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Ruth AMOSSY, Alice KRIEG-PLANQUE et Paola PAISSA

La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles

Cet ensemble de travaux sur la « formule » est né d’une coopération particulièrement dynamique entre deux équipes francophones : l’association Do.Ri.F en Italie, où se dégage actuellement un pôle d’analyse du discours « à la française », et le groupe de recherche ADARR de Tel-Aviv, centré sur l’analyse du discours, l’argumentation et la rhétorique1. Cette collaboration a déjà donné lieu, après une tournée de conférences italienne de Ruth Amossy, coordinatrice (avec Roselyne Koren) du groupe ADARR, à deux journées d’étude qui se sont déroulées à Milan2. Les membres des deux équipes ont pu y présenter et confronter leurs travaux sur leurs sujets de prédilection communs : la polémique, le discours institutionnel, l’ethos pluriel, le « gender », le discours de la Grande Guerre, etc. Contrairement à cette première rencontre, qui a permis de saisir les points de recoupements aussi bien que la variété des approches, ce numéro spécial de la revue en ligne Repères-Dorif a pour objectif d’entreprendre une exploration collective ciblée. Il s’agit en effet de reprendre et d’élaborer le travail initié par Alice Krieg-Planque (avec son concours) sur la notion de « formule » – un sujet à la pointe des recherches contemporaines d’analyse du discours (désormais AD).

Une notion d’AD : la « formule »

Il s’agissait donc au départ de faire fructifier la notion de « formule » élaborée par Krieg-Planque dans son travail pionnier sur la « purification ethnique » (2003), et dans l’ouvrage théorique qui l’a suivi sur la notion de formule en discours (2009). Etudiée en un premier temps à partir d’une série d’expressions figées observées dans le contexte particulier des discours sur les guerres yougoslaves, la notion est en effet extensible à de nombreuses autres formulations comme « choc des civilisations », « exclusion », « développement durable », ou « crise de la dette ». « A un moment du débat public », note Krieg-Planque,

une séquence verbale, formellement repérable et relativement stable du point de vue de la description linguistique qu’on peut en faire, se met à fonctionner dans les discours produits dans l’espace public comme une séquence conjointement partagée et problématique. Portée par des usages qui l’investissent d’enjeux socio-politiques parfois contradictoires, cette séquence connaît alors un régime discursif qui fait d’elle une formule (Krieg-Planque 2003 : 14)

Différents critères permettent de spécifier une formule en tant que phénomène discursif : le figement (qui traduit le fait qu’une formule donnée s’exprime à travers une ou des unités linguistiquement descriptibles et relativement stabilisées), le fonctionnement discursif (en ce sens qu’une formule n’est pas un fait de langue, mais un fait de discours observable dans des corpus situés et contribuant à des enjeux socio-politiques), le caractère de référent social (une formule se donne à voir comme un passage obligé lorsqu’on traite d’un sujet donné), une dimension polémique (manifestée par exemple par le fait que la formule donne lieu à des interprétations antagonistes), souvent accrue par une relative indétermination sémantique qui permet d’investir la formule de sens divers. Les travaux ici rassemblés s’interrogent sur des expressions devenues courantes qui circulent largement dans l’espace public, en se demandant en un premier temps si elles remplissent les conditions qui font d’elles une formule. Sont ainsi examinées, dans le contexte qui est le leur, des expressions comme « issu de la diversité » (Molinari), « immigration choisie » (Brilliant), « sécurité alimentaire » (Rigat), « commerce équitable » (Masasa), ou encore le mot-valise « flexicurité » composé à partir de flexibilité et sécurité (Attruia). Certaines expressions sont tirées de langues autres que le français, comme l’italien « democrazia digitale » (Amadori), l’anglais « delegitimization of Israel »(Ellis), « gender mainstreaming » (Raus) ou encore l’hébreu « ha-adam ha-oved »  - l’homme au travail (Kleczewski). Certaines études s’attardent sur la genèse de la formule, toutes s’interrogent sur le caractère formulaire de l’expression figée dans l’espace discursif dont elle participe.

Ainsi, les articles rassemblés dans le présent numéro prolongent une veine de travaux diversifiés pour lesquels la notion de formule a été mobilisée pour l’analyse de corpus particuliers. Dans certains cas, l’analyse du discours est convoquée comme l’un des appuis structurants de la recherche, laquelle s’inscrit préférentiellement en science politique, en sociologie ou en sciences de l’information et de la communication. La notion de formule sert alors de guide heuristique pour rendre saillants certains enjeux supportés par les discours, aux côtés d’autres questionnements plus spécifiquement historiques, sociologiques ou communicationnels. On peut ainsi évoquer le travail de Yoann Pupat (2010) sur la formule « service d’intérêt général » comme composante discursive du devenir européen des services publics, le travail de Myriam Hernandez Orellana (2012) sur les formules « fémicide (femicidio) » et « féminicide (feminicidio) » utilisés dans les espaces latino-américains pour renvoyer aux crimes visant des femmes, le travail de Frédéric Chateigner (2012) sur la formule « éducation populaire » et ses avatars dans les discours modernes et contemporains sur l’émancipation et l’éducation par la culture, le travail de Christine Barats (2013) sur la formule « classement de Shangai » à propos des palmarès publics des universités, ou encore le travail de Sébastien Ledoux (2014) sur l’histoire de la formule « devoir de mémoire » en France depuis les années 1970 à aujourd’hui. Dans d’autres cas, la recherche menée s’inscrit plus nettement en sciences du langage (linguistique, analyse du discours, sémiologie…). La notion de formule est alors travaillée et questionnée en tant que telle, et révisée au fur et à mesure de son emploi pour l’étude de corpus linguistiquement bien maîtrisés. C’est le cas du travail d’Ida Hekmat (2011) sur la formule « choc des civilisations » / « Kampf der Kulturen » dans une perspective contrastive français/allemand, du travail de Silvia Modena (2012) sur la formule « passage à l’euro » dans les débats publics français des années 1998-2002, du travail de Silvia Nugara (2012) sur certaines formulations renvoyant à la « violence domestique » (« violence conjugale », « violence au sein de la famille »…) dans des discours du Conseil de l’Europe, ou encore du travail de Nataly Botero (2014) sur la formule « obsolescence programmée » dans certains discours médiatiques. Dans tous les cas, il est manifeste que la notion de formule permet aux auteurs de faire surgir des questionnements spécifiques, qu’ils soient de nature plutôt épistémologique (intérêts et limites de la notion de formule en linguistique, réflexion sur la notion de figement, points spécifiques en sémantique lexicale…) ou bien renvoyant à des thématiques socio-politiques précises (construction européenne, rapports sociaux de sexe ou de classe, relations internationales, médiatisation des problèmes publics…).

Dans cette brève présentation, nous tenterons d’indiquer les points dont traitent les différentes contributions en soulignant à la fois les acquis de l’analyse et les questions encore non résolues qu’elles proposent à la réflexion. On ne résumera pas les articles que nous laissons au lecteur le soin de découvrir dans leur singularité et leur richesse.

La formule dans les passages du langage savant au langage courant (et vice-versa)

Les formules étudiées s’imposent dans divers types de discours - politique (Ellis) et électoral (Amadori, Kleczewski), institutionnels (Attruia, Raus, Rigat), d’experts (Brilliant), de presse écrite (Amadori, Masasa). On peut se demander, dans cette perspective, s’il est nécessaire qu’une expression dépasse le type particulier de discours dont elle participe et s’impose dans le langage courant, pour accéder pleinement au rang de formule. C’est ce que pose Alice Krieg-Planque dans le cas des discours de spécialité :

certains mots et expressions des vocabulaires de spécialité, s’ils partagent certaines des caractéristiques de la formule (caractère polémique et fonction de référent commun, mais seulement au sein d’une communauté de pratiques et de savoirs) ne sont pas des formules s’ils ne sortent pas de leur domaine pour envahir le corps social. (2009 : 98-99) 

Françoise Rigat s’appuie sur cette réflexion pour l’élargir au cas du discours institutionnel et examiner les raisons pour lesquelles une formule « ne prend pas » en-dehors de celui-ci. Il s’agit en l’occurrence de « sécurité alimentaire » (et « insécurité alimentaire ») comme néologismes produits dans les discours de l’ONU, dont elle remarque qu’ils ne trouvent pas, du moins au cours de la période étudiée, à se répandre dans le langage quotidien. L’article relance ainsi une question intéressante : l’expression doit-elle envahir la totalité du discours social d’une époque pour revêtir une dimension formulaire, ou peut-elle être « formule » dans un seul secteur discursif comme le discours institutionnel, par exemple ? Au-delà des points qu’elle soulève concernant la notion de « formule », cette interrogation questionne aussi celles d’« espace public » (dont on peut se demander s’il ne doit pas être appréhendé comme un réseau reliant une multitude de micro-espaces publics), de « corpus » (dont on interroge la représentativité par rapport à d’autres productions discursives existantes), ou encore de « langue de spécialité » (dont on se demande ce qui fait ou non leur relation avec une « langue commune »).

A l’inverse, on peut se demander ce qu’il advient d’une formule comme phraséologie, expression figée qui « traîne dans la langue », selon l’expression de Barthes, quand elle est reprise et transposée dans un langage plus savant. Ainsi, Maria Brilliant s’interroge sur la façon dont la formule « immigration choisie » est traitée dans « un espace de discussion entre l’expert de l’immigration [Patrick Weil] qui marque la mésestime dans laquelle il la tient par la stratégie qui consiste à ne jamais l’utiliser explicitement – et son instigateur et défenseur [Nicolas Sarkozy] ». Les modalités selon lesquelles la formule est utilisée dans le langage de l’expert, voire dans le discours scientifique, ne manquent pas de faire problème, et indiquent une piste qu’il serait intéressant d’explorer plus à fond3.

Plus largement, de nombreuses études montrent à quel point la formule accomplit un travail « en creux » dans l’espace interdiscursif. En tant que « passage obligé » de la confrontation, elle agit et fait sens également in absentia, par son évitement délibéré (le « refus d’énoncer » comme l’appelle Krieg-Planque 2009 : 105). Outre l’article de Rigat, centré, dans sa deuxième partie, sur l’imperméabilité du discours altermondialiste à la formule « (in)sécurité alimentaire », d’autres contributions font allusion à ce phénomène. A l’instar de Brilliant, qui interprète le choix d’ignorer l’expression sarkozyenne comme une stratégie de marquage axiologique mise en œuvre par Patrick Weil, Nadia Ellis souligne le non recours à la formule « délégitimation d’Israël » de la part de Netanyahou, par rapport à Obama et Abu Mazen, émettant des hypothèses sur les sous-entendus que comporte le défaut du segment formulaire. Rachele Raus, quant à elle, pointe l’absence de la formule « gender mainstreaming » dans les traductions françaises, attribuant à ce manque de correspondant une valeur indicielle – elle y voit une trace de l’affrontement des points de vue au sein des institutions. A côté des emplois, il serait donc intéressant de cartographier les cas de non emploi de la formule : ces trous tactiques, ces « silences formulaires » prouvent bien, a contrario, que « l'adoption même de [la] formule dans un discours représente une prise de position chargée de sens et, souvent, de conséquences », comme le conclut Ellis, l’emprunt au langage de l’autre étant toujours, même en situation polémique, une façon de le légitimer.

La formule et ses doubles

Notons que les réflexions suscitées par des études concrètes permettent d’affiner la théorisation de la notion de formule, et en particulier de la rapporter à des notions apparentées et pourtant distinctes. Ainsi, par exemple, il apparaît que si la formule relève de la phraséologie de longue date explorée par la linguistique (c’est alors le figement qui est mis en valeur), elle en diffère cependant par certaines caractéristiques qui en font l’intérêt particulier. David Kleczewski, quant à lui, évoque dans cette perspective les travaux effectués sur le cliché (Amossy et Herschberg Pierrot 2011 [1997]) pour souligner que la formule consiste également en un syntagme figé qui circule largement dans l’interdiscours et est ressenti comme banal, mais qu’elle s’en distingue par son caractère de référence obligée et par les enjeux socio-politiques dont elle est investie. Une réflexion suggestive sur le rapport de la formule au cliché qui mérite sans nul doute d’être développée plus avant... Par ailleurs, la formule est rapprochée du slogan dans l’étude de Rigat, qui dit chercher à mieux cerner l’articulation entre « formule », « slogan » et « mot d’ordre ». Dans la mesure où le syntagme figé étudié, la « sécurité alimentaire », contient « un credo » et « un principe d’action », on peut y voir une devise dans le sens latin, ou – en raison de sa valeur injonctive – un slogan capable de « rallier (pour gagner l'opinion à certaines idées politiques ou sociales) » (TLF).

En général, les caractéristiques linguistiques et formelles qui favorisent cet apparentement de la formule avec le slogan ou le « mot d’ordre » sont prises en compte dans quasiment toutes les études : en premier lieu, on relève la facilité de la formule à entrer dans des paradigmes désignationnels qui en facilitent la circulation (font état de cette tendance tant Amadori que Raus, Rigat, Molinari, Masasa, etc.) ; en deuxième lieu, c’est la tendance des constituants formulaires à tirer profit de certains mécanismes propres à la langue et au lexique, depuis l’antonymie (équitable vs inéquitable pour Masasa ; sécurité vs insécurité pour Rigat, immigration choisie vs subie pour Brilliant), jusqu’à la parasynonymie (diversité et immigration, dans le cas de Molinari) ou à la corrélation synthétique d’éléments disparates inscrite dans la structure même du mot-valise (la formule flexisécurité, étudiée par Attruia). Facilement monnayable sur le marché discursif pour ces caractéristiques formelles, favorisant l’accessibilité sémantique, l’itération et la mémorisation, la formule endosse aisément la dimension d’« appel à l’action » (Koren 2002), tout en assumant une véritable valeur « performative », comme le mettent clairement en évidence les articles de Raus et de Brilliant.

Les fonctions de la formule dans l’argumentation

L’un des objectifs principaux de cette entreprise commune est d’analyser des formules concrètes en discours pour en dégager la dimension argumentative, et voir comment elle sert des stratégies diverses. Comme le note Ellis, si les caractéristiques linguistiques et discursives de la formule ont déjà été l’objet de travaux approfondis, « il reste encore beaucoup à faire dans le champ des stratégies argumentatives qu’elle autorise ». L’essentiel consiste alors à étudier les modalités d’utilisation de formules en situation, pour voir comment elles peuvent remplir des fonctions importantes dans une entreprise de persuasion déclarée ou voilée, et jouer un rôle parfois crucial dans l’espace public.

Ainsi, Chiara Molinari pose que « étant donné ses enjeux socioculturels, issu de la diversité participe souvent de discours argumentatifs qui portent sur des questions plus générales, telles que les problématiques liées à l’immigration ou à l’intégration des immigrés ». C’est aussi la question de l’immigration et de ses politiques qui est en jeu dans le débat analysé par Brilliant, où le traitement de la formule permet de développer des lignes de raisonnement antagonistes. Comme Sarkozy étudié par Brilliant, de nombreux hommes politiques font un usage nettement argumentatif de la formule. On peut le voir, entre autres, dans les contributions d’Ellis ou de Kleczewski. La première analyse les valeurs implicites charriées par les occurrences de « délégitimation d’Israël » dans les discours du Président américain Obama, du Président de l’Autorité Palestinienne Mahmoud Abbas et du PM israélien B. Netanyahu lors du débat à l’ONU sur la demande d’adhésion de l’Etat palestinien. Le second s’interroge sur les usages stratégiques et argumentatifs des nouveaux emplois que Yair Lapid fait de l’expression « l’homme au travail » pour voir « qui il vise », « comment les sens renouvelés de cette vieille expression renforcent-t-ils son argumentation » et « pour quels nouveaux besoins ».

Masasa, quant à elle, met en évidence une argumentation fondée sur des valeurs, où « commerce équitable » constitue un enjeu éthique : il s’agit d’opposer la solidarité et l’équité à la charité. « Les utilisateurs de la formule « canalisent, par son biais, le désir d'imposer un discours qui perçoit le pauvre comme un alter-ego et lui rend son autonomie, sa dignité et son respect » - sans compter qu’il permet un « passage de l'inaction à l'action […] qui est l'un des enjeux fondamentaux de l'argumentation ». On voit alors comment la formule s’insère dans la « logique des valeurs » que la Nouvelle rhétorique a bien mise en évidence dans le champ de l’argumentation (Perelman et Olbrechts-Tytca 1970 [1958]).

Dans cette perspective, la formule n’est pas explorée seulement dans ses aspects discursifs et sa circulation dans l’espace public, mais aussi dans les modalités selon lesquelles il lui est donné de défendre une cause, de participer à un débat, de contribuer à construire un argumentaire, etc. Elle relève d’une analyse ancrée dans les principes de l’argumentation dans le discours (Amossy 2010 [2000]). On peut ainsi examiner la façon dont certaines de ses caractéristiques, qui peuvent apparaître au départ comme des faiblesses, servent les visées argumentatives du locuteur. Il en va ainsi, par exemple, de son flou et de son indétermination. C’est un aspect sur lequel insiste fortement Ellis, qui conclut que la «  "polyvalence" discursive est bien l'une des principales richesses de la formule "délégitimation d'Israël" qui arrive toujours à assumer des significations différentes et, surtout, à incarner des enjeux politiques très variés ». La formule « flexisécurité » est aussi prise dans ses « occurrences floues », qu’elles soient dues à des phénomènes d’ambiguité inhérents à la langue, ou d’opacité causée par l’interprétation effectuée dans une situation énonciative particulière. Prenant lui aussi le flou comme une ressource, Francesco Attruia s’attache « à observer que la sous-détermination discursive, du fait notamment des possibilités interprétatives qu’elle favorise, permet à la fois d’intercepter et de cacher les prises de position antagonistes, en conjurant ainsi tout risque de désordre discursif » : le « maintien du vague » permet une « stratégie d’évitement des tensions ».

Justement parce qu’elle joue sur le flou et l’indétermination sémantique, une stratégie rhétorique fréquemment utilisée en accompagnement de la formule, est de la faire suivre d’une « glose spécifiante » ou « définition spontanée », par laquelle on essaie d’en infléchir l’orientation argumentative. C’est principalement Karina Masasa qui consacre une longue partie de son article à cette stratégie argumentative – elle analyse les « dénominations paraphrastiques et périphrastiques de recadrage de la formule » qui « fonctionnent comme des définitions ». A propos de la formule, Molinari mentionne également le fait que « dans les cas où elles figurent l’une à côté de l’autre, l’équivalence synonymique n’a plus un rôle stylistique, mais assume la fonction de développement définitionnel ». Ellis fait de son côté allusion à la présence de la définition discursive et de son rôle dans l’argumentation politique.

Un autre outil argumentatif qui a partie liée avec la formule est l’ethos : plusieurs études illustrent, en effet, comment l’adoption d’une formule contribue au façonnement d’une image de soi dans le discours et en devient un élément constitutif. Il en est ainsi pour « l’ethos protecteur » de la FAO, étudié par Rigat, pour « l’ethos du pamphlétaire », voire du « prophète » illustré par Amadori, ou pour l’ethos « centriste et rassembleur » qu’analyse Kleczewski dans les discours de Yair Lapid. A noter, comme le démontre efficacement Brilliant, qui prend en compte l’opposition de l’ethos de l’expert et celui de l’homme politique, la construction de l’ethos sert d’arme de l’argumentation polémique.

La formule au cœur de la polémique

Krieg-Planque mentionnait la dimension polémique de la formule comme l’une de ses propriétés constitutives. En soulignant cette caractéristique polémique des formules, Krieg-Planque signifie que toute formule est, par le fait même de sa circulation et des enjeux qu’elle participe à construire, l’objet d’une conflictualité, dont la nature et les modes d’apparition peuvent être très divers par ailleurs. La polémique peut ainsi porter, par exemple, sur la teneur sémantico-référentielle des formules (par exemple quand certains partisans de l’écologie politique disent que « développement durable » est galvaudée et vide de sens), sur l’émotion politique et morale que la formule suscite (par exemple quand des militants antiracistes disent que « immigration choisie » est une expression scandaleuse), ou encore sur la prise en charge énonciative ou la paternité du terme (par exemple quand des défenseurs des nationalistes serbes disent, dans les années 1990, qu’aucun dirigeant serbe n’a jamais prononcé le terme « purification ethnique »). Et en effet, Molinari indique que la séquence « issu de la diversité » « est aussi récusée et s’inscrit, de ce fait, dans une dimension proprement polémique, celle-ci constituant la dernière propriété des formules […] De par les enjeux sociaux et politiques qu’elle porte, la formule appelle à des prises de position, suscite des débats et des questionnements ». La polémique est prise de façon générale comme une modalité argumentative : elle confronte deux thèses antagonistes par une opération de dichotomisation (d’exacerbation des positions), de polarisation (de regroupement de deux parties hostiles l’une à l’autre) et de discrédit jeté sur l’autre (Amossy 2014). Dans cette perspective, l’étude des fonctions polémiques de la formule vient compléter et prolonger l’examen de ses fonctions argumentatives.

Si on retrouve cette dimension dans plusieurs contributions, c’est principalement Amadori et Brilliant qui choisissent de l’aborder de front et de la développer. Ainsi Amadori met en évidence le fait que la formule « democrazia digitale » est devenue « l’un des chevaux de bataille du programme politique du parti de Beppe Grillo, le « MoVimento a 5 Stelle » […], et de son idéologue, Gianroberto Casaleggio. La redéfinition que celui-ci en propose exprime une volonté de contestation radicale du système politique actuel et elle a déclenché de nombreux débats polémiques dans l’arène publique ». La formule « democrazia digitale » a en conséquence donné lieu en Italie à une vive polémique, au cours de laquelle les médias ont lancé des attaques verbales violentes contre le nouveau parti et son idéologue. Amadori étudie les modalités de cette polémique publique, et en particulier les arguments ad hominem qui ont occupé une place centrale dans la bataille politique. Brilliant, de son côté, examine un échange sur les pages du journal Le Monde entre un spécialiste de l’immigration, Patrick Weil, et Nicolas Sarkozy, sur la formule d’immigration choisie lancée par ce dernier. A travers une analyse discursive et argumentative, elle tente d’éclairer non seulement les argumentaires des deux parties, mais aussi « les modalités d’une confrontation publique qui se réclame de la controverse savante » ; il s’agit de « la façon dont des enjeux politiques ou idéologiques s’investissent dans un débat raisonné » qui oppose deux thèses diamétralement opposées. En passant d’une analyse linguistique de la formule à une analyse de son fonctionnement en contexte, on voit comment la formule cristallise des débats polémiques dont elle permet de mettre en lumière les enjeux socio-politiques.  

La dimension culturelle de la formule : diversité des langues et questions de la traduction

Ce recueil d’articles met aussi en lumière l’intérêt interculturel de l’étude de la formule. Comme on l’a déjà constaté dans d’autres cas (notamment dans celui de « sustainable development vs développement durable », cf. Paissa 2008; Krieg-Planque 2010), le lancement d’une formule à l’échelle internationale peut donner lieu, dans les adaptations des différentes langues, à une dissémination sémantique, doublée d’opérations de lissage. Ces avatars de l’expression originaire assument le rôle de révélateurs à la fois des enjeux formulaires, et des stratégies de la communication politique des pays concernés. Si les problèmes intrinsèques de la traduction sont abordés de front uniquement dans l’article de Raus, qui fait état des résistances à l’adoption de la formule « gender maintreaming » et des flottements, ainsi que élargissements de sens (« gender vs sexe », « équité vs égalité des chances etc. ») auxquels on est contraint par son adaptation en langue française, d’autres contributions traitent des enjeux de la médiation interculturelle de manière plus indirecte. Elles illustrent le sort qui est fait, dans l’espace discursif des différents pays, à des formules nées dans les discours des instances internationales (« e-democracy » pour Amadori, « food security » pour Rigat, « flexisecurity » pour Attruia, « fair trade » / « commerce équitable » pour Masasa). Ces analyses expliquent comment la finalité de construire, dans les mots et par les mots, une fiction d’avancement et de progrès dans la voie humanitaire, ainsi qu’un « simulacre de consensus » dans la rhétorique des instances internationales, volontiers optimiste et épidictique, se répercute au plan national. Dans ce cadre, un cas tout particulièrement intéressant est décrit par Sara Amadori, relativement à l’Italie et à la montée en puissance, ces dernières années, du « MoVimento a 5 stelle » : la formule « e-democracy », jouissant du prestige de l’avancée technologique dont elle témoigne (« e » pour electronic, digitale dans la version italienne) semble vouée à réaliser à l’avenir un perfectionnement de l’idéal de démocratie, alors que l’expression est en réalité mise au service d’un discours populiste, risquant fort de pousser le système démocratique italien vers une dérive plébiscitaire régressive, précédant même l’idée de la représentativité politique.

Par ailleurs, les études n’impliquant que des espaces discursifs nationaux (Brilliant et Molinari pour la France, Kleczewski pour Israël) présentent également un intérêt interculturel, la vérification des convergences et des divergences dans le fonctionnement et dans la fonctionnalité des formules dans des espaces discursifs hétérogènes ayant représenté un des questionnements qui nous ont poussées à lancer cette recherche. Quant au fonctionnement formulaire, les points traités jusqu’ici ont suffisamment montré les analogies. En revanche, quelques considérations peuvent encore concerner la dimension fonctionnelle : toutes les études se sont penchées sur l’aptitude de la formule à construire une référence sociale et sur les modalités différentes à travers lesquelles elle réalise cet objectif. Or, c’est bien à ce niveau qu’on peut comparer les formules utilisées aux échelles nationales, pour mettre en évidence, en tant que trait fonctionnel commun, la capacité qu’elles montrent de dessiner des contours sociaux, sélectionnant dans le corps social les objets convoqués à assumer le rôle de « référents » formulaires. C’est ainsi que, pour Brilliant, l’immigration choisie recoupe, dans le discours sarkozyen, « l’immigration économique », à l’exclusion de l’immigration familiale, et que, pour Molinari, l’expression « issu de la diversité » finit par identifier les immigrés d’origine maghrébine, à l’exception des autres typologies d’étrangers présents en France. Cette propriété de la formule de couper, de « détourer » un référent social et d’en exclure parallèlement d’autres, est extrêmement évidente dans l’étude de Kleczewski, où la formule « ha-adam ha-oved  (l’homme au travail) » permet, à la fois, de « construire la figure d’un citoyen israélien légitime et politiquement uniforme » et de délégitimer une autre catégorie sociale, à savoir les haredim, ou juifs ultraorthodoxes, tout en évitant d’avoir recours à des arguments religieux et d’engager des controverses plus tranchantes.

Sans présenter des approches méthodologiques différentes, mais s’appuyant sur des outils heuristiques variés, tour à tour issus de la rhétorique argumentative, de la sémantique, de la théorie de l’énonciation, les études ici réunies s’avèrent efficaces à dévoiler quelques-uns des rouages du mécanisme formulaire qui, malgré les nombreuses recherches que la notion a inspirées en AD, étaient encore méconnus. Loin d’avoir épuisé le sujet, nous souhaitons, par ailleurs, que ce recueil ouvre la voie à des approfondissements ultérieurs, susceptibles, dans leur ensemble, de ramener à leur vie vibrante et sonnante ces véritables « paroles gelées » du discours que sont les formules.

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PUPAT, Yoann, « “Services publics” et “services d’intérêt général”. Un processus de traduction dans la configuration européenne et ses effets sur le débat national », Paris, L’Harmattan, Politique européenne, n°32, 2010/3.

SOFFER, Michelle, « Du discours scientifique au discours engagé : le cas de P.-A Taguieff », Shibboleth - Actualité de Freud,Présence de la Shoah dans la pensée contemporaine, 2014.

1
http://humanities.tau.ac.il/adarr/fr/

2
Journée d’études « Analyse du discours et argumentation : approches méthodologiques et corpus en confrontation », Milan, Università Statale, Dipartimento di Scienze Della Mediazione Linguistica e di Studi Interculturali, 1-2 avril 2014. Pour un compte rendu des travaux, voir :
Repères Dorif, Traduction, médiation, interprétation - volet n.2 , August 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=171; Repères DoRiF Traduction, médiation, interprétation - volet n.2 , August 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=170; ou http://humanities.tau.ac.il/adarr/fr/sur/collaborations-internationales/2-uncategorised/384-dorif

3
L’article « Du discours scientifique au discours engagé : le cas de P.-A Taguieff » de Michelle Soffer dans Shibboleth 2014, traite de la façon dont le discours des chercheurs tente de s’emparer d’une formule courante pour en faire une notion scientifique.

Per citare questo articolo:

Ruth AMOSSY, Alice KRIEG-PLANQUE et Paola PAISSA, La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=177

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