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Danielle LÉVY

Enrico ARCAINI, Le DoRiF

Danielle Lévy
Università degli Studi di Macerata

Au Cabinet des Etudes

C’est au Magistero de l’Université de Rome au printemps 1984 que j’ai rencontré pour la première fois Enrico Arcaini. Nous, les fondatrices, étions à la recherche d’un président pour une association dont les statuts avaient été auparavant rédigés et qui allait voir le jour le 14 juillet suivant. Cette rencontre se réalisa grâce à une amie commune qui était sa collègue.

Son accueil fut cordial, élégant, informel.  Je fus frappée d’emblée par la détermination de son regard ainsi que par la distance « aérée » qu’il avait placée entre nous, une distance apte à libérer une   parole bousculée entre les questions, l’hésitation et le désir de faire. C’est dans cet espace allégé qu’allait se construire et se consolider au cours des années le pacte de notre communication.

 Une entrée en matière(s)

« Qui êtes-vous ? Que voulez-vous faire ? » Bien qu’on lui déclarât sans détour l’amour pour la/les langues et la parole et le désir de les transmettre et de les rendre visibles à l’université, nous savions en réalité davantage que nous ne voulions pas d’une langue-instrument, assujettie à une vision selon nous dépassée de son l’enseignement ou au service exclusif des nobles disciplines littéraires.

Dit ainsi, cela peut sembler imprudent, naïf et plutôt présomptueux. Mais Enrico Arcaini sembla comprendre la ténacité et le courage que recouvraient tant de fougue et tant de craintes. Il accepta immédiatement de devenir le président et le guide de cette formation embryonnaire.

Enrico Arcaini avait grandi en français et en italien. Dans l’Université italienne, il n’était pas professeur de français mais il enseignait la linguistique. Mais enfin, jusque dans les années 80, qui enseignait les langues à l’université ? La langue étrangère, au statut imprécis, cependant nécessaire pour approcher la littérature, était confiée au corps hétérogène des lecteurs. Un enseignement flou, peu valorisé dispensé dans des univers décalés et peu propices au dialogue :  la littérature ne pouvait se passer de la langue mais lui tournait le dos. Or on pouvait se demander si à la faveur de l’ambiguïté du terme linguistica on n’arriverait pas à parer de noblesse, grâce à la linguistique, les langues dans l’université. Mais ceci est une autre histoire…

Monsieur Arcaini, comme nous l’appelions en nous adressant à la personne au-delà du professeur nous apparut rapidement comme un « transfrontalier » des savoirs, un investigateur  de l’humain et de la connaissance. Discret, aux aguets et franc- tireur.

Vous prenez un risque, Monsieur ?  Il nous rétorqua que c’était, au contraire, le départ d’une aventure. En effet, italo-françaises ou franco -italiennes de par nos origines, nos études universitaires ou le hasard de nos parcours sentimentaux, nous partagions avec lui cette -pour le moins-  double  appartenance qui nous inscrivait dans la relativité et  dont nous avions conscience qu’elle avait à jamais remis en question  les modèles, les approches, et les certitudes. La tentation monolithique -qu’elle fut politique, scientifique, ou linguistique- trouvait peu d’adeptes en nous et la frontière, lieu d’élection ou contrainte mais   notre « lieu commun », révéla bien vite, avec son pouvoir de fascination, ses paradoxes et ses exigences ainsi que ses embuches : car il fallait simultanément se structurer dans un milieu pas toujours amical et pratiquer l’innovation et la libre recherche.

Au bonheur des dames ? Pas uniquement : un linguiste chez les francisant(e)s.

Enrico Arcaini accepta donc de devenir le premier président de l’association qui avait longtemps muri dans nos esprits avant de se donner des statuts. Nous étions majoritairement des femmes.

Aux yeux de certains universitaires il apparaissait comme un mentor pour les « dames du français » Pour d’autres, il aurait abusivement occupé une place qui aurait dû revenir à un francisant. Pour nous qui étions relativement étrangères aux remous de l’ accademia nous trouvions notre bonheur auprès d’un  chercheur sans réticence ni a priori.

Car, hétérogènes par nos nationalités, notre statut académique et notre degré d’intégration dans le système universitaire, nous étions unis par le même désir de collaborer à une réflexion sur une langue que nous aimions « dans tous ses états » et sur son enseignement dans l’intérêt des enseignants, des apprenants, de la recherche et de la société. Ce n’était pas une mince affaire et seul l’enthousiasme atténué de modération d’Enrico Arcaini devait nous protéger de la dérive. Nous ressentions comme lui la même exigence, celle de bâtir un système original d’information de formation, de recherche et d’application, sans solution de continuité. Il nous apporta l’expérience et la patience des temps longs…

Il nous apprit très vite que plus le domaine est ample et ses contours incertains, plus il faut se doter de rigueur méthodologique et de courage.

Il nous engagea à nous libérer des tiraillements et des faux conflits comme ceux qui pesaient sur la langue et la littérature, la langue et la linguistique, la langue et les sciences, humaines ou autres, la langue et la vie.

Il favorisa l’horizontalité à savoir la construction d’une communauté d’études sans échelle où pouvaient se côtoyer l’école et l’université, l’étudiant ou le jeune diplômé et le chercheur consacré, les enseignants de tous niveaux, du préscolaire au secondaire, les lecteurs, les professeurs. Cette vision devait s’étendre aux langues entre elles, en dehors de toute hiérarchie, et à tous ceux qui voyaient dans la pratique isolée et sectorielle un obstacle à la connaissance.  Mais il fut toujours question d’effort et d’engagement, de mérite aussi, de la quête d’une honnête posture dans la recherche et dans l’action au niveau précis où chacun de nous se plaçait.

Une assise pour l’association 

Dès ses débuts  le  DoRiF Università qui venait de trouver son  président -mais qui n’eut jamais de de lieu institué-  se  présenta comme  une « libre  association » démocratique, tout comme l’educazione linguistica democratica dont elle était issue,  une association universitaire ouverte à tous ceux qui reconnaissaient à l’université sa fonction privilégiée de recherche réactivée par le dialogue nécessaire avec la pratique et avec tous les degrés de la formation, permettant de cette façon les retours du terrain vers la recherche. C’est ainsi que la même année on inscrivit au Dorif un célèbre exégète de Saussure et des étudiants en fin d’études !

Pour les besoins de la vaste cause, il était nécessaire que chacun ait le pouvoir de « dire son mot » : ainsi le président était-il assisté d’un un conseil d’administration représentatif des statuts et des tendances ainsi que d’un conseil scientifique à géométrie variable, toujours selon les besoins, qui chapeautait des groupes de recherche et une déclinaison régionale.  Chacun y travaillait l’objet linguistique  dans la forme, dans la pratique, sans perdre de vue le dessin (et le dessein)  global des études linguistiques et des implications de la langue dans le social _et vice versa_  . Plus d’une fois certains groupes s’essoufflèrent mais d’autres fleurissaient et se recomposaient.

Par ailleurs dans les années 80 l’accès à Internet était uniquement le privilège des administrations et des communautés internationales. Le président favorisa donc la création d’un centre de documentation, d’informations et on fabriqua un bulletin de liaison dénommé « Repères » où nous apprîmes à trouver, à sélectionner et à classer les informations, à les diffuser aussi. Ce fut le tremplin de nos projets de recherches et de nos travaux en devenir dont « Repères » assura également la fonction, un chantier qui préparait nos colloques et l’« entrée en public »

 Science et conscience

Le DoRif, malgré la ferveur de ses débuts ne naviguait pas sur un long fleuve tranquille. Enrico Arcaini nous plaça d’emblée à l’écoute simultanée du terrain et de l’académie, du plaisir de l’étude libre et du devoir d’alimenter une discipline tout en se construisant un statut personnel. Il chercha à développer la responsabilité que nous portions à faire progresser les choses à travers le savoir, certes, mais aussi par l’avancée de nos « carrières » …une fois que nos ainés n’y seraient plus afin de former nos cadets. On ne peut lui rendre hommage sans évoquer l’art de nous conseiller avec une sage distance que son éthique et son profil de linguiste lui imposaient.

Restent des mots, des expressions, des postures tenaces qui nous ont façonnés : reconnaitre dans la théorie un objet privilégié d’étude ; reconnaitre le privilège de penser pour faire avancer la science ; regarder autour de soi, porter un regard sur l’ailleurs ; remettre en question sans crainte ; faire entrer en dialogue la liberté du choix de nos études et nos terrains d’action …

Et encore : assurer ses bases, fréquenter la dottrina si on veut innover, au-delà de l’élan et des bons sentiments, sans arrêter le va-et-vient entre le savoir et la transmission ou… la recherche et l’enseignement.

Et en guise de charnière, un plaidoyer pour l’autonomie statutaire de la didactique des langues, discipline à part entière, à délivrer de son statut ancillaire mais à maintenir solidaire de son objet, la langue, et de la culture dont la langue est l’ instrument de préhension ». Reconnaitre à la littérature son privilège sans l’assimiler à l’ «   histoire du pays » qui l’embrasse .  Le regard éloigné   d’Enrico Arcaini  nous enseigna  à saisir l’équivalence d’objets différents producteurs de codes et de compétences, « de la même façon »

Nous avons navigué entre l’utopie et le présent, appris avec lui que s’il est impossible de ne pas prendre le large, il est nécessaire de revenir. L’odyssée qui nous conduit d’une langue _et de la linguistique_ au contact d’autres langues et de disciplines connexes nous fait balancer entre la disciplinarisation et l’interdisciplinarité dont la didactique des langues ne peut se passer :  une interdisciplinarité construite sur un modèle ouvert aux créations inattendues, une sorte de passeport international entre l’étude et l’inscription de l’enseignement. Se spécialiser, nous dit-il, tout en ouvrant son regard, comme il aimait à le répéter, car plus les frontières sont incertaines, plus le regard doit être scrutateur et  la méthode éprouvée.

C’est dans le DoRiF des années 80, sous l’impulsion d’un président très spécial que les « pluriels » nous devinrent familiers : la pluralité des approches, des langues et des contextes produisit une sorte de vague qui secoua les binômes « contrastifs ». Le français se conjuguait en francophonies, les dynamiques de l’altérité travaillaient le plurilinguisme, la « traduction » entendue comme passage, transmission, interprétation continus s’identifiait à notre projet.

Post scriptum ou conclusion ? L’appétit _des langues_ vient en mangeant 

Cette histoire pourrait être autrement racontée. Le Dorif des années 80 et suivantes était célèbre pour son approche gourmande des langues et des études mais aussi des bons plats. On les dégusta chez Enrico Arcaini plus d’une fois et les séances de travail dans un petit jardin privé s’animaient autour des tartes maison et des gâteaux du ghetto de Rome. Tout servait de prétexte pour réjouir le… palais : les 14 juillet où on fêtait la naissance de l’association, les séminaires et les colloques, et nos propres anniversaires.

Cette « jeunesse » joyeuse de l’association (un terme souvent connoté par la négative par ceux qui n’étaient pas nos complices) fut entretenue par notre premier président. Jeunesse des études, plaisirs de la découverte, allégresse de la démarche même dans le risque, optimisme de la recherche indépendamment de la reconnaissance immédiate. Cette même jeunesse qu’Enrico Arcaini avait mise à l’épreuve dans son action courageuse de très jeune Résistant des années de la Guerre et réinterprété au long des années meilleures, il sut l’insuffler et l’entretenir dans le Dorif de ses débuts*.

Comment ne pas lui dire merci ?


L’acte constitutif du « Centro di Documentazione e di Ricerca per la didattica della lingua francese nell’Università Italiana » dénommé quelques mois plus tard DoRiF-Università, conçu par Michèle Fourment Berni Canani et Danielle Lévy  a été signé à Rome devant notaire le 29 septembre 1983 par :

(en ordre alphabétique) Dominique Berger, Chiara Coen Sibona, Michèle Fourment Berni Canani, Yves Fumel, Nicole Guitaut Allegra, Marie Hédiard, Danielle Lévy, Mai Mouniama, Anne Marie Oliver

Le « DoRiF » a été inauguré le 14 Juillet 1984 lors de la  première assemblée générale où la présidence de l’Association a été conférée à Enrico Arcaini


Per citare questo articolo:

« Enrico Arcaini, Le DoRiF », Repères DoRiF, n. 23 – Hommage à Enrico Arcaini, DoRiF Università, Roma, luglio 2021, https://www.dorif.it/reperes/danielle-levy-enrico-arcaini-le-dorif/

ISSN 2281-3020