation diachronique « identité de sens et de forme » :

Dans la Figure 2 un autre exemple du réseau est offert en ce qui concerne le verbe importer : le vocable, c’est-à-dire le terme enregistré en tant qu’entrée de la base, est relié à son acception importer_α1, qui est située au centre du réseau ; le terme étant attesté dans les trois tranches du corpus, à partir de cette acception se tissent des liens diachroniques avec importer_β1 et importer_γ1 ; l’identité de sens et de forme est encore une fois signalée par l’étiquette accompagnant la flèche. La période à laquelle renvoie chaque résultat est également mise en valeur par un nœud à part entière : une flèche se développe à partir de chaque lexie et est orientée vers l’information de la période, représentée par une couleur différente (en l’occurrence en orange dans cet exemple).

Une précision s’impose quant au modèle de représentation terminographique de DIACOM-fr. Bien que la dimension diachronique soit prise en compte et visualisée pour chaque terme du réseau, comme nous venons de le voir, la description détaillée de chaque unité terminologique n’est ensuite développée que pour la période contemporaine α. D’autres données, c’est-à-dire les équivalents en italien et en anglais, les relations paradigmatiques et syntagmatiques, d’éventuelles locutions formées à partir du terme même, aussi bien qu’un niveau didactique associé à chaque terme (FRASSI, BONADONNA 2022), ne sont fournies que sur l’usage contemporain. Ainsi, dans la Figure 2 un lien avec le terme conversif exporter_α1 se tisse uniquement pour importer_α1, alors que les relations avec le terme considéré dans les autres périodes ne sont pas envisagées.
Une attention particulière est donc consacrée aux liens paradigmatiques et syntagmatiques caractérisant chaque terme à l’intérieur du réseau dans la période α. À ce propos, l’analyse de la structure actantielle se révèle efficace aussi pour repérer des relations entre le verbe et d’autres termes exprimant ses actants : par exemple, si nous revenons au verbe exporter (Figure 3), un lien s’établit avec les termes typiques exprimant le premier actant (entre autres, exportateur, pays), le deuxième actant (bien, marchandise, produit, service), etc. D’autres relations paradigmatiques se tissent dans le réseau : nous retrouvons la relation avec le conversif importer et nous découvrons d’autres relations, par exemple celle avec le dérivé nominal exportation[13].

Cette visualisation, dont nous n’avons proposé que des extraits, contribue à mettre en évidence la place centrale que les verbes jouent à l’intérieur de la terminologie du domaine commercial. Les verbes terminologiques constituent des termes autour desquels peut se développer un riche réseau de relations, non seulement avec leur contrepartie nominale, mais également avec d’autres termes dans l’axe paradigmatique et dans l’axe syntagmatique.
3.2 Les termes néologiques
Le deuxième groupe de termes extraits du corpus correspond aux verbes nouvellement apparus dans le corpus, ce qui témoigne de leur caractère néologique en raison de leur absence dans les textes plus anciens : dit autrement, la non-présence de ces termes verbaux dans le corpus γ et / ou β permet de les considérer comme potentiellement néologiques. La consultation du TLFi offre la possibilité de vérifier les données fournies par le corpus.
Par exemple, le verbe commercialiser, dont l’apparition remonte à 1951 selon la datation du TLFi, n’est attesté que dans les documents qui datent de la fin des années 1990 :
« Si l’on compare les paniers moyens, on constate qu’on emploie aux États-Unis environ 29 % de personnes de plus qu’en France pour commercialiser le même panier moyen de biens ». (Sous-corpus α, 1999)
« Mais dans tous les cas (MDD ou marque propre de la PME), le distributeur engage son « capital réputationnel » derrière les produits qu’il commercialise ». (Sous-corpus α, 2000)
Il en va de même pour les termes appartenant au sous-domaine de plus récente évolution du marketing et qui sont absents du dictionnaire TLFi. Prenons, à titre d’exemple, le verbe cibler, repérable dans notre corpus seulement à partir des années 2000.
« Les places de marchés sectorielles ciblent les entreprises d’un secteur d’activité à travers tous les produits dont elles peuvent avoir besoin (automobile, aéronautique) ». (Sous-corpus α, 2004).
« Les échanges ont permis d’identifier plusieurs pays et régions à cibler en priorité ». (Sous-corpus α, 2015).
Le caractère néologique des deux termes n’est pas réellement problématique en vue de leur enregistrement dans notre base, du fait que la description terminographique, comme nous l’avons vu, se concentre sur les données relatives à la période α. Il s’ensuit que les deux verbes commercialiser et cibler sont encodés dans DIACOM-fr relativement à la fenêtre temporelle 1985-2020, dépourvus de toute relation diachronique. Par exemple, la Figure 4 montre un extrait du verbe commercialiser_α1 : à gauche s’affiche le vocable commercialiser, correspondant à l’acception commercialiser_α1 uniquement dans la période α. À l’instar des cas précédents, le verbe est situé au centre de multiples relations, comme celles avec le synonyme mettre en vente, le dérivé nominal commercialisation, les actants commerçant, produit, etc. Il est également possible d’observer que certaines informations sur le terme ne sont pas visibles sous forme de réseau, mais s’affichent de manière plus traditionnelle dans un encadré noir placé à droite du réseau : dans ce cas, le sémantisme du terme est représenté par la structure actantielle (‘X commercialise Y à un temps T auprès de Z’) et aussi par la définition « Introduire pour la première fois un service ou un bien sur le marché ». En vue de donner un exemple de l’usage du terme, un contexte tiré du corpus est également fourni par le même encadré.

La description se base uniquement sur la période α aussi pour ce qui est du verbe cibler, dont la Figure ci-dessous présente une partie du réseau lexico-sémantique fondée sur des relations paradigmatiques. L’analyse de la structure actantielle, qui ne concerne naturellement que la lexie relative à la période α dans ce cas, contribue à mieux comprendre le lien sémantique avec d’autres termes : par exemple, la structure actantielle du verbe cibler s’appuie sur les mêmes actants que sa nominalisation ciblage. Ainsi, sur la base de l’analyse contextuelle, nous avons formulé pour le verbe cibler la structure actantielle ‘X détermine Y afin de placer Z sur le marché V’, qui est quasiment identique à propos du terme ciblage_α1 : ‘Stratégie marketing que X met en place pour déterminer Y afin de placer Z sur le marché V’. Il est utile de rappeler, enfin, que sont signalée en jaune des locutions qui se forment à partir du vocable (cibler sa/une publicité, cibler le marché, cibler son offre, cibler une clientèle, cibler une campagne, marché à cibler) et qui sont susceptibles d’enrichir davantage le réseau.
Nous pouvons observer, enfin, que pour ce terme est précisée, en orange, l’appartenance au marketing, cette information étant mise en relief lorsque le terme relève de manière spécifique d’un sous-domaine du commerce.

3.3 La nécrologie
Certains termes paraissent seulement dans les sous corpus β et / ou γ, alors qu’ils disparaissent dans les documents les plus récents de DIACOM-fr. Il s’agit, par exemple, de termes relevant des domaines ayant subi des évolutions majeures au fil du temps, comme celui du commerce maritime, qui avait une importance capitale dans les échanges commerciaux jusqu’au XXe siècle. Par conséquent, des verbes tels que charger, décharger, fréter sont fréquemment utilisés dans les documents de la tranche 1850-1914, pour ensuite disparaître dans les sous-corpus suivants. En ce qui concerne les attestations du sous-corpus γ, l’analyse contextuelle permet de dévoiler plusieurs informations sur les termes et d’en construire le réseau lexico-sémantique. Prenons des contextes contenant les verbes fréter et affréter.
« Lorsque les propriétaires ou leurs fondés de pouvoirs sont sur les lieux, le capitaine ne peut, sans leur autorisation, faire travailler aux réparations du bâtiment, acheter des voiles, cordages et autres objets pour le bâtiment, ni fréter le navire ». (Sous-corpus γ, 1883)
« S’il s’agit de réparer le navire, de l’équiper, de le fréter, il ne le peut faire sans une autorisation spéciale des propriétaires ou du fondé de pouvoirs qui est sur les lieux ». (Sous-corpus γ, 1883)
« Les négociants français pourront toujours affréter des jonques et autres embarcations chinoises, lesquelles ne seront soumises à aucun droit de tonnage ». (Sous-corpus γ, 1861)
Quant à fréter, les contextes suggèrent qu’il s’agit d’un vocable polysémique. En effet, dans le premier contexte, le verbe renvoie à une structure actantielle de type ‘Le propriétaire X signe un contrat Y avec Z à propos du navire W’, alors que le deuxième correspond plutôt à la structure actantielle ‘X équipe le navire Y’. La consultation du TLFi confirme les deux acceptions du verbe en fournissant respectivement les définitions ‘Conclure un contrat d’affrètement considéré du point de vue de celui qui met le navire à disposition’ et ‘Charger, équiper un bateau’. Au sein du corpus, il est possible également de détecter, entre autres, le lien entre fréter et son conversif affréter, vu que les actants sont renversés par rapport à ceux de fréter : ‘X signe un contrat Y avec le propriétaire Z à propos du navire W’, comme le confirme sa définition du TLFi « Conclure un contrat d’affrètement considéré du point de vue du preneur, prendre un navire en location ». Bien qu’un véritable réseau existe aussi pour ces verbes, nous avons fait le choix de ne pas les inclure dans la banque de données DIACOM-fr en vue de respecter le critère que nous avons établi, celui de décrire les termes à partir de la période α (1985-2020).
4. Conclusion
En tant qu’unités terminologiques, les verbes renvoient à des notions centrales du commerce et tissent de multiples relations avec d’autres termes, dont ils enrichissent de manière considérable le réseau terminologique. Les données offertes par le corpus diachronique DIACOM-fr mettent en évidence l’importance de la partie verbale dans la constitution et l’évolution de la terminologie commerciale, confirmant la nécessité de son intégration systématique dans les répertoires terminologiques.
En examinant les verbes durant trois tranches chronologiques, nous avons pu identifier différents phénomènes diachroniques. En plus des cas d’identité formelle et sémantique, nous avons repéré des exemples de néologie et de nécrologie susceptibles de refléter l’évolution du domaine. La consultation d’autres sources, comme les ressources lexicographiques, est, par conséquent, souhaitable pour intégrer et/ou confirmer les résultats issus du corpus. Par exemple, la recherche des verbes cibler, fréter et affréter dans le moteur de recherche de Google Tendances pour la fenêtre 2004-2024 (Figure 6) semble confirmer les résultats du corpus. En effet, si le verbe cibler (en rouge) fait son apparition après 2004 pour se diffuser progressivement dans la documentation en ligne en langue française, le verbe affréter (en bleu) présente peu d’attestations, tandis que le verbe fréter (en jaune) a presque totalement disparu.

Indépendamment de leur possible évolution dans le temps, la dimension diachronique, jusqu’ici négligée dans les ressources terminographiques, offre une perspective qui est tout à fait réalisable dans la description des termes. Le modèle de traitement terminographique développé au sein du projet DIACOM-fr s’étend en tout état de cause à toute partie du discours de nature terminologique, bien que l’usage qui en est fait dans ce travail soit limité à la catégorie verbale. Les termes verbaux désignant des notions de base du domaine commercial constituent des nœuds à partir desquels se développent de multiples liens, ce qui les rend incontournables au sein du réseau terminologique.
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HUMBLEY, John, « Vers une méthode de terminologie rétrospective », Langages, n. 183(3), 2011, p. 51-62.
L’HOMME Marie-Claude, « Le verbe terminologique : un portrait de travaux récents », in Actes du Congrès mondial de Linguistique française – SHS Web of Conferences, EDP Sciences, n. 1, 2012, p. 93-107.
LORENTE, Mercè Casafont, « Verbos y discurso especializado », Estudios de Lingüística del Español (ELiEs), n. 16, 2002, http://elies.rediris.es/elies16/Lorente.html.
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Gouvernement du Québec, Délégation générale à la langue française et aux langues de France, Vocabulaire francophone des affaires, Québec, Paris, 2018.
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Organisation mondiale du commerce, Un guide de la terminologie de l’OMC.
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ZANOLA, Maria Teresa, Arts et métiers au XVIIIe siècle. Études de terminologie diachronique, L’Harmattan, Paris, 2014.
[1] Sur la base de critères sémantiques, syntaxiques et discursifs, Lorente identifie quatre types de termes : les verbes discursifs (par exemple – nous adaptons les exemples de Lorente à la langue française – décrire, présenter), qui ont la fonction d’enchaîner le discours ; les verbes connecteurs, qui expriment des relations d’équivalence, de similitude, de dépendance ou encore des qualités (comme les verbes correspondre à, être, les verbes métalinguistiques) ; les verbes phraséologiques (c’est le cas, entre autres, des verbes supports) qui se combinent à des termes mais qui n’expriment pas de connaissances spécialisées lorsqu’ils sont considérés isolément ; enfin, les verbes terminologiques, qui constituent, quant à eux, de véritables termes pourvus de sens spécialisés.
[2] Le corpus et la banque de données terminologiques ont été constitués dans le cadre du projet DIACOM-fr, à son tour mené à l’intérieur du Projet d’Excellence Les humanités numériques appliquées aux langues et littératures étrangères (2018-2022) du Département de Langues et Littératures étrangères de l’Université de Vérone. Pour une description détaillée du projet, nous renvoyons à des études précédentes dont Bonadonna 2021, 2023 ; Calvi, Frassi, Drouin 2023 ; Frassi 2022, 2021 ; Frassi, Rospocher 2022.
[3] Organisation mondiale du commerce, Glossaire Un guide de la terminologie de l’OMC.
https://www.wto.org/french/thewto_f/glossary_f/glossary_f.htm (date de consultation : septembre 2024).
[4] Gouvernement du Québec, Délégation générale à la langue française et aux langues de France, Vocabulaire francophone des affaires.
https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/bibliotheque/dictionnaires/vocabulaire_francophone_affaires.pdf (date de consultation : septembre 2024).
[5] DAMT, Dictionnaire Analytique de la Mondialisation et du travail. http://165.227.46.150/ (date de consultation : septembre 2024).
[6] La ressource DIACOM-fr est consultable à la page suivante :
https://dh.dlls.univr.it/corpora/kontext/query?corpname=diacomfr. Nous précisons que, dans cette étude, nous nous appuyons sur la version intégrale du corpus, accessible avec autorisation ; une autre version, publiée en libre accès, présente une taille inférieure (environ 6,8 millions de tokens) puisqu’elle est limitée aux textes libres du droit d’auteur ou pour lesquels la diffusion a été autorisée.
[7] ATILF – CNRS & Université de Lorraine, TLFi : Trésor de la langue Française informatisé, http://www.atilf.fr/tlfi (date de consultation : septembre 2024).
[8] Nous précisons que tous les verbes extraits du corpus ne sont pas encore visibles dans la banque de données terminologiques en ligne.
[9] La banque de données DIACOM-fr est disponible à la page suivante : https://dh.dlls.univr.it/corpora/diacom-fr/navigator/.
[10] Cette catégorisation pourrait également s’appliquer aux termes de nature non verbale.
[11] Dans la base de données la structure actantielle est également accompagnée d’une définition terminographique traditionnelle, dans ce cas « Vendre ou déplacer des biens ou des services à l’étranger ».
[12] La numérotation 1, 2, 3, etc. renvoie aux différentes acceptions dans le cas des termes de nature polysémique.
[13] Lorsque les termes ne font pas l’objet d’une fiche terminologique, comme pays et pays étranger dans la Figure 3, ils sont inclus dans la base en vue de mettre en évidence le lien avec le terme décrit, mais ils sont dépourvus de toute codification.
Per citare questo articolo:
Maria Francesca BONADONNA, « Les termes verbaux du commerce en diachronie et leur traitement terminographique dans DIACOM-fr », Repères DoRiF, n. 33 – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s), DoRiF Università, Roma, dicembre 2025, https://www.dorif.it/reperes/maria-francesca-bonadonna-les-termes-verbaux-du-commerce-en-diachronie-et-leur-traitement-terminographique-dans-diacom-fr/
ISSN 2281-3020
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