Polina MIKHEL

Polysémie en langue générale et en langue de spécialité : le cas de la terminologie de la chimie

 

 

Polina MIKHEL
Inalco, Paris, France
p.mikhel@gmail.com


Résumé
Depuis 2018, nous travaillons sur la construction de modèles lexicographiques de termes de la chimie, modèles intégrés à la description du lexique de la langue générale dans le cadre des travaux menés sur les grands réseaux lexicaux appelés Systèmes Lexicaux. L’objectif de notre projet est de créer une ressource trilingue (français-anglais-russe) pour les étudiants et les enseignants de la chimie. L’attention se porte particulièrement sur l’interface entre langue générale et langue de spécialité, autour des unités lexicales générales et des termes de chimie qui établissent cette jonction, surtout au niveau de la polysémie de vocables.

Abstract
Since 2018, we have been working on the construction of lexicographic models of chemical terms that are integrated with the description of the general language lexicon as part of the work being carried out on lexical networks called Lexical Systems. The aim of our project is to create a trilingual (French-English-Russian) resource for chemistry students and teachers. The project focuses in particular on the interface between the general and specialized languages, establishing the junction of general lexical units and chemistry terms, especially at the level of polysemy of vocables.


1. Introduction

Les professeurs des sciences naturelles, telles que la chimie ou l’écologie, considèrent souvent que, pour les apprenants, les termes hautement techniques monosémiques sont les plus difficiles à acquérir, sans se rendre compte que les unités lexicales très basiques mais polysémiques (comme liaison, réaction, molécule, etc.) représentent un défi encore plus grand. Malheureusement, certains professeurs de sciences ne voient pas leur rôle dans l’enseignement de la langue de la discipline en question, ou bien ils supposent que les étudiants maîtrisent déjà la terminologie nécessaire et, par conséquent, ne s’assurent même pas que les étudiants partagent avec eux la même compréhension des concepts étudiés (MARKIC 2015 ; MARKIC & CHILDS 2016).

La nature polysémique du vocabulaire scientifique a suscité une attention particulière dans la littérature sur l’enseignement des sciences (EISS 1961 ; GARDNER 1972 ; JOHNSTONE & CASSELS 1985 ; HERRON 1996 ; DONOVAN 1997 ; JOHNSTONE & SELEPENG 2001 ; SNOW 2008 ; JASIEN & OBEREM 2008 ; JASIEN 2009, 2011 ; SONG & CARHEDEN 2014 ; CHILDS et al. 2015 ; CINK & SONG 2016 ; KERMEN 2016 ; CANAC & KERMEN 2016 ; REES et al. 2018). Il est largement reconnu que les unités lexicales utilisées à la fois dans la langue générale et dans les contextes scientifiques sont un frein à la compréhension des textes scientifiques plus que le vocabulaire hautement technique (MARKIC & CHILDS 2016). Dans les études mentionnées ci-dessus, les auteurs se concentrent sur des aspects distincts de ce problème, mais parfois plusieurs difficultés peuvent s’entremêler.

Par exemple, en suivant la catégorisation de SNOW (2008), CINK & SONG (2016 : 607) désignent comme Cross Meaning Vocabulary (Vocabulaire des sens croisés) les termes qui ont à la fois des significations « académiques » (utilisées dans plusieurs disciplines) et « techniques ». Ensuite, ils désignent comme Dual Meaning Vocabulary (Vocabulaire des doubles sens) les termes qui ont des significations différentes dans les contextes scientifique vs quotidien. Ils fournissent une liste de termes que les participants à leur expérimentation se sont appropriés au cours de leur étude, chacun de termes étant marqué comme appartenant soit au Dual Meaning Vocabulary, soit au Cross Meaning Vocabulary.

Cependant, selon notre point de vue, сette répartition s’avère incohérente, car certains termes de leur liste ont en fait des significations différentes dans les trois niveaux : « quotidien », « académique » et « spécifique à une discipline ». Par exemple, un terme anglais de l’écologie indicator (indicateur) appartient, selon CINK & SONG (2016 : 610), au Cross Meaning Vocabulary, bien qu’il soit aussi attesté et largement utilisé dans la langue générale ; react (réagir) et reaction (réaction) sont considérés comme faisant partie du Dual Meaning Vocabulary, bien que ces termes soient utilisés dans plusieurs disciplines, telles que la physique, la chimie, l’écologie ou même la psychologie, et qu’ils revêtent des sens différents dans chacune de ces disciplines.

En nous appuyant sur les études mentionnées ci-dessus, nous suggérons de regrouper les entités lexicales polysémiques de la manière suivante :

  • entités lexicales ayant plusieurs sens terminologiques différents dans les disciplines scientifiques, par exemple :

réactif en chimie ;

  • entités lexicales ayant à la fois des sens terminologiques différents dans les disciplines scientifiques et des sens non terminologiques dans la langue générale, par exemple :

poids en physique vs en biologie vs en statistique vs dans la langue générale ;

base en chimie vs en mathématique vs en linguistique vs dans la langue générale ;

  • entités lexicales non terminologiques mais ayant des sens différents à la fois dans des contextes scientifiques et dans la langue générale, par exemple :

fort comme dans café fort vs lien chimique fort vs acide fort ‘l’acide qui se dissocie complètement dans l’eau’ (JASIEN 2011) ;

neutre comme dans territoire neutre vs molécule neutre ‘non chargée’ vs solution neutre ‘ni acide ni basique’.

Très souvent, les apprenants ne sont pas conscients de la nature polysémique des termes et des entités lexicales de la langue générale qu’ils rencontrent dans les contextes scientifiques, ce qui conduit par conséquent à des idées fausses et persistantes. SONG & CARHEDEN (2014) sont parvenus à la conclusion que les significations générales dominaient les significations spécialisées de certaines entités lexicales avant et après que les significations terminologiques aient été présentées aux étudiants dans leur cours. En conséquence, les apprenants ont continué à s’appuyer sur les significations incorrectes, c’est-à-dire de la langue générale, dans des contextes scientifiques, sans même réaliser ou admettre leur incompréhension des concepts étudiés.

L’une des raisons pourrait être le fait que les étudiants apprennent les significations générales à un plus jeune âge et les associent à leurs expériences personnelles (SONG & CARHEDEN 2014 : 137). Parmi les autres facteurs, on peut mentionner : a) l’apprentissage passif du vocabulaire scientifique en classe, avec une utilisation active rare de lexiques difficiles dans un contexte scientifique ; b) la prédominance de la technique de mémorisation par cœur des listes de termes ; c) la circularité et le caractère incomplet des définitions terminologiques, qui entravent la compréhension des étudiants (WONG et al. 2014). Comme le suggèrent CHILDS et al. (2015 : 434) :

[…] the first step is for science teachers to become aware of the most problematic words used in their national language (as this problem is language specific). When they first occur in a lesson or textbook, the teacher must deliberately address the issue and try to ensure that the teacher and students share a common understanding. This will need to be continually reinforced, so that students become familiar with the idea that the meaning depends on the context.

2. Termes polysémiques dans des dictionnaires spécialisés : le cas de la chimie

Dans la plupart des dictionnaires spécialisés, les vocables polysémiques (vocables ayant plusieurs acceptions) soit sont décrits comme s’ils étaient monosémiques, soit ne sont pas traités du tout.
Précisons ce que nous entendons par le terme vocable. Selon POLGUÈRE (2016 : 69-70) :

Un vocable est un regroupement d’unités lexicales qui ont les deux propriétés suivantes :

    1. elles sont associées aux mêmes signifiants (forme graphique et sonore),
    2. elles présentent un lien sémantique évident.
      Les unités lexicales d’un vocable sont appelées acceptions de ce vocable.

On distingue deux types d’unités lexicales : les lexèmes et les locutions.
Le lexème est un groupe de mot-formes qui se distinguent uniquement par la flexion.
La locution est une expression phraséologique sémantiquement non compositionnelle.

Prenons quelques exemples. Le terme de chimie En. IONIZE (s’ioniser/ioniser) devrait être représenté comme un vocable polysémique avec au moins deux acceptions spécialisées, à savoir IONIZE a qui signifie ‘la particule X subit une transformation pour devenir un ion’, comme dans l’exemple 1a, et le causatif IONIZE b qui signifie ‘le fait Y fait en sorte qu’une particule X s’ionise’, comme dans l’exemple 1b.

1a. Calcium atom ionizesa by losing two electrons.
‘L’atome de calcium s’ionise en perdant deux électrons.’
Post-JAMB Exam Guidelines, https://www.academia.edu/, 24/07/2022

1b. In the atmosphere above about 70 km, ultraviolet radiation from the sun ionizesb molecules generating free electrons, which remain unattached for considerable time because of the low density of the atoms.
‘Dans l’atmosphère, au-dessus de 70 km environ, le rayonnement ultraviolet du soleil ionise les molécules en générant des électrons libres, qui restent longtemps détachés en raison de la faible densité des atomes.’
Bertoni Henry L., Radio Propagation, 2003

La même remarque s’applique à l’adjectif En. IONIC (ionique) qui doit être représenté comme un vocable polysémique avec deux acceptions spécialisées, IONIC 1 ‘X relatif aux ions’ et IONIC 2 ‘X tel qu’il est constitué d’ions’, voir les exemples 2a-c.

2a. The negative ionic1 charge of OH is 1.
‘La charge ionique négative de OH est de 1.’
Sincero A. P., Sincero G. A., Physical-Chemical Treatment of Water and Wastewater, 2022

2b. Although they consist of positively and negatively charged ions, ionic2 compounds are electrically neutral, because the charges are always equal and opposite.
‘Bien qu’ils soient constitués d’ions chargés positivement et négativement, les composés ioniques sont électriquement neutres, car les charges sont toujours égales et opposées.’
https://www.chemicool.com/, 24/07/2022

2c. There is a strong correlation between ionic1 size and the melting point of an ionic2 compound.
‘Il existe une forte corrélation entre la taille de l’ion et le point de fusion d’un composé ionique.’
Moore et al., ChemPRIME, https://chem.libretexts.org/

Les deux vocables, IONIZE (s’ioniser/ioniser) et IONIC (ionique), sont des exemples de vocables polysémiques qui ne sont pas du tout traités dans les ressources terminologiques, telles que les dictionnaires de l’UICPA[1] ou d’Oxford[2].

Figure 1. Entrées pour le terme REACTIF(N) dans le Dictionnaire de chimie de Menten (à gauche) et dans le Vocabulaire de la chimie et des matériaux de FranceTerme (à droite).

Considérons maintenant le cas d’un terme traité dans les dictionnaires mais dont la polysémie n’est pas prise en compte. La Figure 1 montre deux entrées lexicographiques pour Fr. REACTIF(N) (reactant/reagent) tirées du Dictionnaire de chimie de Menten et du Vocabulaire de la chimie et des matériaux de FranceTerme. Il faut préciser que les deux dictionnaires ont des microstructures relativement riches. Le Dictionnaire de chimie décrit l’histoire des termes et des concepts, donne des définitions, des synonymes français (le cas échéant) et des termes correspondants allemands et anglais. Comme nous souhaitons nous concentrer sur la définition et des équivalents anglais de REACTIF(N), nous ne présentons dans la Figure 1 qu’un extrait de sa longue entrée et omettons l’aperçu historique et étymologique. Une entrée typique du Vocabulaire de la chimie et des matériaux comprend généralement une indication du sous-domaine de la chimie, une définition, une note, un équivalent anglais et une source de référence ; certaines entrées comportent des liens vers des antonymes et des synonymes.

Passons maintenant au cas de REACTIF(N). Les exemples 3a et 4a-b montrent qu’il existe deux sens différents de REACTIF(N). Dans l’exemple 3a, REACTIF(N) 1 signifie approximativement ‘substance qui réagit et qui est consommée à la fin d’une réaction chimique’. Comme le montre l’exemple 3a, REACTIF est opposé ici au terme PRODUIT ‘substance qui est formée à la fin d’une réaction chimique’. REACTIF(N) 1 a un synonyme réactant(N) qui est moins fréquemment utilisé et attesté seulement depuis 1980, voir l’exemple 3b. Un terme anglais correspondant aux termes français REACTIF(N) 1 et REACTANT(N) est REACTANT.

3a. En système fermé, lors dune réaction chimique, la masse des réactifs1 est égale à la masse des produits. Le nombre datomes à lentrée (dans les réactifs1) est aussi égal au nombre datomes à la sortie (dans les produits).
‘In a closed system, during a chemical reaction, the mass of the reactants is equal to the mass of the products. The number of atoms at the beginning (in the reactants) is also equal to the number of atoms at the end (in the products).’
https://www.superprof.fr, 21/07/2022

3b. Lobjectif principal de ce projet est de détecter les réactants et produits de réactions à de très basses températures jamais atteintes précédemment pour de telles mesures <…>.
‘The main objective of this project is to detect reactants and reaction products at very low temperatures never previously reached for such measurements.’
Agence National de la Recherche, https://anr.fr/Projet-ANR-11-BS04-0024

Dans les exemples 4a-b, REACTIF(N), 2 signifie approximativement ‘substance utilisée par un chimiste pour tester une autre substance’. Ces substances de test sont préparées dans les laboratoires de chimie et portent généralement des noms propres, par exemple réactif de Collins (Collins reagent), réactif de Grignard (Grignard reagent), etc. Le terme anglais correspondant de REACTIF(N) 2 est REAGENT.

4a. Tous les flacons de réactifs2 doivent être conservés au froid et n’être sortis quau moment du test.
‘All reagent bottles should be kept cold and only taken out at the time of testing.’
Laveissière C., Penchenier C., Manuel de lutte contre la maladie du sommeil, 2005

4b. Je me trompais sans cesse dans mes mesures, et finalement, jai cassé un flacon de réactifs2  Rhésus.
‘I kept getting my measurements wrong, and finally, I broke a vial of Rhesus reagent.’
Frantext, Tournier Michel, Le Roi des Aulnes, 1970, p. 407

Ainsi, REACTIF(N) devrait être présenté comme un vocable polysémique avec deux acceptions spécialisées, REACTIF(N) 1 (reactant) et REACTIF(N) 2 (reagent). Ce n’est cependant pas le cas dans les dictionnaires à notre connaissance. Comme le montre la Figure 1, REACTIF(N) dans le Dictionnaire de chimie n’est pas traité comme un vocable polysémique, et l’indication de l’équivalent anglais REAGENT présuppose que les auteurs de cette entrée ne se réfèrent qu’au deuxième sens de REACTIF(N), c’est-à-dire REACTIF(N) 2 (reagent). Le Vocabulaire de la chimie et des matériaux nous fournit deux définitions, mais la numérotation 1 et 2 n’est pas en fait une indication sur la polysémie de REACTIF(N). La première définition renvoie à nouveau au sens de REACTIF(N) 2 et est suivie d’une indication de l’équivalent anglais REAGENT. La seconde définition devrait faire l’objet d’une entrée séparée, car elle concerne l’adjectif REACTIF(Adj) et n’est pas censée être traitée dans l’entrée du substantif REACTIF(N).

Pour conclure, d’après ce que nous pouvons observer, les vocables polysémiques spécialisés sont soit traités comme des vocables monosémiques, comme dans le cas de Fr. REACTIF(N) (reactant/reagent), soit ils ne sont pas du tout présents dans certains dictionnaires, comme dans le cas de En. IONIZE et IONIC.

3. Description de la polysémie dans le cadre théorique et descriptif des Systèmes Lexicaux

Nos descriptions lexicographiques du vocabulaire fondamental de la chimie sont réalisées dans le cadre de l’approche théorique et descriptive de la Lexicologie Explicative et Combinatoire (MEL’ČUK et al. 1995). Cette approche a précédemment été appliquée à l’étude de vocabulaires terminologiques, tels que ceux de l’informatique et de l’environnement (L’HOMME 2012). Le travail lexicographique a été mené de façon comparative – pour les trois langues prises en compte, c’est-à-dire français, anglais et russe, – afin d’identifier les divergences de structuration terminologiques entre langues et les divergences quant à l’interconnexion entre terminologie et langue générale.
Premièrement, nous avons identifié une terminologie fondamentale de la chimie qui est un préalable à toute étude descriptive et théorique. Ensuite, la terminologie identifiée a été modélisée selon l’approche des Systèmes Lexicaux (POLGUÈRE 2014). Les propriétés formelles des Systèmes Lexicaux permettent d’étudier la façon dont une terminologie donnée pénètre la langue générale et, réciproquement, est pénétrée par elle.

La méthodologie a été ancrée dans la modélisation lexicographique des termes (sens, caractéristiques grammaticales, connexions lexicales sémantiques, phraséologie et polysémie) avec un recours systématique aux corpus textuels de chimie et à l’interaction avec les spécialistes du domaine du laboratoire de chimie LPCT de l’Université de Lorraine.

Au cours de notre étude (MIKHEL 2022), nous avons analysé 90 vocables dont au moins un des sens appartient au lexique de la chimie. Cela a abouti aux descriptions lexicographiques de 312 unités lexicales (107 pour l’anglais, 103 pour le français, 102 pour le russe) qui constituent le noyau de la nomenclature de la terminologie chimique. La plupart des vocables de notre liste sont polysémiques, et certains même très polysémiques, comme En. ELEMENT (élément) avec 14 acceptions (selon notre analyse), En. REACT (réagir) avec 10 acceptions, ou Ru. химия1 (chimie) avec 10 acceptions. Pour les besoins de notre étude, nous avons analysé la structure de ces vocables et émis des hypothèses sur les relations de copolysémie existant entre les différents sens, voir par exemple la Figure 2.

Figure 2. Relations de copolysémie dans le vocable En. react ‘réagir’.

Précisons ce que nous entendons par le terme сopolysémie. Selon POLGUÈRE (2018 : 794-795) :

Copolysemy between two lexical units L1 and L2 – symbolized as L1 → L2 – is the formal and semantic relation linking L2 to L1 which conditions their grouping within the same polysemous vocable. Copolysemes are lexical units that belong to the same vocable – they are connected either directly or indirectly by a copolysemy relation within this vocable.

4. Les résultats

D’après notre analyse des relations entre des unités lexicales spécialisées et non spécialisées, au niveau paradigmatique, les termes chimiques fondamentaux sont souvent insérés dans la structure polysémique des vocables, dont certaines significations sont liées au système terminologique et d’autres appartiennent au lexique de la langue générale.

Nous avons identifié trois types d’insertion d’unités lexicales spécialisées dans des vocables
polysémiques qui sont résumés dans la Figure 3.

Figure 3. Trois types d’insertion d’unités lexicales spécialisées dans des vocables polysémiques.

Nous avons rencontré et encodé dans nos Systèmes Lexicaux les relations de copolysémie suivantes (entre les différentes acceptions des vocables dont au moins une possède un sens lié à la chimie) :

  • Causation, où L2 signifie ‘causer L1‘, par exemple :

En. REACT I.1d ‘réagir’ → REACT I.1e ‘faire réagir’,
En. BOND I.2a ‘se lier’ → BOND I.2b ‘lier’,
En. IONIZE a ‘s’ioniser’ → IONIZE b ‘i11oniser’ ;

  • Spécialisation, où L2 est un synonyme plus riche de L1, ou, au moins, L2 contient L1 dans la composante centrale de sa définition (POLGUÈRE 2018), par exemple :

En. SUBSTANCE I.1b, comme dans chemical substance (substance chimique), →  SUBSTANCE I.2, comme dans to abuse substances (abuser des drogues) ;

  • Extension, où L2 et L1 sont relativement proches, mais il n’y a pas de relation de synonymie entre les deux, par exemple :

Fr. REAGIR I.1a ‘répondre à un stimulus’, comme dans les capteurs du robot réagissent au toucher et au son, → REAGIR I.1d ‘substances subissent un changement chimique…’, comme dans le carbure de calcium réagit fortement avec l’eau ; Fr. ELEMENT III.1 ‘constituants fondamentaux de l’univers’ → ELEMENT III.3a ‘type d’atomes’ ;

  • Métaphore, où L2 se réfère à L1 par analogie, par exemple :

En. MOLECULE I, comme dans molecule of water (molécule d’eau), → MOLECULE II, comme dans molecule of creativity (molécule de créativité) ;

  • Métonymie, où L2 se réfère à L1 par contiguïté, par exemple :

Fr. CHIMIE II.1, comme dans chimie de l’atome, → CHIMIE II.2, comme dans chimie du cerveau ;

  • sultat, où L2 est le résultat de L1, par exemple :

Ru. химия1 V.2a ‘traitement de beauté des cheveux à l’aide de produits chimiques’ → химия1 V.2b ‘coiffure bouclée durable, résultat de химия V.2a’.

Pour conclure, la Figure 4 montre un exemple de notre description lexicographique du vocable polysémique REACTIF(N), dont nous avons parlé dans la Section 2, faite dans le cadre théorique et descriptive de la Lexicologie Explicative et Combinatoire et des Systèmes Lexicaux.

Figure 4. Vocable polysémique REACTIF(N) dans le Réseau Lexical du Français accessible par Spiderlex[3], un outil de visualisation des données lexicales.

 

Remerciements

La présente recherche, financée par la Région Grand Est (France), est le résultat d’une collaboration entre le laboratoire linguistique ATILF et le laboratoire de chimie LPCT de l’Université de Lorraine, sous la direction d’Alain POLGUÈRE et Francesca INGROSSO à qui nous exprimons notre sincère gratitude. Nous remercions également les évaluateurs et les relecteurs anonymes de notre article pour leurs précieuses suggestions.

 

Références bibliographiques

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[1] https://goldbook.iupac.org/ (dernière consultation : 15/05/2024).

[2] https://www.oxfordreference.com/display/10.1093/acref/9780198722823.001.0001/acref-9780198722823 (dernière consultation : 15/05/2024).

[3] https://lexical-systems.atilf.fr/spiderlex/ ; https://spiderlex.atilf.fr/fr/q/*r%C3%A9actif*N** (dernière consultation : 15/05/2024).

 


Per citare questo articolo:

Polina MIKHEL, « Polysémie en langue générale et en langue de spécialité : le cas de la terminologie de la chimie », Repères DoRiF, hors-série – En termes de polysémie. Sens et polysémie dans les domaines de spécialité, DoRiF Università, Roma, ottobre 2025, https://www.dorif.it/reperes/polina-mikhel-polysemie-en-langue-generale-et-en-langue-de-specialite-le-cas-de-la-terminologie-de-la-chimie/

 

ISSN 2281-3020

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