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Sophie Moirand

Instants discursifs d’une pandémie sous l’angle des chiffres, des récits médiatiques et de la confiance (Essai)

Cet article est issu d’une visio-conférence organisée le 23-09-2020 par l’UFSCAR (Université Fédérale de São Carlos, Brésil) dans le cadre d’un programme international de visio-conférences organisé par le professeur Roberto Leiser Baronas sur « Le discours en temps de pandémie » pendant l’année universitaire 2020. Il a fait l’objet d’une première publication dans la revue Revista Linguasagem de cette université. C’est une version, raccourcie et complétée en mars et avril 2021, qui est proposée ici.


Résumé

L’observation de corpus recueillis au fil d’instants discursifs successifs de la pandémie de Covid-19 dans les médias français (écrits d’écran de chaînes d’information en continu, controverses « représentées » dans la presse quotidienne et hebdomadaire, « récits médiatiques » traduits de la presse étrangère) conduit à s’interroger d’une part sur « le sens » que le discours donne aux mots et aux chiffres dans leurs cotextes et leurs contextes au fil de l’actualité, d’autre part sur « le sens social » que le discours médiatique construit autour de cette pandémie. Mais c’est la forme et le sens des récits d’information qui constituent ensuite le centre de la réflexion dans la reconfiguration du thème de la confiance : mise en cause de la politique de l’État et de ses institutions, défiance ou méfiance des citoyens ordinaires mais aussi des partis politiques traditionnels, mouvements plus ou moins spontanés de protestation populaire et de désobéissance civile, allant jusqu’au refus des mesures imposées pour lutter contre la pandémie.

Abstract

The observation of corpora collected over successive “moments discursifs” of the Covid-19 pandemic in the French media (news channels, controversies “represented” in the daily and weekly press, “récits médiatiques” translated from international press) leads us to question the “meaning” that the discourse gives to words and figures in their quotations and contexts in the course of the news, as well as the “social meaning” that the media discourse builds around this pandemic. The form and the meaning of “récits d’information” (information narratives) constitute the actual centre of our reflection, most notably as far as the reconfiguration of the theme of confidence is concerned: discussion of State and institutional policies, distrust or mistrust of ordinary citizens but also of the traditional political parties, more or less spontaneous movements of popular protest and civil disobedience, up to the refusal of the measures imposed to fight against the pandemic. [By the editorial staff]


Au fil de l’extension de la Covid-19, on a recueilli des corpus de textes médiatiques révélateurs de cette évolution, en France et ailleurs dans le monde. Cet événement, qui a pour particularité de s’installer dans une temporalité longue, est en effet constitué d’instants discursifs particuliers (au sens de MOIRAND 2004 : 74 (note 4) ; 2020a : 12. Or ces instants, qui relèvent de l’actualité « chaude », ne correspondent pas aux temporalités de la recherche scientifique face à un nouveau virus et à une maladie jusque-là inconnue : c’est ce qui explique le désarroi des citoyens, mais également celui des responsables économiques, politiques et sanitaires confrontés à cette pandémie.

Cette approche d’une crise sanitaire s’inscrit dans un courant d’analyse, qui se caractérise par le recours à une sémantique du discours renouvelée (MOIRAND 2020b), en partie impulsée par de jeunes chercheur.e.s (LONGHI dir. 2015 ; LECOLLE et al. dir. 2018), qui ont parfois recours à des logiciels de textométrie (Née et al. 2017). Mais dans la mesure où l’on s’attache à suivre l’actualité au moment de son actualisation, cela implique le recours à de « petits corpus » successifs bien qu’il s’agisse d’un événement caractérisé par une temporalité « longue ». On est ainsi conduit à comparer l’histoire de cette pandémie entre différents pays et différents « moments discursifs », et à s’interroger sur le fonctionnement des « récits d’information » de la presse écrite. Ces réflexions sur le discours médiatique « en temps de pandémie » découlent par conséquent d’une analyse de « petits corpus » (MOIRAND 2018a), correspondant à quelques « instants discursifs » révélateurs des débuts de la pandémie en France et ailleurs.

L’analyse du discours (AD) est pour nous un programme d’analyse du sens, et dans cette pandémie il s’agit du sens des mots et du sens des chiffres, du sens qu’ils prennent dans leurs cotextes et contextes, mais également du sens social – voire politique – que l’on met au jour, lorsqu’on analyse le comportement verbal des acteurs sociaux intervenant dans les médias. Ainsi l’AD devient ici une réflexion sur les discours sociaux en tant que reflets d’une époque (au sens de ANGENOT 2014), et en tant que reflets de l’histoire du présent et de l’actualité en train d’être « actée » (MOIRAND 2018b).

Cette réflexion s’inscrit dans la suite de travaux réalisés dans l’axe de recherche « Sens et Discours » de l’équipe Clesthia, à laquelle j’appartiens, un axe qui, depuis le début des années 1990 et avant la création de cette équipe d’accueil, s’est penché sur la notion d’événement scientifique dans ses rapports avec l’actualité médiatique, en France :

  • Les Carnets du Cediscor 1 traitaient, en 1992, d’un tremblement de terre à Los Angeles, dans une perspective de divulgation, popularisation, vulgarisation de la science ; ce choix résultait du faible nombre de décès et blessés, ce qui avait conduit la presse quotidienne à diffuser des connaissances sur ce phénomène « naturel » plutôt que de faire appel aux émotions ;
  • Les Carnets du Cediscor 6 (CUSIN-BERCHE éd. 2000) marquaient une évolution vers la prise en compte des discours tenus par les quatre acteurs principaux impliqués dans un autre type d’événements, et définis ainsi par Wolton (1997) : la science, la politique, les médias et les publics. Dans le cadre d’un appel d’offre du Laboratoire Communication et politique du CNRS, il s’agissait de traiter de « crises sanitaires », qui, touchant à la santé des populations, prennent inévitablement un « tour politique » dans les médias ;
  • Une rencontre avec une équipe de recherche de l’Université de la Réunion sur « la médiatisation de la pandémie du chikungunya à la Réunion et dans l’océan Indien » (IDELSON & LEDEGEN éds. 2011) a contribué à me rapprocher des sciences de l’information et de la communication : un tournant nécessaire pour traiter d’une crise sanitaire « qui s’est accompagnée d’une crise sociale d’envergure », et donc des relations entre le monde politique, le monde des médias, le monde médical, le monde de la recherche et les publics, la crise constituant ce que M. Mauss (cité dans SIMONIN 2011) considérait comme « “un fait social total” », qui mobilise « l’ensemble des membres d’une communauté et dans toutes ses dimensions : culturelles, religieuses, économiques, juridiques… » (SIMONIN 2011 : 64).

1. Faits et effets d’une pandémie

La Covid-19 entre donc dans la catégorie d’événement qu’on appelle une « crise sanitaire ». Une crise, c’est d’abord un événement inattendu (LINAERT 2001 : 10-11), qui marque « une rupture avec le fonctionnement habituel » des institutions et des organisations, au point que « leurs modes ordinaires d’agir se montrent inefficients, ils les rendent caducs » (LINAERT cité dans SIMONIN 2011 : 64). « Il en résulte une “montée des incertitudes…, l’intrusion de nouveaux acteurs… et une saturation des capacités de communication” », qui « fait exploser les circuits habituels » (SIMONIN, ibidem). Mais comment faire accepter « l’incertitude » ?  Ce qui est encore virtuel mais qui pourrait « s’actualiser » ? Ce qui arrive provoque souvent une sorte de sidération : « un blocage de l’action des autorités publiques qui vont tarder à prendre les mesures de la situation, avant de mettre en place une stratégie de gestion de la crise » (SIMONIN 2011 : 65). Ainsi surgissent dans la presse d’actualité (écrite, orale, audio-visuelle), et sur les réseaux sociaux, des instants et moments discursifs dans lesquels s’affrontent une diversité d’acteurs, donc une diversité de « voix », y compris aujourd’hui celles des infox (fake news).

Personne ne s’attendait à une pandémie mondiale en 2020 : la dernière grande pandémie, dite « la grippe espagnole », remonte à la fin de la Première Guerre mondiale (1918-1919) – et elle a été beaucoup moins médiatisée à l’époque. Or une pandémie « fait peur » à travers la mémoire qu’on a des récits ou des expériences antérieures : cette mémoire interdiscursive, qui ressort parfois de manière inconsciente dans les discours présents, mémoire entretenue par des récits historiques et des œuvres de fiction (autour de la peste par exemple, avec Defoe et Camus), et que l’Analyse du discours française (ADF) a particulièrement travaillée à propos d’événements historiques, constitue une notion fondamentale de travaux récents portant sur l’actualité médiatique (PAVEAU 2006 ; MOIRAND 2007 et 2020a). Or, une pandémie s’étire sur un espace planétaire et un temps long : au fil du temps, le traitement médiatique de la pandémie se fragmente en instants discursifs, l’instant étant souvent constitué par « le passage de l’éventualité d’un fait à son actualisation » (MOIRAND 2018b : 177-178). Ainsi, en France par exemple, on a assisté au traitement médiatique de « la naissance d’un nouveau virus » (janvier 2020), puis à une « éventualité de l’arrivée de ce virus » en février 2020, puis à la rapidité de sa propagation dans certaines régions en mars 2020, donc à l’éventualité d’un confinement, confinement « acté » à la mi-mars 2020, puis à un déconfinement à partir du 11 mai, puis à une reprise de l’épidémie à la fin de l’été, et enfin, dans certaines grandes villes françaises, en novembre 2020, à un « couvre-feu » la nuit – terme qui, en France, fait revenir en mémoire des récits de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et de la Guerre d’Algérie (1954-1962), suivi d’un re-confinement partiel en novembre 2020, avec des alternances entre « couvre-feu » et « re-confinement aménagé » au premier semestre 2021. L’arrivée des vaccins et celle des variants du virus en 2021 constituent d’autres « instants discursifs » dans le traitement de la pandémie par les médias français (et étrangers), et autant de « petits corpus » pour l’analyste, notamment ceux constitués de « récits médiatiques »[1] (ARQUEMBOURG 2005, 2010-2011, 2011 ; ARQUEMBOURG & LAMBERT éds. 2011).

Les relations entre les quatre « acteurs »[2] dégagés par Wolton (1997) se repèrent dans la presse à travers la polyphonie des voix dans les documents qu’on analyse, fragmentation due à leur appartenance à différentes sphères d’activité langagière. Mais lorsqu’il s’agit de crises sanitaires, la place de la science et de la politique reste fortement dépendante, en France, du rôle de l’État dans les transformations des rapports entre science et société, et notamment depuis la Seconde Guerre mondiale : « les profonds changements des relations entre science et société » s’expliquent par la mondialisation et « l’irruption des questions de risque dans l’espace public ». Or, ajoute-t-il, « le risque a changé de nature et d’échelle : on ne peut plus l’externaliser en attribuant les catastrophes à Dieu ou à la nature » (BONNEUIL 2004 : 27). Mais on peut les attribuer à d’autres…

Ainsi les crises sanitaires récentes font partie des mémoires collective et interdiscursive des Français : Tchernobyl, le sang contaminé, la maladie de la vache folle ou ESB (mad cow ou BSE en anglais), les grippes H5N1 et autres grippes (grippe aviaire, grippe porcine), autant de noms d’événement, qui ont laissé des traces mémorielles (LONDEI et al. 2013 ; MOIRAND 2014 ; MOIRAND & REBOUL sur les noms d’événement dans LONGHI 2015). Cela entraîne une certaine méfiance envers la parole de l’État, envers les décisions de l’État, et cela quel que soit le parti au pouvoir. Or « la confiance » est indispensable pour faire accepter les décisions de l’État, comme l’ont montré les travaux de l’équipe du CNRS de l’université de la Réunion, dirigée par J. Simonin, lors de la crise du chikungunya (IDELSON & LEDEGEN éds. 2011).

Moins présente cependant dans la mémoire collective des Français, parce que concernant un département ultra-marin, la Réunion, la crise du chikungunya (maladie provoquée par un moustique, qui a atteint les îles de l’Océan Indien en 2005-2006) avait en effet provoqué une crise de défiance envers les appareils d’État et les élus locaux ou nationaux (le préfet, les députés, le responsable de l’Agence locale de santé…). Paradoxalement, ce sont les médias locaux, qui, en se renseignant sur la maladie grâce à l’internet, ont pris en main les informations sur son origine, ses effets, ses évolutions, et la façon de l’éviter (la prévention). La différence cependant avec la crise actuelle, c’est que « l’ennemi » (le moustique) se caractérisait par sa visibilité agressive. Lors de crises sanitaires, « la confiance » dans l’État et les autorités sanitaires est toujours apparue comme nécessaire pour « sortir de la crise » au plus vite (D’ALMEIDA 2011 : 214-217). Et cette notion (QUÉRÉ 2001) s’avère aujourd’hui fondamentale pour faire accepter le confinement, le couvre-feu ou le port du masque, ainsi que le respect des distanciations « physique » et « sociale », et bien sûr les tests et les vaccins.

Ces réflexions préliminaires m’ont conduite à travailler, au fil de l’événement Covid-19, sur des « petits corpus », recueillis au fur et à mesure de l’évolution de la pandémie :

  • Un premier groupe de corpus est constitué d’écrits d’écran relevés sur une chaîne d’information en continu, BFMTV (chaîne de télévision souvent présente dans les cafés et bistrots en France), écrits d’écran qui donnent au fil des jours des chiffres « bruts » sur l’évolution de la pandémie, qu’on a complété par des infographies davantage commentées dans la presse écrite quotidienne ou hebdomadaire (presse que l’on trouve désormais en pdf sur l’internet) – voir ci-après, 2e paragraphe.
  • Un deuxième groupe de corpus est constitué d’articles de la presse quotidienne traitant, sur plusieurs pages et sur les sites internet des journaux, de différents angles de l’événement : il s’agit d’instants discursifs remarquables, répartis au fil de l’évolution de la pandémie. Le corpus a été limité à deux journaux quotidiens : Le Monde, journal d’information nationale et internationale, également diffusé à l’étranger, et Le Parisien/ Aujourd’hui en France (Le Parisien est diffusé à Paris, Aujourd’hui en France est diffusé en province, mais l’information nationale est la même), journal plutôt populaire, que l’on trouve souvent dans les cafés le matin (et qui reproduisait l’attestation dont on avait besoin pour circuler lors des « confinements »), auxquels on a ajouté deux journaux « du dimanche » (Le Journal du Dimanche et Le Parisien dimanche) – voir ci-après, 3e et 4e paragraphes.
  • Un troisième corpus est constitué d’articles de l’hebdomadaire Courrier international, magazine qui, comme il se présente lui-même, aide à « comprendre l’actualité du monde » en sélectionnant « les meilleurs articles de la presse étrangère » parus dans la presse nationale de différents pays du monde, qui sont écrits ou, le plus souvent, traduits en français, « pour une meilleure vision internationale de l’actualité française et internationale » (www.courrierinternational.com). Cela permet de comparer la façon dont la pandémie a été vécue dans le monde, ainsi que la façon dont les différents États gèrent cette crise devenue « mondiale », au travers de récits médiatiques issus de journaux français et étrangers.

2. Le sens des chiffres et les mots qui font peur

Le traitement médiatique de la pandémie se caractérise par la place importante faite aux chiffres, aux courbes, aux graphiques aussi bien dans les déclarations des autorités médicales (directeur de la Santé, ministre de la Santé et des Solidarités, membres du Conseil de santé, etc.) que dans les commentaires des médias. L’évolution de la Covid-19, pandémie jusque-là inconnue, est devenue l’objet de relevés journaliers du nombre de malades à l’hôpital et/ou en réanimation, du nombre de morts, du nombre de personnes testées, et enfin du nombre de vaccinés, ainsi que du nombre de personnes contaminées par des variants du virus initial. Des chiffres, des courbes, des prévisions et des modélisations étaient ainsi diffusés par les autorités sanitaires, que les médias reprenaient partiellement, sans toujours aider à les comprendre.

Le traitement des données scientifiques peut d’ailleurs donner lieu à des interprétations erronées dans les médias, comme le signale un numéro de la revue syndicale VRS La vie de la recherche scientifique consacré à « L’enseignement supérieur et la recherche au temps du coronavirus », dans un encadré intitulé Quand les vaches devinrent folles du dossier « Responsabilité et Recherche » (juin 2020, n° 420-421, p. 51). L’auteur montre « comment un article prudent d’épidémiologistes britanniques », qui avaient calculé que la maladie de la vache folle ferait « entre 63 et 136 000 morts », avait été interprété par certains médias comme « l’alerte que cette maladie ferait entre 63 000 et 136 000 morts », « se méprenant sur le résultat essentiel : le nombre de victimes de la maladie restait, selon l’étude, encore incertain », et même très incertain, et « c’est tout ce qu’on pouvait en dire ».[3]

Face à une profusion de chiffres, de courbes, de graphiques lors des points sanitaires faits par le directeur de la Santé ou le ministre des Solidarités et de la Santé à la télévision, j’ai décidé d’observer les cotextes de chiffres des écrits d’écran, qui défilaient avant et au cours de leurs interventions, ainsi que lors des commentaires des journalistes ou des débats qui suivaient, jusqu’au matin suivant. Un petit corpus d’écrits d’écran a été constitué, dont je donne ici quelques extraits, relevés entre le 8 mars et le 17 avril 2020 sur la chaîne télévisée d’information continue BFMTV, chaîne privée, très regardée en France au début de la pandémie, en raison de sa continuité et des débats qui étaient organisés (ici le 08-03-2020 et les jours suivants) :

Coronavirus : 949 cas et 16 morts en France

Coronavirus : plus de 306 000 cas recensés dans le monde

Alerte info Coronavirus : avec ces 627 nouveaux décès, l’Italie a dépassé la barre des 4000 morts

L’Espagne passe la barre des 2000 morts, 462 de plus en 24 h

Les Etats-Unis franchissent la barre des 10 000 morts

Le cap des 50 nouveaux cas par 100 000 habitants a été franchi hier à Bruxelles

Épidémie : « un plateau semble s’amorcer, un très haut plateau »

Coronavirus : Le plateau s’annonce-t-il ?

On retrouve dans cette structure à deux thèmes séparés par un deux-points, typique des titres de la presse écrite (voir MOIRAND 2020a [2007]) : Coronavirus :… ou Alerte info Coronavirus :…, ainsi que des formes de quantification particulières dans l’énoncé du nombre de cas ou de morts : plus de…/ au moins ; passer/ dépasser / franchirla barre / le pic / le cap, et une indication davantage scientifique et moins fréquente : Le cap des 50 nouveaux cas par 100 000 habitants a été franchi hier à Bruxelles (voir les infographies infra). Or il semblerait que ces écrits d’écran qui passent et repassent plusieurs fois, même lorsque le thème principal traité en parallèle et les images ne correspondent plus à l’information sur le coronavirus, attirent irrésistiblement le regard du spectateur en période de crise sanitaire. Mais on trouve également des comparaisons entre pays :

Déjà plus de morts en Italie qu’en Chine [20-03]

Ainsi qu’une désignation qui semble relever davantage du domaine sportif que du domaine médical, et qui apparaît fin mars-début avril 2020, « un record »[4] :

Le Royaume Uni passe la barre des 7000 morts, avec 398 décès ces dernières 24 heures, un record

Nouveau record aux États-Unis avec plus de 2500 morts en une journée [11-04]

Un record. La France a franchi le cap des 20 000 morts [17-04]

Par ailleurs, les notifications sur les téléphones portables fonctionnent de la même manière que les écrits d’écrans, comme celles-ci, données ici à titre d’exemple, d’un autre quotidien le figaro.fr, alors que l’on est déjà habitué à ces données chiffrées du nombre de cas, du nombre de morts dans le monde ou par pays, par région et par continent, ici par exemple le 4 avril 2020 :

8975 cas de coronavirus ont été recensés aujourd’hui, un record depuis le pic atteint pendant le confinement, le 31 mars [04-04]

La pandémie a fait au moins 864 510 morts depuis que le bureau de l’OMS en Chine a fait état de l’apparition de la maladie fin décembre [04-04]

Les États-Unis sont le pays le plus touché tant en nombre de morts que de cas avec près de 187 000 décès [04-04]

Si l’on élargit l’analyse de la presse écrite aux titres, sous-titres, intertitres et aux phrases détachées (MAINGUENEAU 2006), qui sont reprises et insérées, souvent en couleur, dans la surface des articles longs, ce sont non seulement les chiffres qui deviennent anxiogènes mais également les mots du contexte qui les entourent, ainsi que les désignations référant aux conséquences de la pandémie pour annoncer et justifier « le confinement », lors de cet autre instant discursif analysé, autour du 15 mars 2020, en France :

La France se ferme [titre, 15-03, Le Journal du Dimanche, hebdomadaire]

La France cloîtrée [titre, 20-03, Le Parisien Week-end]

Epicentre du virus, l’Europe se cloisonne [titre, 16-03, Le Monde]

La crise apparaît de plus en plus gérée au jour le jour

La vague arrive, l’inquiétude monte

« c’est la guerre, disent les soignants, cette fois on y est »

« Des morts et des larmes » [intertitre]

« J’ai peur d’un tsunami » Eric Caumes infectiologue

« En Italie, triage pour la survie » [titre]

le Covid 19 va faire plonger l’Europe dans la récession

Coronavirus L’État d’inconscience [Libération, 16-03]

Le confinement… à petits pas

« 300 000 à 500 000 morts dans le scénario du pire »

Car si l’on est attiré par les écrits d’écran, et l’appareil de titrage des journaux lus sur les tablettes et les notifications sur téléphone, c’est qu’on n’a pas le temps de s’attarder sur le contenu réel des informations qu’on entend et des articles qu’on parcourt, le plus souvent sous la version numérisée des journaux, lors de trajets en métro ou en bus, par exemple. Ce sont donc des mots et des chiffres, qui surgissent « hors contexte », mais on les retient et ils font peur… De même qu’on n’avait pas toujours le temps de lire (et de comprendre) les graphiques et les courbes, commentés tous les soirs vers 19h30 par les autorités sanitaires à la télévision.

Par ailleurs qui connaît vraiment ces autorités ? Et surtout le fonctionnement de la Direction de la Santé, de l’Agence Nationale de Santé et des Agences Régionales de Santé (qui régissent le fonctionnement des systèmes de soins en France) ? Qui connaît la différence entre les Hôpitaux régionaux et les CHU (Centres Hospitaliers Universitaires), dans lesquels sont regroupés les urgences, les soins, les opérations, les différentes spécialités universitaires, les laboratoires de recherche et les études de médecine ? Qui pouvait se retrouver dans les différentes spécialités que représentaient les professeur.e.s et chercheur.e.s invité.e.s à débattre sur un nouveau virus, une nouvelle pandémie, qu’on ne savait ni soigner, ni prévenir ? Connaît-on d’ailleurs la différence entre un.e docteur.e (en médecine générale ou spécialisée, ceux/celles qu’on consulte « en ville ») et les professeur.e.s-chercheur.e.s des différentes spécialités concernées par la pandémie, qui travaillent dans les laboratoires des CHU ou les Instituts spécialisés, qui publient des articles scientifiques sur leurs travaux, et qui, pour certains, participaient aux débats télévisés ?

Lorsqu’on observe les tableaux comparatifs du nombre de cas, du nombre de patients hospitalisés, du nombre de morts et d’individus testés, il faut prendre le temps d’apprendre à décoder les infographies, par exemple celles du journal Le Monde, qui précise ses sources :

            Infographies Le Monde. Sources : Santé publique France / John Hopkins Université

Dans Le Monde, les données ont été souvent étendues à l’Europe et aux autres continents (ce qui est moins le cas dans Le Parisien, dans lequel l’infographie est sommaire, au contraire des réponses aux questions que le lecteur peut se poser (sur les symptômes, sur les traitements, sur la pandémie) et qui sont souvent anticipées et expliquées par ce journal, ce qu’on avait remarqué et déjà montré dans Moirand (2020a [2007]) :

 

Reproduction des infographies du journal Le Monde, 01-04-2020, p. 4

Le schéma de gauche indique le nombre d’hospitalisations par département, sous forme de couleur plus ou moins foncée ; mais le chiffre est rapporté « au nombre d’hospitalisations pour 100 000 habitants », sinon cela n’aurait pas de signification (c’est sur ce point qu’on pouvait s’interroger supra, à propos des écrits d’écran ou des titres) : peut-on comparer le nombre de décès d’un pays comme la Belgique ou la Suède avec celui de l’Italie ou de l’Espagne, qui sont davantage peuplés ? Le schéma de droite qui s’intitule « Comparatif européen » indique la progression du bilan humain (nombre de morts) selon le stade de l’épidémie, qui n’a pas commencé au même moment partout, ce qui n’est pas souvent signalé dans les écrits d’écran.

Reproduction de l’infographie du journal Le Monde, 27-05-2020, p. 3

 

Sur la carte de France à gauche, on compte le nombre de décès par département pour 100 000 habitants, tandis qu’à droite du document, le schéma de gauche (orange) indique le nombre de décès par pays, alors que celui de droite (marron) montre le nombre de décès par 100 000 habitants. On voit que, à gauche, ce sont les États-Unis qui ont le plus grand nombre de décès, et la Suède et la Belgique qui en ont le moins. Mais si on regarde les chiffres du schéma de droite, ce sont la Belgique et l’Espagne qui ont le plus de « morts pour 100 000 habitants » alors qu’États-Unis et Brésil, davantage peuplés, en ont moins, à la date de publication de cette infographie.

Mais on peut également, comme dans certaines émissions télévisées, inscrire des chiffres dans un environnement cotextuel totalement différent, comme le fait une page du quotidien Le Parisien sous le titre : La barre des 10 000 morts franchie :

Reproduction de la page 6 du journal Le Parisien du 8 avril 2020

 

L’infographie à gauche est relativement simple et sans possibilité de re-contextualiser les chiffres par région, ou par comparaison avec d’autres pays. On remarque que titres et sous-titres surplombent une photo, qui occupe la majorité de l’espace… pour « montrer » un cercueil (qui aurait pu être photographié n’importe où et à n’importe quel moment) : la légende précise qu’il s’agit d’un mort du Covid-19 (« prêt à être enterré »), et que la France déplore « plus de 10 000 décès depuis le début de l’épidémie » (chiffre qui n’est rapporté ni au nombre d’habitants ni à la date des premiers cas).

Ainsi, si « l’argument du chiffre » est « hautement manipulable par l’entreprise des médias », comme le dit Angenot (2014 : 144), il peut devenir également un « outil de gouvernement », en tout cas un outil politique, comme d’autres l’ont montré ailleurs, et notamment en période d’élections (DOURY & TSERONIS 2014). Il l’est aussi en temps de pandémie, fonctionnant comme un argument d’autorité pour justifier les mesures de confinement, le télé-travail, le couvre-feu ou le blocage des frontières.

Mais la Covid-19 a également mis en lumière le fonctionnement de la recherche scientifique (celle qui intervient directement dans « la santé »), ainsi que les controverses entre chercheur.e.s. On n’avait jamais vu autant de scientifiques s’exprimer dans les studios des télévisions d’information en continu, répondre par visio-conférence, ou par skype ou par facetime aux questions des journalistes, et participer à des débats contradictoires. Ainsi une journaliste, interviewant longuement, pour BFMTV, un professeur de médecine à propos du traitement controversé de la chloroquine dans le cas de la Covid-19, lui demande de réagir à un extrait de l’interview qu’elle avait réalisée précédemment avec un autre professeur, qui le préconisait :

« je vous repasse cet extrait d’une vidéo avec le Professeur Raoult… Vous me direz ce que vous en pensez »,

« geste » qui contribue à re-lancer la controverse, ici sur le traitement par la chloroquine, et qui correspond à l’attente des téléspectateurs… Or, dans la presse écrite, c’est en fait une représentation de ces controverses qui est montrée, et qui, au-delà des interviews, participe aux « récits médiatiques ».

 

3. Une énonciation plurielle perturbante : celle des controverses dans la presse écrite

Je rappellerai brièvement les façons de représenter les controverses dans la presse et les formes langagières de cette énonciation plurielle, qui relève d’un dialogisme « plurilogal » et que l’on retrouve ici : cela participe à l’angoisse, mais également aux réactions de défiance des publics envers le pouvoir en place, envers les autorités médicales, et envers la recherche scientifique.

3.1. La représentation des controverses dans la presse écrite

Dans les controverses « représentées », on assiste à des constructions textuelles particulières qui consistent soit à juxtaposer les séquences rapportées de locuteurs qui s’affrontent, soit à opposer les dires des uns aux dires des autres au fil du texte (MOIRAND 2014a et 2014b), ce qui semble « simuler » un dialogue oral en face à face[5], alors que les séquences réunies n’ont souvent été prononcées ni au même endroit ni au même moment :

  • à propos du gaz de schiste :

Les arguments brandis par le lobby pro-gaz de schistesont alléchants en période de crise. « Faux ! répond la sénatrice Laurence Rossignol [Libération, 29-11-2012]

Pour l’ancien Premier ministre Michel Rocard, la France serait même « bénie des Dieux ». Un mythe construit de toute pièce par le « lobby pétrolier et gazier » selon l’ex-ministre de l’écologie Corinne Lepage [Le Parisien, 14-11-2012]

Un rapport de l’Agence internationale de l’énergie, publié lundi, estime que les États-Unis seront demain les premiers producteurs mondiaux de gaz et d’or noir de la planète. Des arguments qui font mouche dans les rangs du PS où des élus espèrent que le gouvernement assouplira sa position d’ici la fin du quinquennat. « Ce serait un reniement suicidaire politiquement, selon l’eurodéputé vert José Bové, fer de lance du combat anti-gaz de schiste. Les populations sont remontées et pas un maire ne voudra accorder un permis d’exploitation » [Le Parisien, 14-12-2012]

Autre exemple de controverse rapportée par la presse quotidienne à propos de la dangerosité des OGM : l’expérience réalisée sur des rats nourris pendant deux ans avec du maïs transgénique (citée dans MOIRAND 2014a) confirme cette tendance à résumer les positions à un combat :

Nourrir des rats durant deux ans avec du maïs transgénique leur est fatal dans la plupart des cas. C’est la conclusion sans appel d’une étude du Comité de recherche et d’information indépendante sur le génie génétique (Criigen) publiée hier dans la revue américaine Food and Chemical Toxicology.
[Libération, 20-09-2012]

Pour ou contre les OGM ? La publication hier, dans la revue Food and Chemical Toxicology, d’une étude révélant la nocivité du maïs NK-603, a ravivé le débat sur les cultures transgéniques […]

A la suite de cette publication, Paris et Bruxelles ont saisi leurs agences sanitaires respectives pour évaluer l’étude et « en tirer des conséquences ». En France, L’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) et le Haut Conseil aux Biotechnologies (HCB) devrait fournir un avis d’ici à quelques semaines […]

Si l’étude a relancé le débat sur l’innocuité des OGM, elle est critiquée par des scientifiques qui mettent en cause la méthodologie d’une équipe ouvertement anti-OGM […]

Au-delà de la polémique suscitée par l’étude, d’aucuns critiquent l’insuffisance de la recherche concernant les OGM.[Libération, 21-09-2012, avec AFP]

Une traînée de poudre… L’étude du Pr Gilles-Éric Séralini, de l’université de Caen, publiée mercredi, a rallumé le débat sur la toxicité des OGM. […] Depuis, elle est la cible des critiques.[Le Journal du Dimanche, 23-09-2012]

Cette façon d’entremêler des désignations relevant de la polémique (catégorisation métalangagière de la représentation du discours des autres) à des dénominations de genres spécifiques de l’activité scientifique (étude, enquête, modélisation, etc.), c’est ce qu’on retrouve dans les débats organisés à la télévision et rapportés dans la presse autour des OGM, des vaccins, des grippes, des pesticides…, et aujourd’hui de la Covid-19. La particularité de l’ordre écrit, c’est que les désignations ou dénominations « ordinaires » ou « spécialisées » des actes ou des données interviennent dans la progression du texte ainsi que dans la façon de « dire », de « montrer » la controverse : dans les mots qui la désignent (combat, guerre, fronde, croisade, argument), dans les verbes eux-mêmes (s’affronter, se contredire, réfuter, dénoncer) ainsi que dans les prépositions (pour vs contre) ou les préfixes (anti-, pro-), qui marquent les positions adverses sans rendre compte de leur complexité.

Ainsi les controverses entre les professeur.e.s invité.e.s sur les plateaux de télévision n’ont pas contribué à créer un climat de confiance dans les décisions prises par un gouvernement qui s’appuyait sur « un conseil scientifique ». On prendra pour exemple les décisions prises après la polémique scientifique sur la chloroquine (traitement préconisé par le Pr Raoult) évoquées dans Le Monde du 28 mai 2020 :

Le traitement à l’hydroxychloroquine suspendu

Le décret permettant l’utilisation de cette molécule contre le Covid-19 a été abrogé mercredi 27 mai

[…] Une décision qui sonne le glas de l’utilisation, en France, de ce traitement préconisé par l’infectiologue Didier Raoult. Elle fait suite à un avis rendu la veille par le Haut Conseil de santé publique (HCSP), saisi par le ministre de la Santé, Olivier Véran, pour analyser les règles dérogatoires de prescription de l’hydroxychloroquine dans la lutte contre le Covid-19. […]

La saisine du HCSP était intervenue après la publication, le 22 mai, dans The Lancet d’une étude rétrospective montrant une forte mortalité chez les patients hospitalisés pour cause de Covid-19 et ayant reçu de la chloroquine, et de l’hydroxychloroquine, en combinaison ou non avec des macrolides (antibiotiques comme l’azithromycine prescrite par Didier Raoult), ainsi que des arythmies cardiaques. […]

L’étude du Lancet, que Didier Raoult a qualifiée de « foireuse » dans une vidéo mise en ligne lundi par son institut, est épargnée dans l’avis du HCSP […]

Dans un entretien accordé à LCI [chaîne de télévision d’information en continu] et diffusé mardi 26 mai, il a indiqué que, à propos d’une possible suspension de son traitement que « comme il n’y a plus de malades, ça ne me touche pas beaucoup. Cela aurait été gênant il y a un mois ». L’OMS dit « beaucoup de bêtises », a-t-il ajouté […]. Quant à l’avis du HCSP, « c’est une opinion comme une autre, je m’en fiche un peu, a-t-il estimé, s’interrogeant sur sa cote de popularité comparée à celle du ministre de la Santé […]

Il est vrai que cette popularité avait nettement dépassé celle des politiques et du ministre de la Santé, et que sa notoriété s’était largement répandue dans le monde (au Brésil, par exemple) et sur les réseaux sociaux… Et cela, aux dépens parfois de ses collègues lorsqu’elles et ils n’étaient pas d’accord avec lui, comme le raconte Karine Lacombe, infectiologue et cheffe de service à l’hôpital Saint-Antoine à Paris, interviewée dans le journal Le Monde du 22-23 novembre 2020 (il s’agit de la fin de cet entretien qui occupe la totalité de la page 25) :

– Vous continuez d’apparaître à la télévision comme l’un des visages de la lutte contre la pandémie…

– Eh bien oui. Je considère que cela fait partie de mon travail de venir faire de la pédagogie à l’antenne. […]. Mais quelle violence parfois ! Ma franchise à l’antenne m’a valu des attaques comme je n’en avais jamais vécu en vingt ans de carrière scientifique. J’ai surtout payé très cher mes remarques sur la fable de l’hydroxychloroquine du professeur Raoult, qui s’est présenté comme une sorte de démiurge, annonçant qu’il allait les sauver avec ses comprimés miracle. C’était hallucinant, à la fois sur les plans éthique, scientifique, moral.

En quelques heures j’ai reçu des tombereaux d’insultes et de menaces de mort. Mon compte Twitter a été pris d’assaut par des messages de haine tandis que les infirmières et secrétaires de mon service ont croulé sous les appels immondes. La preuve que les supporteurs de l’équipe marseillaise sont structurés et puissants… Mais voyez : la raison a fini par l’emporter sur la pensée magique et les études montrent aujourd’hui que cette équipe s’est trompée de A à Z.

La polémique est cinglante à l’égard d’un confrère, chercheur lui aussi, lorsque l’on parle de « fable », de « démiurge », de « comprimés miracle », de « pensée magique », qu’on oppose à « la raison » et qu’on en réfère à « l’éthique » (plans scientifique et moral), en dénonçant non pas les paroles de l’autre, mais les « « attaques » des « supporteurs » de « l’équipe marseillaise » (les « messages de haine », les « tombereaux d’insultes », les « appels immondes »), que l’on rapproche ainsi des supporters de football de Marseille… qui sévissent eux aussi sur les réseaux sociaux.

On perçoit, à propos de la polémique autour de la chloroquine, combien, en temps de pandémie, et au temps des réseaux sociaux, il devient difficile, pour l’analyste, de re-construire un « récit d’information » cohérent autour du traitement de la Covid-19 (ce que R. Varga 2020 qualifie, dans son article sur la polémique autour de la chloroquine, de « brouillage de la communication »), comme d’ailleurs autour des décisions prises par le gouvernement et les autorités sanitaires.

Comme le dit J. Arquembourg (2005 : 29-30), et c’est ce qu’on a pu constater ici au fil de l’analyse des corpus, les récits d’information :

imbriquent de manière polyphonique une multitude d’autres récits dont ils ne sont que l’aboutissement : narrations produites par des acteurs sociaux sur le terrain des événements, récits de faits repris, produits, voire anticipés dans leur version officielle par des acteurs politiques, témoignages variés, etc. Les récits d’information se présentent comme des architectures énonciatives sophistiquées, plus ou moins unifiées ou plus ou moins dissonantes selon les cas.

C’est que les « récits médiatiques » ne fonctionnement pas comme les récits romanesques, ni comme les récits historiques :

à la différence des récits traditionnels, les récits médiatiques ne sont pas constitués à l’avance, ils n’obéissent à aucune intentionnalité d’un narrateur qui en connaîtrait préalablement la fin. […] Si l’on veut s’en tenir à leur matérialité, on constate qu’ils n’existent qu’à l’état de puzzle, fragments épars, livrés quotidiennement sur des supports variés et qui sont assemblés de manière assez lâche par la titraille ou l’usage de quelques indices énonciatifs (ARQUEMBOURG 2010-2011 : 37).

De plus :

l’analyse des récits d’information est aussi un travail de réception dans lequel la posture du chercheur n’est pas neutre. Ce qui s’offre à lui consiste à opérer une confrontation entre différentes entreprises de configuration : celles des journalistes, qui peuvent être différentes d’un support médiatique à l’autre, et qui portent aussi la trace d’horizons d’attentes prégnants à ce moment-là, comme de réactions publiques au tour pris par les événements, celles de la mémoire des publics, ou ce qu’il reste de ces récits au travers de manières de les convoquer ou de s’y référer, celle, enfin, qui est le fruit d’un travail de restauration entrepris par le chercheur lui-même. Les enjeux politiques des récits d’événements publics surgissent généralement à la croisée de cette triple confrontation qui interroge à proprement parler le sens des événements collectifs. (ARQUEMBOURG 2010-2011 : 38).

La difficulté de l’analyse des récits médiatiques sur la pandémie est encore amplifiée par le caractère particulier de l’événement : une pandémie mondiale, un virus inconnu, une absence de traitement et de vaccin à ses débuts, et surtout une crise qui dure et qui, au-delà du sanitaire, devient une crise économique, une crise politique, une crise sociale…, et une crise mondiale, qui remet sans cesse le thème de la confiance au centre du débat.

 

3.2. Le thème de la confiance dans les récits d’information

Les controverses ne concernent pas seulement les traitements thérapeutiques, et la crise du coronavirus n’est pas que sanitaire. Se doublant d’une crise économique, les controverses vont concerner l’ensemble des décisions prises par le gouvernement ; mais les acteurs sociaux qui réagissent n’ont pas tous les mêmes enjeux. En revenant sur le thème de la confiance, ainsi que sur la peur, qui, à mon sens, nourrit la défiance, je donnerai quelques extraits dans lesquels surgit l’énoncé de ces sentiments ou émotions, lors de l’instant discursif du premier « déconfinement », qui commença le 11 mai 2020.

Une défiance, trois défis [Le Journal du Dimanche, 10 mai 2020, Hervé Gattegno, extraits]

LE DÉCONFINEMENT[6] ou la déconfiture. Si beaucoup de Français attendent la journée de demain comme une libération, l’alternative reste incertaine et lourde d’enjeux pour l’avenir. […]

Enjeu sanitaire, d’abord […] il n’y a pas de santé publique sans l’acceptation et la participation des citoyens. […]

Enjeu économique, ensuite. C’est la relance de l’activité qui rendait impérieuse la sortie du confinement. « Quoi qu’il en coûte », avait dit Emmanuel Macron en promettant le soutien de l’État à ceux qui souffrent. […] quoi qu’il en coûte… sur le plan sanitaire. Le chef de l’État aurait dû le dire plus clairement. […]

L’enjeu politique, justement, est le troisième. Dès avant l’épidémie, le pouvoir macronien paraissait diminué, rongé par le virus de la défiance. Le Covid-19, plus encore que les Gilets jaunes, l’a montré fragile et hésitant. […] Élu en modernisateur, il [E. Macron] doit se réinventer en stabilisateur. Il en a l’intuition et sans doute l’audace. Sauf que la nouveauté ne joue plus en sa faveur. S’il veut encore y croire, son défi est désormais d’être cru.

Le problème d’une crise sanitaire, c’est qu’elle ne relève jamais que du sanitaire, mais du politique et de la politique des gouvernements en place. C’est en tout cas ce qu’on observe dans le corpus construit autour de l’instant discursif du « déconfinement » du 11 mai 2020, que l’on a étudié sous l’angle de la confiance.

Dans Le Journal du Dimanche du 10 mai 2020, la page 13 rend compte d’une interview de Gérald Bronner, sociologue, dont le titre, au centre de la page, et les réponses évoquent la place de la peur dans l’information, ainsi que ses relations avec les théories du complot, lorsque la confiance dans les paroles de l’État et des experts n’est plus là :

« La peur est un excellent produit sur le marché de l’info » [titre]

Sur Internet, les produits de la crédulité – théorie du complot, remède miracle… – se diffusent souvent plus vite et sont plus visibles que les autres. De plus, les incertitudes objectives ou ressenties portant sur nombre de sujets qui ont traversé cette crise – masques, tests, chloroquine, origine du virus – ont favorisé la recherche de réponses souvent trop hâtives.

La croyance est parfois un bon anxiolytique et la peur un excellent produit sur le marché de l’information, pourtant elle ne suscite pas toujours l’irrationnalité. Durant un temps, lorsque le danger s’approchait de nos frontières, l’expertise scientifique était très audible. C’est lorsque la peur s’est atténuée que l’on est passé à des questions secondaires et à un exercice dont nos sociétés raffolent : l’indignation et les formes d’irrationalité collective qu’elle peut inspirer.

Or l’indignation, comme l’explique G. Bronner, peut se transformer en colère, sentiment qui se répand le plus vite sur les réseaux sociaux, et qui « peut aussi être un symptôme de la volonté de trouver obsessionnellement des responsables. Les épidémies ont toujours suscité ce réflexe, et ça se transforme parfois en théorie du complot. » (ibidem).

Au hasard des récits médiatiques, on trouve ainsi des traces d’une inquiétude, qui remet en cause les décisions du « déconfinement », ici, par exemple, lorsque les syndicats, les écologistes, la gauche « exigent de nombreuses garanties » (ibidem, p. 20).

La une de l’autre journal du dimanche, ce 10 mai 2020, titre sans ambiguïté, à côté d’une photo du Président : « Macron face aux peurs des Français », et c’est ce qui constitue « le fait du jour » (p. 2 à 4 du journal Le Parisien dimanche), et le propos de l’éditorial :

L’édito par… Marie Christine Tabet

Le sparadrap et le masque

Le masque pourra être à Emmanuel Macron ce que le sparadrap est au Capitaine Haddock. Un vaillant bout de tissu collant dont le protagoniste ne réussit jamais à se séparer. Pour de nombreux Français, le masque est devenu le symbole de la défaillance du pouvoir. Les tergiversations autour de la nécessité de le porter ou non ont nourri définitivement le sentiment de défiance nationale.

On a appris au fil des semaines que les stocks des précieux masques avaient fondu bien avant l’arrivée de Macron au pouvoir. Las ! Face à ce virus inconnu qui a paralysé la planète, le président français a-t-il été plus incompétent que ses homologues étrangers ? L’histoire le dira. Il est en tout cas l’un des dirigeants les plus durement jugés. Par ses compatriotes. Signe de la relation personnelle des Français à leur Président, entre monarque républicain et père de la nation.

Macron et la bataille de la confiance [titre, p. 3]

« Si le déconfinement se passe mal, l’opposition en profitera pour rebondir », craint un conseiller ministériel. L’union nationale a vécu. […] La confiance sera l’un des ressorts essentiels de ce moment, tant la coopération de la population est importante […] Problème, sondage après sondage, la confiance que les Français placent dans leur gouvernement s’érode.

Le journal Le Monde, daté dimanche 10-lundi 11 mai 2020, mentionne à la une que « Seuls 35% des Français font confiance au gouvernement pour préparer cette étape décisive de la crise sanitaire », renvoyant les lecteurs aux « pages 2 à 14 », où l’on retrouve cette même phrase, « détachée » en bleu en page 2, extraite de l’article qui s’intitule

Un déconfinement sous la pression de l’opinion

[…] L’exécutif n’avait, il est vrai, guère d’autre choix que la méthode douce, tant le sentiment de défiance à son encontre s’est creusé ces dernières semaines. Selon le dernier baromètre Harris interactive, publié le 1er mai, Emmanuel Macron a perdu 8 points entre le début et la fin du mois d’avril, passant de 51% à 43% de confiance dans son action. « Les Français ont un regard extrêmement sévère sur la gestion du pouvoir pendant la crise », observe Frédéric Dabi. De fait, seuls 35% des Français font aujourd’hui confiance au gouvernement pour préparer le déconfinement et 80% sont désormais convaincus que le sommet de l’État a « caché certaines informations », alors qu’ils n’étaient que 45% fin janvier, selon une étude IFOP-Fiducial publiée le 7 mai.

De plus, les députés semblent également « récalcitrants » à « voter le projet de loi prolongeant l’état d’urgence sanitaire jusqu’au 10 juillet »

[page 2 du Monde, 10-11 mai 2020].

Mais les Français n’ont pas non plus totalement confiance dans la science. S’ils ont confiance dans les hôpitaux, « la science dans son ensemble suscite de fortes réticences […] : seuls 41% des enquêtés disent qu’elle apporte plus de bien que de mal, 46% autant de bien que de mal et 12% qu’elle est porteuse de plus de mal que de bien », comme le montre l’enquête du Baromètre de la confiance politique (CEVIPOF), citée dans le n° 420-421 de la revue VRS La vie de la recherche scientifique (p. 61), et qui rend compte d’une comparaison entre l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. C’est que « contrairement à ce qu’on aurait pu croire ou espérer, la crise sanitaire n’a pas valorisé le statut de la science dans l’opinion » : « La confiance placée en France dans les sources d’information sur la situation sanitaire passe de 91% lorsqu’elles émanent des médecins à 68% lorsqu’elles proviennent des experts scientifiques qui conseillent le gouvernement et du seul gouvernement » (ibidem).

Sans doute parce que l’expert et le savant n’ont pas le même rôle, comme l’explique M. Angenot dans son ouvrage sur La rhétorique de la confiance et de l’autorité (2013 : 99) : « les savants doutent, vérifient, modifient leurs théories, amendent leurs hypothèses et débattent » alors que « les experts, eux, sont tenus d’être formels et leur tâche est de procurer des certitudes aux ‘décideurs’ comme aux tribunaux ». Or, si l’on n’a confiance ni dans la science ni dans l’État ni dans ses représentants démocratiquement élus, comment s’étonner, en période de crise sanitaire et d’un virus qu’on ne maîtrise pas, que les infox qui circulent deviennent « virales » ? Comment s’étonner des réticences à accepter les mesures prises qui semblent constituer pour l’instant le seul moyen de lutter contre la pandémie ? Comment accepter les entraves à la liberté de circulation, à la vie sociale et les conséquences désastreuses du confinement sur l’économie et sur la vie des plus démunis ?

Bien avant cette pandémie, M. Angenot constatait dans ce même ouvrage qu’on assiste souvent à des mouvements de suspicion, voire des raisonnements qui tendent à remettre en cause l’autorité de l’État, et qui versent souvent dans le complotisme (2013 : 361-387). Ce que l’on constate, dans certains pays européens, c’est que le refus de porter un masque est brandi comme un acte politique. C’est aussi que les politiques, les partis politiques vivent les yeux fixés sur les élections suivantes : faute de savoir gérer le présent ? Paralysés par un événement qu’ils n’avaient pas inscrit dans leur agenda ?

Pour tenter de mieux comprendre l’effet de la Covid-19 sur le fonctionnement des démocraties, on s’est alors penché sur le corpus constitué de numéros du Courrier international, en commençant par les pays où la gestion de la crise semblait mieux acceptée, en tout cas à travers les reportages de journalistes d’autres pays, qu’on peut théoriser, à mon sens, en « récits médiatiques » (supra, en 3.1. et 3.2.).

4. Les conditions de la confiance dans « les récits médiatiques » venus d’ailleurs

Une première lecture globale de l’hebdomadaire Courrier international permet de repérer les récits que font les journalistes venus d’ailleurs à propos de pays concernés par la Covid-19, récits destinés à leurs lecteurs. Nous prendrons deux exemples dans deux continents différents.

  • En Grèce, n° 1545 du 11 au 17 juin 2020, p. 18-19 :

Bien rares étaient ceux qui avaient entendu le nom du Pr Sotiris Tsiodras, 54 ans, avant ces jours de février où la situation de la Lombardie nous a fait comprendre que le Covid-19 entamait sa marche sur l’Europe. C’est à ce moment-là que cet infectiologue d’Athènes […] a décidé de contacter directement son gouvernement. Tsiodras a expliqué au Premier ministre Kyriakos Mistsotakis et à son équipe qu’il n’y avait plus une heure à perdre. La Grèce n’avait d’autre choix que de prendre le virus de vitesse. Plus de dix ans d’austérité avaient fragilisé le système de santé au point qu’il aurait été impossible de gérer une vague de contaminations […].

Aujourd’hui, les interventions de l’infectiologue sont le rendez-vous incontournable de 18 heures pour un pays tout entier rivé devant le poste. […]

L’homme du moment ne divise pas : il incarne plutôt le nouveau sentiment d’un pays qui s’est montré plus clairvoyant, plus disposé au sacrifice, et donc mieux protégé contre la pandémie que ses riches cousins de l’Union européenne. Quand Tsiodras intervient sur une chaîne du service public, il est sobre, précis, sensible. Surtout, il est cru de tous.

[article de Federico Fubini, publié le 19 mai 2020 dans le magazine Sette, Milan, Italie]

La personnalité empathique de Sotiris Tsiodras était également soulignée lors d’un entretien publié en grec et en anglais dans la revue promotionnelle Blue, distribuée gratuitement dans les avions de la compagnie grecque Aegean Airlines, en juillet 2020, dès la reprise des vols en Europe :

Sotiris Tsiodras

“We have the right to show the world we’re proud, because we Greeks did what we had to do”

Modest, earnest and brimming with humanity, Sotiris Tsiodras, infectious disease expert and Greek Health Ministry adviser on Covid-19, has been hailed, justifiably, as one of the world’s top scientists today. The Athens University professor speaks exclusively to Blue about the country’s remarkable management of the health crisis, the moments that will stay with him forever, and the Greek spirit that contributed to the nation’s success.

Cette présentation, ainsi que les photos de l’infectiologue qui accompagnent l’entretien, tendent à « montrer » l’ethos du conseiller comme une « raison » de la confiance qui lui est accordée.

M. Angenot (2013 : 74) rappelle « le rôle décisif de l’ethos », sur lequel « [l]es orateurs romains, Cicéron, Quintilien, etc. ont particulièrement insisté », « sur la crédibilité […] de “l’homme de bien” qui a du talent pour parler, sur la mise en scène à laquelle il doit se prêter, de son bon caractère, destiné à inspirer confiance et à asseoir l’autorité de sa parole ». La notion est re-travaillée dans des perspectives d’analyse du discours politique, qui vont bien au-delà de la rhétorique romaine, en raison du développement des médias audio-visuels et des réseaux numériques, mais qui montrent également qu’il ne s’agit pas de « recettes », qu’il suffirait d’appliquer en temps de pandémie.

  • En Nouvelle-Zélande, Courrier international n° 1540, du 7 au 13 mai 2020, p. 16-17 :

Jacinda Ardern, la force de l’empathie

La pandémie de Covid-19 pourrait bien être le test le plus important que le monde ait connu en matière de qualité de gouvernance. […]

Jacinda Ardern, la Première ministre néo-zélandaise de 29 ans, a tracé sa propre voie. Son mode de gouvernance se fonde sur l’empathie à un moment de crise où d’aucuns seraient tentés de se débrouiller tout seuls. Ses messages sont clairs, cohérents, et tout à la fois posés et apaisants. Et sa démarche ne se contente pas de trouver un profond écho affectif auprès de la population, elle est aussi remarquablement efficace.

Les gens sentent qu’Ardern « ne leur fait pas la morale, mais qu’elle est réellement à leurs côtés », explique Helen Clark, qui occupa son fauteuil entre 1999 et 2008. […]

« Même s’ils ne comprennent pas tout à fait telle ou telle décision du gouvernement, ils savent qu’elle est là pour les soutenir. Cette empathie lui vaut un immense capital confiance » […]

Début avril, un sondage du cabinet Colmar Brunton révélait que 88% des Néo-Zélandais faisaient confiance à leur gouvernement pour prendre les bonnes décisions dans la gestion de la crise du Covid-19, et 84% approuvaient la façon dont il réagissait à la pandémie, les meilleurs résultats relevés par l’institut de sondage dans les sept pays les plus développés du monde […][article de Uri Friedman, publié le 19 avril 2020 dans The Atlantic, Washington, États-Unis]

On voit que la confiance, systématiquement quantifiée par des organismes de sondage internationaux et nationaux, est attribuée dans ces récits à des qualités particulières comme l’empathie, qui relève, comme l’ethos, des effets ressentis, bien difficiles à « mesurer ». Quel « sens » les enquêtés donnent à « la confiance » ? Cela mériterait une analyse sémantique :

  • quel « sens » prend-elle en discours selon les langues et les cultures ? Comment fonctionne-t-elle dans les récits d’information de pays « gérés » différemment (et où la liberté des médias n’est pas de même nature) ? [7]
  • comment intervient-elle dans l’acceptation de mesures qui entravent les libertés individuelles, et comment le manque de confiance dans les décisions prises, y compris par des parlements librement élus, remet-il en question le fonctionnement des démocraties actuelles à travers des mouvements de protestation populaire (manifestations pour le climat un peu partout dans le monde, rejet du port du masque à Berlin et ailleurs, refus de respecter les horaires de confinement ou de couvre-feu, mouvement des « gilets jaunes » en France, des « gilets oranges » en Italie – voir infra) ?

 

5. Rendre visibles « les invisibles » …

Courrier international conduit aussi à s’interroger sur le fonctionnement des démocraties à travers « un récit d’information » particulier, une sorte de « revue de presse » construite à partir de citations empruntées à différents journaux d’un même pays étranger :

  • [Courrier international n°1545 du 11 au 17 juin 2020, p. 19]

Les “gilets orange” déferlent dans la rue

Des centaines d’Italiens ont manifesté les 30 mai et 2 juin, vêtus de gilets orange. Difficiles à situer politiquement, résolument anti-élites, ils demandent un changement de gouvernement.

[…] Le samedi 30 mai, ces opposants au gouvernement s’étaient donné rendez-vous sur les places centrales de plusieurs villes […] pour demander, « entre autres, la fin du gouvernement [Giuseppe] Conte et le retour à la lire italienne », explique le journal italien Corriere della Sera.

À l’heure où la Péninsule s’était depuis peu déconfinée, ce premier rassemblement « massif » a fait couler beaucoup d’encre. Pour des raisons sanitaires d’abord puisque, comme l’écrit le quotidien romain La Repubblica, « de nombreux manifestants n’avaient pas de masque ».

[…] Le quotidien de centre gauche La Repubblica observe avec méfiance les « gilets orange » et dénonce une proximité avec des groupes néofascistes tels que CasaPound, qui ont également manifesté le 30 mai.

Mais la presse de droite ne l’entend pas de cette oreille et considère l’ancien général [le Sicilien Antonio Pappalardo, 74 ans, ancien général de brigade de la gendarmerie italienne : le meneur du mouvement des « gilets orange »] comme un personnage folklorique inclassable. […]

Finalement peu de médias (à gauche comme à droite) prennent la défense des « gilets orange » mais, malgré tout, il Giornale voit dans ce mouvement l’émergence d’une tendance nouvelle, qu’on aurait tort de ne pas prendre au sérieux. « […] Il ne faut pas lire ce qui se passe aujourd’hui comme si nous étions en février. Car rien n’est plus comme avant dans la tête de ceux qui sont en train de perdre leur travail, leur commerce et le peu de certitudes qu’il restait. La cécité des politiques et des intellectuels face à la rue n’apporte jamais rien de bon.

Paradoxalement, au fil du temps, la crise sanitaire s’efface derrière la crise économique et on assiste souvent à une remise en cause du monde politique. Cela conduit à s’interroger sur la méthode d’analyse et les références théoriques qu’on pourrait utiliser pour comparer l’analyse des « récits médiatiques » venus d’ailleurs aux récits d’information des médias nationaux.

On prendra pour dernier « récit » la France « vue d’ailleurs » :

  • Le Covid – 19 au pays des « gilets jaunes » (Courrier international n° 1536 du 9 au 15 avril 2020, p. 21)

En France, la pandémie attise plus que jamais le ressentiment contre les élites, remarque Le Temps. Face à cette colère, les efforts du gouvernement pour aller sur le terrain ne changent rien. […].

Colère contre l’absence d’équipements de protection de la part des fantassins de l’état d’urgence sanitaire que sont les soignants, mais aussi des éboueurs, des caissières, des livreurs ou des facteurs. Droit de retrait de plus en plus souvent demandé par la CGT [syndicat de gauche], doublé d’un appel à la grève. Procès politiques à tous les étages contre le chef de l’État et le gouvernement accusés d’avoir gâché le mois de janvier et de février en se focalisant sur la réforme des retraites – aujourd’hui suspendue – plutôt que sur les préparatifs sanitaires indispensables face à l’épidémie. Désarroi des électeurs et des élus locaux, piégés par l’organisation plus que contestable, le 15 mars, du premier tour d’un scrutin municipal dont le second tour, annoncé pour fin juin, paraît assez irréaliste. Offensive antinomenklatura médicale menée par l’infectiologue marseillais dissident, Didier Raoult… […]

Les « gilets jaunes » étaient porteurs, jusqu’à la caricature, voire à l’action violente, d’une aspiration égalitariste et anti-élites typiquement française. Or le coronavirus est en train d’achever leur travail […] La revalorisation des salaires des catégories les plus exposées s’est imposée comme une obligation que la manne de milliards mis sur la table par l’État devrait rendre possible. Les paysans, ravagés par une flambée de suicides dans leurs rangs ces dernières années, sont de nouveau promus aux avant-postes, garants de la survie alimentaire… […] Le “fabriqué en France” s’impose comme le remède indiscuté. Les banquiers et les financiers sont quasi muets. Les magnats de la technologie préfèrent se faire oublier […] La réhabilitation sociale et politique des « derniers de cordée » est engagée, quand les ex-premiers de la classe tremblent.

[Richard Werly, texte publié le 1er avril dans le journal Le Temps, Lausanne, Suisse].

C’est ainsi que la situation française est « racontée » dans un journal suisse francophone, à la fin du mois de mars 2020. Or la suite des événements en France conduit les médias français à « montrer » justement ceux que l’on ne « voit » pas, ces invisibles qui ont continué à travailler en temps de confinement, et que l’on « classe » par catégories (on peut remarquer au passage l’origine « éclectique » des prénoms cités) :

Si on redémarre, c’est grâce à vous !

Karine, Yann, Lourdès, Abdelaali… Gériatre, caissière, gardienne, brancardier, aide à domicile, porteur de journaux, bénévole. Nos héros du quotidien. Merci à vous.

[Le Parisien, 11 mai 2020, titre de la une et p. 2 à 13]

Lire aussi [photos à l’appui]

Les soignants P. 4 et 5, Les invisibles P. 6 et 8, Les solidaires P. 12, Les associatifs P. 12 Ne les oublions pas P. 13

[Le Parisien, 11 mai 2020, p. 3]

Cela dit, dans la presse française, il y avait davantage d’intellectuels, d’auteurs littéraires, d’artistes, qui se confiaient sur la façon de vivre « leur » confinement, souvent dans leur résidence secondaire, parfois dans leur appartement parisien, que d’interviews de ces « invisibles », qu’on croisait cependant dans les transports en commun, ou à vélo dans les rues, pressés d’aller travailler ou d’aller livrer repas ou colis. Sans parler des « confinés » contraints de rester chez eux, parce que sans travail et sans indemnité…, et qu’on apercevait lorsqu’ils attendaient, debout et dehors, la distribution de « produits de première nécessité », et de ceux qui, malgré le confinement, vivaient dehors, parce qu’ils n’avaient pas de toit, au mieux une toile de tente en guise de logement.

Conclusion

La conclusion de ce premier travail exploratoire se fera en deux temps.

Il nous conduit actuellement à relire, et à intégrer dans une réflexion globale sur ces « récits d’information », les travaux sur les « oubliés » des démocraties occidentales dites « avancées » : ceux décrits par G. Garcia, en France, dans La cause des sans… (voir Moirand (2016), colloque de Belo Horizonte sur les (in)égalités sociales). Et, à partir des réflexions de Merleau-Ponty dans son ouvrage posthume, à intégrer également dans la réflexion les travaux sur la visibilité/l’invisibilité : « une pratique sociale réglée par des normes et susceptible de se muer en exigence politique autour de laquelle des acteurs individuels ou collectifs entrent en confrontation » (VOIROL 2005 : 10). Ces travaux, ainsi que la réflexion d’A. Honneth (2000 [1992]), philosophe allemand de l’École de Francfort, sur La lutte pour la reconnaissance, permettent de porter un regard nouveau sur les mouvements sociaux, tels qu’ils sont « racontés », en temps de pandémie, par des journalistes « extérieurs » au pays où ils se développent. Cela permet de réinterpréter les récits d’information sur la pandémie avec l’éclairage de l’invisibilité, de la vulnérabilité et de la stigmatisation, trois notions qui montrent les failles des démocraties représentatives actuelles, mais également les inégalités qui se manifestent à travers des systèmes de santé, entre les pays riches et les pays pauvres.

Un retour éclairé par ces travaux permet de re-considérer le rôle de la presse « traditionnelle » au temps des réseaux sociaux et des infox. Elle reste un bon candidat à la compréhension de la crise, et notamment d’une crise internationale qui s’étale dans le temps et l’espace. Davantage d’explications, davantage de recul conduisent à s’interroger sur les conséquences de la pandémie, et à mieux observer la construction de ces « récits d’information » selon différents pays, notion qui par ailleurs s’affine en raison de la temporalité longue de l’événement et de son extension mondiale, et parce qu’on ne connaît pas, contrairement aux récits historiques et romanesques, « la fin » du récit… Cela me conduit à travailler actuellement (avril-mai 2021) sur les « récits d’information » autour des vaccins et des variants, et ce sont ces récits médiatiques complexes qui pourraient faire l’objet de comparaisons entre différentes langues et cultures dans le monde.

Ce qui reste encore à comprendre, c’est la prise de risque et le déni des « mesures barrières », ainsi que les manifestations « contre… », qui se sont développées en Europe et ailleurs. La fascination du risque sur les jeunes générations, qui justifie parfois les sports de « l’extrême », ou bien l’ivresse ou la vitesse excessives[8], explique-t-elle aussi le refus du masque et du couvre-feu, et de « la punition » que constituent la distanciation sociale (rencontrer moins de gens qu’avant) et la distanciation physique (se tenir à bonne distance les uns des autres) ?

 

Références bibliographiques

 

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[1] La notion de récit empruntée aux travaux de P. Ricœur a été retravaillée dans le cadre de travaux et de thèses sur les médias en sciences de l’information et de la communication (voir par exemple ARQUEMBOURG & LAMBERT éds. 2011, Université Sorbonne Nouvelle et Université Panthéon-Assas).

[2] La science, la politique, le public et les médias.

[3] Et c’est ainsi qu’on proposa une évaluation située « entre 63 morts et 136 000 morts » (le journal Le Monde, habituellement attentif aux données, s’en était excusé). Dans les extraits des corpus analysés, c’est moi qui souligne en gras les formes sur lesquelles a porté l’analyse.

[4] Le mot « record », terme qui vient de l’anglais « to record » et désigne un « exploit sportif qui dépasse ce qui a été fait avant dans le même genre et la même catégorie de sportifs » (disent les dictionnaires d’usage et les dictionnaires bilingues) peut prendre un sens dérivé qui désigne un « résultat supérieur à tous ceux obtenus jusque-là ». Cela n’empêche pas l’effet étrange du mot « record » lorsqu’on le voit écrit sur l’écran et qualifier le nombre de morts, à l’heure où d’habitude on y lit les résultats des matchs de football et le rappel des records de buts de certains joueurs.

[5] Le deuxième élément en gras montre que le deuxième locuteur n’est pas d’accord avec le premier. Il y a là l’évocation d’une controverse entre deux avis mais entre des personnes ou personnalités qui ne se sont pas forcément rencontrées en face à face. C’est ce qui attise les polémiques, que les médias aiment mettre en scène, et que l’on différencie généralement des controverses (normales entre scientifiques qui n’ont pas le même avis).

[6] Nous avons gardé le gras et la couleur de l’original pour « le déconfinement ».

[7] En français, on peut avoir confiance, être confiant, faire confiance, inspirer la confiance ; on peut être méfiant et manifester sa méfiance ou sa défiance. En France, les députés peuvent voter ou non « la confiance au gouvernement » : c’est un acte (demandé par le Premier ministre lors de sa première intervention après sa nomination et la formation du gouvernement) qui fait partie du fonctionnement de l’Assemblée nationale.

[8] J’emprunte cet argument à la présentation du numéro 38, 2007, de la Revue des Sciences Sociales de l’Université Marc Bloch, Strasbourg, sur « Le risque entre fascination et précaution », numéro dirigé par Pascal Hintermeyer et David Le Breton, du Laboratoire Cultures et Sociétés en Europe (UMR, CNRS). L’évaluation du risque, qui fait en effet partie de la gestion et du vécu d’une pandémie comme celle de la Covid-19, constitue également une notion-clé de l’analyse des discours « en temps de pandémie ».


Per citare questo articolo:

Sophie MOIRAND, « Instants discursifs d’une pandémie sous l’angle des chiffres, des récits médiatiques et de la confiance » , Repères DoRiF, n. 24 – Constellations discursives en temps de pandémie, DoRiF Università, Roma luglio 2021, https://www.dorif.it/reperes/sophie-moirand-instants-discursifs-dune-pandemie-sous-langle-des-chiffres-des-recits-mediatiques-et-de-la-confiance/

ISSN 2281-3020