Martin RUEFF
Comment truffer le mot truffe
D’où vient le mot truffe ? comment comprendre que ce mot désigne à la fois une espèce de champignon et l’extrémité du museau des chiens ? Quelle logique préside à cette donnée rendue encore plus étrange du fait qu’il existe des chiens truffiers, et que, s’ils sont truffiers, ce n’est certes pas parce qu’il cherche des museaux auxquels se frotter ? Et aussi : d’où vient le mot « tartufo » qui est l’équivalent italien du mot « truffe » et qui indique à la fois le champignon sous-terrain et un type de dessert que certaines aiment pour leur mystère tour à tour granuleux, glacé et caramélisé ? Enfin, comment relier ces noms à celui du personnage de Molière, ce Tartuffe qui semble avoir donné un autre « tartufo » ? Y a-t-il un lien de pure homophonie entre ces deux tarfufi ?
Le mot français truffe semble résulter de l’évolution suivante. On connaît le mot latin « tuber », substantif de la troisième déclinaison qui vient du verbe « tumeo » (gonfler, être gonflé). Il est bien présent en français dans les mots « tubercules », « tuberculose » et autres excroissances larvées. « Tuber » donne « tufer » en osco-ombrien selon une loi qui veut que, dès la fin de la République, un « b » intervocalique se déplace vers le « v » et les labio-véllaires. Tout comme « tuber » devient « tufer », « tufer » devient « tufera » en latin vulgaire. Le mot est attesté dans le De Observatione Ciborum, le traité de diététique que le médecin byzantin Anthimus rédige à la fin du Ve siècle pour le roi franc Thierry Ier. Passer de « tufera » à « truffa » est une simple affaire de métathèse, loi de permutation phonétique selon laquelle un groupe de lettres change de place dans un mot. Avec ou sans synesthésie, la « forma » latine du « formaticus caseus » a donné « fromage » en français quand l’italien sans métathèse a gardé « formaggio ».
L’étymologie du mot « tartuffe » peut être ainsi désenfouie : on trouve en latin un « terrae tuber » (une tubère de terre pour ainsi dire) qui donne en italien un « tartuffoli », puis, via la Suisse l’allemand Tartuffel qui laisse progressivement la place à « Cartoffel », enfin Kartoffel. Un original, gavé d’ésotérismes spécieux, Giordano Berti, soutient de son côté, que le mot aurait une autre origine : « terra tufide tubera » : la truffe serait fille du tuf. Il est vrai que l’Etrurie, terre de tuf est aussi terre de tartuffes. Mais ce n’est pas tout à fait une raison.
Si on essaie maintenant de comprendre l’évolution sémantique de ces mots ainsi que leurs relations, on peut faire l’hypothèse suivante. « Tuber » en latin désigne une croissance dissimulée (le mot tumeur conserve ce sens et en spécialise le caractère sinistre). La truffe est un tubercule sous-terrain. Il ressemble à un gros caillou noir irrégulier, granuleux et plein de gonflements. Parfois il se présente comme deux ou trois cailloux mal ajointés, grumeau d’oursins mal collés qui auraient perdus leurs piquants. Le rapport avec la truffe au chocolat se fonde sans doute sur une analogie formelle. On peut aussi penser que recouvrir le chocolat noir de poudre de chocolat amer renvoie à l’enfouissement de la truffe sous la terre, le tuf ou le sable. Cette dynamique vaut sans aucun doute pour le dessert « mystère » car ici aussi une couche de caramel ou de brisures de praline recouvre la vanille qui cache le cœur enfoui, fait de jaunes d’œufs, de sucre et de chantilly. Quand on dit que la truffe est le « diamant noir » ou le « diamant du terroir » on renvoie certes à son prix, mais aussi à son ensevelissement. Une telle qualification ne saurait faire oublier que tout comme il existe une magie blanche et une magie noire, de la même manière il existe une truffe blanche et une truffe noire. La blanche est très prisée et se cache à Alba rendue célèbre par Fenoglio, l’écrivain dont Calvino disait qu’il avait donné son livre à la Résistance.
Comment comprendre alors que le mot truffe soit employé comme adjectif pour désigner une buse ou un abruti ? Deux hypothèses peuvent ici s’affronter. L’une est une analogie formelle ; l’autre est structurelle. Selon la première, la truffe qualifierait un imbécile par animalisation – le mot truffe pouvant aussi désigner un gros nez, le nez aspirant en effet plus d’une synonymie – tarin, pif, patate et autres gentillesses. Ici on passerait de la métonymie à la synecdoque selon une logique de l’insulte qui vaut pour d’autres parties du corps. Il a un gros nez – une truffe – c’est une truffe. Mais on peut faire aussi l’hypothèse selon laquelle l’intelligence de la truffe serait dissimulée – si bien enfouie que même un fin tartuffier ne la trouverait pas (ne dit-on pas de la bêtise qu’elle est profonde ou abyssale ?) Ou encore que l’intelligence de telle truffe est si épaisse qu’elle se laisse berner.
C’est l’hypothèse de Leo Spitzer qui compare l’italien « truffare » et l’espagnol « trufar » à « truffe » dans un article de 1923 (Zeitschrif für romanische Philologie, XLIII 1923, p. 696-700) où il rapproche aussi le substantif « trompe » du verbe « tromper » et soutient que les chercheurs de truffes rencontrent souvent des difficultés, sont souvent déçus et moqués en raison de leurs échecs. Gerhard Rohlfs le philologue qu’on appelait l’archéologue des noms le contesta dans un article de l’Archiv für das Studium der neueren Sprachen und Literaturen (XLIV, 1922, p. 108-109). Quant à Henri Meier, il a proposé dans un article plus récent (Aion, Sezione Romanza, 1981, XXIII, 1981, p. 454-457) une contamination avec métathèse inverse de truffare et turbare (troubler, obscurcir). C’est peut-être un peu trop. Ici encore, soyons spitzériens. Une truffe c’est quelqu’un qui se laisserait avoir parce que les truffes, comme les pépites (celles de l’intelligence ne font pas exception) sont difficiles à trouver.
Ce sens d’enfouissement est très présent dans le couple de mots italiens truffa/ truffare (arnaque/ arnaquer) qui vient du provençal. Une « truffa », c’est une escroquerie – un vol par dissimulation. Truffare c’est à la fois arnaquer, se jouer de quelqu’un et tricher au jeu. Un truffatore, c’est un tricheur. Le mot “tartufo” en italien existe dès le 16ème siècle pour désigner un menteur, un hypocrite, un dissimulateur enfouisseur de vérité. On trouve ce mot dans la commedia dell’arte et c’est Molière qui le rend français avant que l’italien ne le reprenne à Molière. Il est donc assez faux de dire que « Tartufe » comme « poubelle » est une antonomase de nom propre, puisque le mot tartufe est d’abord un nom commun puis un nom propre puis un nom commun.
Le tartuffe est bien celui qui cache sous une couche d’honnêteté, et de sentiments moraux et religieux les pépites de sa noirceur. Et qu’Orgon doive se dissimuler sous une table pour faire éclater la vérité de Tartuffe obéit à une logique qui est donc aussi celle des noms.
Quant au patronyme Rueff, n’en déplaise aux ébouriffés cruels de la 6ème D, il n’a pas grand rapport avec cette histoire.
Per citare questo articolo:
Martin RUEFF, « Comment truffer le mot truffe », Repères DoRiF, hors-série – Arts et résidences homéostatiques, DoRiF Università, Roma, giugno 2026, https://www.dorif.it/reperes/martin-rueff-comment-truffer-le-mot-truffe/
ISSN 2281-3020
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