Maria Francesca BONADONNA
Pour une représentation terminographique de la polysémie en diachronie
Maria Francesca Bonadonna
Dipartimento di Lingue e Letterature Straniere, Università di Verona
mariafrancesca.bonadonna@univr.it
Résumé
Dans cet article, nous entendons réfléchir sur la représentation terminographique de la polysémie dans une perspective diachronique. Nous proposons le modèle descriptif élaboré pour la banque de données DIACOM-fr, créée à l’Université de Vérone au sein du Projet d’Excellence Les humanités numériques appliquées aux langues et littératures étrangères (2018-2022). Cette ressource consacrée à la terminologie du commerce est constituée à partir d’un corpus spécialisé de type diachronique couvrant la période de 1850 à 2020. La démarche adoptée pour la détection et la représentation du phénomène de la polysémie des termes sera ainsi illustrée en relation avec la dimension diachronique du corpus.
Abstract
This paper presents the terminographic representation of polysemy. We propose the descriptive model of the DIACOM-fr term bank, developed at the University of Verona as part of the Excellence Project Digital Humanities Applied to Foreign Languages and Literatures (2018-2022). DIACOM-fr describes the terminology of commerce and is based on a specialised diachronic corpus covering a period ranging from 1850 to 2020. The approach adopted to identify and represent the phenomenon of polysemy will thus be illustrated in relation to the diachronic dimension of the corpus.
1. Introduction
Bien que la polysémie soit désormais reconnue comme une propriété caractérisant non seulement les unités lexicales de la langue générale, mais aussi les unités terminologiques (ADELSTEIN & CABRE 2002 ; CONDAMINES & REBEYROLLE 1996), la pratique terminographique a encore du mal à s’approprier les modèles descriptifs et les stratégies permettant de représenter aisément les sens multiples des termes. Pour combler cette lacune, des solutions ont été récemment proposées, spécialement sous un angle synchronique (L’HOMME 2020 ; 2023). La prise en compte de la polysémie dans les ressources terminographiques reste, cependant, à explorer lorsque les termes sont considérés dans leur aspect diachronique. En effet, les produits terminologiques existants privilégient la description synchronique du terme, alors que les différentes acceptions des termes n’y sont guère traitées en fonction du critère chronologique. D’ailleurs, la question de la polysémie en diachronie à des fins terminographiques n’est pas systématisée non plus dans les travaux axés spécialement sur la diachronie en terminologie (AUGER 2002 ; DESMET 2007 ; DURY & DROUIN 2010 ; DURY & PICTON 2009 ; MØLLER 1998 ; HUMBLEY 2011 ; ZANOLA 2014).
Comment alors concilier polysémie et dimension diachronique dans la description terminographique ? L’objectif de ce travail est de proposer un modèle de représentation de la polysémie des termes qui tienne compte aussi de leur dimension diachronique. Nous nous concentrons sur le cas du domaine commercial, en illustrant le modèle de DIACOM-fr, une banque de données de type diachronique (FRASSI 2021) consacrée aux termes du commerce de la moitié du XIXe siècle jusqu’à nos jours.
Pour ce projet, nous nous appuyons sur le cadre théorique de la Lexicologie Explicative et Combinatoire, qui définit la polysémie comme la caractéristique des vocables de contenir des acceptions différentes (MEL’CUK, CLAS, POLGUÈRE 1995 ; POLGUÈRE 2016 : 192). Cette propriété concerne également les vocables de nature terminologique, donc les termes présentant deux ou plusieurs acceptions à l’intérieur du même domaine, la terminologie du domaine commercial n’échappant pas à ce phénomène (FRASSI 2022). De surcroît, chaque acception étant susceptible de nouer une série de relations paradigmatiques et syntagmatiques au sein du système linguistique, il est possible de représenter ces liens de manière efficace au moyen d’outils de type « réseau lexical » (POLGUÈRE 2014). Les avantages de la visualisation des termes sous forme de réseau ont été montrés aussi dans des ressources terminographiques, comme par exemple le DiCoEnviro (L’HOMME 2016), EcoLexicon et WIPOPearl[1]. Si les relations typiquement affichées dans ces ressources relèvent de l’axe strictement synchronique, nous essayons de les décrire dans le cadre de notre projet par le biais de liens d’ordre diachronique.
Après une introduction à DIACOM-fr, nous présenterons brièvement son modèle de fiche terminologique en déclinant les différents champs qui aboutissent à une description des multiples propriétés des termes (section 2). Ensuite (section 3), nous nous concentrerons sur la propriété de la polysémie en relation avec l’aspect diachronique en expliquant ainsi la méthode de repérage et la modélisation de la polysémie des termes du commerce dans différentes époques à l’intérieur de notre réseau terminologique. Des exemples seront offerts à propos des unités terminologiques échange, libre-échange et marketing.
2. Le modèle de fiche terminologique de DIACOM-fr
2.1 Le projet DIACOM-fr
Développé au sein de l’axe « Patrimoine linguistique et culturel » du Projet d’Excellence Les humanités numériques appliquées aux langues et littératures étrangères (2018-2022)[2], le projet DIACOM-fr[3] est consacré à l’étude de la terminologie du domaine commercial et à la création de deux ressources en accès libre : 1) un corpus spécialisé et 2) une banque de données terminologiques, destinées à un public varié (entre autres, linguistes, chercheurs, traducteurs, enseignants, apprenants) voulant approfondir le français du commerce.
La première ressource, un corpus spécialisé de type diachronique, comprend une documentation sur le commerce allant de 1850 à 2020. Plus précisément, les textes ont été organisés en trois sous-corpus, chacun correspondant à une période caractérisée par des transformations profondes dans le secteur du commerce : le premier sous-corpus, appelé α, fait référence à la période la plus récente (1985-2020), qui a été marquée par de profonds changements du commerce au niveau international, en raison des évolutions de l’informatique et de l’émergence de nouveaux secteurs tel le marketing. En procédant à rebours, nous passons, d’abord, au sous-corpus β relatif au moment du boom économique β (1945-1970), ensuite au sous-corpus de la période γ, allant de la seconde révolution industrielle jusqu’à la Première Guerre mondiale (1850-1914). Au total, le corpus est aujourd’hui constitué d’environ 11 millions de tokens et est disponible en accès libre sur la plateforme Kontext (BONADONNA, FRASSI, ZOLLO 2022) [4].
La seconde ressource a été élaborée à partir de ce corpus diachronique, grâce à un travail préliminaire d’extraction terminologique semi-automatique (FRASSI, CALVI, DROUIN 2023). Il s’agit d’une banque de données terminologiques[5] sous forme de réseau, donc un « réseau terminologique » (FRASSI 2021). S’inspirant des travaux qui prônent la représentation des données lexicales sous forme de réseau (POLGUÈRE 2014), cette ressource se veut un répertoire des termes de base du commerce dont les relations paradigmatiques et syntagmatiques sont mises en valeur, tant en synchronie qu’en diachronie, à partir de la prise en compte du sens ou des sens des termes. Nous avons jusqu’ici décrit 654 unités terminologiques, dont 438 locutions, 164 termes simples, 36 termes de nature adjectivale et 16 de nature verbale[6].
2.2 La polysémie dans la fiche terminologique
Les multiples propriétés des unités terminologiques sont retenues dans notre modèle de fiche terminologique, dans laquelle à chaque terme correspond le premier champ « vocable ». Celui-ci est accompagné du champ « lexie »[7], qui contient chaque sens ou acception du terme relativement à la période α ; lorsque le vocable est polysémique, chaque lexie est signalée par un système de numérotation en chiffres arabes : par exemple, le vocable libre-échange ayant deux acceptions différentes en ce qui concerne α, les deux lexies sont décrites dans deux fiches séparées et sont formalisées comme libre-échange_α1 et libre-échange_α2.
Toutes les acceptions sont successivement expliquées à l’aide de deux champs de la fiche : le premier renferme une définition sur la base de la formulation lexicographique et terminographique traditionnelle par compréhension, par exemple ‘Principe qui prévoit la libre circulation de marchandises à l’échelle internationale’ pour la lexie libre-échange_α1 et ‘Libre circulation de marchandises à l’échelle internationale’ pour libre-échange_α2. Au champ de la définition traditionnelle s’ajoute une autre section, qui fournit une réélaboration du même contenu sémantique sous forme de structure actantielle, le différent statut des actants montrant ultérieurement l’articulation des acceptions : pour libre-échange_α1, est formulée la structure actantielle ‘Principe pour lequel un pays X permet la circulation des marchandises Y entre les pays Z, Zi…Zn’ et pour libre-échange_α2 ‘Circulation des marchandises X entre les pays Z, Zi…Zn’[8].
La représentation de la polysémie au sein du réseau[9] passe par la visualisation d’un nœud, celui du vocable, à partir duquel se développent deux nœuds subordonnés correspondant à chacune des deux acceptions. En effet, comme le montre la Figure 1, du vocable libre-échange nous observons que deux flèches orientées se dirigent vers les deux acceptions libre-échange_α1 et libre-échange_α2 ; chaque flèche est accompagnée de l’étiquette « sens » [10] servant à rendre explicite, aux yeux des usagers, la subdivision du vocable en deux acceptions différentes de même que leur traitement terminographique distinct. À partir de chaque lexie des relations ultérieures se tissent ensuite avec d’autres nœuds du réseau terminologique.

Fig. 1 La polysémie de libre-échange dans la banque de donnée DIACOM-fr
Les autres champs de la fiche terminologique sont ensuite remplis en relation avec le sens identifié au préalable. Au cas où le terme serait attesté de manière régulière dans les documents relevant d’un sous-domaine du commerce, celui-ci est précisé dans la fiche : c’est, par exemple, le cas de ‘Politique commerciale et relations internationales’ pour les deux acceptions de libre-échange, les autres sous-domaines du corpus étant le commerce électronique, le droit commercial, le marketing, le management, la logistique, les produits et les services, les questions sociales.
Pour chaque terme sont également fournis les équivalents en italien et en anglais (respectivement libero scambio et free trade), les informations morphosyntaxiques et un contexte montrant l’emploi du terme à l’intérieur du corpus.
Une attention particulière est donnée aux relations paradigmatiques et syntagmatiques des termes codifiées à travers l’instrument des fonctions lexicales de la Lexicologie Explicative et Combinatoire (MEL’CUK, POLGUÈRE 2021) : entre autres, en ce qui concerne libre-échange_α1, des liens sont créés avec l’antonyme protectionnisme_α1, avec les actants S1 (échangiste, état, gouvernement, pays) et S2 (échange, circulation de marchandise) ou encore avec le collocatif verbal adopter (adopter le libre-échange). Un autre champ de la fiche met en relief la formation éventuelle de locutions à partir du terme faisant l’objet de la fiche, comme accord de libre-échange, zone de libre-échange, libre-échange bilatéral. La consultation du réseau n’étant pas exclusivement destinée à des fins de recherche, mais aussi à des usages didactiques, un niveau de compétence linguistique entre élémentaire, intermédiaire ou expérimenté selon le CECR (CONSEIL DE L’EUROPE 2001) sera également précisé pour chaque terme, afin de favoriser la sélection et l’étude des unités terminologiques de la part des enseignants et des étudiants du français du commerce.
En plus des propriétés sémantiques, interlinguistiques, syntagmatiques et phraséologiques que nous venons de rappeler, la banque de données DIACOM-fr vise la valorisation de la dimension diachronique de la terminologie commerciale (FRASSI 2021) : pour chaque acception du terme, enregistrée prioritairement pour ce qui relève de la période α, les relations diachroniques éventuelles avec les périodes β et γ sont identifiées et représentées. La méthode de repérage et le traitement terminographique seront expliqués dans la section qui suit.
3. La détection et la représentation de la polysémie en diachronie
La polysémie des vocables terminologiques joue un rôle de première importance dans DIACOM-fr. Faute de modèles terminographiques qui décrivent cette propriété des termes du point de vue diachronique, nous avons élaboré une méthode de repérage des acceptions à l’intérieur du corpus en vue de la valorisation de l’évolution des termes au fil du temps. C’est notamment l’évolution du sens et de la polysémie des termes au « micro-niveau », c’est-à-dire au niveau du terme individuel (MØLLER 1998 : 2), que nous considérons dans notre banque de données.
3.1 La méthode de repérage de la polysémie dans une perspective diachronique
Notre méthode de repérage de la polysémie s’articule en trois étapes : 1) la détection du sens ou des sens du terme a lieu premièrement dans une perspective synchronique, uniquement pour la période α ; 2) la recherche du signifiant et du signifié du terme est successivement conduite relativement aux tranches chronologiques précédentes du corpus ; 3) sur la base de la comparaison des résultats de 1) avec 2), nous définissons le type de phénomène diachronique à l’œuvre pour chaque terme.
À propos de la première étape, notre point de départ est strictement synchronique : en effet, la priorité dans la description terminographique est accordée à la période contemporaine en vue d’une utilisation efficace de la part des usagers (par exemple, linguistes, enseignants et apprenants), dont l’intérêt principal réside dans la terminologie actuelle (FRASSI 2021 ; BONADONNA 2023). Se fondant sur une approche sémasiologique, la recherche du ou des sens et, en l’occurrence, de la polysémie de chaque terme est, par conséquent, effectuée à partir de l’observation des contextes offerts uniquement par le sous-corpus α de DIACOM-fr (FRASSI 2022) ; nous nous appuyons également sur la consultation de quelques ressources terminographiques (le Grand Dictionnaire Terminologique, TERMIUM Plus, FranceTerme[11]) pour une vérification du ou des sens ainsi repérés. Une fois la polysémie identifiée, elle est décrite à l’aide d’entrées différentes sous le même vocable à l’intérieur de la fiche terminologique (cfr. §2).
Par exemple, au sujet du terme libre-échange nous avons déjà identifié les deux acceptions libre-échange_α1 et libre-échange_α2 : cette polysémie est observable dans les contextes du sous-corpus α, comme le montrent respectivement le contexte 1 et le contexte 2 ci-dessous.
[contexte 1] […] Nous étions trois partisans du libre-échange, et chaque gouvernement défendait les intérêts de ses citoyens. (Chambre des communes, 2018 dans DIACOM-fr)
[contexte 2] Tout en diversifiant nos exportations, nous ne devons pas minimiser ou sous-estimer nos succès dans les marchés et les secteurs actuels comme les États-Unis où, après dix ans de libre-échange, notre part du marché le plus riche du monde fait l’envie de tous les grands pays commerçants. (Équipe Canada, 1998 dans DIACOM-fr)
En adoptant cette démarche, nous avons enregistré dans notre banque de données 39 cas de polysémie sur un total de 654 fiches terminologiques[12]. Il faut préciser que tous les termes polysémiques reconnus présentent deux acceptions, exception faite pour le terme commerce auquel sont associés trois significations différentes à l’intérieur du domaine commercial. La première acception commerce_α1 correspond à ‘Activité économique qui prévoit l’achat ou la vente de produits, de services, ou de marchandises’ (cfr. le contexte 3), alors que commerce_α2 renvoie au sens ‘Ensemble des rapports d’ordre économique entre personnes, organismes ou nations’ (contexte 4) ; le troisième sens ‘Lieu dans lequel on exerce l’activité du commerce’ de commerce_α3 est, par exemple, visible dans le contexte 5.
[contexte 3] […] Les exportations ayant augmenté davantage que les importations, le déficit du commerce des marchandises, qui était une caractéristique récurrente des années postrécession, est disparu et s’est transformé en un excédent de 13,4 milliards de dollars du commerce de marchandises en 2014. (Le point sur le commerce et l’investissement, 2015 dans DIACOM-fr)
[contexte 4] Que le gouvernement du Canada s’assure que le texte final de l’AECG comprenne plus de détails sur les barrières non tarifaires et les mécanismes de résolution pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’éléments qui continueraient de faire obstacle au commerce entre les deux marchés même lorsque l’entente entrera en vigueur
(Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union Européenne, 2014 dans DIACOM-fr)[contexte 5] […] il n’est plus rentable d’ouvrir un commerce spécialisé de jouets dans une ville de moins de 35 000 habitants. (Rapport d’information sur l’évolution de la distribution, 2000 dans DIACOM-fr) [13]
Comme nous l’avons souligné dans §2, lorsque plusieurs acceptions sont repérables dans le secteur commercial, une fiche à part entière est consacrée à chaque lexie avec le but de représenter plus efficacement la polysémie.
Ce n’est que dans une deuxième phase que la polysémie est considérée sur la base d’un critère chronologique. Les termes repérés dans α sont ensuite recherchés dans les deux sous-corpus β et γ en vue de vérifier l’évolution éventuelle au niveau formel et au niveau sémantique. Les acceptions déjà identifiées sont alors comparées avec les acceptions attestées dans les périodes précédentes. Par exemple, en revenant au vocable libre-échange, nous constatons qu’il est utilisé avec la première acception (libre-échange_α1) pendant les deux fenêtres temporelles précédentes (contextes 6 et 7), alors que le sens de libre-échange_α2 n’est pas observable dans ces deux sous-corpus.
[contexte 6] […] Seule l’Angleterre était demeurée fidèle au libre-échange, en dépit des campagnes retentissantes de Joseph Chamberlain. Au lendemain de la Grande Guerre, ce bastion du libéralisme commercial s’est effondré à son tour. (Pirou, 1946 dans DIACOM-fr)
[contexte 7] Ce qu’il estime avoir démontré, c’est que la théorie du libre-échange, qui a inspiré les traités de commerce, a été impuissante à réaliser ses promesses. (Wolowski, 1878 dans DIACOM-fr)
En revanche, les trois acceptions de commerce paraissent aussi dans les intervalles chronologiques β et γ ; des contextes sont offerts à titre d’exemple à l’intérieur du sous-corpus γ : le contexte 8 relatif à commerce_α1, le contexte 9 pour commerce_ γ2, le contexte 10 pour commerce_ γ3 :
[contexte 8] Une classification, qui se joint à celle des valeurs pour faire juger de la position de chacun des concurrents de l’état précédent, résulte du rapport de son contingent d’articles privilégiés et de la somme des marchandises qu’il fournit au commerce des articles d’alimentation. (Le budget du Brésil, 1853 dans DIACOM-fr)
[contexte 9] […] Enfin, en vue de développer son commerce, protéger une industrie naissante ou favoriser sa marine, une nation fait souvent à ses navires, notamment en ce qui concerne les droits de douane, une position privilégiée. (Commentaire théorique et pratique du livre II du Code de commerce, 1883 dans DIACOM-fr)
[contexte 10] Il résulte d’informations puisées aux meilleures sources, que, au 31 décembre 1870, un stock considérable d’articles d’importation existait à Alep, dont le port d’Alexandrette est, comme on sait, une simple échelle, ne possédant, à proprement parler, aucun établissement de commerce. (L’Alliance des peuples, 16 aout 1873 dans DIACOM-fr)
À la lumière de ces résultats, il est possible de passer à la troisième phase de notre démarche consistant en un classement du type de lien diachronique qui se constitue pour chaque terme, sur la base de critères formels et sémantiques. Pour notre banque de données, quatre cas de figure sont prévus (FRASSI 2021) : 1) le lien d’« identité » est enregistré lorsque le terme demeure identique au niveau formel et au niveau sémantique ; 2) l’« expansion », qui correspond à la variation de forme et de sens du terme ; 3) l’« élision », à savoir une variation de forme qui ne s’accompagne pas d’une variation de sens ; 4) la « variation » n’affectant que le niveau sémantique alors que la forme du terme n’est soumise à aucun changement. La présence éventuelle d’une relation diachronique est visualisable dans la banque de données en fonction du type de lien repéré, comme nous le verrons dans la section suivante en considérant particulièrement la description des vocables polysémiques.
3.2. La représentation de la polysémie en relation avec l’aspect diachronique
La polysémie des unités terminologiques dans les intervalles β et/ou γ du corpus est enregistrée dans la fiche terminologique dans un champ qui est spécifiquement destiné à la valorisation des relations diachroniques, selon les cas de figure que nous venons de mentionner. Puisque nous avons constaté à ce jour une prédominance de la relation d’identité de sens et de forme, nous nous concentrons sur celle-ci pour notre analyse. Cette identité peut être distinguée en trois résultats principaux, qui donnent lieu à une visualisation différente dans notre banque de données :
- les relations diachroniques caractérisent toutes les acceptions du vocable dans toutes les époques du corpus ;
- les relations diachroniques ne concernent pas toutes les acceptions du vocable polysémique, mais elles ne sont détectables que pour une seule acception ;
- aucune relation diachronique n’est discernable.
En ce qui concerne un premier groupe de termes, les relations diachroniques caractérisent toutes les acceptions, qui sont attestées dans les trois sous-corpus. C’est le cas, entre autres, de commande, commerce, concurrence, échange. Par exemple, à propos du terme échange deux acceptions sont identifiables dans la terminologie commerciale qui traversent toutes les époques du corpus : la première acception échange_α1 ‘Cession d’un bien ou d’un service à un autre sujet économique en échange d’un autre bien ou service réglementé par un contrat’ est, en effet, attestée aussi dans les sous-corpus β et γ à l’instar de la deuxième lexie échange_α2, ayant le sens de ‘Relativement à l’économie monétaire, cession d’un bien ou d’un service à un autre sujet économique contre paiement en argent et réglementé par un contrat’. La Figure 2 montre la représentation de cette identité diachronique dans le réseau DIACOM-fr : en premier lieu, à partir du nœud correspondant au vocable échange deux flèches se dirigent vers les nœuds des deux acceptions échange_α1 et échange_α2. Ensuite, pour chacune des deux lexies il est possible de visualiser les liens diachroniques respectifs : pour le nœud échange_α1 est représentée la relation avec échange_β1 et échange_γ1, qui est étiquetée explicitement comme « identité de sens et de forme ». De manière analogue, la lexie échange_α2 est reliée aux périodes précédentes à travers des flèches allant vers échange_β2 et échange_γ2.

Figure 2. La relation diachronique des lexies échange_α1 et échange_α2
Dans le deuxième cas, les liens diachroniques ne concernent pas tous les sens du fait qu’une seule acception est attestée au fil du temps : en témoignent les termes branche d’activité, politique commerciale, libre-échange, transaction. Dans le cas de politique commerciale, par exemple, l’acception de politique commerciale_α1 ‘Ensemble des principes et des mesures politiques s’occupant du commerce’ apparaît aussi dans les périodes 1945-1970 et 1850-1914 : un lien d’identité de sens et de forme se tisse ainsi respectivement avec politique commerciale_β1 et politique commerciale_γ1. En revanche, la deuxième acception ‘Ensemble des principes et des mesures qu’une entreprise adopte à propos de ses activités commerciales’ ne circule que pendant la période la plus récente : aucun lien diachronique ne sera, par conséquent, visualisable en ce qui concerne le nœud politique commerciale_α2.
Il en va de même pour le vocable libre-échange : tandis que l’acception libre-échange_α1 se retrouve dans les sous-corpus précédents, la deuxième acception libre-échange_α2 disparaît du corpus si nous remontons dans le temps. La description terminographique adoptée dans DIACOM-fr (Figure 3) consiste à créer des liens n’allant que du nœud libre-échange_α1 vers les acceptions libre-échange_β1 et libre-échange_γ1. Comme nous l’avons vu dans la Figure 2, afin de favoriser la consultation des données de la part des usagers, le type de relation, à savoir l’identité de sens et de forme, est également explicité sous la flèche reliant les différents nœuds du réseau. Par contre, aucune relation diachronique n’est formalisée pour libre-échange_α2.

Fig. 3 La relation diachronique de la lexie libre-échange_α1 avec libre-échange_β1 et libre-échange_γ1
Le troisième cas de figure comprend les termes dont la polysémie n’affecte que la période α : dans notre échantillon, il s’agit des termes néologiques du domaine du commerce dont l’apparition en français a lieu entre 1985 et 2020. Parmi ces néologismes figurent agro-alimentaire, commerce de proximité, cybernétique, espace commercial, marketing, tertiarisation. Par exemple, le marketing étant un sous-domaine récent, les termes qui le désignent appartiennent à juste titre dans ce groupe de vocables. Nous pouvons considérer le terme de base marketing : deux sens de l’unité terminologique sont discernables, à savoir ‘Ensemble des techniques et des stratégies qu’une organisation adopte pour définir et achever ses objectifs commerciaux’ et ‘Branche du commerce qui s’occupe des principes et des techniques qu’une organisation adopte pour définir et achever ses objectifs de vente’. Compte tenu de cette polysémie, deux nœuds se dirigent du vocable vers les acceptions marketing_α1 et marketing_α2. Aucun lien diachronique ne sera bien évidemment représenté dans notre réseau (Figure 4).

Figure 4. L’absence de relations diachroniques pour le terme marketing
4. Conclusion
L’élaboration de la banque de données DIACOM-fr, fondée sur la constitution préalable et sur l’exploitation d’un corpus diachronique, nous a fourni l’occasion de réfléchir sur le traitement terminographique de la polysémie du terme. Nous avons vu que sa description est souhaitable non seulement dans une perspective synchronique, dans le sillage des tendances récentes de la terminologie, mais également en relation avec son évolution temporelle. Notre travail montre que la représentation des différentes acceptions est possible lorsque l’on considère le statut des unités terminologiques au fil du temps. Le recours à une ressource de type réseau terminologique se prête à une représentation de tout type de relations entre termes, y compris les relations entre stades différents de la polysémie selon un critère chronologique, favorisant simultanément la compréhension de ces liens par les usagers.
Plusieurs pistes de réflexion et de travail restent certes ouvertes. Notre attention s’étant focalisée sur la dimension sémantique des termes à un « micro-niveau », il serait également utile, à la lumière de ces résultats, de tenter une analyse plus approfondie du « macro-niveau » (MØLLER 1998) de l’évolution de la terminologie commerciale. De surcroît, nous n’avons examiné ici que la relation diachronique d’identité de sens et de forme, alors que les questions de variation sémantique et/ou formelle restent à défricher. Notre méthode ayant la période α comme point de départ, une autre difficulté tient au repérage des variations liées plutôt à des phénomènes nécrologiques (DURY & DROUIN 2010), qu’il serait plus aisé de repérer suivant la succession temporelle de manière linéaire.
Loin donc d’avoir donné des réponses définitives, la méthode d’exploitation des données du corpus et la structure de fiche terminologique DIACOM-fr offrent, toutefois, un modèle efficace pour un traitement terminographique qui tient compte de la polysémie en rapport avec la dimension diachronique des termes.
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MEL’CUK Igor, POLGUERE Alain, « Les fonctions lexicales dernier cri », in MARENGO, Sébastien (éd.) : La Théorie Sens-Texte. Concepts-clés et applications, coll. Dixit Grammatica, Paris, L’Harmattan, 2021, p. 75-155.
MØLLER, Bernt, « À la recherche d’une terminochronie », Meta : journal des traducteurs, 43, n. 3, 1998, p. 426-438.
POLGUÈRE Alain, « From Writing Dictionaries to Weaving Lexical Networks ». International Journal of Lexicography, n. 27 (4), 2014, p. 396-418.
POLGUÈRE Alain, Lexicologie et sémantique lexicale, PUM, Montréal, 2016.
ZANOLA, Maria Teresa, Arts et métiers au XVIIIe siècle. Études de terminologie diachronique, L’Harmattan, Paris, 2014.
[1] OBSERVATOIRE DE LINGUISTIQUE SENS-TEXTE, DicoEnviro, https://olst.ling.umontreal.ca/dicoenviro ; LexiCon Research Group, University of Granada, Ecolexicon, http://ecolexicon.ugr.es/en/index.htm ; OMPI, WIPOPEARL, https://wipopearl.wipo.int/fr/conceptmap, (dernière consultation : 15/11/2024).
[2] Département de Langues et Littératures étrangères, Université de Vérone, https://dh.dlls.univr.it/it/, (dernière consultation : 15/05/2024).
[3] Le projet DIACOM, https://dh.dlls.univr.it/it/progetti/patrimonio-linguistico-culturale/#diacom (dernière consultation : 15/05/2024).
[4] La ressource DIACOM-fr est consultable à la page suivante : https://dh.dlls.univr.it/corpora/kontext/query?corpname=diacomfr (dernière consultation : 15/05/2024). Nous précisons que la version publiée en libre accès est limitée aux textes libres du droit d’auteur ou pour lesquels la diffusion a été autorisée (pour un total de 6,8 millions de tokens).
[5] La banque de données terminologiques DIACOM-fr est disponible à la page suivante : https://dh.dlls.univr.it/corpora/diacom-fr/navigator/ (dernière consultation : 15/05/2024).
[6] Pour d’autres détails sur le projet DIACOM-fr nous renvoyons à Bonadonna 2021 ; 2023 ; Frassi 2021. Il existe aussi la version espagnole du projet, pour laquelle nous renvoyons, par exemple, à De Beni, Hourani-MartÍn 2020.
[7] À propos des notions de vocable, de lexie et de fonction lexicale, nous faisons référence à Mel’Čuk, Clas, Polguère 1995.
[8] Sur l’élaboration de la structure actantielle des termes du commerce dans DIACOM-fr, nous renvoyons à FRASSI 2022.
[9] Pour l’élaboration de la banque de données sous forme de réseau, sont utilisés les logiciels Openlink Virtuoso (https://virtuoso.openlinksw.com/), LodView (https://github.com/LodLive/LodView) et LodLive (https://github.com/LodLive/LodLive).
[10] L’interface de la banque de données est à l’heure actuelle disponible en anglais.
[11] OFFICE QUÉBÉCOIS DE LA LANGUE FRANÇAISE, Grand Dictionnaire Terminologique, https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/ ; Gouvernement du Canada, Termium Plus, https://www.btb.termiumplus.gc.ca/ ; MINISTÈRE DE LA CULTURE, FranceTerme, https://www.culture.fr/franceterme (dernière consultation : 15/05/2024).
[12] Ces données font référence au moment où nous écrivons ; elles pourront changer dans l’avenir en fonction de la mise à jour de la banque de données.
[13] De même que dans l’étape 1, l’exploitation contextuelle est intégrée avec la consultation de dictionnaires du commerce relavant des périodes β et γ.
Per citare questo articolo:
Maria Francesca BONADONNA, « Pour une représentation terminographique de la polysémie en diachronie », Repères DoRiF, hors-série – En termes de polysémie. Sens et polysémie dans les domaines de spécialité, DoRiF Università, Roma, ottobre 2025, https://www.dorif.it/reperes/maria-francesca-bonadonna-pour-une-representation-terminographique-de-la-polysemie-en-diachronie/
ISSN 2281-3020
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