Igor FACCHINI

 

Interpréter l’inclusivité : enjeux éthiques et contraintes pratiques du langage inclusif en interprétation de conférence

 

 

Igor Facchini
Università di Bologna
igor.facchini2@unibo.it


Abstract
In multilingual institutional communication, several challenges arise when attempting to integrate gender-sensitive linguistic strategies, particularly in the context of simultaneous interpreting. Based on a thematic analysis of retrospective and semi-structured interviews with 24 EU conference interpreters, this study highlights the metalinguistic considerations, the practical challenges involved in real-time processing and spoken transfer of gender-fair language, and the deontological issues influencing interpreters’ translation choices in institutional settings. This paper argues for the compatibility between conference interpreting tactics and gender inclusivity strategies, outlining pathways towards a professional practice informed by a feminist ethics of interpreting.

Résumé
Dans la communication institutionnelle multilingue, plusieurs enjeux surgissent lorsqu’on tente d’intégrer des stratégies linguistiques sensibles au genre, notamment à l’épreuve de l’interprétation simultanée. À partir d’une analyse thématique d’entretiens rétrospectifs et semi-structurés menés auprès de 24 interprètes de conférence de l’UE, cette étude met en lumière les considérations métalinguistiques, les défis pratiques liés au traitement en temps réel et au transfert oral du langage inclusif, ainsi que les enjeux déontologiques influençant les choix traductifs des interprètes en contexte institutionnel. L’article défend la compatibilité entre tactiques d’interprétation de conférence et stratégies d’inclusivité de genre, en esquissant des pistes vers une pratique professionnelle éclairée par une éthique féministe de l’interprétation.


1. Introduction : éthique, interprétation et genre

Dans sa St. Jerome Lecture on Literary Translation, Susan SONTAG affirmait que « les choix que l’on pourrait considérer comme purement linguistiques impliquent toujours aussi des critères éthiques » (2007 : 158, ma traduction). Si ces réflexions ont d’abord émergé à propos de la traduction littéraire, la dimension éthique a également été largement explorée dans d’autres formes de transfert linguistique, au-delà de la traduction écrite. En interprétation, les enjeux éthiques ont été abordés principalement en interprétation de dialogue, pour les services publics ou en situation de crise (INGHILLERI 2003 ; ANGELELLI 2004), tandis que la dimension sociale et éthique du rôle de l’interprète de conférence reste moins étudiée (ZWISCHENBERGER 2017 ; REN & YIN 2021). En interprétation de conférence, les principes encadrant le comportement et le rôle des interprètes sont généralement définis dans des codes de déontologie professionnelle (KALINA 2015). Pourtant, même en milieu institutionnel, des notions comme la neutralité, la fidélité ou l’impartialité font l’objet de débats (SETTON & PRUNČ 2015). L’application de ces principes varie selon les situations et les rapports de pouvoir, ce qui souligne le caractère socialement situé de toute interprétation (CRONIN & DELGADO LUCHNER 2021). Comme le souligne INGHILLERI (2003), la relation des interprètes au monde social influence fortement l’éventail des choix linguistiques et des stratégies, y compris leurs effets. Ainsi, cet article se propose d’analyser les implications d’une communication sensible au genre en interprétation de conférence.

Il y a deux décennies, TORRESI (2005) soulignait la faible utilisation d’approches et de méthodologies issues des études de genre dans le domaine de l’interprétation, qu’elle soit de dialogue ou de conférence. Malgré quelques contributions, l’intégration de ces perspectives reste marginale (BAER & MASSARDIER-KENNEY 2015 ; DEFRANCQ et al. 2021) et les recherches portant spécifiquement sur le langage genré en interprétation demeurent peu nombreuses (ACOSTA VICENTE 2023). Face à cette rareté, également observée dans les études consacrées à une éthique féministe de l’interprétation, comme le dénonce ERGUN (2021), un nombre encore limité mais croissant de travaux commence à intégrer une perspective de genre. REIMÓNDEZ (2020) et YAÑEZ (2023), parmi d’autres, ont défendu l’idée d’intégrer des pratiques éthiques genrées aux principes qui régissent la profession, y compris en interprétation de conférence. Ces recherches plaident en faveur d’une transversalisation du genre dans la formation et la pratique des interprètes, contribuant ainsi aux débats sur l’éthique en interprétation et ouvrant la voie au champ émergent des Feminist Interpreting Studies (SUSAM-SARAEVA et al. 2023).

Cette étude s’inscrit dès lors dans cette littérature émergente d’études féministes sur l’interprétation, en analysant les implications éthiques des choix linguistiques sensibles au genre en interprétation simultanée. Il repose sur des entretiens rétrospectifs menés auprès de 24 interprètes de conférence des unités italienne et française de la Direction générale de l’interprétation (DG SCIC) de la Commission européenne. Ceux-ci portent sur les défis rencontrés en décidant d’incorporer ou non un langage inclusif du point de vue du genre en interprétation simultanée. Après avoir présenté le cadre institutionnel de l’interprétation à l’UE en se concentrant sur la DG SCIC et ses principes éthiques, cet article examinera l’intersection entre communication inclusive et communication institutionnelle, avant de détailler la méthodologie de l’étude, les résultats et leur discussion.

2. Interpréter pour les institutions de l’Union européenne

L’interprétation est un pilier du multilinguisme institutionnel qui garantit l’égalité linguistique en permettant à la citoyenneté d’accéder aux institutions dans sa propre langue (KOSKINEN 2008). Pour mettre en œuvre ce multilinguisme, les institutions de l’UE disposent de leurs propres services d’interprétation, les plus grands au monde en termes de volume de travail et de couverture linguistique (SCARDULLA 2020). La Commission européenne, le Parlement européen et la Cour de justice de l’Union européenne disposent de leur propre service. La DG SCIC assure notamment l’interprétation pour la Commission européenne et pour le Conseil de l’Union européenne, qui représente près de 60 % de son activité, ainsi que pour d’autres institutions, comités et agences (BENEDETTI 2011, 2015). Les interprètes interviennent dans une grande variété de réunions, allant des sommets politiques aux groupes de travail techniques.[1] Au cours des dernières années, la DG SCIC a renforcé l’encadrement éthique de la profession (KALINA 2015). Un guide interne publié en 2019, Ethics: A Practical Guide for DG SCIC, présente des principes concrets pour les interprètes fonctionnaires et free-lance (HORVÁTH & TRYUK 2021). Il aborde la déontologie professionnelle, les devoirs individuels et les comportements appropriés, tout en insistant sur la qualité de l’interprétation en toutes circonstances. Ce guide encadre aussi la place de l’interprète en tant que spécialiste aux prises avec une tâche complexe déployant une véritable agentivité humaine, et non comme prestataire invisible de services.

Or, comme le souligne ACOSTA VICENTE (dans SUSAM-SARAEVA et al. 2023), la vision traditionnelle du rôle de l’interprète, véhiculée par de nombreux codes déontologiques, laisse peu de place à une posture d’engagement ou à une approche féministe. Cette observation constitue le fondement de la présente étude, qui s’appuie sur la conceptualisation proposée par KOSKINEN (2008) des services de traduction et d’interprétation de l’UE comme des cadres prototypiques de communication institutionnelle interlinguistique. Dans ces contextes, la traduction fonctionne comme une forme d’autotraduction à travers laquelle l’institution se construit et se projette en tant que voix collective, encadrée par des normes, des guides stylistiques et des procédures de révision strictes. À partir de cette conceptualisation, l’article prend l’interprétation de conférence au sein de la DG SCIC comme étude de cas pour explorer une possible convergence éthique entre langage institutionnel et langage inclusif, une intersection dont les tensions inhérentes seront examinées plus en détail dans la section suivante.

3. Langage institutionnel et langage inclusif : un tandem éthique possible en interprétation ?

L’institutionnalisation du féminisme a influencé les politiques linguistiques (CASTRO 2010), en favorisant l’émergence de solutions visant à rendre la communication plus inclusive. De nombreuses institutions publiques, y compris au sein de l’Union européenne (par exemple, le Parlement européen en 2008 et 2018, le Secrétariat général du Conseil en 2018), ont ainsi publié des guides pour un langage non sexiste ou inclusif (ELMIGER 2024). Toutefois, si ces recommandations privilégient des stratégies conservatrices, elles rejettent souvent les approches plus innovantes,[2] notamment celles visant à inclure les identités non binaires (SORBELLI 2024 ; SIEGENTHALER 2024). Malgré la prolifération de ces documents, leur mise en œuvre concrète reste souvent non conforme même au sein des institutions qui les délivrent (TESO & CROLLEY 2013 ; OMER 2020 ; LÓPEZ-MEDEL 2021, 2022 ; CAVAGNOLI 2024 ; REGA 2024 ; RICCIO 2024). ELMIGER et al. (2019) montrent que la conformité peut varier selon les langues : en Suisse, les germanophones appliquent plus systématiquement un langage inclusif que les francophones, qui privilégient souvent l’élégance stylistique. La structure même des langues joue un rôle : l’italien, selon les personnes ayant participé à leur étude, se prête moins à l’inclusivité que l’allemand. GIUSTI (2022) souligne qu’en France ces recommandations ont été mieux intégrées qu’en Italie. MONZÓ-NEBOT & DEBUSSY (2024), en analysant la mise en œuvre de politiques linguistiques inclusives à travers la traduction institutionnelle, identifient trois postures : engagement proactif (orientation sociale), résistance passive-agressive (orientation linguistique) ou soumission sans opinion personnelle (orientation institutionnelle). Comme le rappelle CASTRO (2013), traduire implique une double responsabilité éthique envers les (con)textes source et cible. Cela s’applique aussi aux interprètes, dont les choix d’(in)visibilité du genre dans leur discours ne sont pas sans conséquences pour le public (SINGY & GUEX 2015). Du côté de l’interprète, TOLEDANO BUENDÍA (2022) précise que produire une interprétation non sexiste implique une écoute critique, une reformulation active (lexicale, syntaxique, textuelle) et une attitude éthique tout au long du processus. De plus, selon YAÑEZ (dans SUSAM-SARAEVA et al. 2023), la prise en compte des identités non binaires est désormais essentielle dans la recherche et la pratique de l’interprétation. Adopter une politique inclusive avec ou sans perspective non binaire relève aussi d’un choix éthique (DODGSON 2021).

D’où la question de recherche suivante : une convergence entre langage institutionnel et langage inclusif est-elle envisageable en interprétation de conférence ? ALPHERATZ conceptualise l’usage du langage inclusif comme une « variation diaéthique », c’est-à-dire « une variation relevant de la conscience de genre, d’identité, d’égalité et de la performativité du langage » (2018 : 7). Partant de cette notion, cette étude examine si cette variation peut s’intégrer à la communication institutionnelle interprétée au sein de l’UE, et si l’évolution des politiques linguistiques inclusives se reflète également dans les pratiques d’interprétation de conférence.

4. Méthodologie de l’étude

4.1. Répondant·es

L’échantillon est composé de 24 interprètes de conférence issu·es des unités italienne (IT) et française (FR) de la Direction générale de l’interprétation (DG SCIC) de la Commission européenne. Les répondant·es ont été recruté·es par échantillonnage volontaire. Le sous-échantillon IT (n=12 ; 8 femmes, 4 hommes) a un âge moyen de 41.8 ans et comprend à parts égales des interprètes fonctionnaires (n=6) et free-lance (n=6). Leur expérience en interprétation de conférence est en moyenne de 15.5 ans (dont 13.9 ans au sein des institutions européennes). Le sous-échantillon FR (n=12 ; 7 femmes, 5 hommes) a un âge moyen de 39.9 ans, avec le même ratio entre interprètes fonctionnaires (n=6) et free-lance (n=6), et une expérience moyenne de 15.1 ans (dont 12.9 ans au sein des institutions européennes). En ce qui concerne la familiarité antérieure avec le langage inclusif, la majorité des sous-échantillons IT et FR affirme en avoir une connaissance moyenne et indique le rencontrer occasionnellement. En termes de fréquence d’usage, la plupart des interprètes déclare un emploi occasionnel à l’écrit et occasionnel à rare à l’oral, avec une fréquence légèrement plus élevée en cabine d’interprétation qu’en dehors du cadre professionnel. Enfin, les attitudes envers le langage inclusif sont globalement positives. Sur une échelle de 1 (très négative) à 5 (très positive), le score moyen s’élève à 4.19 dans le sous-échantillon IT et à 4.23 dans le sous-échantillon FR.

4.2. Procédure

La collecte de données s’est déroulée en présentiel, après avoir fait signer un formulaire de consentement éclairé. Les interprètes ont pris part individuellement à une expérience d’interprétation simultanée, au cours de laquelle il leur a été demandé de suivre un guide de communication sensible au genre[3] afin de veiller à l’inclusivité d’un discours[4] à interpréter simultanément de l’anglais vers leur langue A, i.e. vers l’italien (EN>IT) ou le français (EN>FR). Chaque prestation a été audioenregistrée. À l’issue de la simultanée, les répondant·es ont pris part à un entretien individuel approfondi (GERSON 2020), mené en italien ou en français, sous la forme d’un protocole de verbalisation rétrospective, ou retrospective think-aloud protocol (RUSSELL & WINSTON 2014). Chaque interprète a écouté sa prestation, arrêtant l’enregistrement au besoin afin de commenter et expliquer ses propres choix de traduction sensibles ou non au genre, en particulier ceux portant sur des expressions potentiellement problématiques lors du passage de l’anglais vers des langues à genre grammatical comme l’italien et le français. Ces expressions étaient mises en évidence dans une copie écrite du texte source anglais, qui leur a été remise au début de l’entretien. L’entretien visait à approfondir la compréhension des principaux facteurs ayant influencé leur prise de décision en interprétation simultanée (KALINA 2000). En complément du protocole de verbalisation, une partie de l’entretien comprenait également des questions semi-structurées visant à recueillir des informations supplémentaires sur les principaux défis ressentis par les interprètes. Les entretiens ont été audioenregistrées. Après l’entretien, les interprètes ont rempli un questionnaire visant à recueillir des informations sociodémographiques sur l’échantillon, ainsi que leur familiarité, usage et attitude à l’égard du langage inclusif.[5] Chaque séance a duré environ une heure.

4.3. Analyse des données

Les enregistrements des entretiens ont été transcrits orthographiquement. L’outil de transcription de Microsoft Word a été utilisé pour générer des transcriptions automatisées, qui ont ensuite été révisées et éditées manuellement. Pour améliorer la lisibilité, la ponctuation a été ajoutée lorsque nécessaire. Ensuite, les transcriptions ont été analysées à l’aide d’une analyse thématique réflexive, suivant l’approche développée par BRAUN & CLARKE (2013, 2019), pour identifier, analyser et rendre compte des motifs récurrents au sein des données qualitatives. Après une familiarisation avec le contenu, la phase initiale de codage a consisté à identifier des unités de sens au sein des données. Conformément aux principes de l’analyse thématique inductive, ces codes ont été élaborés sans être contraints par des cadres théoriques préexistants (BRAUN & CLARKE 2013). Cette approche a permis de faire émerger des thèmes à partir des données elles-mêmes. Une fois les codes initiaux établis pour chacun des 24 entretiens (analyse verticale), un processus de comparaison a été mis en œuvre afin de les affiner et de les regrouper en catégories thématiques plus larges (analyse horizontale), jusqu’à atteindre une saturation conceptuelle (CORBIN & STRAUSS 2008). Les thèmes et les sous-thèmes finaux issus de l’analyse sont présentés dans la section suivante, offrant ainsi un arbre interprétatif ancré dans les données (BIRKS & MILLS 2012).

5. Résultats

L’analyse a permis de dégager trois thématiques principales : (1) des considérations métalinguistiques relatives au langage inclusif, (2) des considérations pratiques concernant l’impact du langage inclusif sur les tactiques d’interprétation simultanée et (3) des considérations éthiques portant sur l’emploi du langage inclusif en cabine d’interprétation aux institutions européennes. Les sections suivantes présentent ces thèmes, détaillés en sous-thèmes.

5.1. Considérations métalinguistiques

5.1.1. Préférences et usages du langage inclusif

Dans l’ensemble (sous-échantillon IT n=11 interprètes ; sous-échantillon FR n=11 interprètes), les répondant·es indiquent que leurs choix linguistiques reposent sur un équilibre entre caractère naturel du discours et acceptabilité. Des formules figées, comme bonjour à toutes et à tous ou celles et ceux, sont largement acceptées en cabine. En revanche, d’autres formulations sont jugées moins idiomatiques, alourdissant le style ou abaissant le registre. Le recours systématique aux circonlocutions (chi fa ricerca au lieu de i ricercatori), aux doublets (les étudiantes et les étudiants), ou aux termes collectifs (le ministère au lieu de les ministres) est parfois perçu comme artificiel, voire imprécis, pouvant altérer le sens ou masquer l’agentivité. Des incertitudes demeurent sur l’usage des formes épicènes et sur la féminisation des titres, surtout parmi le sous-échantillon IT (IT n=10 ; FR n=5). En particulier, les interprètes (IT n=7 ; FR n=8) ont révélé que le choix entre la chirurgo et la chirurga, ou entre Madame le Président et Madame la Présidente, ne fait pas l’objet d’un consensus et fluctue selon les collègues. Globalement, jongler entre neutralisation et visibilisation du genre est jugé complexe (IT n=5 ; FR n=5), surtout en termes d’accord grammatical en cascade et de cohérence dans la sélection des formes (IT n=6 ; FR n=4). Enfin, certain·es (IT n=4 ; FR n=7) estiment que des facteurs personnels (âge, genre, sensibilité politique) influenceraient l’adoption de stratégies inclusives parmi les interprètes.

5.1.2. Perceptions de l’évolution du langage inclusif

Un consensus se dégage : la langue évolue et les habitudes linguistiques en cabine aussi. Nombre d’interprètes (IT n=9 ; FR n=11) rapportent avoir adapté leur langage, en privilégiant désormais la féminisation des noms de métier ou l’emploi de termes tels que droits humains au lieu de droits de l’homme ou genre au lieu de sexe pour gender. Néanmoins, les stratégies innovantes divisent. Même si des interprètes (IT n=2 ; FR n=2) ont déjà dû se confronter à la traduction de termes employés pour se référer à des personnes non binaires, la majorité (IT n=9 ; FR n=10) considère l’usage de formes comme iel inapproprié, prématuré et perturbant la clarté du message, car peu répandu et pas formalisé. Le témoignage de FR9 révèle toutefois que, à la suite de l’emploi de stratégies innovantes (iel, point médian) à l’initiative personnelle dans les comptes rendus d’unité, elles ont progressivement été intégrées dans les échanges internes écrits. Toutefois, en cabine, des termes comme persona ou personne, grammaticalement féminin mais sémantiquement neutre, ainsi que d’autres expressions invariables selon le genre (e.g. les jeunes, chi studia) ou noms collectifs (la jeunesse, il corpo studentesco) sont plus appréciés (IT n=8 ; FR n=9) en tant que solutions pratiques face à la morphologie binaire de l’italien et du français. À l’inverse, le dédoublement est perçu par plusieurs répondant·es (IT n=8 ; FR n=7) comme excluant pour se référer spécifiquement aux personnes non binaires.

5.1.3. Hésitations sur l’oralisation du langage inclusif

Les défis posés par l’oralité ont été largement évoqués, notamment à travers la distinction entre usage écrit et usage oral. Certaines stratégies sont réputées casser le rythme du discours (IT n=3 ; FR n=2), mais c’est surtout la réalisation orale des stratégies issues de l’écriture inclusive qui suscite des incertitudes (IT n=8 ; FR n=6). Malgré une connaissance formelle des stratégies innovantes, en italien la prononciation des terminaisons en -ə ou -u demeure peu familière ou est jugée déstabilisante (IT n=9). En français, rares sont les interprètes (FR n=3) ayant envisagé comment transposer à l’oral des stratégies telles que le point médian. Ces trois interprètes ont évoqué l’hypothèse d’une pause glottale entre les morphèmes masculins et féminins pour oraliser le point médian, à l’image de pratiques observées en allemand.

5.2. Considérations pratiques

5.2.1. Contraintes de l’interprétation simultanée

De manière générale (IT n=11 ; FR n=10), les répondant·es soulignent la difficulté de modifier leurs automatismes en raison de l’écart entre « la théorie, la bonne volonté et la réalité du terrain », comme le formule FR4. En simultanée, la rapidité et la densité du discours source, la présence de termes techniques, de noms propres ou encore de chiffres, sont présentés comme éléments de difficulté qui exercent une pression sur les capacités cognitives disponibles pour intégrer des formes inclusives (IT n=12 ; FR n=11). Dans l’urgence, le masculin générique est mobilisé comme stratégie réflexe. Ce type de compromis est dicté également par les pressions du transfert linguistique en temps réel : plusieurs (IT n=11 ; FR n=7) ont admis éliminer cette difficulté par manque de temps. Cela est d’autant plus perçu comme un impératif en traduisant de l’anglais vers des langues cibles plus marquées par le genre (IT n=9 ; FR n=11), qui requièrent également une prise de décision rapide dans des situations où le discours source ne contient pas de marqueurs de genre explicites (par exemple, lorsqu’on parle de minister ou de delegate dont l’interprète ne connaît pas le genre). En cas de doute, beaucoup (IT n=10 ; FR n=7) privilégient le masculin en vertu de sa valeur générique normative et de la probabilité statistique qu’il s’agisse d’hommes, quitte à ajouter ou rectifier ensuite.

5.2.2. Priorités stratégiques dans la prise de décision

Nombre d’interprètes (IT n=6 ; FR n=5) reconnaissent que, « dans le feu de l’action » (FR2), l’inclusivité peut céder la place à l’importance accordée à avancer dans la restitution du discours, en évitant ainsi d’accumuler du retard. Pour la plupart (IT n=8 ; FR n=8), l’usage systématique du langage inclusif sous forme de doublets nuit à l’économie linguistique et à certaines parmi les tactiques propres à l’interprétation simultanée, notamment le recours à la condensation pour réduire le décalage temporel entre réception du texte source et production du texte cible. Cependant, beaucoup d’interprètes (IT n=5 ; FR n=11) évoquent également des formes épicènes ou phonétiquement indifférenciées, principalement en français (chèr·es collègues), qui permettraient d’éviter des redondances. De plus, d’après l’échantillon (IT n=8 ; FR n=7), les formes inclusives sont réputées rendre la prestation plus fatigante à la fois pour l’interprète et pour le public. D’une part, d’un point de vue opérationnel, le manque de familiarisation avec les stratégies inclusives compromet leur usage fluide, avec un risque pour la qualité de leur restitution (IT n=4 ; FR n=4). D’autre part, pour leur public cible (typiquement la Commission européenne ou le Conseil de l’Union européenne) l’efficacité communicationnelle prime et introduire des formes peu connues, notamment les néologismes, pourrait détourner l’attention ou déstabiliser l’auditoire (IT n=5 ; FR n=7). L’inclusivité semble néanmoins pertinente (IT n=7 ; FR n=9) dans certains cadres institutionnels tels que le Parlement, où l’audience est plus diversifiée et potentiellement plus réceptive à ces enjeux, rappelant ainsi l’importance de l’adéquation contextuelle.

5.2.3. Manque de formation et de ressources ciblées

L’absence d’un entraînement préalable et progressif au langage inclusif est perçue par la presque totalité des répondant·es (IT n=8 ; FR n=10) comme une entrave à son usage en cabine. Un « réapprentissage de certains réflexes » (FR6) ou même un « désapprentissage d’un formatage » (FR11) profondément ancré s’avère nécessaire. Si quelques initiatives ponctuelles ont été rapportées (IT n=6 ; FR n=6), telles que l’envoi de matériel de préparation avant des réunions spécifiques ou l’organisation spontanée de journées de réflexion, ces démarches sont décrites comme isolées et rarement consacrées aux défis propres à l’interprétation. En l’absence d’un cadre partagé au sein des unités (IT n=8 ; FR n=6), certain·es interprètes ont indiqué (IT n=2 ; FR n=4) avoir tendance à imiter les habitudes du reste de l’unité pour garantir l’homogénéité du service.

5.3. Considérations éthiques

5.3.1. Rôle et statut de l’interprète en matière d’inclusivité

Les témoignages révèlent des dilemmes éthiques qui renvoient aux normes déontologiques du métier. La crainte de trahir le sens du message original (IT n=4 ; FR n=5) intervient dans le choix d’employer ou non le langage inclusif : « il ne s’agira aucunement de déformer les propos », rappelait un ancien chef d’unité au Parlement européen, dans une communication à son équipe encourageant un langage adéquat pour lutter contre toute discrimination (FR6). Cette tension entre fidélité au discours source et engagement envers une forme d’équité langagière traverse plusieurs témoignages (IT n=7 ; FR n=8). Pour beaucoup (IT n=4 ; FR n=8), le statut de prestataires de service entre en tension avec des choix linguistiques susceptibles d’être interprétés comme des prises de position personnelles, voire militantes ou provocatrices, contrairement à leur non-emploi. Comme le souligne FR3, en se référant au langage inclusif : « le fait de pas l’utiliser, on ne va pas considérer que c’est un positionnement politique, alors que le fait de l’utiliser, on va considérer que c’est un positionnement politique ». Cette asymétrie place les interprètes dans une position délicate. FR6 insiste sur ce point :

Je suis free-lance, je n’ai pas le statut de fonctionnaire où je peux faire un petit peu ce que je veux, et j’en tiens compte. Mon employeur ne m’a pas donné de consignes sur le politiquement correct. Je ne vais pas le faire à sa place. Voilà, je ne sais pas si quelqu’un a eu la franchise de te le dire mais moi je te le dis. Je ne suis pas dans un statut de confort où je peux dire ce que je veux dire en cabine et être sûre que si c’est politiquement avancé et progressiste ce sera bienvenu. C’est un métier de service, donc on en tient compte. On interprète les fascistes européens alors qu’on est radicalement contre par exemple. Donc y a aussi ça, cette réalité économique. On est dépendant économiquement d’un employeur.

La perception de leur rôle comme étant censé être impartial et au service des orateur·rices et des institutions traverse les réflexions des free-lance comme des fonctionnaires (IT n=7 ; FR n=8). Les images évoquées représentent leur propre activité comme un maillon discret et invisible de la communication multilingue : « moi je suis là pour me fondre autant que possible dans le décor » (FR10). Des interprètes (IT n=4 ; FR n=3) soulignent que dicter et orienter le langage n’est pas de leur ressort, en choisissant d’adopter seulement les usages bien établis normativement pour ne pas sortir de leur rôle perçu.

5.3.2. Risques, légitimation et adaptation du langage inclusif

Certain·es interprètes (IT n=2 ; FR n=6) se montrent réticent·es à prendre l’initiative d’un langage plus inclusif sans documents officiels qui montrent l’exemple ou sans consignes explicites de la part des institutions. Si cette absence offre une certaine marge de manœuvre, elle s’accompagne néanmoins d’un besoin de légitimation : comme l’exprime FR7, « [avoir] des lignes directrices claires […] [donnerait] l’impression d’être couverte, d’avoir le droit de le faire ». Ce climat de réticence est accentué aussi par l’absence de concertation entre collègues. Certain·es (IT n=8 ; FR n=6) redoutent qu’une tentative de discussion sur ces sujets serait mal perçue : « comme si je voulais faire la morale ou m’estimer plus compétente » (FR7). Quelques échanges sporadiques et informels sont toutefois rapportés par les répondant·es (IT n=4 ; FR n=6). L’usage de formes inclusives plus manifestes, notamment les néologismes, représente pour beaucoup (IT n=7 ; FR n=5) une ligne rouge à ne pas franchir. Comme le dit FR3, « en tant qu’interprètes on nous apprend à être un peu conservateurs, à être sûrs d’être compris par tout le monde ». En simultanée, beaucoup (IT n=4 ; FR n=7) privilégient la prudence pour éviter l’incompréhension du public, que ce soit à cause d’une méconnaissance de certaines stratégies ou d’un rejet possible de formes jugées inadaptées au contexte institutionnel, risquant d’entraîner des plaintes de la part de la clientèle ou des collègues. Dans les deux cas, les interprètes (IT n=6 ; FR n=6) craignent de voir questionnées leurs compétences et de perdre leur crédibilité. Cependant, la même idée de prudence est évoquée par des répondant·es (IT n=1 ; FR n=7) pour ne pas créer des incidents et heurter l’auditoire en étant excluant. Une partie de l’échantillon (IT n=4 ; FR n=5) souligne que, comme en d’autres circonstances où le sujet est ignoré, il revient à l’interprète de se préparer pour intégrer un langage respectueux pour mieux servir l’auditoire lorsque des formulations ou des sensibilités genrées sont visées dans l’original. Enfin, IT5 insiste, comme beaucoup d’autres interprètes (IT n=7 ; FR n=11), sur l’auditoire pour lequel le message est délivré en tant que facteur déterminant dans les choix linguistiques et dans la gestion des risques :

Il fatto di avere una delegata mi spinge a essere più attento e a volte usare il femminile estensivo invece che il maschile, ad esempio. Il fatto che è una delegata che mi ascolta. Senza sapere se la delegata è particolarmente… Cioè… Se avessi la Meloni per esempio avrei delle difficoltà. Dovrei trovare il modo per rendere neutro, per esempio, quando ci si rivolge a lei perché lei non vuole essere chiamata la Presidente e quindi diventerebbe un problema per me che in automatico la chiamerei la Presidente.

6. Discussion

Dans leurs remarques sur le choix d’incorporer ou non une communication sensible au genre en interprétation de conférence en contexte institutionnel, les interprètes ont articulé leurs réponses autour de considérations métalinguistiques, contraintes pratiques et enjeux éthiques. Sur le plan métalinguistique, plusieurs éléments font écho aux discours documentés dans la littérature sur le langage non sexiste ou inclusif, notamment concernant les critiques qui lui sont adressées. Parmi les arguments récurrents, présents également dans les guides recensés par SORBELLI (2024) et SIEGENTHALER (2024), figurent la prétendue non-naturalité du langage inclusif, sa lourdeur, son incompatibilité avec l’économie linguistique ou encore son non-respect de la grammaire. Ces arguments reposent souvent sur des raisonnements fallacieux, comme l’ont démontré CASTRO (2008), GHENO (2019) et, plus récemment, MONZÓ-NEBOT & DEBUSSY (2024), en déconstruisant notamment l’idée selon laquelle l’économie linguistique primerait sur l’inclusivité.

Un thème transversal abordé par les interprètes est la dichotomie perçue entre forme et contenu, souvent mobilisée pour justifier le non-recours au langage inclusif. Majoritairement relégué à la sphère de la forme, perçue comme accessoire, le langage inclusif est ainsi opposé au contenu, priorisé. Or, une telle opposition mérite d’être interrogée, car il peut être soutenu que les choix linguistiques façonnent également le sens transmis. Dans cette optique, l’intégration du langage inclusif en interprétation ne relèverait pas seulement d’une question stylistique, mais engagerait aussi des facteurs extralinguistiques, comme l’ont montré les résultats des entretiens.

L’un des principaux freins à l’emploi du langage inclusif réside dans les contraintes inhérentes à l’interprétation simultanée. Comme l’établit GILE (1985), l’interprète mobilise une énergie cognitive qui a nécessairement des limites et sur laquelle s’exercent de surcroît les contraintes des éléments de complexité et l’instantanéité propre de la simultanée. Dans ce cadre, la vision dominante du langage inclusif est celle d’un mécanisme énergivore et chronophage, perçu non seulement comme un effort supplémentaire et nouveau, mais aussi comme secondaire en termes de priorités et concurrentiel par rapport à la transmission du sens du message. Ainsi, le recours au masculin générique est interprété comme une stratégie visant à la fois la diminution des efforts cognitifs et l’économie temporelle.

Toutefois, dans les témoignages des interprètes, le langage inclusif a tendance à être considéré comme un bloc monolithique, assimilé essentiellement aux doublets, alors qu’il recouvre en réalité un éventail nuancé de solutions adaptables selon les objectifs communicationnels. En ce sens, cet article plaide pour la possibilité d’un tandem entre tactiques d’interprétation de conférence (GAMBIER 2008) et stratégies linguistiques d’inclusivité de genre. Notamment, des tactiques comme la nominalisation ou la généralisation peuvent être compatibles avec une neutralisation des marqueurs de genre via des termes collectifs, des mots épicènes ou des reformulations (l’organisation au lieu de les organisateurs et les organisatrices ; une personne sur quatre a indiqué au lieu de un répondant sur quatre a indiqué ; chiunque lavori au lieu de ogni lavoratore e ogni lavoratrice). De plus, si certaines tactiques d’interprétation comme la condensation semblent en tension avec des formes de visibilisation du genre, cela ne concerne qu’une partie des options, car d’autres solutions comme la féminisation de noms de métiers ou les néologismes (una chirurga au lieu de un chirurgo donna ; toustes au lieu de tous les hommes, toutes les femmes et toutes les personnes non binaires) sont plus concises et offrent autant de leviers à mobiliser selon les contextes et les sujets abordés.

La majorité des témoignages adhère également au mythe de la neutralité de l’interprète, particulièrement ancré en milieu institutionnel et renforcé par les codes d’éthique (HORVÁTH & TRYUK 2021), qui présentent l’interprète comme un canal neutre par lequel l’information transite sans altérations ou biais (CRONIN & DELGADO LUCHNER 2021). Pourtant, en s’opposant partiellement aux stratégies inclusives, les interprètes révèlent leur agentivité, même si les limites de la neutralité ne sont pas explicitement questionnées dans les entretiens. Comme l’indiquent REIMÓNDEZ (2020) et SUSAM-SARAEVA et al. (2023), la volonté d’impartialité peut masquer des rapports de pouvoir implicites et entraver la prise en compte de la diversité des publics. À cet égard, la notion de « multipartialité » proposée par INTERPRET (2015) offre une piste intéressante : l’interprète serait au service de l’ensemble des parties prenantes, comme sa loyauté est partagée (REN & YIN 2021) entre la clientèle, la personne qui parle, l’auditoire et l’institution.

Les résultats révèlent également que, du fait de la nature orale, immédiate et hautement visible de leur service, en contraste avec la traduction écrite où le produit final peut être révisé et filtré par d’autres (SUSAM-SARAEVA et al. 2023), les interprètes se perçoivent comme davantage exposé·es aux répercussions de leurs choix linguistiques et développent, en conséquence, des stratégies d’aversion au risque. Ce positionnement s’inscrit dans la logique de gestion du risque en traduction conceptualisée par PYM (2008 ; 2015), et montre que les interprètes privilégient la standardisation, c’est-à-dire des choix déjà codifiés dans le répertoire de la langue cible, au détriment de solutions plus inhabituelles, susceptibles de nuire à leur crédibilité professionnelle. Cette gestion du risque s’articule aux enjeux de face (GOFFMAN 1967) et aux attentes de performance (PÖCHHACKER 2015). Accomplir le travail de figuration (face-work) implique de renoncer parfois à des formes plus inclusives car elles peuvent être perçues comme des actes de menace de face à l’égard de l’interprète. Cependant, le risque existe également dans le non-recours : ne pas intégrer une perspective de genre pour certains publics peut nuire à la prestation du service. En ce sens, la maîtrise du langage inclusif peut constituer, à l’inverse, une stratégie relevant du travail de figuration préservant l’interprète, devenant un atout professionnel et un gage de qualité (REIMÓNDEZ 2020).

Face aux tensions soulevées, plusieurs pistes émergent afin d’uniformiser et de légitimer les pratiques inclusives. À l’instar des suggestions de BAKER & MAIER (2011), les résultats de cette étude renforcent la nécessité d’intégrer des dimensions éthiques, sociales et critiques aux tactiques d’interprétation dans la formation professionnelle initiale et continue. Une telle approche, inspirée par une éthique féministe de l’interprétation (ERGUN 2021 ; SUSAM-SARAEVA et al. 2023), permettrait de conjuguer prises de décision stratégique et éthique. Couplée à une formalisation et à une concertation au sein des unités d’interprétation, cette démarche permettrait non seulement d’intérioriser des pratiques, générant des avantages cognitifs et temporels en cascade, mais aussi de sécuriser les interprètes dans leurs prises de décisions en cabine, en agissant comme une « autorité réifiée servant de mesure d’atténuation des risques face à toute confrontation éventuelle pouvant remettre en question leur compétence » (MONZÓ-NEBOT & DEBUSSY 2024 : 110, ma traduction).

7. Conclusions

En guise de conclusion, l’interprétation simultanée dans les institutions européennes a été présentée ici comme un terrain d’observation privilégié pour analyser les tensions éthiques suscitées par l’intégration du langage inclusif en interprétation de conférence. Cette étude visait à explorer comment une approche éthique, éclairée par une perspective de genre, peut guider les pratiques des interprètes, y compris en contexte institutionnel. La définition que donne WADENSJÖ (1998) de l’interprète comme intermédiaire contrôlant et filtrant l’information rejoint ici les lectures féministes de la traduction, qui rappellent que toute opération traductive a le pouvoir de révéler, étouffer ou altérer des voix (TISSOT 2017). Au-delà d’un exercice technique, la manière dont l’interprète choisit d’incorporer le langage inclusif lui confère une agentivité à part entière, au service de l’équité linguistique et de la justice sociale (SUSAM SARAEVA et al. 2023 ; MONZÓ-NEBOT & DEBUSSY 2024). Ainsi, la frontière entre linguistique, pratique et éthique apparaît de plus en plus poreuse. L’exemple de la désignation de la Présidente Meloni, qui a demandé à être désignée par le titre au masculin, contrairement aux stratégies que les interprètes pourraient avoir intériorisé pour nommer d’autres femmes occupant la même fonction, illustre combien une décision linguistique ne peut pas être dissociée de sa portée éthique. Comme le rappelle la citation d’ouverture de SONTAG (2007), même les décisions apparemment formelles recèlent des enjeux éthiques de contenu. De même, les choix motivés par des raisons pratiques telles que la fluidité ou l’économie cognitive sont porteurs d’implications éthiques. Comme le formulent DEAN & POLLARD, « les décisions pratiques sont des décisions éthiques » (2011 : 159, ma traduction). Pour en revenir à la définition du langage inclusif comme « variation diaéthique », telle que proposée par ALPHERATZ (2018), il devient évident que, même en interprétation de conférence, la dimension éthique est intrinsèque. Les choix de stratégies linguistiques, qu’elles soient de neutralité ou de visibilité, conservatrices ou innovantes, se conjuguent avec des considérations pratiques tout en portant en eux une charge éthique inévitable.

 

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[1] Pour les statistiques les plus récentes sur la DG SCIC, veuillez consulter son Rapport annuel d’activité 2024, accessible via le lien suivant : https://commission.europa.eu/publications/annual-activity-report-2024-interpretation_en

[2] Dans cet article, j’adopte la taxonomie proposée par ROSOLA (2024), qui distingue neutralité et visibilité du genre (selon que la stratégie neutralise le genre sémantique ou le rend visible), ainsi que stratégies conservatrices et stratégies innovantes (selon qu’elles s’appuient sur des ressources linguistiques existantes ou en introduisent de nouvelles).

[3] Le guide, envoyé une semaine avant la séance pour favoriser la préparation des participant·es, présentait la taxonomie de ROSOLA (2024) et l’illustrait à l’aide d’exemples tirées des guides existants. Le choix de ne pas présenter un guide de l’UE s’explique par l’existence de guides institutionnels plus récents prenant également en compte les identités non binaires (e.g. celui de l’EIGE, accessible via le lien suivant : https://eige.europa.eu/sites/default/files/documents/201939
25_mh0119609enn_pdf.pdf
; et celui de l’ONU, accessible via le lien suivant : https://www.un.org/fr/gender-inclusive-language/guidelines.shtml).

[4] Le discours de départ a été conçu spécifiquement pour cette étude afin d’insérer des stimuli hautement contrôlés (pièges ciblant la communication sensible au genre), tout en préservant la validité écologique d’un discours authentique. La méthodologie suivie pour la conception de ce discours, ainsi que d’autres variables (durée, vitesse d’énonciation), n’est pas détaillée dans cet article, celui-ci ne portant pas sur une évaluation de la conformité au guide fourni. Pour davantage de précisions et pour une telle analyse, voir FACCHINI (2026).

[5] Pour mesurer les attitudes, les interprètes ont répondu à une série de questions tirées de l’échelle en huit items développée par TIBBLIN et al. (2023).


Per citare questo articolo:

Igor FACCHINI, « Interpréter l’inclusivité : enjeux éthiques et contraintes pratiques du langage inclusif en interprétation de conférence », Repères DoRiF, n. 34 – Inclusion, communication institutionnelle et traduction, DoRiF Università, Roma, aprile 2026, https://www.dorif.it/reperes/igor-facchini-interpreter-linclusivite-enjeux-ethiques-et-contraintes-pratiques-du-langage-inclusif-en-interpretation-de-conference/

ISSN 2281-3020

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