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Ramón MARTI SOLANO

Un regard contrastif sur des unités phraséologiques liées à la pandémie du coronavirus et sur leurs actualisations lexico-syntaxiques

 

Ramón Martí Solano
Université de Limoges
ramon.marti-solano@unilim.fr


Résumé
Cette étude se centre sur cinq unités phraséologiques françaises, à savoir « voir le bout du tunnel », « tourner la page », « mettre (qqn) à genoux », « revenir à la case départ » et « baisser la garde », sur leurs équivalents dans trois autres langues romanes (espagnol, italien et portugais) et sur leurs actualisations lexico-syntaxiques dans le contexte de la pandémie du coronavirus. Une recherche en linguistique de corpus montre un comportement similaire des UP dans toutes les langues avec des patrons lexico-syntaxiques communs dans lesquels elles sont actualisées. « Voir le bout du tunnel » et « baisser la garde » (cette dernière dans son expression négative) ont vu leur fréquence d’emploi augmenter exponentiellement dans le corpus de presse généraliste pour la période sélectionnée (du 1er avril 2020 au 31 mars 2021), et ceci pour les quatre langues. Le résultat le plus saillant, c’est l’influence exercée par un discours standard issu des grandes instances internationales (en anglais) sur les langues romanes.

Abstract
This paper focuses on five French phraseological units, namely voir le bout du tunnel, tourner la page, mettre (qqn) à genoux, revenir à la case départ and baisser la garde, on their equivalents in other three Romance languages (Spanish, Italian and Portuguese) and on their lexico-syntactic instantiations in the context of the coronavirus pandemic. Voir le bout du tunnel and baisser la garde (the latter in its negative expression) saw their frequency of use increase exponentially in the general press corpus for the selected period (April 1, 2020 to March 31, 2021), and this for the four languages. The most striking result is the influence of a standard discourse from the major international bodies (in English) on the Romance languages.


 

1. Introduction

 

Le suivi régulier des informations sur la pandémie du coronavirus fait ressortir quelques unités phraséologiques (UP) communes au français et à d’autres langues romanes comme l’espagnol, l’italien et le portugais.[1] Nous analysons, dans cet article, les actualisations lexico-syntaxiques d’unités phraséologiques telles que « voir le bout du tunnel », « tourner la page », « mettre (qqn) à genoux », « revenir à la case départ » et « baisser la garde » dans les archives électroniques de la presse généraliste française entre le 1er avril 2020 et le 31 mars 2021. Suit une comparaison quantitative avec la même période de l’année précédente qui permet de repérer quelles sont les UP dont la fréquence d’emploi a augmenté dû à leur récurrence dans les informations liées à la pandémie. Enfin, les UP équivalentes dans les langues susmentionnées sont également analysées d’un point de vue quantitatif et qualitatif afin de repérer les traits communs et les particularités propres à chaque langue (JOHANSSON, HOFLAND 1994 : 25).

Nous définissons la phraséologie comme « l’étude, la description et l’analyse de tous les phénomènes concernant les groupements d’items lexicaux sémantiquement et morpho-syntaxiquement figés à différents degrés et susceptibles de varier dans leur actualisation en discours » (MARTI SOLANO 2007 : 26). Les unités phraséologiques sont de ce fait des unités polylexicales de la langue qui peuvent être classées en quatre sous-catégories : collocations, expressions figées, phrases situationnelles et proverbes (KLEIN, LAMIROY 2016).

 

2. La phraséologie contrastive multilingue

 

La phraséologie contrastive a pour objectif principal la comparaison et le contraste entre des UP équivalentes de deux langues afin de soulever les différences sur le plan morphosyntaxique, sémantique et pragmatique. Elle vise également à repérer d’éventuels écarts de fréquence d’emploi aussi bien synchroniquement que diachroniquement. La phraséologie contrastive multilingue, quant à elle, met en relation plus de deux langues en sorte que la langue ou les langues qui s’y ajoutent contribuent, par le biais de leurs idiosyncrasies phraséologiques, à compléter et à affiner la description des UP sous analyse. Le recours à plusieurs langues de la même famille, en l’occurrence un échantillon des langues romanes, représente une possibilité supplémentaire et non négligeable dans l’analyse contrastive : les langues romanes partagent un nombre très important d’UP qui peuvent éventuellement avoir développé des sens particuliers en fonction de la langue mais aussi présenter des fréquences d’emploi très divergentes. L’analyse contrastive permet aussi de faire ressortir des aspects propres aux diverses variétés topolectales, soient-ils d’ordre lexical, syntaxique, pragmatique ou d’ordre quantitatif.

 

3. Méthodologie de la recherche

 

Cette étude est le résultat d’une recherche basée sur corpus. Nous souscrivons à l’idée que seuls les corpus fournissent des résultats empiriques et fiables sur lesquels les analyses linguistiques, et en l’occurrence phraséologiques, peuvent être menées. Concernant la linguistique contrastive, les études mettant en comparaison deux ou plusieurs langues doivent être basées sur des textes, et pas sur la comparaison des systèmes des langues, en utilisant des corpus électroniques et des outils informatiques (EBELING 2016 : 7, citant JOHANSSON 2012 : 46).

Nous avons eu recours aux corpus monolingues et comparables TenTen par le biais de la plateforme Sketch Engine avec le but de repérer le comportement contextuel prototypique des UP en français et dans les autres langues romanes et ainsi être en mesure de le comparer avec leur fonctionnement dans le contexte précis de la crise sanitaire. Il s’agit de très grands corpus d’entre quatre et dix-sept milliards de mots, selon la langue, qui ont été compilés à partir de sites web linguistiquement pertinents entre 2011 (pour le portugais) et 2018 (pour l’espagnol), ce qui permet un aperçu synchronique fiable de l’utilisation et du fonctionnement de la langue écrite dans des contextes linguistiques très variés.

Cependant, le degré de fiabilité et de comparabilité des corpus TenTen doit être mis en question en fonction des différentes dates auxquelles ils ont été créés. Une expression peut être beaucoup plus utilisée que d’habitude dû à un événement concret qui déclenche son utilisation et sa reprise par les journalistes, les médias et, en général, par tous ceux qui publient sur la Toile. Ceci a été le cas de l’UP the bubble bursts (« la bulle éclate ») et ses équivalents dans d’autres langues, et plus particulièrement dans les langues romanes, pendant la crise économique mondiale de 2007-2008 (MARTI SOLANO 2012a). Des événements de cet ordre-là et l’utilisation très fréquente d’une UP ou de plusieurs UP pendant une période donnée peuvent fausser les résultats quantitatifs d’une recherche sur la fréquence d’emploi dans une langue, ou dans plusieurs langues, dans une perspective contrastive.

Un autre élément dont il faut tenir compte, c’est le paramètre diatopique dans la compilation des corpus et dans l’analyse des résultats. Il se peut qu’il y ait des variantes, comme dans le cas du français canadien, dans lesquelles telle ou telle UP soit plus utilisée que dans d’autres, comme par exemple, le français de France. La locution nominale « éléphant blanc », qui est un calque de l’anglais white elephant, est d’un usage répandu dans le français canadien alors qu’en France la locution est pratiquement inconnue (MARTI SOLANO 2012b : 209).

Concernant les variétés diatopiques représentées, le corpus TenTen portugais (ptTenTen11) contient des textes des deux principales variétés de la langue, le portugais brésilien et le portugais européen. Le corpus espagnol (esTenTen18) contient 49,32% des textes en espagnol européen, 46,46% en espagnol américain et 4,21% des textes dont l’origine n’est pas spécifiée. Pour le français (frTenTen17), les variétés européennes, canadiennes et africaines sont toutes représentées. Quant au corpus italien (itTenTen16), aucune mention n’est faite de la variété suisse dans les informations fournies par Sketch Engine, ce qui laisse penser qu’il s’agit d’un corpus monovariétal ou, en tout cas, censé représenter presque majoritairement l’italien d’Italie.

Nous avons également utilisé la base de données Frantext, de 260 millions de mots, afin d’observer la représentativité des UP et de repérer la date des premières occurrences. Enfin, nous nous sommes servi de la base de données Europresse qui donne accès à des milliers de journaux et magazines dans plusieurs langues permettant ainsi de compiler des corpus journalistiques spécifiques pour une période donnée.

 

4. Les équivalents phraséologiques

 

L’immense travail de recherche mené par Elisabeth Piirainen (2012, 2016) sur les widespread idioms (internationalismes phraséologiques) a permis d’avoir une vision assez large et précise des UP qui sont communes à un grand nombre de langues européennes mais aussi non européennes. Ce stock phraséologique partagé est le résultat, pour la plupart, des expériences humaines universelles métaphorisées dans un très grand nombre de langues, de l’héritage de la civilisation et des langues gréco-latines, du rôle dans l’enseignement et dans la culture du latin médiéval, de l’immense diffusion de la Bible, de l’influence des traductions des fables et de la grande littérature européenne et enfin de la puissance que la langue et la culture anglo-américaines exercent, depuis plusieurs décennies, sur les autres langues et cultures du monde.

Les correspondances interlinguistiques en matière de phraséologie se résument dans quatre types fondamentaux, à savoir les équivalents totaux, les équivalents partiels, les analogues phraséologiques et les UP sans équivalents phraséologiques (COTTA RAMUSINO, MOLLICA 2020 : 5, citant DOBROVOL’SKIJ 2011, 2014). Pour cette étude nous avons sélectionné cinq UP appartenant au premier groupe, des équivalents phraséologiques totaux.

 

5. Actualisations lexico-syntaxiques des UP françaises

 

C’est le caractère graduel des phrasèmes (MEL’CUK 2013), leur capacité en tant qu’unités complexes de la langue d’être soumises à des variations, qui se trouve à la base de leurs actualisations en discours, des changements ou des modifications dans la structure lexico-grammaticale des formes canoniques des UP lorsqu’elles sont utilisées dans des contextes réels dans la langue orale ou écrite. Cette étude de phraséologie contrastive s’inscrit dans la tradition de la lexicologie britannique contextualiste initiée par John Sinclair (LEGALLOIS, TUTIN 2013) et cherche, entre autres, à faire ressortir de potentiels phénomènes de collocation, colligation, préférence sémantique et prosodie sémantique des UP concernées en relation avec le contexte de la crise sanitaire.

Les cinq UP de cette étude sont enregistrées avec une forme canonique dans le Dictionnaire des expressions et locutions (DEL) de Rey et Chantreau, ce qui établit non seulement leur statut lexicographique en tant qu’unités pluriverbales de la langue mais aussi leur haut degré d’institutionnalisation et de lexicalisation. Elles sont, comme toutes les autres UP de la langue, actualisées dans le discours et sont soumises, en fonction de leur degré de figement, à des phénomènes de variation lexicale ainsi qu’à des insertions et des complémentations syntaxiques en fonction du contexte linguistique et extralinguistique.

Nous avançons dans le cadre de notre analyse lexico-syntaxique la notion d’unité phraséologique élargie (UPE), qui n’est que le développement de la notion d’unité lexicale élargie ou extended lexical unit (SINCLAIR 1998, 2004 ; STUBBS 2001, 2009), qui rend compte de l’environnement linguistique des formes répertoriées des UP, aussi appelées formes citationnelles ou formes lexicographiques. L’UPE relève de l’agencement syntaxique des UP dans les énoncés et de leurs associations lexicales et discursives dans leur contexte linguistique, comme c’est le cas de la cooccurrence verbale sur l’axe paradigmatique dans les locutions adverbiales idiomatiques.

5.1. « Voir le bout du tunnel »

C’est « la sortie du tunnel » la forme canonique choisie par les lexicographes dans le DEL qui la définissent comme « la fin d’une épreuve, d’une période difficile, sombre » (DEL 1993 : 776). De son côté, le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) enregistre un deuxième sens du mot-vedette « tunnel » au sens figuré :

Au fig. Longue période de difficultés, de souffrances physiques ou morales dont on ne voit pas la fin. Être dans le tunnel ; arriver au bout, voir la fin du tunnel. L’impression de sortir d’un tunnel, de trouver la lumière, de commencer vraiment une nouvelle vie ! (Martin du G., J. Barois, 1913, p. 546). Je parle des incurables, de ceux dont la maladie n’est pas un tunnel vite traversé (Mauriac, Journal 1, 1934, p. 53).

Il semblerait que l’expression ait été utilisée d’abord en anglais et en référence aux reprises économiques depuis les années 1920 (PIIRAINEN 2012 : 90) pour ensuite être utilisée par Winston Churchill en 1940 et 1941 dans le contexte de la Seconde guerre mondiale, des citations qui auraient contribué à sa grande diffusion, non seulement en anglais mais dans de nombreuses langues européennes et non européennes (PIIRAINEN 2012 : 393). [2]

Dans le sens figuré de « (commencer à) avoir de l’espoir » la première occurrence de la forme canonique en anglais see the light at the end of the tunnel dans le corpus diachronique Corpus of Historical American English (COHA) remonte à 1948.

Measured in terms of prestige, measured in the courage which it has brought to millions of people who desire freedom, […], its cost is insignificant. It can, it must, be continued until there is a stability in Europe which assures peace. General Clay did not try to guess when that time would come. But last week he thought he could see the light at the end of the tunnel. (COHA, Time Magazine, 01/11/1948)

Cette UP se prête particulièrement à de nombreuses variantes. C’est dans l’objectif de repérer les formes prototypiques que nous avons lancé une recherche dans le corpus TenTen français en tenant compte des différentes structures lexico-syntaxiques dans lesquelles cette UP est utilisée (tableau 1).

 

Tableau 1. Résultats quantitatifs des structures lexico-syntaxiques de l’UP « voir le bout du tunnel » dans French Web 2017 (frTenTen17)

 

Compte tenu des résultats du tableau 1, nous avons sélectionné les deux séquences les plus fréquentes, à savoir « voir le bout du tunnel » et « lumière au bout du tunnel », pour cette étude quantitative. Par la suite, nous avons compilé deux corpus spécifiques à partir des archives électroniques de la presse généraliste française en utilisant la base de données Europresse, et plus particulièrement trois journaux, Le Monde, Le Figaro et Le Parisien, entre le 1er avril 2020 et le 31 mars 2021. Le premier corpus est composé de tous les articles contenant la séquence « voir le bout du tunnel » pour la période susmentionnée, avec un total de 42 occurrences. Le deuxième suit les mêmes critères mais il a été créé avec la séquence « lumière au bout du tunnel » et compte un total de 64 occurrences. Les séquences ont été analysées manuellement pour trier celles qui sont utilisées dans le contexte de la crise sanitaire et celles qui apparaissent dans d’autres contextes. Les résultats montrent que 78,5% des occurrences de la première séquence et 78,1% des celles de la seconde sont liées à la crise sanitaire. En revanche, les résultats quantitatifs de ces deux mêmes séquences pour la période qui va entre le 1er avril 2019 et le 31 mars 2020 sont très faibles : 8 occurrences de « voir le bout du tunnel » et 14 occurrences de « lumière au bout du tunnel ». Cette comparaison avec la même période de l’année précédente dans la même base de données a permis de vérifier les fluctuations de fréquence de ces séquences et l’influence exercée par le déluge d’information sur la pandémie et le confinement et sa répercussion sur l’usage.

Concernant leur évolution diachronique nous avons trouvé dans la base de données Frantext un total de 5 occurrences de la séquence « lumière au bout du tunnel », dont la plus ancienne date de 2013, seules 2 occurrences de « voir le bout du tunnel », dont la plus ancienne date de 1985, et enfin 20 occurrences de « la sortie du tunnel », dont la plus ancienne est de 1933, ce qui justifie le choix lexicographique dans le DEL.

5.2. « Tourner la page »

La plupart des occurrences dans Frantext ne correspondent pas à l’UP mais au syntagme libre homonyme « tourner la page ». Nous avons décidé, par conséquent, de chercher des schémas lexico-syntaxiques plus élargis dans lesquels le sens idiomatique puisse être facilement repéré. Ainsi, nous avons trouvé trois occurrences de la séquence « temps de tourner la page », dont la plus ancienne date de 1998, et trois autres de « pas tourner la page » dont la plus ancienne date de 1902 et qui se trouve dans l’Immoraliste d’André Gide. [3]

La recherche dans les archives des trois journaux français pour la période sélectionnée donne un total de 316 résultats de la séquence « tourner la page ». L’UP apparaît souvent dans des contextes politiques et économiques qui n’ont pas de relation avec la crise sanitaire. Le cotexte à droite est un complément du nom introduit par la préposition « de » et ce indépendamment du contexte. C’est dans le cadre de cette structure syntaxique qu’on retrouve la plupart des occurrences en lien avec la crise sanitaire : tourner la page du Covid-19, du virus, du confinement, de la crise sanitaire, de la pandémie, de la récession, de l’épidémie, etc. Sur les 35 occurrences de la séquence « tourner la page du », 19 sont en lien avec la crise sanitaire, ce qui représente 54,2%. Sur les 17 occurrences de la séquence « tourner la page de la », 9 sont en lien avec la crise sanitaire, représentant ainsi 52,9%.

Quant à sa fréquence d’emploi dans la langue, il s’agit de l’UP la plus utilisée des cinq, avec 9 506 occurrences dans le corpus TenTen, très loin de la deuxième « baisser la garde » et de la troisième « retour à la case départ » avec 1 359 et 1 289 occurrences respectivement.

Concernant la comparaison quantitative avec l’année précédente (du 1er avril 2019 au 31 mars 2020), on s’aperçoit qu’il y a un total de 348 occurrences, ce qui veut dire que les occurrences sont légèrement plus nombreuses dans la période avant la pandémie.

Tous ces résultats montrent que l’UP « tourner la page », d’un usage très répandu, n’est pas particulièrement utilisée en lien avec la crise sanitaire, que son emploi a même diminué pendant cette période et que ses actualisations lexico-syntaxiques sont très limitées : « Il faudra tourner la page de la crise », « le temps de tourner la page de l’épidémie », « au moment de tourner cette page » ou « tourner cette sombre page ».

5.3. « Mettre (qqn) à genoux »

Le TLFi répertorie, dans l’article consacré à l’entrée « genou », un sens figuré « pour traduire une attitude de vaincu, la servilité » et spécifie les locutions « être à genoux ; (se) mettre à genoux ; vivre à genoux ». On retrouve ce sens dans toutes les autres langues romanes et il semblerait être assez universel du moins dans les cultures occidentales dans lesquelles historiquement l’agenouillement a toujours représenté un signe d’infériorité, de soumission, voire d’humiliation mais aussi de dévotion. Ce n’est aucunement ce sens qu’on retrouve dans l’UP « mettre (qqn) à genoux », telle qu’elle est utilisée dans le contexte de la crise sanitaire.

L’entrée dans le DEL est « mettre (qqn) à genoux », ce qui implique un argument obligatoirement humain et, par conséquent, un sens figuré lié à la domination d’une personne par une autre et qui est définie comme « le faire plier, le dominer » (DEL 1993 : 407). Lorsque l’argument n’est pas humain, le sens phraséologique de l’UP change et devient synonyme de « ruiner » ou de « ravager ».

Ce qui caractérise l’emploi de cette UP dans le contexte de la crise sanitaire, c’est précisément ce changement de sens, un sens qui n’est par répertorié, et qu’on retrouve dans l’exemple (1), qui représente une évolution sémantique par rapport au sens traditionnel, celui-ci très ancien, attesté dès la fin du XIVe siècle.

(1) En avril, l’économie du pays a été mise sous cloche avec l’instauration de l’état d’urgence par le gouvernement. Celui-ci, limité dans ses effets en comparaison des confinements subis par les Français, devrait être totalement levé d’ici le 31 mai, mais il a suffi pour mettre l’économie à genoux. (Le Figaro, 19/05/2020)

5.4. « Revenir à la case départ »

Le DEL choisit comme entrée la locution verbale « revenir à la case départ » et inclut la locution nominale « retour à la case départ » en fin d’article, donnant ainsi le statut de forme canonique ou citationnelle à la première. Cette classification ne s’accorde pas aux résultats quantitatifs obtenus dans le corpus TenTen où la locution nominale a 1 289 occurrences alors que la locution verbale n’a que 311.

Nous avons trouvé 30 occurrences de la séquence « à la case départ » dans Frantext dont la plus ancienne date de 1981, ce qui montre la relative modernité de cette UP.

Il n’y a pratiquement pas de différences de fréquence d’emploi dans le corpus journalistique pour la période de la pandémie (61 occurrences) et pour celle de l’année précédente (65 occurrences), ce qui laisse penser que les informations liées à la crise sanitaire n’ont pas eu d’incidence sur l’utilisation de cette UP.

5.5. « Baisser la garde »

Le DEL définit l’UP « baisser la (sa) garde » comme « renoncer à se défendre, céder » et rajoute « vient probablement du langage de la boxe. » (DEL 1993 : 403).

La recherche dans Frantext donne seulement 16 occurrences de « baisser la garde » (infinitif et formes fléchies confondus). La plus ancienne parmi ces occurrences date de 1993. Même si la datation est relativement récente et le nombre d’occurrences est très faible dans ce corpus diachronique, cette UP a une haute fréquence d’emploi dans la langue, avec 1 359 occurrences dans le frTenTen17, ce qui fait de cette UP la deuxième la plus représentée des cinq après « tourner la page ».

Concernant l’évolution dans l’usage en lien avec la crise sanitaire, on observe une augmentation importante de « baisser la garde » : 120 occurrences dans le corpus journalistique pour la période de la pandémie contre seulement 47 occurrences dans le corpus de l’année précédente, ce qui représente une augmentation de 255%.

Cette UP est actualisée presque systématiquement avec une polarité négative, dans des structures lexico-syntaxiques telles que « ne pas baisser la garde » et « il ne faut pas baisser la garde » avec 24 et 11 occurrences respectivement. D’autres structures moins représentées sont : « pas question de baisser la garde », « jamais baisser la garde » et « sans pour autant baisser la garde »

 

6. Analyse contrastive des UP dans les autres langues romanes

 

Les cinq formes canoniques des UP françaises se retrouvent aussi dans les archives journalistiques et les corpus des trois autres langues romanes même si elles ne sont pas toujours enregistrées dans les dictionnaires unilingues et dans les dictionnaires phraséologiques. Par exemple, le Diccionario fraseológico documentado del español actual (DFDEA, SECO 2004) n’enregistre que deux, pasar página et bajar la guardia. Il existe une entrée de rodillas (« à genoux ») mais faisant partie de la locution verbale ponerse de rodillas (« se mettre à genoux ») dans le sens propre mais aussi dans le sens figuré de s’abaisser ou de s’humilier.

Nous avons effectué une recherche dans les corpus TenTen pour chacune des quatre langues de cette étude, à savoir le frTenTen17, le esTenTen18, le itTenTen16 et le ptTenTen11. « Tourner la page » et « baisser la garde » sont, de loin les UP les plus fréquentes dans toutes les langues, à une exception près, le portugais, où la séquence luz no fim do túnel occupe la première place[4] reléguant les deux autres à la deuxième et troisième position respectivement.

La substitution lexicale constitue le type de variation des UP le plus fréquent et répandu. Ces réalisations lexicales alternatives ne changent pas le sens global de ces unités mais peuvent modifier le scénario mental de la métaphore concernée (MARTI SOLANO 2011 : 392). Ceci est le cas de la série lumière / éclaircie / lueur en français (« Le déploiement de la campagne de vaccination reste, aux yeux du gouvernement, la promesse d’une « éclaircie au bout du tunnel » qui pourrait apparaître « dans les prochains mois » », « Pour la première fois, je vois la lueur au bout du tunnel. ») et de luz / esperança en portugais, par exemple. Dans le premier cas il s’agit de parasynonymes de lumière alors que dans le deuxième le sens figuré de luz (« lumière ») est remplacé par esperança (« espoir »).

Les structures lexico-syntaxiques dans lesquelles s’insèrent les UP françaises sont diverses et variées. En ce qui concerne « tourner la page », les emplois en lien avec la crise sanitaire sont : « tourner la page du virus », « tourner la page du confinement », « tourner la page de l’épidémie », « tourner la page du Covid-19 », « tourner la page de la crise sanitaire », « tourner la page du choc économique né de la crise sanitaire » et ainsi de suite.

6.1. Comparaison avec l’espagnol

Comme pour le français, trois grands quotidiens de la presse générale ont été sélectionnés pour constituer le corpus d’articles en utilisant différentes séquences de mots comme formule-pivot. Ces journaux sont El País, El Mundo et ABC.

La séquence luz al final del túnel (« lumière au bout du tunnel ») enregistre un total de 218 occurrences pour la même période. En revanche, la séquence el final del túnel (« le bout du tunnel ») n’a que 20 occurrences, ce qui montre la préférence, dans l’expression en langue espagnole, pour la mention de la lumière comme métaphore de l’espoir.

Sur les 37 occurrences de luz al final del túnel dans le CREA (Corpus del Español Actual) de l’Académie Royale Espagnole, 12 correspondent à un contexte politique, représentant le contexte dans lequel cette UP est le plus utilisée. En revanche, nous n’avons trouvé aucune occurrence dans le corpus diachronique CORDE (Corpus diacrónico del español). En Espagne, les premières occurrences sont de 1981 (luz al final del túnel) et de 1982 (avanza hacia el final del túnel). On voit bien que l’UP est plutôt une métaphore qu’une unité lexicalisée de la langue.

Dans la recherche effectuée dans le corpus journalistique, la forme canonique bajar la guardia compte un total de 312 occurrences dont 274 sont utilisées dans un contexte de crise sanitaire, ce qui représente 87,8%, reflétant ainsi pour l’espagnol l’association privilégiée entre cette UP et la pandémie. En deuxième lieu, l’UP pasar página enregistre un total de 245 occurrences mais, contrairement à bajar la guardia, seules 7 occurrences sont utilisées dans un contexte de crise sanitaire, ce qui représente uniquement 2,8%.

La séquence a la casilla de salida s’actualise en tant que locution nominale ou locution verbale précédée, dans le premier des cas, des noms retorno, vuelta et regreso, et dans le deuxième, des verbes regresar, volver et devolver. Nous avons trouvé un total de 56 occurrences de cette séquence dont 20 sont utilisées en lien avec la crise sanitaire, ce qui représente 35,7%.

(2) Milton Rector, miembro de la Comisión de Lucha Contra la Delincuencia en Nueva York, declaró en 1969 que la “Cosa Nostra” tenía la posibilidad de “poner de rodillas” en cualquier momento al aeropuerto Kennedy, de Nueva York”. Y ése es uno de los mayores aeropuertos del mundo. (México, 2003, ensayo)

L’exemple (2), en style indirect libre, traduit les déclarations de Milton Rector en 1969 dans lesquelles il dit que la Cosa Nostra avait la possibilité de « mettre à genoux » l’aéroport Kennedy de New York. Les occurrences dans les corpus de l’espagnol montrent une préférence pour un argument désignant systématiquement un groupe humain (a las autoridades chinas), un peuple (a este pueblo) ou une nation (a la Nación, a Nicaragua), ce qui contraste avec un argument non humain (l’aéroport de New York) dans le cas de la langue d’origine, l’anglais. C’est justement cet usage avec un argument non humain et avec le sens de « ruiner » qu’on retrouve dans les exemples (3) et (4).

(3) Un virus pone de rodillas a la humanidad, infectando a millones de personas y matando a cientos de miles, y los líderes internacionales son incapaces de ponerse de acuerdo sobre los criterios a seguir para combatirlo (El País, 25/10/2020)

(4) Las Cuentas de 2021, efectivamente, serán únicas por varios motivos. Algunos son exógenos, como el momento histórico, marcado por una pandemia que ha puesto de rodillas a la economía mundial, o el cañonazo de ayudas sin precedentes que brindará la UE. (El País, 29/10/2020)

Le corpus journalistique espagnol donne des résultats quantitativement faibles pour l’UP poner de rodillas : 3 occurrences pour la forme citationnelle poner de rodillas, 7 occurrences pour le participe passé puesto de rodillas et 2 occurrences pour la troisième personne du singulier du présent de l’indicatif pone de rodillas.

Concernant l’UP pasar página, il est à noter l’absence de déterminant devant le nom, ce qui contraste avec le syntagme libre pasar la página qui a le sens littéral de tourner les pages d’un livre, par exemple. L’expression espagnole semble être très récente : ce n’est qu’à partir des années 1990 qu’elle commence à être utilisée avec un pic au début des années 2000 d’après les résultats obtenus dans Google Ngram Viewer.

On retrouve cette différence également en italien et en portugais à la différence du français où « tourner la page » remplit la double fonction de syntagme libre et d’expression idiomatique.

6.2. Comparaison avec l’italien

Les UP les plus utilisées dans le corpus itTenTen16 sont, en premier lieu voltar(e) pagina (« tourner la page ») avec 7 854 occurrences, suivie par abbassare la guardia (« baisser la garde ») avec 6 149 occurrences.

Pour la recherche des actualisations discursives des UP sélectionnées, nous avons utilisé trois quotidiens italiens, Il Corriere della Sera, La Repubblica et La Stampa. Dans le corpus journalistique italien nous avons trouvé 124 occurrences de la séquence la luce in fondo al tunnel (« la lumière au bout du tunnel »), 32 occurrences de la séquence alla fine del tunnel (« au bout du tunnel ») et aussi 32 occurrences de la séquence fuori dal tunnel (« en dehors du tunnel »).

La locution nominale la luce in fondo al tunnel apparaît souvent comme argument des verbes vedere, revedere, intravedere et scorgere ou même comme attribut du verbe essere. Elle peut être aussi, bien que de façon moins fréquente, le sujet de l’énoncé comme dans l’exemple « La luce in fondo al tunnel comincia a intravedersi ». Il est à signaler la locution prépositive en fonction adverbiale fuori dal tunnel utilisée dans des exemples tels que « Oggi confidiamo che i prodotti della scienza ci portino presto fuori dal tunnel » et « uscire fuori dal tunnel ».

Quant à l’UP abbassare la guardia, elle est systématiquement précédée de tournures de phrase négatives telles que non bisogna, non possiamo, non dobbiamo, non è il momento di et è indispensabile non.

La séquence al punto di partenza (« à la case départ ») est précédée des verbes tornare, ritornare, ritrovarsi et essere comme dans les exemples « al massimo abbiamo incontrato una persona e ora, da vaccinati, ne incontriamo 10, siamo tornati al punto di partenza », « Dopo un anno di Covid siamo al punto di partenza »  et « E siamo ritornati al punto di partenza: curva dei contagi in risalita, ospedali pieni ».

En ce qui concerne l’UP mettere in ginocchio (« mettre à genoux »), on observe le même type de comportement lexico-syntaxique qu’en français et dans les autres langues romanes.

(5) Un’emergenza sanitaria che ha sconvolto le abitudini delle persone, ha messo in ginocchio l’economia, ha fatto emergere sacche di povertà nascoste, con tante persone che hanno bisogno di aiuto a trovare il coraggio di venire allo scoperto. (La Stampa, 22/12/2020)

Comme dans l’exemple précédent, d’autres arguments non humains se retrouvent dans les occurrences de notre corpus italien tels que il turismo (« le tourisme »), il sistema sanitario (« le système sanitaire »), il trasporto aereo (« le transport aérien »), le aziende, le imprese (« les entreprises »), etc.

6.3. Comparaison avec le portugais

Le corpus journalistique pour le portugais a été créé à partir de deux quotidiens portugais, Correio da manhã et Diário de Notícias et d’un quotidien brésilien, Jornal do Brasil.

Dans ce corpus journalistique nous avons trouvé 20 occurrences de virar a página (« tourner la page ») dont 5 en contexte de crise sanitaire, ce qui représente exactement 25%. Dans l’exemple (6) l’extension à droite de l’UP virar a página est da covid-19, s’agissant de la traduction d’une déclaration en anglais de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Cette formulation, une fois déclarée par la haute dignitaire (ou par n’importe quel autre homme politique ou autorité sanitaire), est rendue mot-à-mot dans toutes les langues disposant de l’expression équivalente à celle en anglais turn the page.

(6) “Esta é uma bela forma de terminar este ano difícil e finalmente começar a virar a página da covid-19. Esta é a nossa primeira vacina, outras serão aprovadas em breve se se revelarem seguras e eficazes”, declarou Von der Leyen […] (Diário de Notícias, 21/12/2020)

Dans l’exemple (7), issu de l’hebdomadaire brésilien VEJA, l’expression colocar alguma coisa de joelhos (« mettre quelque chose à genoux ») apparaît dans un contexte anglo-américain. On s’aperçoit également du calque en portugais du terme anglais task-force (« força-tarefa »), ce qui renforce l’idée d’un éventuel calque de l’anglais pour cet emploi avec un argument non-humain.

(7) Fauci, que dirige o Instituto Nacional de Alergia e Doenças Infecciosas e lidera a força-tarefa médica da Casa Branca contra a Covid-19, alertou que uma saída prematura do isolamento poderia levar a surtos adicionais do coronavírus, que já matou mais de 82.000 pessoas nos Estados Unidos e colocou a economia de joelhos. (VEJA, 14/05/2020)

Nous avons trouvé 68 occurrences de la séquence fundo do túnel et seulement 6 occurrences de la séquence fim do túnel, alternance lexicale qui est aussi repérable dans les autres langues avec, également, une préférence marquée pour un lexème par rapport à l’autre. Comme dans l’exemple (6), le texte dans l’exemple (8) est une traduction au portugais des paroles prononcées par Mme von der Leyen en anglais.

(8) “Nas próximas semanas e meses, precisamos ser muito disciplinados. O que veremos é, por um lado, o número de infeções a aumentar, mas, por outro lado, vemos luz ao fundo do túnel, com a vacinação. E quanto mais aumentarem os números da vacinação, melhor será a nossa situação. […]”. (Diário de Notícias,14/01/2021)

Il est intéressant de noter qu’il n’y a que 9 occurrences de la séquence de joelhos dans le corpus journalistique portugais et qu’elles sont toutes, sauf une, utilisées dans le sens physique d’être à genoux, de se mettre à genoux ou de tomber sur les genoux. La seule occurrence de l’UP en portugais en lien avec la pandémie se trouve dans l’exemple (9)

(9) […] exatamente quando uma segunda onda de infecções deixou o sistema hospitalar da cidade de joelhos. Os médicos lutaram para evitar que os pacientes morressem sufocados quando o oxigênio acabasse (Jornal do Brasil, 23/01/2021)

Enfin, l’UP voltar / regressar ao ponto de partida compte seulement 8 occurrences, aucune en lien avec la pandémie. L’UP synonyme voltar à estaca zero compte 10 occurrences avec, également, aucune occurrence en lien avec la pandémie.

 

7. Conclusions

 

Les résultats de cette recherche montrent des particularités concernant la flexibilité lexico-syntaxique des UP sélectionnées : « la lumière au bout du tunnel » reste, de loin, l’UP présentant le plus grand nombre d’actualisations différentes (« voir [ou entrevoir] le bout du tunnel » ; une lumière [ou une éclaircie] au bout du tunnel » ; « la fin du tunnel », etc.) et, par conséquent, un faible degré de figement (MEJRI 2005 ; SCHMALE 2013 ; MOGORRON HUERTA 2017). A l’opposé, l’UP « baisser la garde » est actualisée presque systématiquement avec une polarité négative, « ne pas [ou ne jamais] baisser la garde ».

S’agissant d’une crise sanitaire qui a frappé le monde entier et dont les mesures de contention ont été prises et mises en place au niveau planétaire il n’est pas rare qu’il se soit construit un type de discours commun autour de la pandémie et de sa résolution.

Il s’ensuit de cette étude que les UP « lumière au bout du tunnel » et « baisser la garde » sont particulièrement utilisées dans le contexte de la crise sanitaire. En revanche, « tourner la page » n’est pas spécialement associée à la pandémie et les UP « revenir à la case départ » et « mettre (qqn.) à genoux » ont expérimenté une faible (voire une très faible) augmentation selon les langues. Le sémantisme de « tourner la page » implique une volonté active de la part du sujet agent, d’où son utilisation, dans la presse généraliste, dans des contextes politiques dans lesquels les hommes politiques, les institutions, les administrations, etc. décident de « changer de cap » et de prendre une nouvelle direction. Le changement de situation socio-économique dans le contexte de la pandémie n’étant pas le produit de la volonté de qui que ce soit, l’emploi de cette UP devient assez restreint.

Contrairement à d’autres études en phraséologie contrastive bilingue ou multilingue qui essayent de montrer des différences principalement d’ordre sémantique ou pragmatique entre des UP équivalentes en choisissant des faux amis phraséologiques (DOBROVOL’SKIJ 2011 ; SCHAFROTH 2020), nous avons montré que l’équivalence phraséologique totale existe bel et bien entre les langues et à tous les niveaux, y compris dans leurs actualisations lexico-syntaxiques. Cette affirmation n’est pas, bien évidemment, applicable à l’ensemble des UP équivalentes entre les langues, mais uniquement aux expressions idiomatiques sélectionnées et à leur usage dans le discours journalistique dans le contexte de la pandémie. Les cinq UP françaises de cette étude et les UP équivalentes dans les autres langues rentrent dans des schémas plus larges qui sont le produit d’un discours répété mondialisé. Ces schémas sont repris par les hommes politiques et d’autres représentants gouvernementaux aux niveaux mondial, européen et national, par les autorités sanitaires et d’autres responsables de diverses institutions et circulent dans les médias où ils sont traduits souvent depuis l’anglais créant un discours imagé unique autour de la pandémie et du confinement ainsi que de la situation sociale, politique et économique qui en découle.

On observe un comportement lexico-syntaxique des UP tout à fait comparable dans les quatre langues de cette étude :

  • Alternance verbale dans « la lumière au bout du tunnel » avec, pour le français « voir » et « entrevoir », ver et vislumbrar pour l’espagnol, vedere, intravedere et scorgere pour l’italien et ver et entrever pour le portugais.
  • Polarité et tournures négatives dans « baisser la garde » avec, par exemple, pour le français « il ne faut pas baisser la garde », no hay que bajar la guardia pour l’espagnol, non bisogna abbassare la guardia pour l’italien et não devemos baixar a guarda pour le portugais.
  • Saturation de l’argument à case vide avec, par exemple, pour le français « mettre l’économie à genoux », poner de rodillas a la economía pour l’espagnol, mettere in ginocchio l’economia pour l’italien et colocar a economia de joelhos pour le portugais.
  • Élargissement de l’UP dans le cotexte à droite dans « tourner la page du coronavirus » pour le français, pasar página del coronavirus pour l’espagnol, voltare pagina del coronavirus pour l’italien, virar a pagina do coronavirus pour le portugais.

Par conséquent, très peu de particularités, et très insignifiantes, sont à signaler concernant l’emploi de ces UP, si ce n’est l’emploi plus important de certaines UP en fonction des variétés nationales de langues comme l’espagnol ou le portugais. Cette étude met en évidence également le rôle fondamental que jouent les genres textuels dans la recherche en phraséologie contrastive et souligne l’uniformité du discours de la presse généraliste, en l’occurrence dans les quatre langues romanes concernées.

 

Références bibliographiques

 

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[1] Nous avons repéré les cinq unités phraséologiques utilisées dans le contexte de la crise sanitaire du coronavirus, et dans les quatre langues de cette étude, essentiellement dans des sources écrites (journaux en ligne) et audiovisuelles (chaînes de télévision).

[2] Piirainen fournit l’équivalent de light at the end of the tunnel dans 46 langues européennes mais aussi dans 4 langues non européennes dont le vietnamien et le coréen.

[3] L’exemple le plus ancien de cette UP donné par le Trésor de la Langue française est aussi attribué à André Gide : « Ne regrettons pas le passé, murmura-t-elle. À présent j’ai tourné la page » (La Porte étroite, 1909).

[4] Sur les 2 905 occurrences de luz no fim do túnel dans le ptTenTen11, seules 41 correspondent à des sites portugais, toutes les autres occurrences sont issues de sites brésiliens, ce qui pose la question de la fréquence d’emploi en fonction des variétés diatopiques mais aussi de l’influence de l’anglais sur les variétés américaines des langues européennes. D’après les informations fournies par Sketch Engine, le corpus portugais est composé à 76% de sources brésiliennes et à 24% de sources portugaises. Même si le portugais brésilien est surreprésenté par rapport au portugais européen, l’écart des résultats est tout de même considérable. Ces questions, bien que très intéressantes, ne pourront pas être développées dans le cadre de cette étude pour des raisons d’espace.


 

Per citare questo articolo:

Ramón MARTI SOLANO, « Un regard contrastif sur des unités phraséologiques liées à la pandémie du coronavirus et sur leurs actualisations lexico-syntaxiques », Repères DoRiF, n. 25 – Le lexique de la pandémie et ses variantes, DoRiF Università, Roma luglio 2022, https://www.dorif.it/reperes/ramon-marti-solano-un-regard-contrastif-sur-des-unites-phraseologiques-liees-a-la-pandemie-du-coronavirus-et-sur-leurs-actualisations-lexico-syntaxiques/

ISSN 2281-3020

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