Marie-Claude L’Homme
Le verbe terminologique : trente ans après
Marie-Claude L’Homme
Université de Montréal – OLST
mc.lhomme@umontreal.ca
Résumé
Le statut terminologique du verbe, partie du discours longtemps ignorée en terminologie, d’abord préoccupée par les termes de nature nominale, retient l’attention des chercheurs depuis une trentaine d’années. Ces travaux ont permis de mieux comprendre et de caractériser la contribution du verbe à l’expression des connaissances spécialisées. Le présent article retrace l’évolution des idées relatives au verbe spécialisé qui ont été formulées au cours des 30 dernières années, allant de sa prise en compte comme collocatif jusqu’à une modélisation de sa contribution à l’organisation des connaissances au sein d’un domaine. Les perspectives diffèrent, mais l’importance du verbe en terminologie n’est plus remise en cause.
Abstract
Up until about 30 years ago, given the focus that terminology placed on noun terms, verbs and their possible terminological status had been more or less ignored. But this situation changed gradually thanks to work aiming to understand and better characterize the contribution of verbs to the expression of specialized knowledge. This article traces the evolution of ideas relating to the specialized status of verbs which have been formulated over the last 30 years, ranging from its recording as a collocate to the modeling of its contribution to the organization of knowledge within a domain. Perspectives differ, but the importance of verbs in terminology is no longer questioned.
1. Introduction
Avant le milieu des années 1990, hormis quelques articles fondateurs (PICHT 1987; CONDAMINES 1993), le verbe n’avait pratiquement jamais été évoqué dans les travaux de terminologie. Le verbe semblait condamné à tenir un rôle subordonné à celui du nom, partie du discours reine dans une terminologie d’abord préoccupée par la définition et la distinction des concepts au sein de domaines spécialisés.
Toutefois, cette attention exclusive au nom résiste mal à l’intuition qu’on peut avoir sur la contribution du verbe à l’expression de connaissances spécialisées. Une confrontation aux faits linguistiques soulève invariablement des questions quant au statut de certains verbes, comme en font foi les exemples qui suivent :
[Informatique]
• Pour télécharger ce fichier, cliquez sur l’icône en forme de flèche.
• Avec ce type de connexion, vous pouvez naviguer rapidement dans Internet.
• Il s’ensuit que l’unité centrale et les canaux accèdent à des informations communes en mémoire principale.
[Environnement]
• L’eau « enrichie » poursuit sa course, et eutrophise également les eaux marines littorales.
• Irving Pulp and Paper était confrontée au problème des rejets et des polluants qui contaminent les eaux de surface.
• … les pôles se réchaufferaient plus que les tropiques …
• De même, les poissons osseux peuplent divers habitats : rochers, sable ou herbiers de posidonies.
Un rapide coup d’œil à ces exemples fera sans doute dire à des locuteurs du français, experts et non-experts confondus, que télécharger et cliquer sont des verbes d’informatique et qu’eutrophiser a un statut particulier dans le domaine de l’environnement. Il est possible que naviguer et contaminer soient perçus un peu différemment : il s’agit cette fois-ci d’unités connues, mais dont les sens s’éloignent des sens plus familiers qu’elles véhiculent. Enfin, la nature de la contribution des verbes accéder, réchauffer et peupler aux domaines de l’informatique et de l’environnement fera moins l’unanimité, même si leur utilisation dans ces domaines peut être perçue comme s’éloignant d’utilisations plus courantes.
Différentes propositions ont été faites depuis une trentaine d’années pour expliquer ces intuitions et tenir compte des verbes dans les descriptions terminologiques. Cet article retrace l’évolution des idées relatives au verbe spécialisé qui ont été formulées au cours des 30 dernières années en s’attardant sur quelques jalons importants.[1] Il évoque également différentes pistes que l’étude des verbes spécialisés a permis de mettre au jour. Les perspectives ne sont pas uniformes, comme c’est souvent le cas en terminologie, mais il est désormais acquis qu’on ne peut plus faire l’impasse sur les unités de nature verbale dans une analyse terminologique.
2. Le verbe absent ou presque
On peut saisir la difficulté que soulève la prise en compte des verbes dans une terminologie d’obédience conceptuelle en simulant l’exercice qui consiste à élaborer la structure conceptuelle (ou système conceptuel) d’un domaine.
La Figure 1 illustre une petite structure conceptuelle avec quelques périphériques d’entrée en informatique. Les concepts sont mutuellement exclusifs et reliés les uns aux autres par des relations dont la nature peut varier. La figure 1 ne représente que des concepts d’entités qui sont invariablement exprimés par des noms ainsi que des relations générique-spécifique et tout-partie. Toutefois, de nombreux domaines spécialisés font également appel à des concepts d’activité. Si on souhaite intégrer ces derniers concepts à notre structure conceptuelle, il faudra la réaménager comme nous l’avons fait à la Figure 2, par exemple, en ajoutant une classe Fonction et des sous-classes « Clic » et « Glisser_déposer » et en définissant une nouvelle relation. Par ailleurs, les classes et sous-classes correspondent à des concepts et non à des unités linguistiques. Toutefois, on pourra décrire les unités linguistiques dans un module secondaire (c’est ce qui est fait à la Figure 2 où les expressions souris et souris informatique sont associées à la classe « Souris » et clic et cliquer, à la Classe « Clic »).
Dans ce type de modèle, le verbe, en fait toute la question des parties du discours, est relégué au second plan. Le verbe ne représente qu’une réalisation linguistique possible de concepts d’activité. Ceci explique pourquoi les terminologues, adoptant une démarche très semblable à celle que nous venons de décrire, se concentrent sur les termes de nature nominale.[2] L’examen de dictionnaires spécialisés dans trois domaines (médecine, informatique, plomberie et science) et d’un dictionnaire scientifique et technique) (L’HOMME 2003) a montré que les noms comptent pour 84,25 à 97,5 % des entrées. L’un des dictionnaires analysés ne répertorie aucun verbe.

3. Une première prise en compte des verbes
Les ressources terminologiques adhérant à un programme conceptuel sont utiles, certes, mais ne répondent pas à toutes les questions d’une grande partie de leurs utilisateurs, notamment les traducteurs. Au tournant des années 1990, quelques travaux soulignent l’importance de recenser les verbes dans les ressources spécialisées (par exemple, BÉJOINT & THOIRON 1989 ; LAINÉ 1993).
Un premier répertoire papier, paru en 1986, recense les verbes reliés au domaine de la bourse et de la conjoncture économique dans un format inédit jusque-là en terminologie (COHEN 1986). Les articles du répertoire portent sur des termes de nature nominale, mais on peut y trouver des verbes se combinant avec ces termes. Les verbes ainsi que d’autres unités lexicales sont présentés comme des cooccurrents et organisés par parties du discours et par classes sémantiques (voir le Tableau 1). Depuis, d’autres répertoires de cooccurrents ou de collocations spécialisés imprimés ou en ligne ont été proposés dans des domaines variés.
Malgré l’intérêt de ces ressources, elles restent fidèles à la conviction selon laquelle le verbe reste secondaire par rapport au nom en terminologie. Les verbes sont énumérés, certes, mais peu de renseignements sont donnés sur leur fonctionnement ou leur sens. Même le répertoire de Cohen, pourtant l’un des plus riches du genre, ne décrit que partiellement les verbes. Par exemple, freiner (Tableau 1) apparaît comme un collocatif d’importation lorsque le terme est objet. On apprend également que freiner exprime l’idée d’un déclin. Mais quelle est la structure argumentale complète de freiner ? Freiner a-t-il le même sens que les autres verbes apparaissant dans la classe « Déclin » ? Freiner est-il polysémique dans le domaine de la bourse ?
En outre, cette forme d’énumération des collocatifs au sein d’articles portant sur des noms entraîne forcément une certaine redite d’un article à l’autre. Autrement dit, un verbe comme freiner est susceptible d’apparaître dans d’autres articles décrivant les termes du domaine de la bourse et de la conjoncture économique. Si cette répétition est requise dans un répertoire papier, elle peut être évitée dans une ressource en ligne, comme on le verra plus loin.

Enfin, les premiers travaux portant sur les collocations spécialisées ont soulevé une nouvelle question pour la terminologie : comment distinguer les termes complexes des collocations, notamment dans le traitement des syntagmes nominaux ? Par exemple, en informatique, traitement de données est-il un terme complexe ou une collocation ? Si on l’aborde comme un terme complexe et qu’on lui consacre une entrée en bonne et due forme, comment doit-on gérer traiter des données ? De même, si contamination des sols est un terme complexe et non une collocation, doit-on traiter contaminer les sols comme un terme complexe, puisque les deux ont le même sens ? Ici, la tradition imposera un traitement différencié des deux groupes : traitement de données et contamination des sols seront très souvent définis comme des termes complexes dans les ressources terminologiques ; traiter et contaminer apparaîtront (dans les ressources rendant compte de la combinatoire) comme des collocatifs de données et de sol respectivement.
4. Vers un véritable statut terminologique
Au milieu des années 1990 (L’HOMME 1995), j’ai présenté un modèle de description des combinaisons lexicales spécialisées en langue technique ayant comme pivot le verbe et non le nom comme c’était la tradition jusque-là. L’idée est simple : plutôt que de dresser de longues listes de verbes dans une entrée de nature nominale, il est plus productif de créer des entrées en bonne et due forme pour les verbes spécialisés et de décrire leurs arguments au moyen d’étiquettes de classes sémantiques. Il suffisait par la suite d’inscrire l’étiquette de classe sémantique dans une entrée portant sur un terme de nature nominale pour faire le lien (Figure 3). Ceci permet de prévenir la répétition évoquée plus haut sans devoir repenser entièrement la structure habituelle des ressources terminologiques.
Cette proposition avait été faite pour un encodage numérique tirant profit des fonctionnalités des bases de données relationnelles, mais le modèle offre d’autres possibilités : il offre une structure pour prendre en charge les propriétés linguistiques du verbe que les répertoires de collocations passent sous silence : son ou ses sens, sa structure argumentale complète, des relations terminologiques, etc.
De ces premières réflexions à la définition d’un véritable statut terminologique pour le verbe, il n’y avait qu’un pas que j’ai franchi quelques années plus tard (L’HOMME 1998) dans une étude portant sur le domaine de l’informatique. L’article donnait une liste d’arguments selon lesquels les verbes peuvent avoir un statut terminologique au même titre que les noms. Une partie de ces arguments avaient été formulés auparavant par Condamines (1993). On les retrouve également dans d’autres travaux dont nous donnons un aperçu ci-dessous.

Condamines (1993), étudiant le domaine bancaire, évoquait des verbes spécifiques à ce domaine comme débiter qui ne sont pas sans rappeler les verbes télécharger, cliquer et eutrophiser mentionnés en introduction. Dans l’article de 1998, j’évoquais le verbe d’informatique configurer. Cette idée de verbes spécifiques sera appliquée au domaine du droit par Lerat (2002) avec les verbes adjuger, abroger.
L’idée selon laquelle certains verbes véhiculent un sens nouveau dans certains domaines (illustrée dans l’introduction avec les verbes naviguer et contaminer) apparaît sous la plume de Condamines (1993) qui l’illustre avec le verbe bancaire retirer. L’article de 1998 évoquait les verbes d’informatique appeler et résider (L’HOMME 1998). Lerat (2002) mentionnera contracter dans le domaine du droit, et Lorente (2002) synthétiser dans le domaine de l’environnement.
La contribution un peu plus subtile de certains verbes, illustrée dans l’introduction avec accéder et peupler est également abordée par les auteurs, mais sous des angles différents. En 1998, je mentionnais le fait que le statut un peu particulier de certains verbes était perçu lorsqu’on les envisageait dans un contexte plus étendu : écrire des données, transmettre des données. Lorente (2002), pour sa part, parlait de verbes phraséologiques ;[3] Lerat (2002), examinant un sous-groupe de verbes, attirait l’attention sur le rôle joué par certains verbes supports : porter atteinte.
4.1. Formuler des critères
Même s’ils ne suscitaient pas une adhésion complète au moment où ils ont été formulés, les arguments de la section précédente militaient en faveur d’un véritable statut terminologique pour le verbe. Mais il manquait toujours des critères afin de baliser ces intuitions (« discipline intuitions », CRUSE 1986). Le critère souvent appliqué par les terminologues pour valider l’appartenance d’un terme à un domaine, c’est-à-dire l’établissement d’un lien avec un domaine en mettant au jour la structure conceptuelle de ce dernier, peut difficilement être appliqué à une unité dont le fonctionnement linguistique diffère de celui de noms qui dénotent des entités. Pour valider ce statut, j’ai proposé des critères inspirés de la sémantique lexicale (L’HOMME 1998) :
- La parenté morphologique : en vertu de ce critère, une unité lexicale apparentée morphologiquement (et sémantiquement) à une unité déjà admise comme terme, correspond à un terme elle-même. Ce critère confère un statut terminologique à télécharger puisqu’il est apparenté sur le plan de la forme et qu’il a le même sens que téléchargement. Le critère permet également de définir contaminer comme terme dans le domaine de l’environnement puisqu’il partage de nombreuses composantes sémantiques avec contaminant ;
- La présence de liens paradigmatiques : en vertu de ce critère, une unité lexicale ayant un lien paradigmatique (synonymie, antonymie, hyponymie, méronymie, etc.) avec une unité déjà admise comme terme, correspond sans doute à un terme elle-même. Ce critère permet d’admettre accéder comme terme dans le domaine de l’informatique si les verbes lire et écrire sont déjà définis comme termes puisqu’il appartient au même paradigme (inscription, interprétation des données sur un support de stockage). De même, ce critère permet de définir transférer comme terme si le statut du verbe télécharger (ayant un sens plus spécifique) a déjà été validé ;
- La nature des arguments : en vertu de ce critère, si une unité lexicale de nature prédicative voit ses arguments systématiquement réalisés par des unités déjà admises comme termes, elle correspond sans doute à un terme elle-même. Ce critère permet de confirmer le statut terminologique du verbe accéder. Dans un corpus d’informatique, les arguments du verbe sont réalisés par des unités déjà admises comme termes (par exemple, les canaux accèdent à des informations communes en mémoire principale).
Ces critères peuvent être appliqués uniformément aux différents types de verbes évoqués dans la section précédente (verbes spécifiques, verbes avec sens nouveau, verbes envisagés dans un contexte plus étendu). Par ailleurs, même s’ils ont été formulés à l’origine pour les verbes, les critères peuvent également être étendus à d’autres unités prédicatives.
4.2. Repenser les modèles descriptifs
La reconnaissance d’un statut terminologique pour le verbe soulève la question de sa description dans les ressources terminologiques conçues principalement pour rendre compte de noms dénotant des concepts. Si la représentation de la structure argumentale des verbes faisait une relative unanimité dans les travaux portant sur cette partie du discours, la forme de cette représentation a fait l’objet de propositions diverses allant des étiquettes de rôles sémantiques aux éléments d’un cadre sémantique. Le Tableau 2 rappelle des propositions qui ont été faites pour différents domaines.

4.3 Verbes et autres unités prédicatives
Les travaux sur les verbes dans différents domaines ont permis, petit à petit, de susciter une adhésion à l’idée d’un statut terminologique pour le verbe. Mais ils ont également permis d’explorer de nouvelles pistes et soulevé d’autres questions sur certaines « habitudes » méthodologiques ayant fait l’unanimité ou presque jusque-là.
Par exemple, ce rôle central dévolu au nom a-t-il raison d’être dans toutes les applications de la terminologie ? S’il se justifie dans les projets visant la représentation des connaissances, est-ce le cas dans d’autres types de projets, par exemple l’élaboration de ressources pour la traduction ou la rédaction spécialisées ?
En lien avec la question précédente, pourquoi la découverte de relations terminologiques se fait-elle le plus souvent à partir du nom ? Si on fait basculer le point focal vers le verbe, cela ne permet-il pas de faire émerger d’autres unités qui échapperaient à l’observation autrement ? La Figure 4 illustre des termes qui peuvent être découverts à partir du nom pollution. Pollution mènera sans doute à la découverte d’autres noms comme polluant et pollueur et à celle de nombreux syntagmes nominaux dont pollution est la base. Cette démarche pourra également mener à la découverte du verbe polluer.
La figure 5 fait le même exercice, mais cette fois-ci à partir du verbe polluer. La prise en compte du verbe polluer mènera à la découverte de nouveaux verbes, comme dépolluer, contaminer et acidifier. En tenant pour acquis que la structure argumentale de cette acception de polluer a la forme apparaissant dans la figure, le nom polluant correspond à une réalisation de l’un de ses arguments. De même, les adjectifs pollué et polluant sont rattachés au verbe en modifiant l’un ou l’autre argument (lac pollué ; substance polluante). Pollution, une fois ses sens distingués, est relié à polluer comme nom d’activité ou nom de résultat. Enfin, la découverte de ce réseau terminologique forcera à distinguer deux sens pour le verbe polluer :
polluer1 : 1 pollue 2 (en cas d’accident impliquant des substances pouvant polluer les eaux)
polluer2 : 1 pollue 2 avec 3 (L’extraction ou la récolte de ces ressources peuvent également polluer le sol, l’eau et l’air)

Une autre question soulevée par ces travaux est celle du traitement des autres unités prédicatives. Puisque les noms dénotant des activités et des propriétés ainsi que les adjectifs dénotant des propriétés sont également des unités prédicatives, ne devrait-t-on pas également décrire leur structure argumentale dans les ressources terminologiques ?
Cette dernière question bouscule encore aujourd’hui une longue tradition en terminologie selon laquelle de nombreux termes complexes de nature nominale sont définis comme des termes en bonne et due forme et répertoriés comme tels (voir également la section 3). Par exemple, pollution par l’ozone, pollution atmosphérique, pollution de l’eau font l’objet d’entrées dans de nombreuses ressources terminologiques. Mais si on décrit la structure argumentale de pollution, ozone, eau et atmosphérique deviennent des réalisations de ses arguments (voir ci-dessous ; voir également la Figure 6 qui illustre la manière dont les structures argumentales de polluer et pollution sont décrites avec les mêmes systèmes de représentation).
Pollution : pollution de 1 avec 2
1 : eau, atmosphère, sol
2 : ozone, plastique
Si on retrouve encore peu de ressources terminologiques proposant des descriptions des structures argumentales des verbes, ce nombre décroît encore davantage lorsqu’on cherche des ressources tenant compte des arguments d’autres types d’unités prédicatives. On peut mentionner le DiCoInfo (2024) portant sur l’informatique, le DiCoEnviro (2024), portant sur l’environnement et, depuis peu, le DiCoAdventure (2024) qui répertorie des verbes et des noms en anglais et en espagnol dans le domaine du tourisme d’aventure.
5. Contribution du verbe (et autres unités prédicatives) à l’organisation des connaissances d’un domaine
L’optique privilégiée pour l’étude et la description du verbe terminologique, souvent résolument ancrée en sémantique lexicale, a fait quelque peu perdre de vue une conviction chère aux terminologues, à savoir que les termes se superposent à l’organisation des connaissances dans un domaine. Il est permis de se demander si ce postulat peut être maintenu dans une démarche visant à tenir compte des verbes et des autres unités prédicatives. On peut également se poser la question de la forme que peut prendre cette contribution si tant est qu’elle est réelle. Enfin, si on veut tenir compte de concepts d’activité et de concepts de propriété, faut-il à tout prix renoncer à décrire leurs propriétés linguistiques comme c’est généralement fait dans les représentations de connaissances (voir la Figure 6) ?

Une piste, s’inspirant de la Sémantique des cadres (FILLMORE 1982 ; FILLMORE & BAKER 2010) et de son implémentation dans la ressource FrameNet (RUPPENHOFER et al. 2016 ; BOAS et al. 2024), a été explorée par différents auteurs et appliquée à la description des verbes spécialisés et autres unités prédicatives (par exemple, SCHMIDT 2009 ; PIMENTEL 2013). Nous l’avons également explorée dans le domaine de l’environnement (L’HOMME 2018 ; L’HOMME et al. 2020).
On se rappellera que la Sémantique des cadres est un modèle de linguistique cognitive qui tient pour acquis que les sens des unités linguistiques sont construits à partir de connaissances d’arrière-plan. Ces connaissances sont acquises par l’expérience et par l’exposition à des conventions sociales et des réalités culturelles. Autrement dit, une unité lexicale ne vient pas seule ; elle active tout un ensemble de connaissances.
Si on applique les postulats de la Sémantique des cadres à une situation reliée à l’environnement, par exemple, le changement de la composition d’une entité naturelle causée par la présence de substances dommageables pour cette entité, on active des unités lexicales (ou termes) comme acidifier, acidification, eutrophiser, polluer, contaminer ; on active également des participants ; l’entité affectée (une rivière, l’air, le sol, un lac, etc.) et la substance introduite (polluant, contaminant, gaz, plastique, etc.).
Depuis environ 25 ans (BOAS et al. 2024), le projet FrameNet vise à mettre au jour des cadres sémantiques, à les représenter et à montrer leurs connexions avec des réalisations linguistiques observables en corpus. Le FrameNet (2024) original décrit des unités lexicales de l’anglais, mais d’autres projets portent sur des langues différentes.
La méthodologie proposée par l’équipe FrameNet (RUPPENHOFER et al. 2016) comporte de nombreuses composantes intéressantes pour la terminologie, notamment en ce concerne l’établissement d’une connexion entre les termes (prédicatifs et non prédicatifs) avec les connaissances d’un domaine spécialisé.
D’abord, la stratégie de découverte de cadres sémantiques est essentiellement ascendante et validée par des exemples tirés de corpus. Dans FrameNet, les exemples font l’objet d’une annotation détaillée afin de mettre au jour les différentes manières dont les unités lexicales évoquant un cadre et leurs participants[4] se combinent. Cette démarche est compatible avec celle de la terminologie actuelle dont l’analyse est basée sur corpus.
Plus concrètement, en ce qui concerne les unités prédicatives, la validation de leur appartenance à un même cadre sémantique s’appuie sur le nombre et la nature de leurs participants (entre autres critères). Les arguments doivent être les mêmes ; les circonstants, qui sont également pris en compte, doivent être partagés. Ces premiers critères permettent de retrouver des unités lexicales susceptibles d’évoquer un même cadre sémantique.
La Figure 7 montre le cadre appelé Contamination décrivant la situation que nous avons mentionnée plus haut et les termes anglais et français repérés jusqu’ici qui évoquent ce cadre sémantique. Ce cadre est proposé dans la ressource Framed DiCoEnviro qui regroupe les termes dans différentes langues évoquant le même cadre. Tous les termes énumérés font l’objet d’un article dans le DiCoEnviro (2024) où l’on retrouve une description de leur structure argumentale, jusqu’à 20 contextes annotés, des tableaux de valence et des relations avec d’autres termes.
Par ailleurs, les différents modules proposés dans FrameNet permettent de connecter les descriptions linguistiques, à savoir les annotations contextuelles, les schémas syntaxiques, les tableaux de valence, et les unités lexicales, à une représentation conceptuelle, à savoir la description des cadres sémantiques et l’établissement de relations entre cadres. Pour la terminologie, ce modèle offre la possibilité d’obtenir des descriptions qui tiennent compte à la fois des propriétés linguistiques des termes et de leur place dans une structure conceptuelle sans devoir renoncer à l’un ou à l’autre plan descriptif.
La Figure 8 montre de quelle manière le cadre Contamination est connecté à d’autres cadres sémantiques décrits dans le Framed DiCoEnviro (2024). Ces relations, inspirées de celles prises en compte dans FrameNet, permettent de mettre au jour de petits scénarios, de raconter de petites histoires sur des situations propres au domaine de l’environnement. Une approche semblable a été appliquée au domaine de l’informatique par Ghazzawi (2016). Schmidt (2009), pour sa part, regroupe des scènes associées au domaine du football dans des catégories générales représentatives des situations de ce domaine (Shot, Goal, etc.).


6. Bilan
Le retour sur quelques jalons significatifs proposé dans le présent article a permis, je l’espère, de mettre en lumière le chemin parcouru en terminologie quant à la prise en compte des verbes dans ce domaine. Le verbe peut être décrit comme collocatif, comme variante terminologique ou comme terme à part entière, mais il semble acquis qu’il contribue à l’expression de connaissances spécialisées. Les articles dans ce numéro et le colloque à l’origine de ces réflexions sont autant de témoignages de l’importance accordée désormais au verbe dans l’analyse terminologique.
Cela dit, il y a encore peu de ressources terminologiques à grande diffusion qui répertorient les verbes et autres unités prédicatives de manière systématique. La plupart des ressources actuelles adhèrent toujours à un programme conceptuel (une entrée = un concept) qui complique l’intégration systématique de données relatives à la structure argumentale, aux annotations contextuelles et aux relations terminologiques différant de celles généralement prises en compte.
La prise en compte du verbe a également permis d’ouvrir des perspectives nouvelles pour la terminologie : la mise au jour de relations terminologiques plus diversifiées ainsi que la découverte de cadres sémantiques permettant de relier les verbes à une forme d’organisation des connaissances mieux adaptée aux concepts d’activité. L’analyse du verbe et de ses propriétés linguistiques offre également une fenêtre pour une description plus uniforme de toutes les unités de nature prédicatives.
La description du verbe et des autres unités prédicatives soulève de nouvelles questions pour la description terminologique et bouscule les habitudes méthodologiques. Nous avons évoqué la difficulté soulevée par la définition des termes complexes. Par ailleurs, les unités prédicatives permettent de mettre au jour des phénomènes de polysémie fine peu décrits dans les ressources terminologiques.
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ZHENG, Ying, Frame semantics for the field of climate change. Discovering frames based on Chinese and English terms, Mémoire de maîtrise de l’Université de Montréal, 2022.
[1] Un premier bilan a été proposé dans L’Homme (2012).
[2] Concepts represented in terminological dictionaries are predominantly expressed in the form of nouns; concepts which are linguistically expressed as adjectives and verbs in technical languages are frequently found only in the corresponding noun form and some theorists deny the existence of adjective and verb concepts (SAGER 1990).
[3] Lorente (2002) a également proposé deux autres groupes de verbes apparaissant dans les textes spécialisés : les verbes discursifs servant à articuler le contenu du texte et les verbes connecteurs servant à exprimer des relations entres concepts. Si le rôle de ces verbes reste important dans les textes spécialisés, leur statut terminologique semble plus difficile à établir.
[4] En Sémantique des cadres, les participants sont répartis dans deux groupes distincts : 1. les éléments de cadre obligatoires (core frame elements) toujours activés ; 2. les éléments de cadre optionnels (non-core frame elements) qui sont activés occasionnellement. Cette distinction correspond grosso modo à celle existant entre argument et circonstant.
Per citare questo articolo:
Marie-Claude L’HOMME, « Le verbe terminologique : trente ans après », Repères DoRiF, n. 33 – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s), DoRiF Università, Roma, dicembre 2025, https://www.dorif.it/reperes/marie-claude-lhomme-le-verbe-terminologique-trente-ans-apres/
ISSN 2281-3020
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