Rosa CETRO, Chiara PREITE

 

Présentation – « Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s) »

 

 

Rosa Cetro
Università di Pisa

Chiara Preite
Università degli Studi di Milano

 

« Au commencement était le Verbe » : si ce célèbre verset qui ouvre l’Évangile de Saint-Jean peut s’appliquer aux théories grammaticales traditionnelles, dans lesquelles le verbe a toujours occupé une place privilégiée en vertu de sa fonction de prédicat, pendant longtemps cela n’a pas été valable pour la terminologie. La prédominance de l’optique conceptuelle dans les pratiques terminographiques a eu pour conséquence une focalisation presque exclusive sur la catégorie syntaxique du nom (L’HOMME 2004), délaissant ainsi la description de termes appartenant à d’autres catégories, comme les verbes, les adjectifs ou les adverbes.

La remise en question de ce modèle théorique, survenue à partir de la moitié des années 1980, est la conséquence directe d’un intérêt renouvelé pour la terminologie de la part des linguistes. De nouvelles approches théoriques ont vu le jour, visant à montrer l’importance de la dimension discursive dans la description des termes. La disponibilité croissante des textes sous format électronique à partir des années 1990, combinée au développement d’outils informatiques pour leur traitement, a provoqué des changements de paradigme considérables dans le travail terminologique et terminographique, notamment avec l’essor de la terminologie textuelle (BOURIGAULT, SLODZIAN 1999 ; CONDAMINES 1993, 2005) : les textes, et non plus (ou, du moins, non seulement) les experts de domaine, sont les véritables dépositaires des terminologies. C’est dans les textes que les termes montrent leur fonctionnement discursif et pragmatique, ainsi que les relations syntactico-sémantiques qu’ils entretiennent avec d’autres unités lexicales.

L’emploi des méthodes et des outils de la linguistique de corpus a permis aux terminologues de s’intéresser à la description et au fonctionnement d’autres catégories syntaxiques, dont le verbe. La combinatoire verbale dans les discours spécialisés a particulièrement retenu l’attention des chercheur-es, qui ont mobilisé différentes approches théoriques et méthodologiques pour appréhender et décrire les spécificités du verbe terminologique. Ces approches relèvent surtout de la sémantique lexicale, comme la Lexicologie Explicative et Combinatoire de Mel’čuk (L’HOMME 1998, 2003, 2012), les classes d’objets (G. GROSS 1994) ou la sémantique des cadres (FILLMORE 1985), bien que les approches syntaxiques soient tout aussi prises en compte. Pour ce qui concerne les types de discours étudiés, bon nombre de ces travaux se sont focalisés sur le discours de l’environnement (LORENTE CASAFONT 2002 ; L’HOMME 2012) ou de l’informatique (L’HOMME 1998), sur le discours médical (TELLIER 2008 ; SANCHEZ-CARDENAS, FRÉROT 2021), sur le discours juridique (LERAT 2002 ; DINCA, PREITE 2019, 2023) ou encore sur le discours culinaire (TSAI 2017). Si l’attention accordée à la dimension synchronique demeure prioritaire, les plus récents développements des approches diachroniques de la terminologie permettent d’explorer également la dimension diachronique des verbes terminologiques (CETRO 2022).

 

Ce numéro de la revue Repères se propose de creuser davantage l’étude du fonctionnement du verbe dans une plus vaste gamme de discours spécialisés (comme la biodiversité, le commerce, la peinture, la construction durable…), à l’aune des récentes avancées théoriques et technologiques.

 

Les trois premières contributions se penchent sur des aspects plus proprement théoriques et méthodologiques.

En ouverture, Marie-Claude L’Homme (« Le verbe terminologique : 30 ans après ») offre un état de l’art sur les travaux qui, pendant les trente dernières années, ont permis de faire avancer la revalorisation du verbe en terminologie. Bien qu’il existe des différences dans la forme de représentation de la structure argumentale des verbes selon l’approche adoptée, il en ressort que le rôle crucial du verbe dans l’expression des connaissances spécialisées n’est plus à démontrer.

Micaela Rossi, Cécile Frérot, Caroline Djambian et Giada d’Ippolito (« Rôle et apport des verbes pour la construction et la modélisation de connaissances spécialisées du patrimoine scientifique et technique ») questionnent l’importance des verbes en tant que lexèmes relationnels dans l’élaboration d’ontologies formelles dans le domaine des technologies de l’information.

Danio Maldussi (« Verbes en tant que termes spécialisés et verbes en tant que technicismes collatéraux : une différence fonctionnelle »), quant à lui, s’attache à démontrer la différence entre verbes spécialisés prédicatifs et verbes fonctionnant comme des technicismes collatéraux à partir d’un corpus de rapports financiers en français et en italien.

 

L’attention à la dimension diachronique est le point en commun entre les trois contributions suivantes.

L’article de Sabrina Aulitto et Pascaline Dury (« Analyse des verbes à structure argumentale spécialisée dans un corpus sur la biodiversité : une approche diachronique et diastratique ») combine l’approche diachronique à l’approche diastratique dans le but de montrer les différences dans la description et l’évolution en diachronie courte des verbes à structure argumentale spécialisée ayant trait à la biodiversité, à partir, d’un côté, des discours des scientifiques et, de l’autre, des discours des associations militantes.

Les verbes terminologiques du commerce font l’objet de la contribution de Maria Francesca Bonadonna (« Les termes verbaux du commerce en diachronie et leur traitement terminographique dans DIACOM-fr »), qui illustre les principes méthodologiques d’une représentation terminographique innovante qui tienne compte de la dimension diachronique de ces unités.

L’étude de Gabriella Serrone (« Classement et analyse sémantique des verbes de la construction durable »), menée en diachronie courte à partir d’un corpus de discours d’experts sur la construction durable, propose des critères de classement sémantique pour deux catégories de verbes particulièrement productives : les verbes phraséologiques et les verbes terminologiques.

 

Une troisième triade de contributions s’occupe de dictionnaires, phraséologie et traduction, en examinant les unités terminologiques verbales dans le cadre d’applications et de domaines divers.

Chiara Preite (« Les verbes dans la lexicographie juridique française ») procède à un recensement des verbes dans sept dictionnaires juridiques en version papier disponibles sur le marché français. Elle constate que, malgré une attention grandissante à cette catégorie syntaxique dans certaines ressources, le traitement des verbes demeure hétérogène d’un point de vue quantitatif aussi bien que qualitatif.

La contribution de Daniel Henkel et Valeria Zotti (« La complémentarité verbe-nom dans la dénomination de concepts du domaine artistique. Étude de 3 paires verbe-nom dans Le Vite de G. Vasari et ses traductions en anglais et français ») se situe au carrefour entre terminologie, traduction et linguistique de corpus. Les auteurs s’intéressent en particulier aux profils distributionnels et à la traduction des trois paires verbe/nom de la terminologie de la peinture dans des corpus parallèles constitués à partir de Le Vite de Vasari afin de repérer les nuances sémantiques qui les différencient.

Michela Tonti (« Du nouveau dans les unités terminologiques à base verbale de la comptabilité »), quant à elle, se penche sur la phraséologie spécialisée dans le domaine de la comptabilité afin de dégager la polysémie et la valeur sémantique des verbes dans les collocations verbales spécialisées. Cela permet de cerner des acceptions et des emplois, voire des formes verbales, qui ne sont pas présents dans les données terminologiques consultées par l’auteure.

Enfin, le dernier article se penche sur syntaxe et discours : l’étude conduite sur la communication au sein du Centre Universitaire Hospitalier d’Orléans par Badreddine Hamma, Lian Chen et Flora Badin (« Verbes et déverbaux passifs dans le discours institutionnel du CHU d’Orléans) analyse l’expression de la généricité laquelle, par l’emploi de verbes passifs et déverbaux au sens passif, se montre impersonnelle et détachée.

 

 

Références bibliographiques

BOURIGAULT, Didier, SLODZIAN, Monique, « Pour une terminologie textuelle », Terminologies nouvelles, n. 19, 1999, p. 29-32.​

CETRO, Rosa, (2022). « Verbes spécialisés et perspective diachronique : une analyse de quelques formes du Dictionnaire de Félibien », SHS Web of Conferences, n° 138, 2022.
https://doi.org/10.1051/shsconf/202213804013

CONDAMINES, Anne, « Un exemple d’utilisation de connaissances de sémantique lexicale : acquisition semi-automatique d’un vocabulaire de spécialité », Cahiers de Lexicologie, n. 62(1), 1993, p. 35-65.

CONDAMINES, Anne, « Linguistique de corpus et terminologie », Langages, n. 157, 2005, p. 36-47.

DINCA, Daniela, PREITE Chiara, « Les collocations verbales dans le discours juridique : de la terminologie vers la phraséologie », Phrasis, n. 3, 2019, p. 136-147.

DINCA, Daniela, PREITE Chiara, « Présence et traitement des collocations verbales dans les vocabulaires juridiques français », in FRASSI Paolo (éd.), Phraséologie et Terminologie, De Gruyter, Berlin, 2023, p. 132-149.

FILLMORE, Charles « Frames and the semantics of understanding », Quaderni di Semantica, n. 6, 1985, p. 222-254.

GROSS Gaston, « Classes d’objets et description des verbes », Langages, n. 115, 1994, p. 15-30.

L’HOMME, Marie-Claude, « Le verbe terminologique : un portrait de travaux récents », in NEVEU, Franck et al. (éds.), Actes du 3e Congrès mondial de linguistique française, SHS Web of Conferences, EDP Sciences, Lyon, 2012, p. 93-107.

L’HOMME, Marie-Claude, « Capturing the Lexical Structure in Special Subject Fields with Verbs and Verbal Derivatives. A Model for Specialized Lexicography », International Journal of Lexicography, 16, 4, 2003, p. 403–422.

L’HOMME, Marie-Claude, « Le statut du verbe en langue de spécialité et sa description lexicographique », Cahiers de lexicologie, n. 73 (2), 1998, p. 61-84.

L’HOMME, Marie-Claude, « Définition d’une méthode de recensement et de codage des verbes en langue technique : applications en traduction », Traduction, terminologie, rédaction (TTR), n. 8(2), 1995, p. 67-88.

LERAT, Pierre, « Qu’est-ce qu’un verbe spécialisé ? Le cas du droit », Cahiers de Lexicologie, n. 80, 2002, p. 201-211.

LORENTE CASAFONT, Mercé, « Verbos y discurso especializado », Estudios de Lingüística del Español (ELiEs), n. 16, 2002. http://elies.rediris.es/elies16/Lorente.html.

SÁNCHEZ-CÁRDENAS, Beatriz, FRÉROT, Cécile, « Vers un modèle d’analyse des verbes semi-spécialisés. Le cas de traiter/treat dans les domaines médical et environnemental », in FRÉROT, Cécile, PECMAN, Mojca (éds.), Des corpus numériques à l’analyse linguistique en langues de spécialité, UGA Éditions, Grenoble, 2021.​

TELLIER, Charlotte, Verbes spécialisés en corpus médical : une méthode de description pour la rédaction d’articles terminologiques, Thèse de doctorat, Université de Montréal, 2008.​

TSAI, Chien-Wen, « Analyse lexicale des verbes culinaires dans les dictionnaires spécialisés », Revue française de linguistique appliquée, n. 22(1), 2017, p. 117-129. https://doi.org/10.3917/rfla.221.0117


Per citare questo articolo:

Rosa CETRO, Chiara PREITE, « Présentation – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s) », Repères DoRiF n. 33 – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s), DoRiF Università, Roma, dicembre 2025, https://www.dorif.it/reperes/rosa-cetro-chiara-preite-presentation-le-statut-du-verbe-dans-les-discours-specialises-entre-theorie-et-pratiques/

ISSN 2281-3020

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