Print Friendly, PDF & Email

Valentina TARQUINI

 

L’Afrique-France selon Emmanuel Macron : du discours de Ouagadougou à un « Nouveau Sommet » aux contours flous

 

 

Valentina Tarquini
Università di Roma Tre


Résumé 

Cette étude porte sur la posture énonciative qu’Emmanuel Macron construit en tant que président de la République française à partir de son premier discours à la jeunesse africaine, à Ouagadougou en 2017, jusqu’au « Nouveau Sommet Afrique-France » à Montpellier en 2021. L’ethos de la proximité s’ouvre à celui de l’intégrité, qui est efficace pour gagner la confiance du public burkinabé. Le débat sans filtre, qui a suivi son allocution au Burkina Faso, suggère un format de participation engagée qui inspire la réalisation du « Nouveau Sommet », dont le but est de réinvestir les relations franco-africaines à travers une rhétorique de la séduction.

Abstract 

This study focuses on the enunciative posture that Emmanuel Macron constructs as President of the French Republic from his first speech to African youth, in Ouagadougou in 2017, to the “Nouveau Sommet Afrique-France” in Montpellier in 2021. The ethos of proximity reveals that of integrity, which is effective in winning the trust of the Burkinabe public. The unfiltered debate that followed his speech in Burkina Faso suggests a format of engaged participation that inspires the realisation of the “Nouveau Sommet”, whose aim is to reinvest in Franco-African relations through a rhetoric of seduction.


 

Le « Nouveau Sommet Afrique-France » s’est tenu à Montpellier le 8 octobre 2021, soit quatre ans après le discours à Ouagadougou d’Emmanuel Macron, le plus jeune président de la République française né après la décolonisation. C’est pour Emmanuel Macron l’occasion de dresser un premier bilan sur les relations entre la France et l’Afrique, qu’il avait saluées en 2017 sous de nouveaux auspices : il fallait en finir avec la Françafrique, remédier à une amputation mémorielle et encourager les partenariats et l’accès à l’éducation, surtout en faveur des jeunes filles. Le Sommet de Montpellier est présenté dès le communiqué de presse de l’Élysée « d’un genre nouveau, sans chefs d’État et sans autorité institutionnelle [étant] consacré exclusivement à la jeunesse d’Afrique et de France », qui partagent la même histoire. L’épithète du renouveau entend caractériser le référent du discours, son public cible – les « jeunes générations » – et la nature de la relation entre la France et l’Afrique, qui se veut égalitaire et partenariale, en dépit des accusations de néocolonialisme attribuées au système de la Françafrique qui minent la réputation de la France vis-à-vis du continent africain. Ce Sommet se veut d’autant plus nouveau qu’Emmanuel Macron fait appel à l’un des intellectuels africains les plus en vue dans le panorama international, le théoricien du postcolonialisme, Achille Mbembe qui, à la surprise d’aucuns, accepte ce co-pilotage institutionnel.

À partir de l’hypothèse selon laquelle Macron mise fermement sur ses qualités oratoires pour tenter de retisser des relations de confiance avec une jeunesse africaine révoltée, nous essayerons de montrer, à travers l’outillage de l’analyse du discours de tradition française, qu’un usage subtil de la rhétorique de la séduction ne suffit pas à cacher une posture argumentative aux relents paternalistes. Un double discours semble faire surface dès lors que la parole institutionnelle ne parvient pas à se débarrasser des schémas de l’« aide » et de la « protection » contre d’autres ennemis (en particulier, les nouveaux colons) et contre une incapacité présumée de l’Afrique de gérer ses biens. L’étude tire profit d’un cadre conceptuel suffisamment souple où l’argumentation rhétorique dans le discours (cf. AMOSSY 2012), l’analyse des subjectivèmes (KERBRAT-ORECCHIONI 2009 : ch. 2) et des modalités énonciatives permettant de saisir la construction d’une posture verbale (AMOSSY 2010 ; MAINGUENEAU 2002 ; CHARAUDEAU 2023 ; RABATEL 2012) concourent à réinterroger l’art de la persuasion en discours chez Emmanuel Macron à la lumière d’un contexte – celui de l’Afrique francophone contemporaine, de plus en plus méfiante à l’égard de l’ancienne puissance coloniale – qui met au jour un jeu d’ajustements plus au moins convaincant. L’étude des postures énonciatives dans le discours informe celle de la construction de l’ethos du locuteur, d’où l’intérêt d’adopter une approche pragmatique comportant des réflexions sur les contraintes sociales (MAINGUENEAU 2023) où l’analyse du discours et l’argumentation se nourrissent mutuellement. En effet, l’analyse circonscrite à une source énonciative – celle d’Emmanuel Macron – se précise dans la mise en perspective de deux situations distinctes. Pour ce qui concerne l’allocution en 2017 à Ouagadougou, le genre discursif est facilement définissable et relève du discours officiel (la transcription correspond à 12 000 mots environ) dans le cadre d’une visite institutionnelle. S’agissant d’un document préparé à l’écrit, nous envisageons une analyse textuelle du discours, tout en convenant que le dispositif gestuel et mimique mériterait d’être pris en compte pour en évaluer la charge pathémique et les aspects coverbaux (cf. DRUETTA 2015 ; cf. RABATEL 2017). Tandis que l’intervention de Macron à Montpellier en 2021 se présente davantage comme étant un genre hybride, qui échappe au protocole institutionnel et se donne à voir comme un récit en construction dans la matérialité langagière de la conversation orale. De cette situation, nous ne pourrons que saisir rapidement des aspects majeurs, une analyse interactionnelle méritant une étude plus approfondie.

Il s’agira de mettre en lumière l’habileté discursive d’Emmanuel Macron à exploiter la métaphore amoureuse qui a si souvent qualifié les relations franco-africaines, d’abord dans son discours en 2017 à Ouagadougou puis en 2021 lors du « Nouveau Sommet Afrique-France » à Montpellier. Nous verrons que malgré la construction de son ethos de fiabilité et la réalisation sur le plan formel d’une nouvelle stratégie d’inclusion de la société civile africaine et afrodescendante, le « nous » inclusif de l’histoire en commun se heurte à une posture en surplomb qui, de fait, laisse la realpolitik faire son cours pour la défense des intérêts particuliers.

1. La construction d’une posture de proximité : le venir dire sarkozien relu par Macron

Le Sommet Afrique-France doit se lire à la lumière des prémisses construites dans le premier discours d’Emmanuel Macron, six mois après le début de son mandat, à l’université Ouaga I au Burkina Faso le 28 novembre 2017. La rupture annoncée avec les politiques africaines précédentes, fait écho à la déclaration de « rupture radicale » qui, une dizaine d’années plus tôt, avait caractérisé la campagne présidentielle de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy, et qui avait finalement abouti à la « cassure » (NGALASSO 2008 : 299): le discours de Sarkozy à Dakar en 2007 a marqué les mémoires sous le signe du scandale et de l’humiliation auprès des observateurs aussi bien en Afrique qu’en France. Au vu de cet échec diplomatique, qui de fait confirmait la pérennisation des préjugés coloniaux dans les relations françaises avec l’Afrique, il était primordial pour Emmanuel Macron de se positionner autrement, par le ton humble de l’empathie et à l’image de l’égalité inscrite dans le symbole du drapeau français[1]. Le jeune orateur devait prendre en charge la relation franco-africaine, devenue problématique aux yeux des Africains depuis la Ve République, et l’investir à nouveaux frais avec un discours percutant pour enfin convaincre que la Françafrique[2], c’était vraiment du passé. C’était l’occasion pour Emmanuel Macron de prendre ses distances de l’ethos préalable du président de la République française, dont l’image construite par ses prédécesseurs était celle du haut représentant d’un néocolonialisme anachronique. De ce fait, l’enjeu était de renouveler le style présidentiel français tout en se conformant au protocole attendu de l’allocution dans une université africaine devant la jeunesse, selon une certaine habitude postcoloniale, dont la légitimité ne fait pas l’unanimité. Tout au contraire, les observateurs africains et transnationaux relèvent l’incongruité d’un discours du président français à la jeunesse d’un autre continent qu’ils jugent aussi illégitime que celui d’un président africain à la jeunesse française. La critique à la logique des ‘deux poids deux mesures’ se cache à peine derrière la provocation et la méfiance est davantage renforcée par le souvenir de l’humiliation du discours à Dakar.

« Je suis venu vous dire », c’est le célèbre segment par lequel l’orateur-scripteur Sarkozy-Guaino s’adressait en 2007 aux Dakarois. Cette formule placée en tête de chaque séquence, répond au format du discours politique marqué par l’anaphore rhétorique, en ce que la répétition contribue à sa « caractérisation par extension sonore » (MOLINIÉ 2011 : 98), mais elle trahit aussi les attentes de l’auditoire. L’annonce d’une « rupture » s’est de fait transformée en une série de redites paternalistes, déjà présentes dans les discours de ses prédécesseurs mais tellement plus maladroites et vexantes que certains participants quittent les lieux en signe de protestation. En effet, la répétition des mêmes verbes locutoires – l’archilexème dire en tête (KERBRAT-ORECCHIONI 2009 : 116) – et de la même structure syntaxique[3], toujours précédés d’une pause et prononcés d’un ton grave, marque de fait le statut ambigu et douteux de l’acte de langage, jugé irrecevable. Cette anaphore façonne l’ethos du donneur de leçons qui s’adresse à des interlocuteurs présentés comme des grands enfants, réactivant ainsi trois siècles de théories racialistes (Georges Cuvier, Hegel, Lévy-Bruhl, etc.) dont le but était, on le sait, de prouver l’infériorité des Africains et le bien-fondé de la mission “civilisatrice”. En effet, en dépit de sa condamnation initiale et en vertu de « la franchise et [de] la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte » (SARKOZY 2007), Sarkozy ne peut se passer d’énumérer les bénéfices de la colonisation et de renchérir sur les malheurs et les mystères de l’Afrique, actant ce « viol [qui] souvent commence par le langage » – Achille Mbembe en fait un paradigme interprétatif –, et qui « sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible. » (MBEMBE 2007 : 67).

Or, Emmanuel Macron, qui est connu pour le soin méticuleux qu’il porte à la relecture des textes préparés par ses collaborateurs-scripteurs, a vraisemblablement repris le « je suis venu vous dire » sarkozien dans une formulation quelque peu cocasse, vu le cadre institutionnel, « Parce que je ne vais pas venir vous dire que nous allons faire un grand discours » (MACRON 2017), qui suggère l’informalité mais aussi l’absurdité des propos désormais cités comme mauvais exemple de diplomatie. Cet emploi du futur proche, normalement employé à l’oral dans un contexte informel, “aller + infinitif (venir)” suivi de dire, entend principalement reproduire la négation du geste anaphorique contenue dans le venir dire sarkozien, une négation explicitée peu après comme rejet absolu du discours de 2007 : « Ou je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France comme d’aucuns le prétendent. Parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France ! » (MACRON 2017, c’est nous qui soulignons). La conjonction de subordination marque, à l’aide de l’accent porté sur la particule négative plus, un point ferme et irréversible de l’approche macronienne à la politique étrangère en Afrique. En effet, l’allocution est symboliquement située dans la terre de Thomas Sankara, le leader burkinabé assassiné à « l’ombre de la France » (COLLOMBAT 2021 : 562) et cité par Macron pour signaler d’emblée son camp d’appartenance. L’amphithéâtre « marxiste et panafricain » de Ouaga I, métonymie du Burkina Faso voire de l’Afrique contestatrice toute entière, est « l’endroit où je dois aller pour m’exprimer » (MACRON 2017), dit Macron, ce qui pourrait être vu comme un geste d’allèchement, du moment que son orientation politique ne peut vraisemblablement pas être désignée comme marxiste. La situation d’énonciation, marquée par la référence déictique ici dans « je ne suis pas venu ici vous dire » confirme la deixis verbale de proximité, déjà mise en place par le verbe de mouvement qui instaure le processus de « rapprochement » (KERBRAT-ORECCHIONI 2009 : 43), s’il est vrai que venir dire est un acte de langage potentiellement doté de force illocutoire.

2. L’enjeu de l’intégrité dans l’identité discursive

Aussi, son ethos – ou l’image de soi qui se construit verbalement (AMOSSY 2010) – doit se bâtir sur la crédibilité et le franc jeu, le Burkina Faso étant un « lieu où on ne peut pas tricher » (MACRON 2017). Pour ce faire, le locuteur doit s’engager dans une nouvelle relation d’égal à égal qui, elle aussi, s’annonce dans le geste anaphorique de l’adresse ritualisée :

Je parlerais donc ici devant vous de l’Afrique comme d’un continent pluriel, multiple, fort, et comme d’un continent où se joue une partie de notre avenir commun.

Je vous parlerais avec sincérité mais aussi avec une profonde amitié. Je suis comme vous d’une génération qui n’a jamais connu l’Afrique comme un continent colonisé. (MACRON 2017)

D’un point de vue argumentatif, sa crédibilité verbale et, par le même coup, sa légitimité à prendre la parole devant la jeunesse africaine au Burkina Faso, s’appuie sur des prémisses qui marquent un choix de camp, aux côtés des Burkinabés et de tous les Africains. Et ce, par le biais de prépositions à usage déictique (« ici devant vous ») et à valeur illocutoires (« avec sincérité », « avec une profonde amitié ») dans la mesure où elles instaurent le rapprochement et cherchent la confiance des auditeurs méfiants. Aussi, Emmanuel Macron affiche un ethos d’identification par une double filiation : d’abord « d’ordre biologique », ayant trait à une « pulsion intime » (CHARAUDEAU 2014 : 55) de consanguinité historique, mais aussi d’« affect social » (Ibid. : 105) en ce que l’appartenance à la génération postcoloniale fait de lui un témoin du temps présent autant que ses interlocuteurs. D’où la construction discursive d’une identité sociale commune, celle des citoyens du monde globalisé devant bâtir l’avenir commun d’une génération qui désormais est la « nôtre » :

Je suis d’une génération dont l’un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela et son combat contre l’apartheid […]. C’est cela l’histoire de notre génération. […]

Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire. Je me reconnais dans les voix d’Albert Londres et d’André GIDE […]. […]

Nous sommes une génération dont les destins [sont] mêlés, qu’on le veuille ou non, parce que nous avons cette Histoire commune mais parce que nos parents, nos frères, parfois nos enfants ont fait ce choix d’enjamber les continents et les mers. Et je suis, comme vous, d’une génération convaincue que les diasporas africaines de France sont aussi au cœur de notre ouverture du monde. Et je suis aussi convaincu, comme nombre d’entre vous dans cette salle, que nous ne pouvons simplement nous regarder comme étant à des milliers et des milliers de kilomètres, mais comme étant aussi souvent de sang, d’Histoire et de destins mêlés.

[…] Et donc lorsque je vous parle de vous, je vous parle aussi de moi.

Enfin, je suis d’une génération profondément européenne. (MACRON 2017, c’est nous qui soulignons)

La présentation de soi à travers la référence anaphorique à sa génération (« je suis d’une génération ») qui participe de l’ethos intrinsèque spécifique de l’individu (âge, sexe, peau, etc.) et relativement stable (MAINGUENEAU 2023 : 12), comporte que l’identité politique se construise dans le discours à partir d’une “singularité”, celle du sujet qui joue différentes postures (MEIZOZ 2011 : 8-9) dans une performance à même de susciter l’identification collective des bâtisseurs du même avenir. Cette performance, au sens large du terme, a potentiellement la capacité de représenter un ethos collectif dans la visée de « faire advenir un groupe dans une parole qui se veut collective » (AMOSSY 2021 : 35), soit de créer un « espace linguistique dans lequel le groupe pourra se constituer, se reconnaître et exister » (MAYAFFRE 2003 : 248). L’introduction progressive de l’interlocuteur présent par le pronom pluriel « vous » et de l’interlocuteur absent (la diaspora, qui suit en streaming) par le « nous » inclusif, forge l’identité collective d’une génération qui porte le poids de la responsabilité « de sang, d’Histoire et de destins mêlées ». Comme l’affirme Mayaffre à propos de la politique macroniste intérieure, le « “je” présidentiel omniprésent cherche souvent à s’envoler vers un horizon collectif partagé » (MAYAFFRE 2021 : 35) ; ce qui suggère qu’au-delà et en deçà des frontières, l’attitude énonciative ne change pas radicalement, virant vers un « ensemble » aussi inclusif que flou.

En effet, malgré l’abondance des déictiques de l’intersubjectivité, l’emploi du pronom « je » est de loin le plus répandu (249 fois, contre 153 occurrences de « nous » et 122 occurrences de « vous ») confirmant la sur-utilisation du « je » comme étant « l’un des traits les plus marquants de l’éloquence macronienne »  (MAYAFFRE 2021 : 69). Il y aurait la volonté chez l’orateur de s’impliquer personnellement dans l’acte locutoire. « Je suis d’une génération » est décliné en autant d’identités particulières, suivant une gradation ascendante (chronologique) et d’amplification (spatiale) : il apparait, tour à tour, le jeune spectateur des grandes victoires mondiales – en 1994, lors de la victoire de Nelson Mandela à la présidence de la République sud-africaine, Emmanuel Macron n’était pas majeur –, le jeune Français « de province » (MACRON 2017) né après la décolonisation qui côtoie des camarades issus de la diaspora africaine, le citoyen français qui a grandi dans le projet de l’Union Européenne et y a adhéré. Cette répétition d’intensité aura comme effet d’aboutir à une équation d’identification qui entérine tout discours à venir du locuteur légitime – « Et donc lorsque je vous parle de vous, je vous parle aussi de moi » –, quitte à recadrer les relations communicationnelles dans l’adresse à un « vous » de responsabilité uniquement africain, comme c’est le cas dans la suite du discours qui tend vers le lexique martelant de la responsabilité (11 occurrences) souvent qualifiée d’« immense » et du choix (18 occurrences). Si le lexique du renouveau (27 occurrences), de la construction (« construire » revient 9 fois), de la vision dynamique d’une politique basée sur le « projet » à faire (17 occurrences) et du « défi » (25 occurrences) valide la « rhétorique du processus » affichée par Macron sur la scène politique française (MAYAFFRE 2021 : 56-60), l’histoire en partage se donne à voir davantage comme le leitmotiv rhétorique du discours à l’Afrique (28 occurrences pour « histoire », 18 occurrences pour « partage », 18 occurrences pour « commun »). Ce qui suggère la volonté de réinvestir en politique l’héritage philosophique de Paul Ricœur en ce qui concerne, plus particulièrement, le travail de mémoire et son rapport à l’histoire, un héritage majeur qui fut l’objet d’une note de lecture autour de La mémoire, l’histoire et l’oubli (MACRON 2000). Les réflexions sur la trace plurielle « à partir de laquelle se construit la représentation du passé » (MACRON 2000 : 20) sont reprises au profit d’un processus de réconciliation et de « pacification des mémoires » plurielles (DOSSE 2017 : 232-233).

L’exhortation à relever les défis et les propositions avancées par Macron, tout compte fait déjà assez connues (l’aide publique au développement, la lutte contre le terrorisme et le trafic d’armes et d’êtres humains, l’aide à la démocratisation, l’éducation prioritaire des jeunes filles, le contrôle démographique, etc.), font rapidement basculer le jeu communicationnel dans le débat ouvert et sans filtres avec le public burkinabé. L’allocution minutieusement préparée par les collaborateurs-scripteurs et retravaillée par le scripteur-locuteur qu’est Macron cède le pas à l’exhibition et à la mise en scène de l’égo-président (MAYAFFRE 2021 : 168-169). C’est dans ce format nouveau de l’échange libre dans lequel Emmanuel Macron s’engage que sa crédibilité d’homme d’État habile se joue sur le plan rhétorique. L’humilité affichée dans le discours est rapidement remplacée par un effet de spontanéité et par la familiarité enjouée, fort de son expérience en tant qu’énarque au Nigéria (GLASER et AIRAULT 2021 : 225). Face à des questions souvent inconfortables de l’auditoire, Macron répond par la détermination à gagner la partie de la persuasion, renforçant son autorité montrée (PLANTIN 2002 : 85). Peu importe s’il finit par déstabiliser les étudiants peu adonnés à l’exercice rhétorique (« venez à la question », un ton animé appuyant sur « mon ami », les sourcils tantôt froncés tantôt haussés devant un problème mal posé concernant les migrations). Les protestations du public envers les questions posées avec maladresse laissent entrevoir les pièges tendus par l’art oratoire, qui consistent à laisser contourner les sujets sensibles et à rester sur sa faim quant aux questions de fond (le franc CFA, l’interventionnisme militaire en Afrique, les voies de financement pour le développement, etc.).

Enfin, dans la construction de l’identité verbale, en plus d’un besoin de crédibilité, ce qui compte ici est l’enjeu de captation « qui nait chaque fois que le Je-parlant n’est pas, vis-à-vis de son interlocuteur, dans une relation d’autorité » (CHARAUDEAU 2009 : 22). C’est le cas pour les allocutaires qui considèrent que la parole d’Emmanuel Macron est illégitime en tant que descendant de l’ancien colonisateur ou simplement en tant que président étranger. Et Charaudeau d’ajouter : « L’enjeu de captation repose donc sur la nécessité pour le sujet de s’assurer que le partenaire de l’échange communicatif entre bien dans son projet d’intentionnalité » (CHARAUDEAU 2009 : 22). Cela requiert davantage que sa profession de foi soit cohérente avec l’image de l’homme intègre qu’il entend donner de lui-même, misant sur la valeur universelle de la loyauté qui fut la devise de Thomas Sankara lorsqu’il débaptisa la Haute-Volta en faveur de Burkina Faso, « le pays des hommes intègres ». À plus forte raison, cette posture selon laquelle ce qu’on fait doit correspondre à ce qu’on est devait apparaître dans la mise en scène du débat citoyen et le cadre burkinabé ne faisait qu’en augmenter la charge symbolique.

3. Le levier de l’institution littéraire et savante comme stratégie de rapprochement

Dans le discours de Ouagadougou, Macron et le Conseil présidentiel pour l’Afrique (CPA) ont pris beaucoup de soin dans le choix des arguments d’autorité à travers des citations d’écrivains et l’affichage des sources légitimes dans le monde savant africain. Ce qui confirme le style présidentiel de l’intellectuel que recherche Macron, dont les discours sont truffés de citations savantes et de références littéraires et philosophiques (MAYAFFRE 2021 : 154-155 ; DOSSE 2017).  Ces références font qu’Emmanuel Macron puisse se distinguer du “mauvais élève” qu’avait été Sarkozy-Guaino. Ce dernier avait construit son discours sur des références coloniales du XIXe siècle et citait L. S. Senghor et Camara Laye hors contexte et sans considérer les contestations qui sont adressées au père de la “négritude”, dont le concept est tributaire des théories essentialistes débouchant sur une prétendue émotion racialisée. Par contre, le fait de citer Thomas Sankara et Nelson Mandela veut dire pour Macron donner l’impression de reconnaître formellement le combat panafricaniste et y adhérer. De la même manière, le CPA sait bien que le fait de mentionner explicitement Joseph Ki-Zerbo, l’historien de l’Afrique qui donne le nom à l’Université de Ouagadougou, de puiser dans le champ engagé français (Albert Londres et André Gide) et dans le champ engagé africain en citant Amadhou Kourouma, Ousmane Sembène et leur cadet Ferlwine Sarr, signifie identifier les références scientifiques et littéraires qui changent le regard sur l’Afrique. Ce sont eux, finalement, les représentants d’une méthode d’enquête, rigoureuse et transversale, visant plusieurs disciplines : le cinéma (Ousmane Sembène est cinéaste mais aussi romancier), la littérature dite engagée, le journalisme d’enquête, les sciences sociales, l’histoire des idées, l’épistémologie, etc.

Suivant cette posture du rapprochement et de l’agir ensemble, qui relève d’une action politique moins centrée sur un programme que sur le dynamisme d’un projet à venir[4], Emmanuel Macron fait des artistes et intellectuels africains le levier principal de sa stratégie communicative. Celle-ci consiste à transformer le refus sarkozien de la repentance en action co-pilotée afin de « reconstruire cet imaginaire commun » (MACRON 2017) à travers les sciences et les arts. Ainsi, le projet annoncé d’une « Saison des cultures africaines en France » en 2020, a comme objectif principal de faire connaître aux jeunes Français la scène artistique africaine. Ce qui, au vu du déclin de la francophonie comme toile de fond, consiste de fait à relancer Paris comme centre névralgique de rayonnement culturel et artistique de l’Afrique à l’échelle mondiale.

La question alors qui s’impose tout naturellement est de savoir comment le président de la République française gère, d’un point de vue rhétorique, sa relative autorité à se prononcer sur la gestion du patrimoine africain. Puisque ce dernier est conservé dans les institutions françaises et européennes, l’enjeu pour la France de Macron est de se tourner vers le champ francophone (transcontinental) des intellectuels et des artistes les plus médiatisés. Et ce, afin de rendre visible son positionnement à l’écoute de la société civile africaine qui, dit-il, avance des réclamations, comme l’affranchissement du franc CFA, qui « n’existe[nt] pas quand on est entre dirigeants. » (GLASER et AIRAULT 2021 : 246) Les réactions après le discours de Ouagadougou et les interventions d’Achille Mbembe sur la presse, attirent l’attention de l’Élysée. Ce n’est donc pas un hasard si, pour accroître son autorité, Emmanuel Macron choisit, comme interlocuteurs-médiateurs, les écrivains et universitaires ayant contribué au collectif Écrire l’Afrique-Monde (2017), un projet de réflexion se réclamant du geste relationnel théorisé par Édouard Glissant : Achille Mbembe, Souleymane Bachir Diagne, Felwine Sarr, Alain Mabanckou, pour ne citer que les plus visibles sur la scène internationale. À Felwine Sarr, universitaire, économiste et écrivain sénégalais, est confiée la tâche de rédiger avec Bénédicte Savoy, historienne de l’art et universitaire française, le Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain remis en 2018. Le Rapport Sarr-Savoy, qui dresse un état des lieux des biens culturels afin d’en déterminer les conditions de restitutions, porte un sous-titre se réclamant de cette vision : Vers une nouvelle éthique relationnelle.

Alain Mabanckou est aussi cité dans le discours de Ouagadougou et fait l’objet d’une invitation officielle à participer aux travaux préparatoires de la « Conférence internationale pour la langue française et le plurilinguisme dans le monde » (14-15 février 2018). Mais si l’écrivain franco-congolais refuse dans une lettre ouverte à E. Macron d’y participer, c’est pour pointer du doigt les « accointances avec les dirigeants des républiques bananières qui décapitent les rêves de la jeunesse africaine » (MABANCKOU 2018). Peu après, un texte co-écrit par A. Mabanckou et A. Mbembe apparaît sur Le Monde pour « mettre en garde le président Macron contre le concept de francophonie » et ses enjeux (MABANCKOU, MBEMBE 2018). Une mise en garde qui pose les assises du « Nouveau Sommet Afrique-France » – lui adressé uniquement à la société civile africaine et afrodescendante, les chefs d’États n’étant pas conviés –, dont Achille Mbembe accepte de rédiger le texte préparatoire. Le rapport remis au président à la veille du Sommet – Les nouvelles relations Afrique-France : Relever ensemble les défis de demain – est le fruit de consultations menées avec « plus de 4 000 personnes [de la société civile] dans 12 pays africains » (DOS SANTOS et SCHLIMMER 2021 : 5) pour identifier les revendications autour desquelles doit se développer le Sommet et pour formuler ensuite des solutions qui sont contenues dans le rapport. Le « Sommet » s’ouvre donc sous le signe de l’action citoyenne, avec le grand absent du corps institutionnel africain.

4. La « nouvelle page de notre relation » ou une rhétorique de la séduction

L’enjeu de ce « Nouveau Sommet » à Montpellier est d’abord médiatique. Cette 28e édition, consacrée à la jeunesse africaine et présentée comme artistique et culturelle, a effectivement fait passer sous silence le Sommet sur le financement des économies africaines (SFEA) tenu à Paris le 18 mai 2021, lui en présence des chefs d’États africains, bien sûr. Il ne semble donc pas abusé d’affirmer que la manœuvre consistait à mettre en avant les onze jeunes activistes, jusque-là invisibles sur la scène française mais connus sur le sol africain. Et de faire comme si on occultait les figures institutionnellement légitimes, soit les dirigeants africains qui, dans beaucoup de cas, occupent la scène politique depuis des décennies. La nouveauté du Sommet porte également sur son format. Le débat entre égaux se caractérise par le franc-parler et le renversement des rôles qui déhiérarchise la communication : le président de la République française écoute le discours prononcé par les activistes, et non l’inverse. Ce format dynamique s’inspire d’une pédagogie de citoyenneté participative d’autant plus populaire qu’il se joue sur le mode de la mise en scène théâtrale.

Selon plusieurs éditorialistes et observateurs, à l’instar du discours de Ouagadougou, où l’on remarquait surtout la réussite du « grand oral » présidentiel (« Afrique, le show Macron », Libération, 29/11/2017) et la vivacité des tons pendant la séance questions-réponses tournée en « véritable moment de téléréalité » (Vincent Hervouët, Europe 1, 29 novembre 2017), la plénière du Sommet prend la forme du talkshow (DOS SANTOS et SCHLIMMER 2021 : 3). La non-hiérarchisation des échanges est bien représentée par la distribution des chaises sur le plateau, où l’on compte les onze militants, la ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes (Elisabeth Moreno), Emmanuel Macron et, bien sûr, Achille Mbembe, qui reste en retrait du début à la fin du débat. En définitive, la performance remplace le rituel de l’allocution. Et puisque ce format ne permet pas de décortiquer les sujets, Emmanuel Macron joue la carte de la captation pour fasciner et convaincre : l’attitude de séduction se déploie sur le mode tantôt narratif tantôt dramatique.

Le récit d’une histoire d’amour franco-africaine démarre sur la métaphore narrative de l’écriture d’un « nouveau chapitre de la relation entre l’Afrique et la France ». Déjà à Ouagadougou, Emmanuel Macron parlait de « notre relation » énumérant, comme un vieil amant, les sacrifices déjà accomplis :

Une histoire, des liens, des aventures familiales, des passions communes avec tout ce qu’elles emportent. Des déchirements, des volontés folles de faire et surtout une amitié pour agir. Car il s’agit bien ensemble de peser sur les grands équilibres du monde de demain. (MACRON 2017).

La métaphore de la relation amoureuse refait surface, après une longue période où les élites françaises et africaines se côtoyaient et les présidents étaient « amis ». Dans un langage devenu désormais courant, cette relation franco-africaine est souvent qualifiée d’inaliénable et l’amour est réciproque. En dehors des élites, par contre, la nature intimement fatale ou carrément malsaine de cette relation est bien visible à l’analyse. Elle est décrite tour à tour comme « consanguine » (Ba, Jeune Afrique, 21/10/2021), « tourmentée » (TchadConvergence, 5/10/2021), « incestueuse » et « sulfureuse » (AFP, Le Point, 29/11/2017), autant d’adjectifs qui réactivent un lexique de l’amour trouble ou de l’accouplement depuis que Macron entend « réinventer ensemble » l’amitié franco-africaine. Thomas Deltombe a retracé les évolutions de cette « relation perverse » faite de « prédation sexuelle », au sens propre comme au figuré, à l’encontre de femmes africaines et des terres à « pénétrer, défricher, ensemencer » (DELTOMBE 2021). Et parce que le champ s’étend avec les locutions du « mariage forcé » et d’un « divorce difficile », qui circulent de plus en plus, il devient urgent pour Macron d’intervenir pour contraster la concurrence féroce de la Chine, la Russie, la Turquie, présentées dans les débats récents comme des prétendants peu recommandables, voire des prédateurs.

L’orateur-séducteur doit donc présenter cette histoire comme étant toujours attrayante et à nouveau envisageable, par le narratif euphémisé de l’aventure familiale afin de transformer les destinataires désenchantés en héros du « roman national » :

Notre pays s’est construit dans ce rapport à l’Afrique. Et nous avons près de 7 millions de Françaises et de Français dont la vie est intimement, familialement, de manière directe en première ou deuxième génération, liée à l’Afrique. Ce qui veut dire qu’on ne peut pas avoir un projet pour la France, on ne peut pas avoir une France qui embrasse son propre avenir, sa propre destinée, qui construit son propre roman national, comme on dit, si elle n’assume pas sa part d’africanité, si elle ne regarde pas, ce que là aussi à travers des pages sombres, des pages heureuses, des histoires familiales subies comme des histoires choisies, des histoires tragiques comme des histoires d’amour, a fait et continue de faire aussi notre pays. Ce nouveau sommet il est aussi pour toutes nos diasporas, il est aussi pour toutes les femmes et les hommes qui, françaises, français ou binationaux, font vivre et continueront de faire vivre cette relation. » (MACRON 2021)

Le lexique des affects (« intimement », « familialement ») et des émotions (« pages sombres » vs. « pages heureuses », « histoires familiales » vs. « histoires d’amour ») est convoqué dans ce discours d’introduction par un procédé de dramatisation à rythme binaire de la petite histoire (« histoires subies »-« histoires choisies », « histoires tragiques »-« histoires d’amour »). L’acte de langage fait advenir l’instance discursive comme un « à construire-construisant » (CHARAUDEAU 2009 : 23) qui, en s’engageant, engage les Français.e.s, les Africain.e.s et les diasporas à poursuivre le récit fondateur de l’histoire universelle (« faire vivre cette relation »).

Dans ce sens, la narration devient action, quitte à se heurter à la realpolitik et au pragmatisme qui laissent entrevoir les relents paternalistes d’antan si bien dissimulés par son art oratoire. Une fois instauré le climat de confiance, l’emploi fréquent du verbe modal vouloir à la première personne – « je veux porter [le projet de rédaction d’une histoire commune] comme un atout », « je veux que la France s’engage […] à la formation des professeurs [en Afrique] », « je veux partout en Afrique qu’une jeune fille puisse avoir le choix de ne pas être mariée à 13 ans ou à 14 ans et commencer à faire des enfants » (MACRON 2017) –, sent l’anachronisme par endroits et change radicalement la perception des propos, aussi bien dans le discours de Ouagadougou que dans les séances d’échanges avec le public en 2017 et à Montpellier en 2021. Et ce, parce que l’expression de la volonté ferme qui frise l’ingérence ou du jugement se combine mal avec le ton humble et bienveillant qu’il se doit dans une relation fragile qui risque de plonger dans le divorce. La volonté macronienne de réécrire ensemble l’histoire de l’Afrique, celle d’engager la France dans la formation de professeurs en Afrique, ou encore la volonté qu’une jeune fille puisse exercer son libre arbitre à propos de son éducation et de sa maternité, portent certes sur des intentions louables. Mais en voulant agir dans le discours sans consentement à travers des sur-énonciations (RABATEL 2012) appuyées sur les modalités déontiques du vouloir, elle réitère les gestes abusifs de poser les paramètres occidentaux en surplomb des réalités africaines sans même avoir avancé au préalable des considérations particulières d’ordre éthique, méthodologique et culturel. Ainsi faisant, Emmanuel Macron risque, lui aussi, comme ses prédécesseurs, de se poser en donneur de leçons de par sa posture surplombante (RABATEL 2012 ; cf. 2017), voire dominante.

Conclusion : la voie de l’Hexagone

La promesse d’une nouvelle relation d’égal à égal se joue principalement sur le plan rhétorique tant il est vrai que la méfiance nourrie à la veille de la première visite d’E. Macron en Afrique est confirmée par les réactions dressant un bilan « mitigé » aussi bien dans la presse africaine et francophone que sur les réseaux sociaux, quand il n’est pas carrément rebaptisé « Burkina fiasco »[5]. Dans une perspective africaine, la visite du président de la République française se mesure sur l’arrogance du discours de Dakar prononcé par Sarkozy, désormais gravée dans les mémoires, en ce qu’il traduit un savoir doxique sur l’Afrique. Il était donc primordial, pour le jeune président nouvellement élu, de se présenter à Ouagadougou comme appartenant à la génération postcoloniale et globalisée afin de susciter l’identification de son auditoire en une identité sociale partageant les mêmes valeurs de liberté et d’intégrité en référence à Thomas Sankara. La construction d’un ethos de la familiarité et de proximité a offert l’occasion à Emmanuel Macron de prendre ses distances de l’ethos préalable du Français donneur de leçons et de se positionner comme interlocuteur privilégié de la société civile panafricaine. Et ce, par l’intermédiaire d’intellectuels et d’écrivains – Achille Mbembe et Felwine Sarr en tête – très visibles sur la scène internationale et susceptibles donc d’encourager une relation participative capable de contraster le lexique péjoratif du mariage forcé ou, pire, du divorce entre la France et l’Afrique. La réactivation de la métaphore amoureuse dans ses discours en 2017 et en 2021, employée pour réinvestir les relations franco-africaines à nouveaux frais, autorise une attitude de séduction verbale à travers les modalités narratives du grand récit collectif, qui finalement garde assez intactes les anciennes dynamiques.

Or, si avec Emmanuel Macron on assiste à la volonté de renouveler le « lexique de la politique africaine » (AIRAULT, BAT 2019 : 234) il n’est pas certain qu’il parvienne à en modifier la grammaire car les règles du jeu de la Françafrique dépassent le cadre institutionnel, trop souvent identifié (erronément) aux seules coulisses de l’Élysée. L’ethos produit ne semble pas en adéquation avec l’ethos visé du renouveau qui était potentiellement présent dans le caractère intrinsèque (MAINGUENEAU 2023) de la posture constitutive du citoyen de la “jeune génération” revendiquée mais, de fait, en décalage avec la jeune génération du continent où l’âge moyen est d’environ 20 ans. Finalement, la politique de l’agir ensemble et la rhétorique du « avec vous » renvoient au slogan de ses campagnes électorales en France : « Emmanuel Macron avec vous ». Ce qui avalise l’idée selon laquelle la politique africaine de Macron, affichée pour la première fois au Burkina Faso, s’inscrit dans la continuité avec la politique intérieure et que l’Afrique reste, dans l’imaginaire politique français, le pré carré qu’il faut défendre jalousement, malgré les contestations croissantes contre la politique française en Afrique.

 

Bibliographie

Allocution de Nicolas SARKOZY à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Archives de l’Elysée, 26 juillet 2007. URL : https://web.archive.org/web/20101104083351/http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2007/discours-a-l-universite-de-dakar.8264.html

Allocution d’Emmanuel MACRON à l’université Ki-Zerbo de Ouagadougou, Elysée.fr, Actualités, 28 novembre 2017. URL : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2017/11/28/discours-demmanuel-macron-a-luniversite-de-ouagadougou.

« Nouveau Sommet Afrique-France », Élysée.fr, Actualités, 8 octobre 2021. URL : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/10/08/nouveau-sommet-afrique-france.

Rédaction Africanews (avec AFP), « Burkina Faso : le désenchantement quatre ans après le discours de Macron », Africanews, 06/10/2021. URL : https://fr.africanews.com/2021/10/06/burkina-faso-le-desenchantement-quatre-ans-apres-le-discours-de-macron//

AIRAULT, Pascal, BAT, Jean-Pierre, Françafrique. Opérations secrètes et affaires d’État, Paris, Éditions Tallandier, 2019.

AMOSSY, Ruth, La présentation de soi. Ethos et identité verbale, Paris, PUF, coll. L’interrogation philosophique, 2010.

AMOSSY, Ruth, « Qu’est-ce que l’ethos collectif ? Sciences du langage et sciences sociales », in ORKIBI, Eithan, AMOSSY, Ruth (éds.), Ethos collectif et identités sociales, Paris, Garnier, 2021, p. 21-51.

BORREL, Thomas et al., « Introduction. Françafrique, la mort lui va si bien », in BORREL, Thomas et al. (éds.), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Paris, Seuil, 2021, p. 9-21.

CHARAUDEAU, Patrick, « Identité sociale et identité discursive. Un jeu de miroir fondateur de l’activité langagière » in CHARAUDEAU, Patrick (éd.), Identités sociales et discursives du sujet parlant, Paris, L’Harmattan, coll. Sociolinguistiques, 2009, p. 15-28.

CHARAUDEAU, Patrick, Le discours politique. Les masques du pouvoir, Paris, Lambert-Lucas, 2014.

CHARAUDEAU, Patrick, Le sujet parlant en sciences du langage : contraintes et libertés. Une perspective interdisciplinaire, Paris, Lambert-Lucas, 2023.

COLLOMBART, Benoît, « L’ombre de la France derrière l’assassinat de Thomas Sankara (1987) » in BORREL, Thomas et al. (éds.), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique, Paris, Seuil, 2021, p. 562-565.

DELTOMBE, Thomas, « Entre la France et l’Afrique une histoire d’amour, vraiment ? Françafrique, une histoire sans fin », AfriqueXXI, 6 octobre 2021. URL : https://afriquexxi.info/Entre-la-France-et-l-Afrique-une-histoire-d-amour-vraiment

DOMINGUES DOS SANTOS, Élisa, SCHLIMMER, Sina, « Nouveau Sommet Afrique-France. La continuité masquée de la politique africaine d’Emmanuel Macron », L’Afrique en questions, n. 61, IFRI, 27 octobre 2021.

DOSSE, François, Le philosophe et le président. Ricœur et Macron, Paris, Stock, 2017.

DRUETTA, Ruggero, « La valse à trois temps de la saillance orale : parole, prosodie, geste » in PAISSA, Paola, RIGAT, Françoise, VITTOZ, Marie-Berthe (éds.), Dans l’amour des mots. Chorale(s) pour Mariagrazia, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2015, p. 41-57.

DRUETTA, Ruggero, PAISSA, Paola, « Éthos discursif, éthos préalable et postures énonciatives », Corela, n. 32 (hors-série), 2020. URL : http://journals.openedition.org/corela/12457

GLASER, Antoine, AIRAULT, Pascal, Le piège africain de Macron. Du continent à l’Hexagone, Paris, Fayard, 2021.

KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine, L’Énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 2009 [1999].

KUM, Peter, BONNY, Aurore, « Le discours de Macron sur l’Afrique suscite des réactions mitigées », Anadolu Ajansı, 11/05/2023. URL : https://www.aa.com.tr/fr/monde/le-discours-de-macron-sur-lafrique-suscite-des-r%C3%A9actions-mitig%C3%A9es-/2834092

LEBOUCQ, Fabien, « Macron a-t-il causé “un incident diplomatique” lors de sa visite à Ouagadougou ? », Libération, 29/11/2017. URL : https://www.liberation.fr/desintox/2017/11/29/macron-a-t-il-cause-un-incident-diplomatique-lors-de-sa-visite-a-ouagadougou_1613331/

MABANCKOU, Alain, « Francophonie, langue française: lettre ouverte à Emmanuel Macron », Le Nouvel Observateur, 15 Janvier 2018. URL : https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20180115.OBS0631/francophonie-langue-francaise-lettre-ouverte-a-emmanuel-macron.html

MABANCKOU, Alain, MBEMBE, Achille, « Le français, notre bien commun ? », Le Nouvel Observateur, 11 février 2018. URL : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180211.OBS2020/le-francais-notre-bien-commun-par-alain-mabanckou-et-achille-mbembe.html

MACRON, Emmanuel, « La lumière blanche du passé. Lecture de La Mémoire, l’histoire et l’oubli de Paul Ricœur », Esprit, août-septembre 2000, n. 266/267 (8/9), pp. 16-31.

MAINGUENEAU, Dominique, « Problèmes d’ethos », Pratiques : linguistique, littérature, didactique, n. 113-114, 2002, p. 55- 67.

MAINGUENEAU, Dominique, « Discussion critique sur l’ethos (en réponse à Ruth Amossy) », Argumentation et Analyse du Discours, n. 30, 2023. URL : http://journals.openedition.org/aad/7416

MAYAFFRE, Damon, « Dire son identité politique. Etude du discours politique français au XXe siècle », Cahiers de la Méditerranée, n. 66, 2003, p. 247-264. URL : http://journals.openedition.org/cdlm/119

MAYAFFRE, Damon, Macron ou le mystère du verbe. Ses discours décryptés par la machine, La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2021.

MBEMBE, Achille, « L’Afrique de Nicolas Sarkozy », Mouvements, n. 52, vol. 4, 2007, p. 65-73.

MEIZOZ, Jérôme, La fabrique des singularités, Genève, Slatkine, 2011.

MOLINIÉ, Georges, Éléments de stylistique française, Paris, PUF, 2011.

NGALASSO, Mwatha Musanji, « Je suis venu vous dire… Anatomie d’un discours néocolonial en langue de caoutchouc » in GASSAMA, Makhily (éd.), L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, Paris, Philippe Rey, 2008, p. 297-340.

PLANTIN, Christian, « Autorité » in CHARAUDEAU, Patrick, MAINGUENEAU, Dominique (éds.), Dictionnaire d’analyse du discours, Paris, Seuil, 2002, p. 84-86.

RABATEL, Alain, « Positions, positionnements et postures de l’énonciateur », Travaux neuchâtelois de linguistique, n. 56, 2012, pp. 23-42.

RABATEL, Alain, Pour une lecture linguistique et critique des médias. Empathie, éthique, point(s) de vue, Limoges, Lambert-Lucas, 2017.


[1] Chez Emmanuel Macron, la symbolique du drapeau français contribue largement à la construction de l’ethos dit et montré, ce dernier étant, entre autres, le fruit d’un travail sur le décor – le mot « fraternité » encadré par la caméra à l’occasion de la première entrevue que, le 15 octobre 2017, le président accorde à des journalistes  (DRUETTA, PAISSA 2020 : §3).

[2] Un néologisme forgé par François-Xavier Verschave pour désigner le système néocolonial de corruption et le réseau de pratiques opaques entre la France et les États africains. Selon les auteurs de L’Empire qui ne veut pas mourir, la Françafrique est « un système de domination fondé sur une alliance stratégique et asymétrique entre une partie des élites françaises et une partie de leurs homologues africaines. » (BORREL et al. 2021 : 14).

[3] « Je suis venu vous dire » apparaît huit fois à côté de sa forme négative, « je ne suis pas venu » accompagnée de groupes verbaux (« pour pleurer avec vous », « pour m’apitoyer sur votre sort », « effacer le passé », « vous parler de repentance », « vous donner des leçons ») qualifiant ainsi son acte de langage qui se veut non plaintif. Nous renvoyons à l’étude discursive de Mwatha Musanji Ngalasso (NGALASSO 2008 : 299-340) qui en analyse la « langue de caoutchouc » – aux antipodes de la langue de bois – dont l’approximation et la fausse transparence en font un modèle de discours « vulgaire ».

[4] Le traitement statistique du texte effectué par Mayaffre, montre que les verbes de changements sont souvent employés par Macron de manière intransitive « sans actant autre que le sujet et dans un usage syntaxique où les arguments sont élidés » (MAYAFFRE 2021 : 60). Effectivement, Macron confie une grande partie de son action politique à la force illocutoire de sa parole, vu l’abondance du vocabulaire du « changement » et de la « transformation ».

[5] Faute d’une source suffisamment représentative des réactions de la presse africaine et francophone internationale, nous renvoyons à quelques titres capables de restituer un aperçu de la réception d’abord prudente, puis peu enthousiaste. (Africanews, 06/10/2021, Anadolu Ajansı, 11/05/2023) D’une part, elle met en évidence le décalage entre une grande ouverture affichée dans la posture énonciative et une relative fermeture sur les thèmes perçus comme les plus gênants (le franc CFA, les bases militaires françaises, l’effet boomerang de l’aide au développement, etc.). D’autre part, la presse française évoque assez vite l’incident diplomatique avec le président du Burkina Faso, Roch Traoré, parti « réparer la climatisation », selon les mots amusés d’E. Macron lors d’une coupure d’électricité au moment des questions des étudiants burkinabè qui l’ont interpellé sur l’ouverture d’une centrale électrique française. (Libération, 29/11/ 2017)

 


Per citare questo articolo:

Valentina TARQUINI, « L’Afrique-France selon Emmanuel Macron : du discours de Ouagadougou à un « Nouveau Sommet » aux contours flous », Repères DoRiF, numéro hors-série Varia, DoRiF Università, Roma, febbraio 2024, https://www.dorif.it/reperes/valentina-tarquini-lafrique-france-selon-emmanuel-macron-du-discours-de-ouagadougou-a-un-nouveau-sommet-aux-contours-flous/

ISSN 2281-3020

Quest’opera è distribuita con Licenza Creative Commons Attribuzione – Non commerciale – Non opere derivate 3.0 Italia.