Sabrina AULITTO
Créations néologiques autour du vocabulaire de la transition énergétique. Le profil sémantique et lexical du terme ‘carbone’
Sabrina Aulitto
Università degli Studi di Napoli Federico II
Dipartimento di Scienze Politiche
sabrina.aulitto2@unina.it
Abstract
This article analyses new lexical formations and the enrichment of meaning in the vocabulary of the energy transition in France from 2006 to 2023. The aim of our research is to analyse these two linguistic phenomena in a corpus of lexicographical resources (the editions of the Petit Robert and the Petit Larousse illustré) and terminographical resources (the Vocabularies of the Commission d’enrichissement de la langue française), to describe the process of integration and validation of certain key terms in communication aimed at reducing greenhouse gases for a low-carbon society. The focus will be on the evolution of the meaning of the term carbone (2010), its locutions such as empreinte carbone (2013) and its derivatives such as décarboner (2013), décarbonation (2019) and its variant décarbonisation (2022).
Résumé
Cet article porte sur les nouvelles formations lexicales et l’enrichissement du vocabulaire lié à la transition énergétique en France de 2006 à 2023. Notre but de recherche est d’analyser ces deux phénomènes linguistiques au sein d’un corpus de ressources lexicographiques, notamment les éditions du Petit Robert et du Petit Larousse illustré, ainsi que des ressources terminographiques telles que les Vocabulaires de la Commission d’enrichissement de la langue française. L’objectif est de décrire le processus d’intégration et de validation de certains termes clés de la communication visant la réduction des gaz à effet de serre, en vue de créer une société bas-carbone. Nous portons une attention particulière à l’évolution sémantique du terme carbone (2010), à ses locutions, telles qu’empreinte carbone (2013) et ses dérivés décarboner (2013), décarbonation (2019) et sa variante décarbonisation (2022).
1. Introduction
Cet article fait suite aux réflexions menées sur le vocabulaire de l’écologie, une discipline moderne très ouverte à la médiatisation, suscitant un intérêt avéré du grand public et de la sphère politique surtout depuis que les questions environnementales sont devenues une préoccupation collective.
Dans le sillage des études conduites par Pascaline Dury (1997,1999, 2000, 2002, 2006, 2008, 2016) sur le domaine de l’écologie et en particulier sur le foisonnement terminologique qui se manifeste dans cette discipline, l’auteure souligne que « la création progressive et la mise en place des concepts de base d’une discipline s’accompagnent quasi systématiquement de ce qu’ Humbley appelle la « synonymie néologique » : plusieurs termes cohabitent, formant ainsi une polysémie transitoire, au sens où l’entend Guilbert, jusqu’à ce qu’un terme s’impose par rapport à un autre » (DURY 2006 : 113) ».
Dans ce contexte, même les enjeux techniques et sociaux liés à la transition énergétique confirment, de plus en plus, le mouvement et l’enrichissement lexical et sémantique de ce sous-domaine du champ des sciences environnementales. Ces phénomènes linguistiques sont analysables dans la riche production de documents institutionnels rédigés par les organisations internationales, l’Union européenne et les gouvernements. Il s’agit d’actions, d’accords, de traités, de conventions, de feuilles de route et de rapports, visant à communiquer les stratégies et les mesures à adopter pour faire face au réchauffement climatique.
L’un de ce document est l’Agenda 2030, le plan d’action adopté par les États et les gouvernements depuis le 25 septembre 2015 qui décrit une vision de transformation du monde, en assurant sa transition vers le développement durable en 17 objectifs partagés en cinq piliers : population, paix, prospérité, partenariat et planète.
Ces piliers sont repris et détaillés dans l’Accord de Paris, traité international sur le climat en vigueur dans 196 pays depuis le 4 novembre 2016, rédigés à la suite de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique qui s’est tenue à Paris le 12 décembre 2015.
Dans ce traité, les parties reconnaissent, soulignent et tiennent compte de l’adoption de mesures d’atténuation et d’adaptation pour promouvoir le développement durable et l’intégrité environnementale, concernant surtout la réduction des gaz à effet de serre qui sont la principale cause du dérèglement climatique.
La mise en œuvre de cette stratégie met l’accent sur une production industrielle non polluante et économe qui utilise des ressources naturelles afin d’accélérer le pas vers la décarbonation qui est l’un des prérequis pour atteindre aux 17 objectifs.
De fait, en décembre 2019, la Commission européenne a publié son Pacte vert pour l’Europe, son plan phare pour rendre l’Europe climatiquement neutre d’ici à 2050. Cet objectif sera atteint par le biais de la Loi européenne sur le climat, un règlement du Parlement européen en vigueur depuis juillet 2021, qui ancre la neutralité climatique dans la législation contraignante de l’UE.
Dans ce scénario, la France se propose en Europe comme un des pays pionniers de l’industrie décarbonée et cherche à mettre en place des stratégies bas-carbone, pour atteindre tant aux objectifs de l’Agenda 2030 qu’au Pacte vert.
Les documents susmentionnés (l’Agenda 2030, l’Accord de Paris, le Pacte vert pour l’Europe et la Loi européenne sur le climat) présentent une terminologie riche en néologismes par emprunt (décarbonation, biocarbone, biohydrogène etc.), l’introduction de nouveaux sens à des termes déjà existants (carbone, effet de serre, résilience, transition) et la création de nouvelles locutions nominales (efficacité énergétique, sobriété énergétique, bouquet énergique, empreinte carbone, vulnérabilité énergétique, précarité énergétique, etc.) : ces termes contribuent à la construction d’un vocabulaire spécialisé décrivant les actions visant la transition énergétique.
2. Cadre théorique
Nous inscrivons cette étude dans le cadre des recherches concernant la néologie, menées par GUILBERT (1973, 1975), HUMBLEY et SABLAYROLLES (2007), PRUVOST et SABLAYROLLES (2012) et celles concernant le traitement de nouveaux termes en langues spécialisées, notamment les travaux de HUMBLEY (2018, 2021), ALTMANOVA et ZOLLO (2019) ; nous nous rapportons également aux recherches qui appliquent ces théories aux thèmes discursifs (DELAVIGNE 2022 : 47) traitant de l’environnement, à savoir les numéros quinzième et seizième de la revue Neologica, tous les deux dirigés par BALNAT et GÉRARD (2021, 2022). En outre, ayant constaté que le terme décarbonation présente aussi des variantes, dans ce cas, nous faisons appel aux études de FREIXA (2006), de DURY & LEVARD (2008) et enfin de PELLETIER (2012).
Notre démarche, concernant la néologie énergétique, suivra le modèle proposé par Vincent Balnat et Christophe Gérard (2022) qui classent les innovations lexicales par rapport aux différents besoins et aux nombreuses préoccupations, visant les risques environnementaux. Ils désignent la présence de trois typologies de besoins ciblés sur :
- la dégradation environnementale (écoanxiété, crise climatique, pollution, etc.)
- la dénonciation de comportements qui mettent en danger l’environnement (écocide, biopiraterie, rechauffisme, etc.)
- la promotion de mesures dans le respect de l’environnement (biocarburant, biohydrogène, décarbonation, etc.)
Dans cette contribution, nous nous sommes penchés sur la troisième typologie détectée, cernant un échantillon de nouveaux termes et de nouveaux sens décrivant les pratiques de transition énergétique, afin de vérifier comment ils ont été décrits dans les discours spécialisés et quand ils ont été intégrés dans notre corpus de consultation de nature lexicographique et terminographique.
3. Description du corpus de consultation
Le sujet de la transition énergétique, en tant que volet de la transition écologique, implique la participation de nombreux acteurs et de rédacteurs : du point de vue politique, les organisations internationales, l’Union européenne et les gouvernements jouent un rôle de relief dans la rédaction de mesures, de stratégies et de plans d’action ; du point de vue scientifique, les recherches dans ce champ sont toujours en évolution et cherchent à proposer des solutions durables bien aux industries qu’aux citoyens, dans le but d’adopter des comportements écoresponsables ; et enfin, du point de vue de l’actualité, toutes ces informations sont, à leur tour, transmises par les médias, où les journalistes s’appliquent aux nouvelles techniques et aux objectifs à atteindre, pour favoriser la réduction des gaz à effet de serre.
Cette documentation présente une riche variété discursive pour la présence de textes normatifs, scientifiques et techniques, ou encore de guides, de pamphlets, de brochures et d’articles de vulgarisation. Cette vaste documentation a été une source inépuisable pour les lexicographes et les terminologues qui ont validé de nouveaux termes et de nouvelles significations autour de la construction du vocabulaire de la transition énergétique.
Notre objectif est de détecter la circulation de néologismes qui ont été intégrés dans les sources lexicographiques et terminographiques de langue française depuis 2006 à nos jours, par rapport au domaine de l’environnement et plus dans le détail au contexte énergétique. Pour ce qui concerne notre corpus, consulté manuellement, il comprend toutes les éditions papier de 2006 à 2024 du Petit Robert, du Petit Larousse illustré et de certains Vocabulaires. Termes, expressions et définitions[1] publiés de 2007 à 2023, dans le Journal officiel et rédigés par la Commission générale de terminologie et néologie du Ministère de la Culture française.
Depuis la consultation de ces ressources, on compte plus de cent nouvelles unités terminologiques (que vous trouvez en annexe) validées pendant le processus de veille et de contrôle des équipes de linguistes et terminologues dans les domaines de l’environnement, de la transition écologique et climatique, notamment de la transition énergique. Ces néoformations ont contribué à l’enrichissement de ce vocabulaire, dont nous proposons l’analyse de certains termes clés, parmi les plus pertinents et les plus employés dans les discours spécialisés concernant les bioénergies, en nous concentrant sur le processus d’intégration dans notre corpus de dictionnaires et vocabulaires.
4. Méthode de travail
Le 25 mai 2023, la Commission d’enrichissement de la langue française a publié au Journal officiel une intégration de termes relatifs au Vocabulaire de l’environnement, avec une liste de nouveaux concepts liés aux enjeux énergétiques, parmi lesquelles figure également la définition de la locution nominale transition énergétique, décrite dans le sens de « politique qui vise, face au réchauffement climatique, à faire évoluer la production et l’offre d’énergies en diminuant la part des énergies carbonées d’origine fossile et en augmentant celle des énergies à faible émission de gaz à effet de serre » (Vocabulaire 23/05/2023).
Cette définition donne un rôle institutionnel à cette expression qui ne désigne plus seulement un ensemble de transformations du système de production des énergies pour diminuer son impact environnemental, mais aussi une politique commune visant à appliquer ces programmes au niveau national et international. Ce concept synthétise les définitions du Petit Robert (2014) et celle du Petit Larousse illustré (2016), dont on cite intégralement l’article tiré de l’édition Larousse 2016, où la transition énergétique indique le « passage progressif et programmé du modèle énergétique actuel, fondé essentiellement sur des énergies non renouvelables, à un bouquet énergétique conforme aux critères du développement durable » (Larousse 2016).
Nous avons construit notre corpus à partir des dictionnaires susmentionnés auquel nous ajoutons également les dossiers de presse, qui contiennent les Mots nouveaux intégrés dans le Petit Larousse illustré (dorénavant P.L.I.), dans le Petit Robert (dorénavant P.R.), et les Vocabulaires (dorénavant Voc.), dans le but de contrôler le processus de normalisation de certains termes appartenant à la démarche énergétique.
Une fois défini notre corpus de consultation, nous avons classé les néologismes, parmi les plus représentatifs pour la description de notre domaine d’étude, signalés par les dictionnaires et les vocabulaires, et nous les avons classés en trois catégories :
- nouveaux termes (ex. biodiesel 2006 P.R., biocarburant 2007 Voc., biogaz 2011 P.R., bioénergétique 2012 P.L.I., biopétrole 2013 P.L.I., décarboner 2013 P.L.I. et 2016 P.R., carboneutre 2018 P.L.I., décarbonation 2019 Voc., décarbonation/décarbonisation 2022 P.L.I. et 2023 P.R.) ;
- nouveaux termes complexes (ex. émission de gaz 2011 P.L.I., bouquet énergétique 2009 Voc., 2013 P.L.I., empreinte carbone 2013 P.L.I., transition énergétique 2014 P.R., 2016 P.L.I., 2023 Voc.) ;
- termes avec de nouveaux sens (ex. carbone 2010 P.L.I., résilience 2008 Voc. – 2019 P.L.I., transition 2020 P.R.).
Dans cette classification, concernant un petit échantillon de termes sélectionné de la consultation manuelle des dossiers de presse, nous avons essayé d’indiquer la date d’attestation, la source consultée et la catégorie, en précisant s’il s’agit de nouveaux termes, de nouveaux termes complexes ou de termes avec de nouveaux sens.
Dans certains cas, nous avons envisagé que les lexicographes et les membres de la Commission aient donné une date d’attestation différente ou des termes ne sont pas présents dans les trois sources.
Compte tenu de ce préambule, nous proposons une étude en diachronie du terme carbone, un terme pivot de la communication énergétique, dont nous illustrons sa définition primitive, son enrichissement de sens et enfin ses dérivés avec l’ajout du préfixe « de- » : le verbe décarboner, l’adjectif décarboné, le substantif décarbonation, avec sa variante synonymique décarbonisation et d’autres locutions.
5. Les néoformations autour du terme carbone
5.1. Approche épistémologique
Le terme carbone est employé pour la première fois dans la Méthode de nomenclature chimique (1787) d’Antoine Lavoisier, l’ouvrage majeur de l’histoire de la chimie. Dans cette œuvre il y a une section consacrée aux Synonymes anciens et nouveaux (LAVOISIER 1787 : 107 et 143), où il est présent sous le « nom ancien » de carbone, à savoir, charbon pur ou principes charbonneux (LAVOISIER 1787 : 132), ses « nouveaux noms », tels que carbone et carbonium (LAVOISIER 1787 : 164).
Lavoisier adopte une approche très moderne dans la classification des nouvelles lexies associées aux mots primitifs, avec également l’indication de possibles synonymes pour éviter n’importe quel type d’équivoque linguistique.
Après plus de deux siècles, le terme carbone étend sa première définition en tant qu’ « élément chimique de symbole C, de numéro atomique 6, de masse atomique 12,01 » (P.L.I. 2020), dans le sens d’« émissions de dioxyde de carbone dans l’atmosphère » (P.L.I. 2020) générant de nombreuses locutions telles que bilan carbone, taxe carbone, bas-carbone, sobre en carbone et à faible émission de carbone.
Pendant le XXIe siècle, le terme carbone a élargi son profil sémantique et lexical représentant un des mots pivots de la communication concernant la transition énergétique, dont nous avons choisi de décrire son évolution lexicale à partir de son dérivé : décarboner.
En France, le verbe décarboner apparaît dans le quotidien Le Monde en 2005 avec l’expression « décarboner l’économie française » dans l’article L’enfouissement du CO2 prévu pour le 2020 (Matthieu Quiret, 15 septembre 2005), dans lequel le journaliste précise que « la troisième voie de la précombustion vise à décarboner le gaz naturel par des procédés de vaporeformage ou d’oxydation partielle pour obtenir de l’hydrogène qui alimente la combustion » (QUIRET 2005).
Dans cet article, le verbe décarboner est employé pour expliquer une expérimentation qui teste le principe de l’oxycombustion et qui utilise l’oxygène pur comme comburant. Il faut attendre l’édition du Petit Larousse Illustré 2013, dans laquelle le verbe décarboner résulte parmi les 150 mots nouveaux de l’année et ensuite en 2016 il est présent dans le Petit Robert. Cette entrée est enregistrée dans les deux ressources lexicographiques avec la définition de « limiter ou réduire les émissions de dioxyde de carbone d’un appareil (chauffage, moteur de véhicule, notamment), d’un processus de production, etc. » (Petit Larousse 2013).
Après huit ans l’« expérimentation » semble accomplie, car les lexicographes rédigent la définition en se focalisant sur la réduction et la limitation d’émission dans le sens d’application d’une stratégie, qui est bien introduite, tout à fait, dans les perspectives futures avancées par le journaliste en 2005, quand il affirme que « d’autres approches misent sur l’absorption par des solides, par carbonation-décarbonation ou par filtrage dans une membrane à micropores. Le programme Castor lancé en 2004 vise, d’ici quatre ans, à mettre au point des technologies permettant la capture et le stockage de 10 % du CO2 émis en Europe » (QUIRET 2005). C’est avec ce programme européen qu’on assiste à l’usage de terme décarbonation, employé pour décrire un enjeu qui jette les bases pour les programmes et les mesures gouvernementales des années à venir.
Le terme décarbonation est un emprunt de la langue anglaise decarbonisation (ou decarbonization) comme il est signalé dans la fiche terminologique du Vocabulaire de l’environnement : climat-carbone (24 septembre 2019) ; il dérive de son nom primitif carbone, dont l’ajout du préfixe de- indique l’« ensemble des mesures et des techniques permettant de réduire les émissions de dioxyde de carbone ».
Dans les dictionnaires, le Petit Larousse illustré et le Petit Robert, cette lexie tarde à paraître ; seulement en 2022 les lexicographes de la maison d’édition Larousse choisissent de consacrer un article à la lexie décarbonation/décarbonisation, pour désigner l’« ensemble des actions – mesures et techniques – visant à réduire la consommation d’énergies fossiles et l’émission de dioxyde de carbone d’un pays, d’une économie, d’une entreprise, etc. » (Petit Larousse 2022).
En 2023, les rédacteurs du Petit Robert ont cependant décidé d’inclure sa définition dans l’article sur le verbe décarbonater, avec la simple explication « action de décarbonater » (Petit Robert 2023).
On peut noter que les linguistes des deux maisons d’édition suggèrent également la variante synonymique décarbonisation, bien que cette proposition ne soit pas validée par la Commission. C’est le seul cas, dans notre étude, où les trois institutions ne sont pas d’accord, peut-être parce que les Académiciens, membres de la Commission, adoptent un critère plus prudent dans le choix et dans l’introduction de mots nouveaux, contrairement aux pratiques des comités de rédactions Larousse et Robert, qui visent à enrichir leurs éditions avec de nouvelles expressions nécessaires à la compréhension d’un monde en perpétuelle évolution.
5.2. La variante synonymique ‘décarbonisation’
Les origines du concept de décarbonisation remontent à la fin du XXe siècle en Amérique, avec l’introduction d’une nouvelle pratique du management environnemental, à savoir l’écologie industrielle, visant à limiter les impacts de l’industrie sur l’environnement (FROSH 1989).
En France, les études menées par le physicien américain Robert Frosh, et publiées dans son article Strategies for Manufacturing (1989), deviennent le point de repère pour les experts et les chercheurs de cette nouvelle pratique : c’est le cas du journaliste scientifique français Suren Erkman, qui dans son livre Vers une écologie industrielle (1998), décrit l’enjeu du concept d’écologie industrielle et les stratégies qui permettent d’effectuer cette « transition » (ERKMAN 1998 : 46). Cette dernière prévoit quatre axes, dans le but de « valoriser les déchets comme des ressources ; boucler les cycles de matière et minimiser les émissions dissipatives ; dématérialiser les produits et les activités économiques ; décarboniser l’énergie » (ERKMAN 1998 : 47). C’est dans ce travail qu’on trouve le sens du terme décarboniser, avec une variante qui est plus proche à son emprunt anglais, to decarbonise, de laquelle il dérive aussi la variante nominale décarbonisation, très en usage dans la presse et dans les documents produits par les experts du secteur.
Le terme décarbonisation est attesté au XIXe siècle dans les domaines de la chimie et de la biologie selon le Grand dictionnaire terminologique, qui certifie, au Québec, le rapport de synonymie entre les deux variantes, contrairement à la politique linguistique contrastante adoptée en France.
En réalité dans les discours spécialisés, le terme décarbonisation véhicule en France aussi comme d’autres expressions, telles que bas-carbone, sobre en carbone, à faible émission de CO2 et à faible émission de carbone, dans l’acception de variantes très répandues dans la communication institutionnelle du gouvernement français.
Pour notre recherche, nous avons choisi de suivre la classification des variations en terminologie[2] élaborée par Judith Freixa (2006), reformulée en langue française par DURY et LEVARD (2008) qui identifient de diverses typologies de variations dénominatives. C’est pourquoi nous ne nous focalisons que sur la créativité lexicale qui produit de nouvelles formations par rapport à des exigences imposées par les contextes ou par les interlocuteurs.
Il s’agit de la variation fonctionnelle (résulte du besoin des auteurs et des textes de s’adapter au niveau de langue et de spécialisation des lecteurs/interlocuteurs), de la variation discursive (résulte du principe d’économie de la langue, du besoin d’éviter la répétition, etc.) et de la variation interlinguistique (résulte de la cohabitation du terme « local » et du terme emprunté) (DURY et LEVARD 2008 : 67).
Sur la base de la classification ci-dessus et des locutions extraites par les documents consultés, nous avons tenté de classer les variantes synonymiques de décarbonation selon la répartition suivante :
- « interlinguistique », comme dans le cas de décarbonisation ;
- « fonctionnelles » et « discursives », tels que bas-carbone, sobre en carbone, à faible émission de CO2 et à faible émission de carbone.
La morphologie de ces variantes, à l’exception pour décabonisation, fait appel aux adjectifs bas, sobre et faible, qui accompagnent le terme carbone, ou sa variante scientifique CO2, dans le sens de réduction et d’atténuation des émissions.
Ces variantes synonymiques de décabonation font partie du processus d’enrichissement lexical de ce domaine et participent activement à sa genèse, même si, dans quelques cas, il s’agit d’une variante, peut-être provisoire, qui n’aura jamais une place dans les sources officielles de consultation.
5.3. Les combinaisons lexicales avec l’adjectif « décarboné »
À côté de la prolifération des variantes du terme décarbonation, nous assistons également à la création de nombreuses locutions avec l’emploi de l’adjectif décarboné.
La plupart de ces expressions sont largement utilisées dans le plan Stratégie bas-carbone (21 juillet 2022), qui prévoit une économie et une société « décarbonées », c’est-à-dire une société ne faisant plus appel aux énergies fossiles. Cette feuille de route présente d’ambitieux objectifs visant la neutralité carbone à l’horizon de 2050, très bien illustrés par un large usage du verbe décarboner et de son adjectif décarboné(es).
Ces termes sont employés pour exprimer la nécessité de « décarboner partiellement le transport aérien », pour « décarboner et diversifier le mix énergétique notamment via le développement des énergies renouvelables » ou pour accompagner d’autres termes pivots de cette communication, comme dans le cas d’« énergies décarbonées, alternatives décarbonées, transport décarboné, hydrogène décarboné, électricité décarbonée, véhicule décarboné, comportement décarboné, technologies décarbonées, carburant décarboné, ressources décarbonées, etc. » (Stratégie bas-carbone).
Ce riche éventail de combinaisons met en relief l’exigence de décrire des techniques, des pratiques, des mesures et des stratégies qui demandent l’emploi de la terminologie adéquate au contexte de référence. L’évolution de sens du terme carbone et son enrichissement lexical deviennent partie intégrante des enjeux sociaux, politiques et industriels qui définissent son emploi, son engagement et ses fonctions pour une société neutre en carbone.
6. Conclusion
Après trois siècles, le terme carbone, pris en compte pour la première fois par Lavoisier dans sa Méthode de nomenclature chimique, revient à l’aune grâce à une mobilisation collective, radicale de l’histoire pour relever le challenge du changement climatique et de la dégradation de
l’environnement, pour construire une société décarbonée.
La transition énergétique, en ligne avec les stratégies de développement durable et la lutte contre le changement climatique, est classée dans le domaine de l’« environnement-énergie » et représente un phénomène politique, sociale et linguistique, dont nous avons remarqué l’importance par rapport à l’enrichissement de la langue française et de ses ressources lexicographiques et terminographiques.
La diffusion et la normalisation de nouveaux termes et de nouveaux sens ont permis d’informer les experts, les usagers et les linguistes, quant aux termes en usage pour définir les techniques et les mesures relatives aux enjeux énergétiques pour une croissance verte.
Il s’agit d’une terminologie avec un niveau moyen de spécialisation, où l’on trouve également des termes du lexique commun qui ont acquis d’autres acceptions : le mot transition, dans le sens de passage ou de changement (P.R. 2020), le mot résilience conçu comme « la capacité d’un écosystème, d’un biotope ou d’un groupe d’individus à se rétablir après une perturbation extérieure, telle que les tempêtes, les naufrages, les incendies, etc. » (Voc. 2008). En plus, on envisage de nouvelles locutions à partir de mot de la langue courante, telle que bouquet, en combinaison avec le substantif énergétique désignant « la répartition des énergies primaires dans la consommation d’un pays, d’une collectivité, d’une industrie » (Voc. 2009).
Notre analyse terminologique a tenté de mettre en évidence la vitalité du terme carbone, dont la quantité excessive produite par les industries a conduit à la création d’actions opposées visant à sa réduction et son atténuation, afin de produire de l’énergie décarbonée, d’appliquer des mesures de décarbonation ou de décarbonisation.
Une fois de plus, cette richesse linguistique met en évidence le dynamisme de la langue française (ALTMANOVA : 2008) qui face aux défis et aux enjeux de tous ordres – politiques, sociaux, sanitaires – se nourrit de termes nouveaux qui deviennent un champ d’études privilégié pour les linguistes et les terminologues, dont le but est d’observer, détecter, sélectionner et de décrire ces nouveaux termes et leurs emplois dans différents contextes discursifs.
Références bibliographiques
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PICTON, Aurélie, Variation terminologique et corpus spécialisés : parcours rétrospectif (et prospectif) en Terminologie textuelle, In Séminaire CLILLAC-ARP, Université Paris 7, 2021.
PRUVOST, Jean, SABLAYROLLES, Jean-François, Les néologismes, Paris, PUF, 2012.
QUIRET, Matthieu, « L’enfouissement du CO2 prévu pour le 2020 », Les échos, 15 septembre 2005.
Annexe

[1] Les Vocabulaires consultés sont les suivants : les Vocabulaires du pétrole et du gaz (22 juillet 2007, 1 février 2011, 22 décembre 2016, 19 septembre 2018, 20 mai 2020, et 26 novembre 2021), le Vocabulaire de l’énergie (12 septembre 2012), le Vocabulaire de l’environnement et de la chimie (24 mars 2013), le Vocabulaire des énergies renouvelables (26 mai 2018), le Vocabulaire de l’environnement : climat-carbone (24 septembre 2019), le Vocabulaire de l’hydrogène (30 janvier 2021), les Vocabulaires de l’environnement (6 septembre 2008, 4 février 2010, 16 juillet 2021, 4 août 2022 et 28 mai 2023), le Vocabulaire des énergies (14 janvier 2023) et le Vocabulaire de la transition climatique et énergétique en ville (22 avril 2023).
[2] Depuis une vingtaine d’années les études en terminologie se focalisent aussi sur le phénomène de la variation, bien exploré en langue générale, mais longtemps considérée inexistante en langue de spécialité selon la terminologie classique wustérienne, qui se fonde sur la monosémie et l’unicité d’un terme, auquel correspond une seule notion et vice-versa. Ce postulat ne laisse pas de place aux foisonnements lexicaux et sémantiques, au contraire d’autres spécialistes, comme Cabré (1998), Frexia (2006), Dury et Levard (2008) et Picton (2021) qui remarquent l’existence de nombreuses typologies de variations, dont ils conceptualisent également une catégorisation organisée en différents niveaux.
Per citare questo articolo:
Sabrina AULITTO, « Créations néologiques autour du vocabulaire de la transition énergétique. Le profil sémantique et lexical du terme ‘carbone’ », Repères DoRiF, n. 30 – Variations terminologiques et innovations lexicales dans le domaine de la biodiversité et du changement climatique, DoRiF Università, Roma, giugno 2024, https://www.dorif.it/reperes/sabrina-aulitto-creations-neologiques-autour-du-vocabulaire-de-la-transition-energetique-le-profil-semantique-et-lexical-du-terme-carbone/
ISSN 2281-3020
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