Daniel HENKEL, Valeria ZOTTI
La complémentarité verbe-nom dans la dénomination de concepts du domaine artistique : Étude de 3 paires verbe-nom dans Le Vite de G. Vasari et ses traductions en anglais et français*
Daniel Henkel
Université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis
daniel.henkel@univ-paris8.fr
Valeria Zotti
Università di Bologna « Alma Mater Studiorum »
valeria.zotti@unibo.it
Résumé
Cet article examine la complémentarité entre verbes et noms dans la dénomination de concepts du domaine artistique, à partir de trois paires verbe-nom — dipingere/dipinto, ritrarre/ritratto et disegnare/disegno — extraites du texte italien des Vite de G. Vasari, aligné avec ses traductions anglaise et française des XIXᵉ-XXᵉ siècles. La correspondance biunivoque entre dénomination et concept peut être remise en question lorsque les dénominations sont des unités lexicales provenant de la langue naturelle et susceptibles de variation linguistique, notamment en cas de dérivation. Les concepts dénommés par ces paires verbe/nom s’insèrent dans un réseau conceptuel cohérent et peuvent être considérés comme des termes du domaine artistique. Cependant, l’examen contrastif fait apparaître que ces paires verbe/nom apparentés ne constituent pas de simples variantes dénominatives puisque l’un ou l’autre peut désigner le concept de manière plus abstraite, avec un potentiel polysémique plus large qui donne lieu à des interprétations différenciées en traduction.
Abstract
This article examines the complementarity between verbs and nouns as denominations for concepts in the artistic domain, based on three verb-noun pairs—dipingere/dipinto, ritrarre/ritratto, and disegnare/disegno—taken from the Italian text of G. Vasari’s Vite, aligned with its 19th- and 20th-century English and French translations. The one-to-one correspondence between denomination and concept can be called into question when the denominations are lexical units taken from natural language and subject to linguistic variation, particularly in the case of derivation. The concepts which these verb/noun pairs designate fit into a coherent conceptual network and can be considered as terms within the artistic domain. However, contrastive analysis reveals that these related verb/noun pairs are not simple denominative variants, since one or the other can designate the concept in a more abstract way, with a broader polysemic potential leading to differentiated interpretations in translation.
Introduction
Dans la conception wüsterienne (WÜSTER 1974, 1979), le terme correspond à un concept, désigné de manière biunivoque par une dénomination unique, qui se situe dans une hiérarchie hyperonymique-hyponymique et s’oppose à d’autres concepts du même domaine. D’un point de vue linguistique, on considère que les dénominations de termes sont majoritairement des noms. A. Rey (1992) rappelle que sur 200 termes dans le Dictionnaire de la machine-outil de Wüster (1968), 5 seulement sont des verbes. Cependant, dès lors que les dénominations sont des unités lexicales empruntées à la langue naturelle, celles-ci sont susceptibles de variation linguistique, lorsqu’un substantif est dérivé d’un verbe ou vice versa, ce qui ouvre une première brèche dans la relation biunivoque entre dénomination et concept (HUMBLEY 2001).
Afin de cerner la place des verbes, et la complémentarité nom-verbe dans la dénomination des concepts du domaine des beaux-arts (ou des arts majeurs, à savoir peinture, sculpture et architecture), les co-occurrences des verbes italiens dipingere, ritrarre et disegnare, et des noms qui leur sont associés dipinto, ritratto et disegno, ont été extraites d’une base de données parallèles dans laquelle le texte-source italien des Vite de’ più eccellenti pittori scultori e architettori de G. Vasari (‘Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes’, abrégé en Le Vite) a été aligné avec ses traductions vers l’anglais et le français effectuées environ 400 ans après la parution du texte source, notamment aux XIXe-XXe siècles (ZOTTI 2024).
Nous nous proposons, en premier lieu, de déterminer si ces verbes, parmi les plus fréquents dans Le Vite, et leurs substantifs apparentés, décrivent en italien des concepts uniques qui s’opposent entre eux, ou bien se recoupent. Est-il possible, par exemple, de dipingere (peindre) ou disegnare (dessiner) un ritratto (portrait) ? de ritrarre (représenter) un disegno (dessin) ou un dipinto (peinture) ? Certains exemples laissent penser que, dans la pratique, les techniques et les œuvres ainsi dénommées ne sont pas toujours aussi exclusives et hiérarchisées que le voudrait la théorie wüsterienne.
Cette étude s’insère ainsi dans le débat théorique en cours depuis les années 1980, qui a suscité une remise en question du « paradigme conceptuel », hérité de Wüster. Aussi, elle contribue au débat existant sur la terminologie artistique et sur la traduction dans une perspective historique et, plus précisément, diachronique. La « théorie de la terminologie », telle qu’elle a été développée par Wüster, se situait dans une perspective exclusivement synchronique. Comme l’a observé Humbley (2009 : 7), depuis les années 1980 à la suite du renouvellement de la réflexion sur la terminologie diachronique (DE SCHAETZEN 1989 ; DURY, PICTON 2009 ; ZANOLA 2014, CANDEL, GAUDIN 2016 ; GRIMALDI 2017), cette position devient intenable du point de vue théorique, à partir du moment où l’on cherche à rendre compte de l’évolution de la terminologie.
Au fil du temps le lexique artistique a fait l’objet de nombreuses études effectuées par des lexicologues et des spécialistes de l’histoire de l’art que nous ne saurions pas énumérer ici. Par la présente contribution, nous nous proposons d’apporter un éclairage nouveau qui tire parti, d’une part, du regain d’intérêt pour la dimension discursive des termes (CONDAMINES 2005), et d’autre part, du développement des méthodes et des outils d’analyse informatisée de bases de données plurilingues. Notre méthodologie de travail est en fait axée sur l’exploration d’un corpus parallèle de traductions, un type de corpus peu exploité dans la recherche en terminologie en raison d’un certain nombre de difficultés intrinsèques liées à sa réalisation, difficultés qui se compliquent lorsqu’on a affaire à des traductions réalisées à différentes époques et plus ou moins abrégées.
L’analyse de la combinatoire nominale et verbale dans le discours spécialisé sur l’art, présentée dans les pages qui suivent, portera d’abord sur le texte-source italien. Du point de vue sémasiologique, le profil de chaque unité lexicale en italien sera établi en tenant compte de ses collocations et, par la suite, on cherchera à préciser la définition du concept d’un point de vue onomasiologique. Le texte-source sera confronté ensuite avec ses traductions vers l’anglais et le français afin de vérifier si ces unités lexicales sont traduites régulièrement de la même manière. Dans le cas contraire, on se demandera si de telles variations s’expliquent par un manque de rigueur de la part des traducteurs, par une évolution diachronique dans la terminologie artistique, ou bien comme le reflet de la polysémie inhérente au vocabulaire artistique (CETRO, ZOTTI 2020). Si, enfin, la relation hyperonyme-hyponyme ne suffit pas à définir les rapports qui relient ces concepts et à les situer dans une hiérarchie, faudra-il en conclure que ce ne sont pas des termes ? Ou bien élargir la conception du terme pour l’adapter à la réalité complexe de la langue des beaux-arts, où s’entrecroisent le vocabulaire de l’artiste, celui de l’artisan et celui du critique d’art, comme l’a observé Le Mollé (1988 : 15) dans son étude qui fait référence ?
1. Les « Vite » de Vasari et le développement d’un lexique artistique pan-européen
Le Vite est un ouvrage écrit en italien (toscan) au milieu du XVIe siècle (1550, 1568) par Giorgio Vasari, où l’auteur, artiste lui-même, retrace les biographies de plus de 200 d’artistes de la fin du XIII e siècle (à partir de Cimabue, le maître de Giotto) jusqu’à ses contemporains (dont Vasari lui-même). Cet ouvrage, choisi comme texte de référence dans le cadre du projet de recherche LBC (Lessico plurilingue dei Beni Culturali) (FARINA 2016), possède ainsi les caractéristiques idéales pour l’étude du lexique artistique, du fait de l’influence incommensurable qu’il a exercée sur la langue italienne et les autres langues européennes dans le domaine des beaux-arts au cours des siècles.
Pour comprendre l’intérêt de cet ouvrage, notamment dans la recherche en terminologie diachronique (GUILBERT 1975 ; GRIMALDI 2017 ; ZANOLA 2014) et en nécrologie de spécialité (CETRO 2022 : 71), il convient d’abord de noter qu’au XVIe siècle, la langue italienne était encore en pleine mutation (LE MOLLÉ 1988 : 211-212). Dans un texte qui aborde beaucoup de questions techniques sur l’architecture, la peinture et la sculpture, Vasari essaie de conserver le vocabulaire spécialisé utilisé par les artistes qui l’ont précédé (LE MOLLÉ 1988 : 9), en faisant preuve de précision terminologique (« proprietà di termini », BOTTARI 1764 : 9)[1]. Cependant, il est parfois obligé d’inventer son propre vocabulaire pour dénommer des concepts, soit tombés en désuétude parce que « les outils, les techniques, les recettes sont abandonnés » (LE MOLLÉ 1988 : 7), soit entièrement nouveaux et pas encore stabilisés dans l’usage.[2] Dans ce dernier cas, Vasari forge des néologismes et déploie toute sa créativité discursive pour expliquer ces nouveaux concepts.
Cet ouvrage de Vasari a eu un écho considérable en Italie et à l’étranger, comme source d’inspiration pour les théoriciens de l’art, grâce aux nombreuses traductions effectuées à partir de la seconde moitié du XVIe siècle dans lesquelles on adapte le lexique vasarien à d’autres langues que l’italien, et où « on discute les termes ou le réseau de significations pour forger des vocables et concepts nouveaux » (DUBUS & FIORATO, 2017 : 32). Un siècle après la parution des Vite, le théoricien de l’art Chambray (1662) revendique le droit à une théorie de l’art indépendante du « joug italien » (TULLIO CATALDO 2023) soulignant à quel point le lexique des arts en français au XVII e siècle est encore tributaire de l’apport italien, problème auquel André Félibien, historiographe du roi soleil Louis XIV et admirateur des Vite, tente de répondre par un effort de systématisation du lexique artistique en français (cf. CETRO 2022).
Le long processus d’émancipation du lexique artistique moderne pan-européen de ses origines italiennes peut être retracé à travers l’analyse des traductions de ce texte fondateur qui se sont succédé au cours des siècles. L’analyse de la base de données parallèle diachronique (Zotti & Henkel 2024) montre que les ambiguïtés dans l’italien de Vasari au XVIe siècle donnent lieu au fil du temps, d’une part, à une diversification lexicale dans d’autres langues et, corollairement, à une meilleure délimitation des concepts.
2. Le corpus parallèle Vasari : objectifs et méthodes
Une base de données parallèle et alignée est un document, ou corpus de textes, dans lequel chaque phrase ou segment dans la langue source a été relié au segment correspondant dans la langue cible (BAKER 1993 ; TEUBERT 1996). La nouvelle phase du projet LBC porte sur la constitution d’un corpus parallèle des traductions en diachronie des Vies de Vasari, projet ambitieux et de longue haleine qui a abouti, à l’heure actuelle, à l’alignement de deux traductions : celle de De Vere (1912) en anglais, et celle de Weiss (1903) en français.
Cette base de données en cours de développement[3] donne la précédence, parmi les traductions disponibles en version électronique, à des traductions récentes et, si possible, intégrales. Pour chaque paire de langues, le texte-source en italien a été aligné avec le texte-cible en anglais ou en français d’abord de manière automatique avec le logiciel LF Aligner. L’alignement a ensuite été vérifié à l’aide d’un second outil, Okapi Checkmate, qui repère les écarts de longueur entre les segments.[4] Les textes source et cible ont enfin été étiquetés par catégorie grammaticale (POS) et lemme dans TreeTagger, pour faciliter des requêtes complexes et/ou ciblées par expressions régulières.
La traduction anglaise est quasi intégrale, assez littérale, donc facile à aligner, et est complète à ce jour. En revanche, les traductions françaises sont un peu abrégées et plus libres, ce qui a créé des problèmes d’alignement dus aux lacunes textuelles. Le texte de Weiss (1903) contient de nombreuses omissions, ainsi que des passages qui correspondent plutôt à des résumés. De ce fait, ces passages sont difficilement exploitables, dans la mesure où il est souvent impossible d’établir une correspondance directe entre deux segments source et cible, et n’ont pas été pris en compte dans l’analyse. Ainsi, les résultats en français présentés ci-après proviennent essentiellement des chapitres introductifs appelés Teoriche, dans lesquels la traduction de Weiss suit le texte source de plus près que dans les biographies. Au total, le texte-source en italien, qui correspond à l’édition Giuntina de 1568, contient 760 577 tokens. La traduction anglaise de De Vere contient 858 933 tokens, un écart d’environ +13 % dû en partie à des contraintes linguistiques comme l’explicitation des sujets grammaticaux, souvent omis en italien, mais aussi à des paraphrases explicatives. En revanche, la version abrégée de Weiss ne compte que 388 329 tokens.
L’alignement du texte source et de deux textes cibles donne la possibilité d’analyser les termes et leurs traductions, tandis que le recours à des outils d’exploration de corpus permet de les étudier, non plus de façon isolée, mais en accordant une attention particulière à leur combinatoire. La dimension textuelle et discursive du texte de Vasari, dans laquelle les verbes jouent un rôle important, peut être ainsi appréhendée en accord avec les approches prônées par la terminologie textuelle (BOURIGAULT, SLODZIAN 1999). Le concordancier AntConc (ANTHONY 2020) a servi à mettre en évidence les affinités lexicales de chaque lexème sous forme d’un « profil distributionnel » comprenant, d’une part, les n-grams d’une fréquence minimale de 5 occurrences (f≥5) et contenant un nom, verbe ou adjectif en plus du lexème visé par la requête, ainsi que les collocations d’une fréquence minimale de 5 occurrences (f≥5) ayant un rapport d’information mutuelle d’au moins 5 (MI≥5). Par ailleurs, tous les exemples contenant des co-occurrences de ces lexèmes en italien ont été extraits de la base parallèle en utilisant des expressions régulières pour chercher les lemmes correspondants dans l’éditeur de texte Geany. Une étiquette a été ajoutée provisoirement aux segments contenant au moins deux occurrences de dipig?n\w*, ritra\w*, et disegn\w*, puis tous les exemples non-étiquetés ont été éliminés de manière à ne retenir que les exemples pertinents. Ceux-ci ont ensuite été importés et analysés manuellement dans le tableur Calc (LibreOffice) en indiquant pour chaque occurrence en italien le mot ou l’expression correspondant en anglais et français. Toutes les formes correspondantes en traduction ont été comptabilisées automatiquement sous forme de tableau en utilisant la fonction « table dynamique ».
3. Les verbes dipingere, ritrarre, disegnare dans le texte source italien
L’analyse qui suit porte sur trois verbes parmi les plus fréquents dans Le Vite : dipingere (avec sa variante dipignere) se trouve en 12e position par ordre de fréquence avec 1479 occurrences dans le texte source intégral, tandis que ritrarre (704 occurrences) et disegnare (530 occurrences) figurent également parmi les 30 verbes les plus fréquents. Ce ne sont donc pas des cas marginaux, mais des lexèmes qui revêtent une valeur fondamentale dans le vocabulaire artistique.
Les segments contenant des co-occurrences de ces verbes, ainsi que celles des substantifs associés, dipinto, ritratto et disegno, ont été extraits par expressions régulières de la base parallèle It/En/Fr, en postulant que ce sont les co-occurrences, plus que les occurrences isolées, qui mettent davantage en relief les divergences et convergences entre ces termes sur le plan conceptuel.
En étudiant le vocabulaire du domaine juridique, Humbley (2001) constate que la dérivation d’une catégorie grammaticale à partir d’une autre produit plusieurs façons de désigner un seul concept, parmi lesquelles le syntagme nominal ‘provisional release’ et le syntagme verbal ‘released on a provisional basis’ ou encore ‘provisionally released’. Cet exemple montre de manière convaincante qu’un même concept peut être exprimé sous des formes différentes appartenant à des catégories grammaticales distinctes. Est-ce à dire que dans tous les cas un verbe dérivé d’un nom désigne nécessairement le même concept ?
Il convient de se demander si les verbes et noms apparentés dans le domaine artistique doivent être considérés comme deux variantes dans la dénomination d’un même concept :
- Est-ce que dipingere signifie la même chose que ‘fare un dipinto’ ?
- Est-ce que disegnare signifie ‘fare un disegno’ ?
- Est-ce que ritrarre signifie simplement ‘fare un ritratto’ ?
Inversement, est-ce qu’on peut affirmer :
- Qu’un dipinto est une ‘opera dipinta’ ?
- Qu’un disegno est une ‘opera disegnata’ ?
- Qu’un ritratto est une ‘opera ritratta’ ?
La question est de savoir, du point de vue onomasiologique, s’il s’agit bien du même concept, et, du point de vue sémasiologique, si l’on retrouve le même profil distributionnel. En deuxième lieu, il convient de se demander si ce sont des « termes » au sens wüsterien. Est-ce qu’on parvient à les situer les uns par rapport aux autres dans une hiérarchie conceptuelle ? Est-ce que l’usage du vocabulaire artistique chez Vasari est suffisamment rigoureux pour parler de « terminologie » (ou de « proto-terminologie » en gardant à l’esprit que Vasari écrivait presque 400 ans avant Wüster) ?
L’impression qu’on a en examinant le texte de Vasari, qui constitue l’hypothèse de travail de cette étude, est qu’il existe un hyperonyme rappresentare avec 3 co-hyponymes :
- dipingere qui signifie « représenter n’importe quel sujet au moyen d’un pinceau, avec de la peinture, sur une toile » ;
- disegnare qui signifie « représenter n’importe quel sujet à la main, avec un crayon, sur du papier » ;
- ritrarre qui signifie « représenter un être humain, surtout la tête ou le visage, par n’importe quel moyen ».
Ces définitions, qui ne sont que des paraphrases basées sur l’analyse collocationnelle, montrent qu’il y a deux techniques, dipingere et disegnare qui s’opposent sur des bases matérielles (pinceau vs. crayon), sans que le sujet soit un trait distinctif, tandis que la troisième technique, ritrarre, se distingue par le type de sujet représenté (être humain). Dans ce dernier cas, dans la mesure où ritrarre ne s’oppose pas aux deux autres techniques au niveau du même trait distinctif (instrument), des croisements tels que ritratto disegnato, disegnare un ritratto, ritratto dipinto ou dipingere un ritratto seraient théoriquement possibles. Reste à savoir si de tels combinaisons se produisent réellement dans les descriptions des œuvres d’art chez Vasari, et comment ses traducteurs s’en accommodent.
En effet, après l’étude du vocabulaire dans le texte source, l’on cherchera en troisième lieu à comprendre comment les traducteurs ont rendu le vocabulaire de Vasari dans la langue cible :
- Est-ce qu’un seul terme est traduit toujours de la même manière ou de plusieurs façons différentes ?
- Si les traducteurs pratiquent la transposition Nom (N) /Verbe (V), est-ce qu’ils considèrent que les deux sont équivalents sur le plan conceptuel ?
3.1. Profil distributionnel des 3 verbes et approche sémasiologique / onomasiologique
Pour apporter ces quelques éléments de réponse, nous avons commencé par établir, du point de vue sémasiologique, le « profil distributionnel » pour chaque V et N, c’est-à-dire un inventaire de ses affinités lexicales les plus importantes, en tenant compte :
- des n-grams, c.-à-d. des séquences de mots récurrentes (SHANNON 1948), parmi lesquelles on retrouve souvent des expressions figées ou quasi figées ;
- et des collocations, c.-à-d. des mots qu’on retrouve ensemble dans les mêmes contextes, trop souvent pour que ce soit un hasard, mais employés de manière plus libre que des expressions figées (FIRTH 1957).
Ensuite, du point de vue onomasiologique, pour cerner les concepts, nous nous sommes intéressés aux contextes où au moins 2 de ces termes sont employés dans le même segment, comme dans l’exemple 1 où le verbe dipingere et le nom ritratto se retrouvent dans le même contexte :
(1) IT. In S. Bartolomeo ancora DIPINSE alcune storie del Testamento Vecchio e la storia de’ Magi; e nella chiesa dello Spirito Santo fece alcune storie di S. Giovanni Evangelista, et in alcune figure il RITRATTO di sé e di molti amici suoi, nobili di quella città.
Enfin, parmi les 389 phrases contenant des co-occurrences en italien, nous avons regardé de plus près les co-occurrences rapprochées, avec 0-5 mots d’écart, afin de classer le type de rapport entre les deux termes de manière qualitative : opposition (deux techniques distinctes mutuellement exclusives l’une de l’autre), complémentarité (deux étapes dans un même processus de création) ou intégration (les deux termes servent à décrire une seule et même œuvre de manière globale).
C’est également à partir de ces co-occurrences que nous avons établi le bilan des traductions vers l’anglais, alors que le bilan traductif en français se base sur les occurrences dans les Teoriche, le long chapitre introductif sur les techniques artistiques qui est la seule partie de la traduction française alignée au niveau phrastique en l’état actuel du projet LBC.
3.1.1 Profil distributionnel de dipingere / dipinto
Alors que dipingere est parmi les 12 verbes les plus fréquents dans Le Vite, avec 1479 occurrences, le nom dipinto est 20 fois moins fréquent :

Le Tableau 1 montre que les n-grams et collocations de dipingere (a fresco, in fresco, ad olio, tempera, tavola, capella, chiaro scuro) se rapportent surtout à :
- La manière de peindre (a fresco, di chiaro scuro);
- La matière employée (olio, tempera) ;
- Et au support utilisé (tela, cappella), avec deux supports typiques, les toiles et les édifices.
En revanche, le nom dipinto est trop peu utilisé pour dresser son profil distributionnel.
3.1.2 Profil distributionnel de disegnare / disegno
Dans le profil distributionnel de disegnare, on remarque la présence de collocations se référant aux instruments penna (stylo), au support carta (papier) et à la manière mano (main). Dans celui du nom disegno, on retrouve mano, alors que penna et carta sont absentes. Cette différence entre les profils distributionnels peut être interprétée comme l’indice d’une possible divergence conceptuelle entre le nom et le verbe.

3.1.3 Profil distributionnel de ritrarre / ritratto
Les profils de ritrarre et ritratto se ressemblent beaucoup. Le n-gram ‘di naturale’ est à la fois l’expression figée la plus fréquente (n=134) et la plus forte collocation (MI=8.59) aussi bien pour le verbe que le nom (MI=7.87). Les collocations de ritratto font apparaître le type de sujet : papa (pape), re (roi), et testa (tête) (cf. Tableau 3). Contrairement à dipingere et disegnare aucune association avec un instrument ou un support particulier n’est attestée.

3.2. Analyse des co-occurrences / contextes rapprochés
Parmi les contextes rapprochés où deux termes se trouvent à proximité l’un de l’autre, avec un écart de 0 à 5 mots, il apparaît que sur 57 exemples, on relève 20 fois des relations d’opposition, en ce sens qu’une distinction est faite entre deux techniques présentées comme mutuellement exclusives, soit environ 35% du total. Dans (2) et (3) Vasari fait une distinction d’abord entre disegnare et dipingere puis entre disegno et ritratto, qu’il considère donc comme des concepts distincts :
(2) IT. E finalmente fra Agostino e Marco sopra detto furono intagliate quasi tutte le cose che DISEGNÒ mai, o DIPINSE Raffaello, e poste in istampa.
(3) IT. Ma venuto a morte Alesso, vi si trovò dentro solamente DISEGNI, RITRATTI in carta et un libretto […]
On trouve un nombre égal (n=20) de relations de complémentarité, comme dans (4) où le dessin (disegno) constitue une étape préparatoire avant de peindre (dipingere) :
(4) IT. E similmente Davitte che amazza Golia, e la fuga de’ Filistei, di che avea fatto Raffaello il DISEGNO per DIPIGNERLA nelle logge papali.
Un petit nombre d’exemples (15/57=26%) atteste, toutefois, des associations de deux termes qui décrivent une seule et même œuvre. Dans (5) Vasari explique que des « portraits dessinés » (ritratti dissegnati) ne sont pas aussi véridiques que les « portraits coloriés » :
(5) IT. A questo si aggiugne, che i RITRATTI DISSEGNATI non somigliano mai tanto bene quanto fanno i coloriti;
Dans (6) il est question d’une œuvre « peinte » dans laquelle on voit les « portraits » de ceux qui l’ont commandé.
(6) IT. La quale opera egli con maestria e finitissima diligenza DIPINSE; èvvi RITRATTO appiè Matteo in ginocchioni e la sua moglie ancora.
Un « portrait » (ritratto) peut donc être « dessiné » ou « peint ». Comme nous l’avions pressenti, c’est surtout ritrarre/ritratto que l’on retrouve dans ces combinaisons.
Un dernier cas de figure mérite néanmoins d’être mentionné, illustré par l’exemple (7), où disegno s’interprète de manière abstraite comme le savoir-faire nécessaire pour dipingere (peindre) :
(7) IT. Costui dunque, avendo miglior DISEGNO che il Costa, DIPINSE sotto la tavola da lui fatta in San Petronio, nella cappella di San Vincenzio, alcune storie di figure piccole a tempera.
3.3. Synthèse
En résumé, bien que l’on trouve quelques croisements, il existe effectivement dans le texte fondateur de Vasari, sinon une hiérarchie, du moins un réseau conceptuel fondé sur des oppositions :
- Dans la majorité des cas, disegno n’est pas un ritratto ;
- Et disegnare n’est pas la même technique que dipingere.
Le nom et le verbe ont généralement des profils distributionnels similaires mais non-identiques. Ces (proto)termes ne sont pourtant pas parfaitement monosémiques et biunivoques, comme le montre également l’analyse des traductions que nous présentons dans la section suivante.
4. Les verbes dipingere, ritrarre, disegnare dans les traductions anglaise et française
4.1. Analyse de la traduction anglaise
Le tableau 4 montre toutes les traductions du verbe dipingere vers l’anglais dans les contextes contenant au moins 2 termes différents[5] en italien comme le suivant :
(8) IT. In S. Bartolomeo ancora DIPINSE alcune storie del Testamento Vecchio e la storia de’ Magi; e nella chiesa dello Spirito Santo fece alcune storie di S. Giovanni Evangelista, et in alcune figure il RITRATTO di sé e di molti amici suoi, nobili di quella città. = EN. In S. Bartolommeo, also, he PAINTED some stories of the Old Testament and the story of the Magi; and in the Church of Spirito Santo he *painted some stories of S. John the Evangelist, and in certain figures the PORTRAIT of himself and of many of his friends, nobles of that city.
Le verbe dipingere est traduit en anglais quasi systématiquement (92.5%) par paint. Le nom dipinto n’apparaît qu’une seule fois dans un tel contexte, et il n’est même pas traduit en anglais.

Pour traduire le nom disegno, De Vere préfère l’équivalent design quoiqu’il utilise aussi drawing environ 1 fois sur 4, et draughtsmanship lorsque disegno est employé avec l’interprétation abstraite signalée plus haut pour désigner la maîtrise du geste (con buon disegno).

Quant à ritratto/ritrarre, alors que le nom est traduit quasi systématiquement en anglais par portrait, le verbe est traduit régulièrement de deux façons différentes : copy et portrait/portray qui correspondent aux deux significations distinctes du verbe ritrarre. Le nombre important de transpositions du verbe ritrarre en nom (copy / portrait) laisse supposer que le traducteur ne voit aucune différence au niveau conceptuel). En revanche, le nom ritratto ne correspond presque jamais à une « copie » (seulement 2 fois).

En résumé, le verbe dipingere est traduit quasi systématiquement par paint et paraît donc monosémique comme le voudrait la théorie wüsterienne. En revanche, le nom disegno et le verbe disegnare ne sont pas deux variantes qui désignent un seul et même concept. Pour des raisons qui restent à élucider, le verbe est traduit plutôt par draw, tandis que le nom est traduit majoritairement (61,1%) par design, moins souvent (23,1%) par « drawing », avec une interprétation abstraite « maîtrise du geste » (draughtmanship) qu’on retrouve très peu avec le verbe :
(9) Il RITRATTO di Raffaello si è cavato da un DISEGNO che aveva Bastiano da Monte Carlo, che fu anch’egli suo discepolo, il quale fu pratico maestro, per uomo senza DISEGNO. = The PORTRAIT of Raffaellino was copied from a DRAWING that belonged to Bastiano da Monte Carlo, who was also his disciple, and who, for a man with no DRAUGHTSMANSHIP, became a passing good master.
Dans un petit nombre d’exemples, le verbe disegnare s’emploie avec une signification qui appartient à la langue générale, celle d’« avoir l’intention de » ou « avoir pour objectif », rendue en anglais par le verbe intend :
(10) Et ordinò Michelagnolo per più facilità che una parte de’ marmi gli fussin portati a Fiorenza, dove egli DISEGNAVA tal volta farvi la state per fuggire la mala aria di Roma = Michelagnolo ordained, to expedite the labour, that a part of the marbles should be conveyed to Florence, where he INTENDED at times to spend the summer months in order to avoid the malaria of Rome
Les traductions révèlent également une différence entre le nom ritratto, traduit quasi systématiquement en anglais par portrait (87%) et le verbe ritrarre qui a régulièrement deux significations, comme dans (11) et (12) : « faire le portrait d’un être humain » (traduit souvent par transposition V→N / ritrarre → (make a) portrait) :
(11) Dopo le molte pitture fatte in Duomo, dipinse Spinello in S. Francesco, nella capella de’ Marsupini, Papa Onorio quando conferma et appruova la Regola d’esso Santo, RITRAENDOVI Innocenzio Quarto di naturale, dovunque egli se l’avesse. = After the many pictures made in the Duomo, Spinello painted in S. Francesco, in the Chapel of the Marsuppini, Pope Honorius confirming and approving the Order of that Saint, and MADE there from nature THE PORTRAIT of Innocent IV, from whatsoever source he had it.
Et « copier une œuvre » :
(12) Ed è tant’oltre proceduto quest’uso e modo di stampare, che coloro ne fanno arte tengano disegnatori in opera continuamente, i quali RITRAENDO ciò che si fa di bello, lo mettono in istampa. = So far, indeed, has this practice of making prints been carried, that those who make a profession of it keep draughtsmen continually employed in COPYING every beautiful work as it appears, and put it into prints.
4.2. Analyse de la traduction française des Teoriche
Pour le français, le travail d’alignement des Teoriche a révélé que le traducteur explicite plusieurs concepts artistiques qui n’étaient pas encore normalisés à l’époque de Vasari.
Weiss traduit en français le verbe italien dipingere par le verbe peindre 31 fois et par le nom peinture dans 14 cas. Ces nombreux cas de transposition V→N laissent penser que pour Weiss les deux sont interchangeables d’un point de vue conceptuel. Le nom italien dipinto n’est employé qu’une seule fois et rendu par « tableau ».
Le verbe italien disegnare est traduit chez Weiss par le verbe français « dessiner » dans 22 cas sur 31 (71%), tandis que le substantif disegno est aussi traduit par le nom « dessin » dans 81 occurrences sur 91 (89%). Les transpositions N→V sont peu fréquentes dans ce cas.

Par ailleurs, Weiss, contrairement à De Vere, semble ne pas reconnaître le sens abstrait de l’expression con buon disegno, qu’il rend par le sens concret « sur un bon dessin » :
(13) Questa sorte di edificii tanto quanto più sodi e semplici si fanno e con buon DISEGNO, tanto più maestria e bellezza vi si conosce dentro, = Plus les édifices sont construits avec rudesse ; simplicité et sur un bon DESSIN, plus ils offrent de majesté et de grandeur.
Quant au verbe ritrarre, il y a assez peu d’occurrences dans les Teoriche mais, comme en français il n’existe plus de verbe « *portraire » apparenté à « portrait », le traducteur recourt surtout aux verbes « dessiner », « reproduire », « copier », « extraire » et « représenter », alors que le nom ritratto est rendu systématiquement par « portrait ».

On retrouve ainsi la deuxième signification « copier » qu’on avait remarquée dans la traduction anglaise, mais la traduction par « dessiner » en particulier peut être considérée comme un appauvrissement sémantique qui rompt le lien conceptuel avec le nom et se confond avec les traductions de disegnare.
Conclusions
Dans cette étude, menée sur un corpus parallèle plurilingue en voie de réalisation, on cherche à savoir si les unités lexicales étudiées peuvent être considérées comme des « termes » du domaine des beaux-arts au sens wüstérien. L’analyse des profils distributionnels des verbes italiens dipingere, ritrarre et disegnare, et des noms qui leur sont associés dipinto, ritratto et disegno, en tenant compte de la manière dont les uns et les autres sont interprétés par les traducteurs, révèle que la complexité inhérente à la langue des beaux-arts nécessite un élargissement, ou assouplissement, de la conception traditionnelle du terme au-delà des idéaux de la monosémie, de la biunivocité et de l’appartenance à un système conceptuel.
Des études récentes (BALLESTRACCI 2023 ; HENKEL, ZOTTI 2025) ont déjà mis en évidence l’émergence de la polysémie des termes de ce domaine, peu explorée jusqu’ici en exploitant des bases de données parallèles. Concernant la biunivocité, cette étude exploratoire a montré que les paires Nom/Verbe dipingere/dipinto, ritrarre/ritratto et disegnare/disegno se recoupent en grande partie sur le plan conceptuel et ont des profils distributionnels similaires, mais non identiques. Quoique ces paires Nom/Verbe partagent bel et bien un noyau conceptuel, notre analyse montre qu’il serait inexact de les considérer comme deux dénominations pour un seul et même concept, étant donné que :
- disegno a un sens abstrait « maîtrise du geste » qu’il ne partage pas avec le verbe ;
- ritrarre signifie aussi bien « copier une œuvre » que « faire le portrait de qqn », tandis que le nom ritratto ne désigne jamais ou presque jamais une copie.
Quant à l’appartenance à un système conceptuel, nous avons vu que dans le texte de Vasari, les deux verbes disegnare et dipingere s’opposent sur le plan matériel, la première technique se pratiquant à la main, avec un crayon sur du papier, tandis que la seconde implique la peinture sur une toile ou les parois d’un édifice. Dans les deux cas, le sujet n’a pas de valeur distinctive, alors que ritrarre concerne, dans sa première acception, essentiellement les sujets humains.
Les explications que donne Vasari, notamment dans les Teoriche et dans les contextes où plusieurs œuvres d’art ou techniques sont décrites en même temps, permettent de comprendre les distinctions pertinentes sur le plan onomasiologique, mais beaucoup de ces caractéristiques se retrouvent aussi dans les profils distributionnels des unités lexicales.
L’analyse des traductions s’avère ainsi utile non seulement pour reconstruire et comprendre ces différents concepts, en mettant en lumière des nuances liées à des sens spécialisés, mais aussi pour souligner les correspondances possibles entre les différents termes en italien et les moyens d’expression disponibles en anglais et en français. L’analyse des stratégies de traduction ouvre plusieurs perspectives d’observation et d’application : d’une part, elle met en lumière des significations qui passent inaperçues dans le texte italien, offrant ainsi des indications pratiques utiles pour la traduction spécialisée dans le domaine artistique. D’autre part, elle fait ressortir les spécificités qui caractérisent la langue spécialisée et la langue générale dans les deux systèmes comparés (BALLESTRACCI 2023 : 36). Dès lors, les corpus parallèles en cours de réalisation dans le cadre du projet LBC serviront de base à des analyses contrastives plus systématiques susceptibles d’éclairer à la fois la langue source et la langue cible (LUPORINI 2023 : 35).
De fait, les ambiguïtés et glissements sémantiques, que nous avons repérés dans la traduction intégrale anglaise et dans la traduction française du chapitre théorique des Vies de Vasari, créent des difficultés aux traducteurs, qui recourent à des traductions variées qu’on peut même juger incohérentes parfois. De Vere (1912) traduit la signification abstraite de disegno de plusieurs manières différentes. Le plus souvent Weiss (1903) traduit ritrarre par dessiner, effaçant sa spécificité par rapport à disegnare. Des analyses ultérieures, envisageables à l’avenir, seront nécessaires pour déterminer dans quelle mesure ces adaptations servent à rendre des nuances du texte original dans les langues cibles, ou bien reflètent une évolution diachronique de la terminologie.
La traduction met en lumière certains problèmes de terminologie, comme la deuxième signification du verbe ritrarre, « copier une œuvre », qui ne ressort pas nettement de son profil distributionnel, et qu’il ne partage pas avec le nom ritratto. Là où Vasari ne voyait peut-être pas de frontière nette entre « copier » graphiquement un être humain ou « copier » une œuvre, les moyens lexicaux dont disposent les traducteurs les obligent à faire une telle distinction. L’étude des traductions fait ainsi apparaître que le terme n’est pas l’incarnation d’un concept pré-existant. Celui-ci se construit et se précise, aussi bien dans la langue source que les langues cibles, à mesure que l’on cherche à rendre compte de toute la complexité d’un domaine d’activité humaine avec des mots empruntés souvent à la langue générale, déjà porteurs d’un potentiel sémantique et d’un réseau d’affinités, qui ne deviendront des termes que par un travail de réflexion et de remise en question des concepts mêmes qu’ils doivent exprimer.
Il n’en reste pas moins que la comparaison de la langue source et de la langue cible montre que la langue de Vasari est globalement précise et qu’on voit chez lui « un effort continuel d’invention vis-à-vis des instruments du langage, effort autant pour définir une notion que pour créer cette notion » (LE MOLLÉ 1988). Les résultats que nous avons obtenus par cette étude préliminaire des paires verbe-nom dans la dénomination de concepts du domaine des beaux-arts rejoignent les observations rapportées dans d’autres études sur la terminologie artistique traduite en allemand (BALLESTRACCI 2023) et en anglais (LUPORINI 2023). Nous espérons avoir démontré avec ce travail l’intérêt d’une base de données parallèle pour l’analyse contrastive : l’extension de ces outils et méthodes à l’analyse de corpus entiers contenant des traductions de sources diverses, réalisées par des experts du domaine, peut fournir aux spécialistes de traduction spécialisée, et de terminologie, une ressource de grande valeur au niveau de la réflexion pratique et linguistique sur la standardisation de la terminologie artistique, qui reste fortement liée au substrat culturel de la communauté linguistique L1/italienne, et sur l’évolution des concepts artistiques.
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LF Aligner : https://sourceforge.net/projects/aligner/
Okapi Checkmate : https://okapiframework.org/
* Les parties 1 et 3 ont été rédigées par Valeria Zotti, tandis que les parties 2 et 4 ont été rédigés par Daniel Henkel. L’introduction et la conclusion ont fait l’objet d’une écriture conjointe.
[1] Tommaso Temanza dans une lettre à Giovanni Bottari du 30 novembre 1759 reproche au peintre et historien de l’art Filippo Baldinucci d’avoir négligé l’analyse du lexique des Vies, dont il admire la « proprietà di termini » (propriété des termes).
[2] A titre d’exemple, le verbe ritrarre est employé par Vasari de manière ambiguë, ce qui fait que le traducteur français Weiss (1903) hésite et fait des approximations en employant soit « dessiner », « reproduire », « copier ».
[3] Des traductions vers d’autres langues, allemand, russe et espagnol, sont en cours d’alignement.
[4] Pour plus de détails sur la méthodologie adoptée pour l’alignement, cf. Zotti, Henkel (2024).
[5] En effet, comme nous l’avons précisé plus haut, on part du postulat que ce sont les co-occurrences, plus que les occurrences isolées, qui mettent davantage en relief les divergences et convergences entre les termes analysés sur le plan conceptuel.
Per citare questo articolo:
Daniel HENKEL, Valeria ZOTTI, « La complémentarité verbe-nom dans la dénomination de concepts du domaine artistique : Étude de 3 paires verbe-nom dans Le Vite de G. Vasari et ses traductions en anglais et français », Repères DoRiF, n. 33 – Le statut du verbe dans les discours spécialisés entre théorie et pratique(s), DoRiF Università, Roma, dicembre 2025, https://www.dorif.it/reperes/daniel-henkel-valeria-zotti-la-complementarite-verbe-nom-dans-la-denomination-de-concepts-du-domaine-artistique-etude-de-3-paires-verbe-nom-dans-le-vite-de-g-vasari-et-ses-traductions-en-anglais/
ISSN 2281-3020
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