Versione stampabile

Françoise RIGAT

Une formule et ses différences : sécurité alimentaire

Françoise Rigat
Université de Turin
Département Culture, Politique et Société
francoise.rigat@unito.it

Mots clés: discours institutionnel, politique, persuasion, formule, mot d’ordre

En conceptualisant le Droit à l'alimentation, reconnu pour la première fois dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (article 25) et depuis, par de nombreux instruments internationaux, les Nations unies ont constitué un domaine de connaissance et de savoir-faire relatif à la faim dans le monde1. C’est dans ce cadre qu’a été forgé le terme sécurité alimentaire, pierre angulaire de l’Organisation pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), l’agence spécialisée dans le combat contre la faim.

La formation des dénominations terminologiques de la FAO a été abordée dans un précédent travail (RIGAT à paraître) dans lequel étaient analysées les propriétés dudit terme et de son antonyme, insécurité alimentaire. On y faisait état du statut terminologique plutôt mal assuré de ces unités : leur reconnaissance allait globalement dans le sens d'une perspective non pas dénominative ni distinctive (terminologie), mais plutôt discursive et pragmatique (valeur d'usage). On en concluait que rien n’interdisait a priori d’y voir des formulesdans l’acception d’Alice Krieg-Planque (2009).

En effet, ces expressions figurent dans les discours institutionnels internationaux mais également dans des types de discours variés, religieux comme politiques, scientifiques et médiatiques (insécurité alimentaire est d’ailleurs attesté dans le Petit Robert 2012). Elles sont également investies d’enjeux socio-politiques importants – y a-t-il un phénomène de société plus grave2 que près d’un milliard d’affamés aujourd’hui dans le monde ? Enfin, plusieurs études sociologiques ayant abordé la dynamique des discours des organisations internationales nous y avaient indirectement invitée :les mots politico-experts y sont envisagés comme desformules passe-partout (RIST 2002), des formules stéréotypées et généralisantes (CUSSO, GOBIN 2008), des formules mobilisatrices et toutes faites (GOBIN, DEROUBAIX 2010).

C’est précisément l’aspect formulaire de ce lexique qu’on se propose d’identifier ici, en prenant pour expression d’accès sécurité alimentaire. Celle-ci présente en effet un double intérêt pour aborder la notion avancée par Alice Krieg-Planque dans le cadre de ce numéro : d’abord, elle offre l’occasion de s'interroger sur le fonctionnement différent de ce qu'on a tendance à mettre « pêle-mêle » sous la dénomination formule et de rouvrir, partiellement certes, la question de l’articulation entre formule, slogan et mot d’ordre. Le premier objectif de cet article est donc d’examiner la valeur rhétorique de sécurité alimentaire, rhétorique étant entendu comme l’ensemble des moyens destinés à entraîner la conviction.

Ensuite, elle permet d’élargir la réflexion à l’impact de la sédimentation institutionnelle sur la circulation d’une formule. Supposant que l’économie de sécurité alimentaire (sa diffusion et appropriation) est fonction de son contexte d’émergence, on postulera que le caractère formulaire de notre expression est conditionnel à l’espace politique et idéologique où elle prend place.

Cette hypothèse est au fondement de la constitution de notre corpus. Dans un premier temps, on analysera les modalités d’emploi du syntagme dans les rapports annuels publiés par la FAO3. Ces rapports, qui s’adressent aussi bien aux « décideurs », aux experts, aux ONG qu’à un large public, jouent le rôle de vitrine de l’institution4; de là ce choix. Bien qu’il ne s’agisse pas des documents originaux, les versions en français, préparées par le service de traduction de la FAO, sont considérées comme autorisées et donc authentiques.

Dans un second temps, on a exploré divers discours rattachés à la mouvance altermondialiste, afin de voir ce qu’il advient de l’expression lorsqu’elle évolue dans le reste de la production politique, suivant en cela un horizon de recherche profilé par Corinne Gobin et Jean-Claude Deroubaix (2010 : 112). Il s’agira de réfléchir au cadre duquel penser le degré de persuasion de l’expression et de chercher alors ce qui peut en résulter de fécond pour une analyse différenciée de la formule.

Mais auparavant, il nous faut établir l’origine et la définition de l’expression qui nous occupe ici.

1. Un acte de dénomination institutionnel

La notion de sécurité alimentaire est complexe : elle est le produit d’une communauté scientifique, internationale et pluridisciplinaire, et d’une institution politique qui lui a donné corps et autorité. En retracer la genèse n’est par conséquent guère chose aisée. D’un point de vue méthodologique, les difficultés proviennent, pour une part, de son assise institutionnelle qui en maintient l’origine dans l’anonymat, mais elles sont liées également à la tant décriée logorrhée onusienne5, c’est-à-dire pour nous à la masse de ressources disponibles sur le site Web de la FAO qui rend toute recherche philologique une gageure. L’aperçu historique ci-après pourra donc apparaitre par endroits lacunaire, mais il suffira pour nous permettre d’éclairer des points importants de notre travail.

1.1. Emergence et définition du concept « sécurité alimentaire »

D’après la littérature académique, l’idée de « sécurité alimentaire » serait apparue lors de la Conférence de Hot-Springs aux Etats-Unis (1943), durant laquelle « the concept of a ‘secure, adequate, and suitable supply of food for everyone’ was accepted internationally »6. Celle-ci aurait été reprise par la suite, dans le contexte fébrile de l’après-guerre, par les économistes agricoles et les nutritionnistes spécialistes des pays en voie de développement qui font vœu de mettre l’humanité « à l'abri de la faim »7. Au fil du temps et des actions sur le terrain, elle vient à jouir d’une extension considérable auprès des acteurs de l’ONU qui nécessitent de repenser les problèmes de nutrition, abordés jusque-là uniquement en termes d'autosuffisance alimentaire.

La notion de sécurité alimentaire semblerait néanmoins voir le jour bien plus tard, précisément dans la Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition 8 qui énonce plusieurs dispositions en vue d’établir « un système de sécurité alimentaire mondiale », sans que lui soit pour autant circonscrit officiellement un statut conceptuel ; il faudra attendre 1980 pour qu’elle soit qualifiée métalinguistiquement de concept à part entière, et non plus de système (ou d’objectif, d’engagement, de stratégie, de mesure, etc.) :

le concept de sécurité alimentaire inclut, dans les pays en développement, nombre des facteurs institutionnels qui sont essentiels pour construire une société rurale stable et équilibrée, fondée sur la réduction de la pauvreté (I, 1980, p. 31)

Celui-ci sera débattu par les experts internationaux qui en proposeront, en l’espace d’une quinzaine d’années, pas moins de deux cents définitions9 évoluant globalement de considérations quantitatives et agronomiques vers des considérations plus qualitatives, humanistes, sociales et politiques10, incluant des dimensions hétéroclites telles que le prix de l'énergie, le pouvoir d’achat, le réchauffement climatique, le développement durable, l'hygiène, l’éducation, etc.

Enfin, lors du Sommet mondial de l'alimentation en 1996 en son siège à Rome, la FAO officialise le concept et la définition que voici, encore largement citée aujourd'hui :

La sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active.

Tandis que la formule poursuivait son évolution, d’autres termes ont commencé à être utilisés, dont insécurité alimentaire, attesté dès 1980 dans les rapports, avec lequel il fonctionne en opposition binaire. Plus récemment11, le Comité pour la Sécurité Alimentaire mondiale (CSA), l’organisme intergouvernemental chargé du suivi des politiques relatives à la sécurité alimentaire, a présenté une proposition d'évolution de la définition pour intégrer la notion de « sécurité nutritionnelle » et avancé une nouvelle expression : sécurité alimentaire et nutritionnelle. Cette dernière extension toutefois n’en enrichit pas la valeur heuristique12 (puisque la nutrition est déjà, en quelque manière, inclue dans la définition de 1996) mais le revigore et lui redonne du souffle. Tout cela montre que cet aboutissement (provisoire ?) est allé de pair avec les progrès techniques et scientifiques, l’élargissement des frontières du domaine de la faim13, mais aussi, voire davantage, avec des considérations institutionnelles et politiques. En effet, la mise en perspective généalogique du concept permet d’identifier ses dimensions volontariste et stratégique: il est l’objet au premier chef de positions publiques d’institutions, de gouvernements, d’économistes, d’interventions juridiques (traités, accords, conventions, résolutions, etc.). En tant que tel, il ne peut qu’être sensible au rythme de la conjoncture économique, des orientations diplomatiques et des logiques administratives.

1.2. Trajectoire discursive et régulation formelle de l’expression sécurité alimentaire

Concernant l’émergence du néologisme (un calque de l’anglais food security), il ne nous a pas été possible d’accéder aux actes des réunions qui ont permis aux spécialistes d’arriver à cette expression-là14. A défaut donc d’en saisir une occurrence fondatrice, on est remontée dans le temps pour opérer un relevé de ses premiers tâtonnements en épluchant les rapports annuels publiés par la FAO depuis 1966. Il ressort que cette combinaison de mots figure pour la première fois en 1973 mais qu’elle est non soudée, et qu’elle fonctionne comme une variante à situation alimentaire, comme l’illustrent les quelques séquences suivantes puisées dans ce même rapport :

garantir au monde un niveau minimal de sécurité alimentaire

pour garantir une sécurité mondiale minimale

pour ramener les stocks à des niveaux offrant une certaine sécurité

la marge de sécurité de l'approvisionnement alimentaire paraît être encore très faible

maintenir des stocks de grands produits alimentaires à des niveaux garantissant la sécurité mondiale

La situation alimentaire mondiale est plus difficile en 1973

On remarque en outre la prégnance de l’adjectif mondial. Ainsi par exemple, dans le rapport daté 1976, sécurité alimentaire mondiale est sur-représenté (14 occurrences) par rapport à sécurité alimentaire (5 occurrences). Dans sa matérialité initiale, l’accent est donc mis sur les enjeux géopolitiques, c’est-à-dire la nécessité d’envisager les stratégies alimentaires à l’aune de politiques non plus nationales ni communautaires mais internationales.Mais l’on peut aussi considérer le contexte institutionnelsous-jacent : pour que la « sécurité alimentaire »soit reconnue comme un motif d’action par la communauté internationale,il faut qu’elle soit sous-tendue par la garantie d’une ambition mondiale, idéalement universelle – on reviendra sur ce point plus loin, au sujet des vertus consensuelles de l’expression. En fait, c’est en 1996 qu’est sanctionnée officiellement la disparitionde l’adjectif cooccurrent mondial. Les discours ne font pas pour autant l’économie de cette dimension, puisqu’on a la retrouve dans lesformulations telles que sécurité alimentairedans le monde, de chaque pays, à l’échelle mondialemaisle syntagme privé de l’adjectif, peut enfin se déplacer dans la sphère technique et devenir opérationnel pour les experts. Dès lors, la FAO se livrera à tout un travail discursif pour fixer formellement l’expression et l’implanter dans les glossaires, conventions, recommandations, manuels, rapports annuels, rapports spéciaux, compte rendus analytiques, etc.

2. Du concept socio-politique sécurité à l’expression politico-experte sécurité alimentaire

En regard de la notion exprimée, la « sécurité alimentaire » telle qu’on vient de la voir constitue plutôt une manière d’aborder la problématique de la faim qu’un véritable concept – ou alors, c’est un concept très ouvert.

Au fond, il s’est agi de combler un vide notionnel et lexical, l’absence de faim15, pour lequel l’anglais (et les langues romanes) ne possède pas de signifiant. De même, insécurité alimentaire est venue introduire un hyperonyme à la chaîne dénominativesous-alimentation > faim > famine > inanition, pour lequel il n’existait pas non plus d’étiquette notionnelle et dénominative. Pour les chercheurs et praticiens qui nécessitaient d’un objet technico-scientifique rationnel afin de mener à bien leur mission première, ces néologismes représentent par conséquent un acquis de la scientifisation d’un domaine d’étude auquel la FAO plus particulièrement donne sa caution, plaçant du coup l’institution dans une position d’autorité. Par ailleurs, l’invention d’insécurité alimentaireest justifiée par les experts qui voulaient rendre compte d’une manière plus objective16 de lafaim qui est, elle, une sensation (d’après le définisseur du Petit Robert), donc de l’ordre du ressenti, ou encore de la famine, qui permet de basculer dans le registre émotionnel17.Or les mots sécurité/insécurité ont une portée sémantique très riche et complexe, et l’usage qui en est fait n’est pas étranger à leur caractère politique inhérent18. Pour bien voir comment la FAO s’est appropriée de ces mots et les a adaptés à ses fins propres, quelques précisions de nature lexico-sémantique s’imposent.

2.1.De quelle sécurité s’agit-il ?

On commencera par les définitions du mot sécurité telles que les a explorées Frédéric Gros (2012), et que l’on peut résumer ainsi :

  • tranquillité d’esprit, état mental, disposition de l’âme ;

  • absence de dangers : il s’agit d’une situation objective, reposant sur des conditions matérielles, économiques, politiques, qui entraine l’absence de menaces pour les personnes;

  • élément de l'ordre public matériel, caractérisé par l'absence de périls pour la vie, la liberté ou le droit de propriété des individus;

  • qui permet le fonctionnement normal d’une activité, le déroulement normal d’un processus.

  • Si l’on suit le philosophe, la sécurité alimentaire appartient à cette dernière acception, plus contemporaine : celle de biosécurité, qui « inspire des mécanismes, des techniques, des dispositifs de sécurisation » (Ibid. : 173-174). C’est bien le rapport que cette dernière entretient au vivant et à l’individu qui explique que l’insécurité alimentaire puisse être envisagée comme une maladie, comme le montrent bien les collocations ci-dessous :

    de nombreuses régions souffrent depuis plusieurs décennies d’insécurité alimentaire aiguë et d’insécurité alimentaire chronique (II, 2010, p. 18)
    Sans [les investissements dans le capital humain], il n’est guère possible d’imaginer éradiquer l’insécurité alimentaire (II, 2011, p. 49)

    Néanmoins, on notera que l’expression se nourrit d’autres foyers de sens (Ibid. : 231) du mot sécurité, tout à fait complémentaires.

    Premièrement, la sécurité alimentaire se conçoit aussi comme une « absence de dangers », ce qui réactive la deuxième acception. Deux axes se trouvent impliqués. Le premier présuppose en négatif un spectre de menaces de diverse nature (sanitaires, sociales, environnementales, criminelles, économiques, etc.), dont l’insécurité alimentaire elle-même, auquel la FAO « doit faire face »19:

    Cette démarche contribuerait à éviter les crises, en permettant de lancer précocement l’alerte sur les problèmes imminents susceptibles de mettre en péril la sécurité alimentaire des pauvres (II, 2011, p. 38)

    La crise actuelle est [...] préjudiciable aux personnes menacées d’insécurité alimentaire (II, 2009, p. 4)

    Le second fait valoir, en positif, une situation idéale et accomplie « caractérisée par l’effacement définitif de périls » (Ibid. : 52) ou mieux, par la libération (la « délivrance d’un joug » nous dit le Petit Robert) d’une condition dramatique et aliénante qui « assujettit les populations à la douleur »20. On en trouve confirmation dans l’expression figée libéré de la faim (en anglais freedom from hunger, parfois traduit - et axiologiquement appauvri - par à l’abri de la faim) :

    Pour se libérer de la faim, les personnes en situation d’insécurité alimentaire ont besoin du contrôle des ressources, de l’accès aux opportunités et d’une meilleure gouvernance aux niveaux international, national et local (II, 2009, p. 1)

    Deuxièmement, la sécurité alimentaire est « la finalité, l’objectif, la fonction première » de la FAO, ce qui renvoie à la troisième acception. Depuis son logotype (Fiat panis), l’institution se construit comme une instance de pouvoir s’employant à assurer et à garantir la sécurité alimentaire, à soustraire les individus des menaces ; ainsi, le mot façonne un ethos protecteur, régulateur, fiable, sécurisant. L’exemple ci-dessus est particulièrement significatif : seule la FAO pourra « épargner à des millions de personnes le fléau de la faim21 » : l’analogie entre l’Empire qui offre la sécurité au peuple romain comme le fruit d’une bonne gestion (Ibid. : 220), et l’institution onusienne qui offre la sécurité alimentaire à la planète comme le fruit d’une « meilleure gouvernance », est ici tentante.

    2.2.Substrat doxique

    Si l’expression a pu être accueillie et s’imposer, c’est avant tout parce qu’elle entre dans un paradigme très productif. Le mot sécurité connaît en effet dans notre corpus une configuration formelle remarquable : sécurité sociale, sécurité des moyens d’existence, sécurité humaine, sécurité foncière, etc. Cette liste (non exhaustive) montre que l’expression est rendue d’autant plus acceptable qu’elle rejoint la famille conceptuelle et lexicale qui informe déjà les discours onusiens. Elle se révèle donc parfaitement cohérente d’un point de vue cognitif ; comme dirait la sociologue Mary Douglas : « un concept a d’autant plus de chance de s’imposer, de réussir, qu’il est compatible avec ceux qui se sont déjà imposés, chacun renforçant la légitimité de tous » (in CAMPENHOUDT 2013 : 38). L’expression est ainsi incorporée dans un réseau interdiscursif propre à l’univers discursif onusien, c’est-à-dire à l’ensemble des discours « qui coexistent, ou plutôt interagissent », comme le dit Dominique Maingueneau (1996 : 158).

    De plus, l’expression est rendue acceptable parce qu’elle fait signe vers un contexte marqué et une valeur jouissant d’un large accord. Lasécurité alimentaire affiche de fait sa filiation avec la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 (et bien avant, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen) dans laquelle la sécurité y est posée comme un droit naturel - si ce n’est dans la lettre, du moins dans l’esprit22. Certes, sans doute ce substrat doxique (AMOSSY 2000 : 93) se retrouve-t-il davantage en anglais. Ainsi, par exemple, la comparaison entre la version originale du terme-clé human right to adequate food (traduit pardroit à une nourriture adéquate) fournit des informations sémantiques et culturelles significatives qui, en français, sont passées sous silence. Il n’empêche : ce sens symbolique est d’un apport précieux pour comprendre d’où l’expression tire en partie sa légitimité et pourquoi elle fortifie les valeurs auxquelles la communauté internationale adhère. A ce propos, il n’est pas inintéressant de rappeler que les premiers emplois du syntagme apparaissent autour des années 1972-74, c’est-à-dire au plus fort d’une période de pénurie alimentaire et de choc pétrolier. « Certaines situations de crise exigent sinon une refondation, du moins une revivification de l'homonoia » (HERMAN, MICHELI 2003 : 12) c’est-à-dire « une identité d’animus (le fait d’avoir, de posséder la même âme) entre les membres d’une communauté, essentielle à l’action collective » (NICOLAS 2007 : 180). Incontestablement, l’expression a offert aux Nations unies quelque peu en crise un consensus renouvelé, revalorisé. Et cependant, dans la mesure où ce supplément symbolique niche en amont, dans les croyances collectives et les principes universels de droit reconnus tant par les institutions que par les citoyens, on peut considérer que l’expression vise au-delà de l’adhésion de l’auditoire onusien, un auditoire universel (DANBLON, 2004). A l’évidence, l’expression n’est pas venue simplement « remplacer » des mots ou enrichir le jargon des experts : elle est à la fois « projet et valeur, argumentaire et stratégie » (DENQUIN 2007 : 69). Examinons maintenant son fonctionnement en discours, tout en tirant les leçons utiles sur son caractère formulaire.

    3. Une formule, quelques différences

    Contrairement au Droit à l’alimentation, qui est un principe universel23, la « sécurité alimentaire » est la production symbolique et le fondement d’une nouvelle vision du réel, d’un nouvel ordre politique : l’alimentation pour tous. Parce que l’expression joue un rôle fondateur, « légitime et légitimant » l’institution internationale, elle remplit « une fonction instituante » pour reprendre et élargir une formule employée par Claire Oger et Caroline Olliver-Yaniv (2003) en référence aux directives, allocutions officielles et notes de service rédigées par les organisations gouvernementales. On considère en effet que la sécurité alimentaire a:

    - une dimension symbolique : la formule a « une fonction d’auto-production symbolique de l’institution par elle-même, s’efforçant de la rendre visible et lisible » (Ibid.) ; elle garantit la légitimité de l’institution dans la place que celle-ci occupe sur la scène politique et scientifique, la reconnaissance du produit de son activité.

    - une dimension normative et prescriptive qui en contraint l’emploi et la répétition en discours.

    Considérons en effet les quelques énoncés suivants :

    Accroître les investissements dans l’agriculture et le développement rural est essentiel pour améliorer la sécurité alimentaire (II, 2006, p. 30)

    Nous nous efforcerons de faire en sorte que les politiques concernant le commerce des denrées alimentaires [...] contribuent à renforcer la sécurité alimentaire pour tous. (II, 2006, p. 2)

    Si l’on veut faire en sorte que l’assistance alimentaire à des fins humanitaires jette des bases solides en vue de la sécurité alimentaire à plus long terme, il convient de recourir à une gamme variée d’outils [...] (II, 2010, p.1)

    Il faut, de toute urgence, réformer complètement le système agricole et alimentaire, afin de parvenir à la sécurité alimentaire à l’échelle mondiale (II, 2011, p. 37)

    On y voit la formule adopter des contours rhétorico-discursifs répétitifs et rigidifiés : dans le contexte gauche, les prédicats verbaux posent une action à réaliser; dans le contexte droit, des adjectifs (« durable »), des segments semi-figés (« à l’échelle mondiale, pour tous, à plus long terme »). On retrouve là l’aspect formulaire des rapports qu’a souligné Gilbert Rist (2002) et que Pierre Fiala appelle « l’effet phraséologique » (in NEE 2009 : 305). Ainsi, de par ces caractéristiques, l’expression part bien armée (KRIEG-PLANQUE 2009 : 116) pour devenir un slogan.

    Surgit alors une difficulté terminologique, vue la distinction pas toujours nette entre slogan (politique) et mot d’ordre, comme l’a souligné Olivier Reboul (1975 : 37) et avant lui Jean-Marie Domenach (1973 : 49) et, ajoutons-nous, devise. Les gloses lexicographiques nous semblent d’ailleurs représentatives de la complexité générale à distinguer leurs valeurs : ainsi, le Trésor de la langue française en ligne et le Petit Robert mentionnent sous l’entrée slogan un renvoi à devise, alors que devise est définie comme un « mot d'ordre »... Sans doute cela tient-il à l’étymologie de slogan et à son évolution, qui en a fait au fil du temps et des emplois un terme subsumant tous les autres :

    Empr. à l'angl. slogan, du gaëlique sluagh-ghairm comp. de gairm « cri » et sluagh « troupe », désignant le cri de guerre ou le cri de ralliement de troupes écossaises ou d'Irlandais (dep. 1513 ds NED) puis le mot d'ordre, la devise de tout groupe (dep. 1704, ibid.) d'où son emploi pour désigner un message de type publicitaire. (Trésor de la langue française)

    Commençons par devise. Dans la mesure où la formule est à la fois la marque de fabrique de la FAO (son identité et son image) et un principe régulateur, on serait fondée d’y voir unedevise – en écho à son signe-logo Fiat panis - d’après la définition de Michel Borgetto :

    l'adoption d'une devise a le plus souvent eu pour objectif ou résultat d'une part de constituer un signe distinctif, une marque de reconnaissance ou encore un élément d'identification de la personne ou de l'entité qui l'a faite sienne, d'autre part d'indiquer par quelques idées-forces les principes ou les qualités censées à la fois caractériser et guider l'action de ceux-là mêmes qui s'en prévalent. (1997 : 5) 

    Mais notre formule a en propre une substance idéologique, idéologie étant employée ici dans le sens qu’Henri Boyer lui a donné :

    une construction à visée dominatrice (qu’elle soit ostensible ou occultée) proposant une certaine vision du monde et susceptible de légitimer des discours performatifs et normatifs et donc des pratiques individuelles et des actions collectives dans la perspective de la conquête, de l’exercice, du maintien d’un pouvoir (politique, culturel, spirituel…), ou à tout le moins d’un fort impact (coercitif ?) au sein de la communauté concernée ou face à une autre/d’autres communauté(s) (2010 : 101).

    Cette vocation idéologique, dont la devise peut parfaitement faire l’économie, nous amène d’autant plus à privilégier l’étude de la formule comme un mot d’ordre ou un slogan, que la devise « n’exhorte pas » (MICHAUD 1991 : 97). Or on l’a vu, l’expression possède un fort potentiel persuasif apte à faire agir les décideurs et politiques, ne serait-ce que dans l’orientation prospective des séquences où figure l’expression que l’on vient de voir, notamment à travers des présupposés qui renforcent sa dimension performative (renforcer, améliorer, parvenir à). De plus, le syntagme est toujours en position objet, à de rares exceptions près, ce qui en fait un objectif à réaliser. C’est justement la définition que Jean-Marie Domenach donne du mot d’ordre : « le mot d’ordre a un contenu tactique : il résume l’objectif à atteindre ; le slogan fait plus directement appel aux passions politiques, à l’enthousiasme, à la haine » (1973 : 49). Fondamentalement, le mot d’ordre appelle une manifestation d’assentiment (contrairement au slogan qui lui, laisse toujours le choix) : il vise à amener l’auditoire à une certaine action, notamment à travers le présupposé qui a pour fonction pragmatique de fournir un cadre argumentatif (KERBRAT-ORECCHIONI 1980 : 210) qu’on ne peut ici qu’accepter : se pourrait-il en effet que quelqu’un adhère à l’insécurité ? - on y reviendra bientôt. C’est en ce sens que l’on comprend la valeur performative qu’Olivier Reboul prête au mot d’ordre (1975 : 38) ou encore celle de « consigne » (Petit Robert) et que ne possède pas le slogan.

    On en apportera la preuve en comparant les exemples cités plus haut avec les suivants, dans lesquels ne figure pas la formule sécurité alimentaire mais ses antonymes:

    Combattre l’insécurité alimentaire lors des crises prolongées (II, 2010, sous-titre du rapport)

    Jamais une action concertée pour combattre la faim et la malnutrition n’a été si nécessaire (II, 2009, p. 5)

    la FAO a régulièrement signalé que les progrès réalisés dans la lutte contre la faim étaient insuffisants. (II, 2006, p. 4)

    On y note l’aspect combattif (combattre, lutte), qui peut théoriquement être desservi tant par le mot d’ordre (DOMENACH 1973 : 24)24 que par le slogan (d’après l’étymologie : cri de ralliement des troupes). Orles séquences combattre/lutte pour la sécurité alimentaire sont absentes dans tous les documents de la FAO. D’un point de vue rhétorique, ces séquences se placent sur un registre axiologique et émotionnel (le mot faim y est beaucoup plus fréquent qu’insécurité alimentaire) et essentialiste (la séquence verbale lutter contre est rarissime). En outre, pragmatiquement, luttercontre la faim ou pour la sécurité alimentaire, ce n’est pas tout à fait la même chose ; comme le résume Emilie Née (2009 : 307) :

    - quand lutte se construit avec contre, on se focalise sur une confrontation avec une adversité ;
    - quand lutte se construit avec pour, on se focalise sur le but à atteindre.

    La séquence lutte contre donne un sens éthique, social, politique à l’action25
     ; elle fait appel aux passions politiques (DOMENACH 1973). On en trouve d’ailleurs un écho sous l’entrée slogan du Trésor de la langue française qui le définit aussi comme « un jugement d’ordre moral ».

    Reste un point à traiter qui présente un intérêt tout particulier en analyse du discours argumentatif : celui de l’ethos, qu’on peut dire prophétique :

    Nous assurerons un environnement politique, social et économique propice [...] particulièrement favorable à la sécurité alimentaire durable pour tous. (II, 2006, p. 2)

    Nous sommes convaincus que la sécurité alimentaire sera un jour une réalité dans le monde entier (II, 2011, p. 5)

    On y voit à plein l’affirmation d’un ethos triomphateur et optimiste à tout crin, typiquement onusien26. Tournée vers l’avenir (le futur), la formule laisse place, idéalement, à une conviction, une foi en l'accès à une nourriture suffisante pour tout le monde, « en tout temps et en tout lieu » - selon l’expression consacrée. Si donc insécurité alimentaire offre à l’institution le motif de l’impératif moral pour fabriquer un ethos dénonciateur, sécurité alimentaire réoriente vers un ethos combattif prompt à mobiliser et rallier l’auditoire pour anéantir et réparer une injustice : la faim dans le monde. Du coup, la formule, dont la force réside dans la situation de communication concrète où elle s'exerce, est à ce point liée à son lieu institutionnel que hors de celui-ci, elle ne peut que changer son statut pragmatique et, partant, son interprétation.

    4. Hors de l’enceinte de la FAO : un consensus mou

    La question que suscite notre investigation est donc la suivante : dans quelle mesure la formule peut-elle être mobilisée dans des discours produits hors du champ de la coopération internationale ? Quels sont dès lors les enjeux discursifs liés à cette expression ?

    Considérons par exemple les productions discursives émanant du giron altermondialiste comme Politis, un hebdomadaire engagé qui se situe dans la mouvance de la gauche antilibérale et écologiste, le syndicat Confédération paysanne et le mouvement associatif Attac France qui se livrent tous deux à des critiques incisives de l’institution transnationale27. Si on soutient, comme on vient de le faire, que sécurité alimentaire révèle typiquement un positionnement onusien, autrement dit qu’elle joue le rôle de « spécificateur de formation discursive », selon l’expression de Louis Guespin (in KERBRAT-ORECCHIONI 1980 : 204), il va vite apparaitre que l’expression ne peut être qu’un « repoussoir verbal brandi par l’adversaire », selon la belle expression de Jean-Marie Denquin (2007 : 136).

    Or les marges de manœuvre critiques sont d’emblée limitées. Comment attaquer de front la sécurité alimentaire et prendre le terme en mauvaise part ? En rattachant la formule à des valeurs qui ne sont pas sujettes à controverses, c’est par la force des choses aux groupes d’obédience anti-libérale qu’il revient de s’inscrire en faux, comme l’explique très clairement Chaîm Perelman :

    Dans une discussion, on ne peut se soustraire à la valeur en la niant purement et simplement [...] On peut la disqualifier, la subordonner à d'autres ou l'interpréter, mais on ne peut, en bloc, rejeter toutes les valeurs : on serait, dès lors, dans le domaine de la force et non plus dans celui de l'argumentation. (in HERMAN, MICHELI 2003 : 9)

    La question est d’autant plus délicate que la sécurité alimentaire comporte des enjeux socio-politiques qui font l’unanimité, éthiquement parlant : comment ne pas adhérer sans réserve au droit pour chacun de manger à sa faim ? Comment contester une cause juste, c’est-à-dire l’incontestable ? Ce point est susceptible de couper court à toute polémique, et ceux qui s’y risqueraient mériteraient sans doute d’être renvoyés à leur sens (Aristote cité in DANBLON 2004 : 28). Face à cette aporie, l’effort de critique ne peut se concentrer que sur deux alternatives.

    La première est l’évitement (DANBLON 2005 : 152). Ce positionnement discursif peut être appréhendé comme une résistance à l’égard d’un mot habité, selon la fameuse expression bakhtinienne, dans notre cas un mot acquis au répertoire du « libre-échangisme ». Ainsi, les exclure du discours, c’est pour l’association tiers-mondiste refuser d’en être l’instance de validation et de partager un même territoire symbolique. Celui-ci peut prendre carrément la forme du refus d’énoncer (KRIEG-PLANQUE 2009 : 105) : c’est la stratégie qu’adopte Attac dans Le petit Alter. Dictionnaire altermondialiste (2006) dans lequel les expressions sont censurées. Mais dans la plupart des cas, l’évitement fonctionne sur le mode de la rétention, plus que du refus. Voyons cela de plus près.

    Dans Politis, l’expression insécurité alimentaire est davantage productive : sans doute est-ce dû au fait que les articles y rapportent des circonstances dramatiques (famine au Sahel, émeutes de la faim, etc.). Mesurée aux impératifs de l’actualité et à la réalité, sécurité alimentaire est donc peu motivée. Mais même dans ce cas, elle n’est employée qu’avec parcimonie (on lui préfère des mots axiologiquement plus marqués : faim, famine, affamé) et à chaque fois dans des dires implicitement ou explicitement rapportés aux institutions transnationales (FAO, PAM, ONU). Le terme ici sert essentiellement de caution à un discours de connaissance pour rapporter des indicateurs statistiques. Un seul exemple suffira :

    7 millions d’Afghans sont touchés par l’insécurité alimentaire, pour lesquels la PAM [Plan Alimentaire Mondial] réclame en vain 260 millions de dollars. (Politis, 14-20/07/2011, p. 18-22.)

    Quant à sécurité alimentaire, on en trouve quelques occurrences dans des textes d’opinion qui portent sur des questions cruciales pour les militants (OMC, OGM, agrocarburants, etc.) et qui font l’objet de débats citoyens ; dans la plupart des cas, elle y est pleinement assumée par les énonciateurs :

    le paquet de Bali offre un texte juridiquement contraignant sur la facilitation des échanges, une très mauvaise clause de paix sur la sécurité alimentaire qui met en péril notre droit à la souveraineté alimentaire. (Attac France, collectif, « OMC un accord dont les multinationales sont les grandes gagnantes ! », 9/12/2013)

    Dans l’extrait suivant en revanche, intéressant à double titre, la mise entre guillemets dans la première occurrence semble d’abord mettre en cause le caractère approprié de l’expression :

    L’idée de souveraineté alimentaire, qui implique le droit des peuples à assurer leur autonomie alimentaire et la remise en cause du dogme du libre-échange, est réduite dans le langage néolibéral à celle de « sécurité alimentaire ». Les surfaces des cultures génétiquement modifiées dans le monde ont dépassé pour la première fois 100 millions d’hectares, avec une croissance de 13 % en 2006. [...] La sécurité alimentaire ne s’en est pas trouvée pour autant améliorée : les rapports sur la progression de la pauvreté et la malnutrition sont accablants ! (Attac France, « Le G8 illégitime », 9/04/2007)

    Or, on le voit, il ne s’agit pas tant de dénoncer de manière explicite l’expression stricto sensu que de discréditer l’usage politique qui en est fait (l’absence de guillemets dans la seconde occurrence).Manifestement, ce qui lui est reproché, c’est sa griffe institutionnelle et idéologique (le langage néolibéral, lourdement connoté par le mot cotextuel dogme) : ici, les guillemets à sécurité alimentaire attestent une source énonciative distincte et la mise à distance d’une politique irresponsable subsumée par le concept onusien. Ce dernier – c’est le second aspect à relever - est opposé implicitement à (l’idée de) souveraineté alimentaire, une notion désignant « le droit des populations et de leurs Etats à définir leur politique agricole sans léser de pays tiers ». Développée par l’organisation militante Via Campesina (Mouvement Paysan International), elle a été proposée pour la première fois lors du Sommet de l'alimentation organisé par la FAO à Rome, en 1996 – au moment même où « sécurité alimentaire » recevait une définition unanime. De l’aveu même des militants, cette idée force « subversive » constitue une alternative au concept onusien, comme il apparait clairement dans cet extrait de Campagnes solidaires, le mensuel de Confédération paysanne :

    Pour réduire la faim dans le monde, sujet à l’ordre du jour, les paysans représentés proposent une alternative à la notion de sécurité alimentaire prônée par les « officiels ». [...] La sécurité alimentaire va de pair avec la libéralisation du commerce : la nourriture circule sans entrave, le marché joue pleinement son rôle. Une notion impossible à confondre avec la souveraineté alimentaire ! (n°214, janvier 2007, p. 3)

    Depuis, celle-ci a été promue au rang de formule par les tiers-mondistes pour légitimer leur opposition politique et informer un positionnement politique antagoniste. Remarquons que souveraineté alimentaire bénéficie elle aussi d’un substrat doxique fort, puisqu’elle renvoie à l’indépendance, à la liberté de choix. En philosophie politique, elle signifie « puissance indépendante, ayant plénitude et exclusivité de ses compétences sur son territoire », puissance qui ne dépend d’aucune autre volonté politique - fût-elle l’expression d’une communauté internationale28. Cette précision sur la valeur symbolique qui est attachée à l’expression, valeur que l’espace de ces pages ne permettra bien évidemment pas d’épuiser, ne vaut que pour souligner combien l’expression joue elle aussi un rôle persuasif certain. En tout état de cause, c’est là la pleine illustration de la seconde alternative possible : le lancement d’un mot d’ordre ad hoc. Car, au fond, il n’y a qu’un mot d’ordre qui puisse dissoudre un mot d’ordre. Ainsi les expressions dichotomiques, qui organisent deux univers discursifs différents, permettent de dessiner une bipolarité dans le domaine de la faim, chaque pôle associant à « sa » formule une certaine logique de légitimation et une dimension prescriptive.

    On pourrait alors prendre la question par un autre biais et explorer les formules sécurité/souveraineté alimentaire lorsqu’elles s’entrecroisent. Il est possible de constater en effet que, dans notre corpus, le couple n’entre pas en réel dialogue agonique, chaque formation discursive intégrant les mots de l’autre mais préférant ceux de son cru. Ainsi par exemple, si la souveraineté alimentaire a bien été lexicalisée dans le Glossaire du Droit à l’alimentation (2009) et donc, par la FAO qui l’a fait sienne, elle n’est cependant jamais employée dans les rapports annuels. D’un point de vue rhétorique, on aurait par conséquent affaire à ce que Emmanuelle Danblon nomme une fiction de consensus (Ibid: 152), c’est-à-dire un compromis, plutôt qu’une véritable interaction polémique. Le point essentiel est peut-être celui-ci : dans la manière qu’a chacun de s’approprier en surface des formules adverses, il y aurait une attitude pratique (Ibid.), utile à éviter le conflictuel29 afin d’amener le débat sur le terrain plus politique des solutions à apporter pour régler le problème de la faim dans le monde. Mais c’est là une hypothèse qui nécessite un examen plus ample et systématique d’autres genres de discours (les manuels, les news, les allocutions officielles) et d’autres sources discursives (les institutions nationales et régionales, la société civile, la presse contemporaine...).

    En guise de conclusion, on livrera quelques réflexions sur la formule qui nous a occupée ici, plus pour relancer le débat que mettre un point final à notre discussion. Dans son énonciation première on l’a vu, sécurité alimentaire s’apparente à un mot d’ordre: son aspect symbolique et prescriptif fait à la fois sa force (dans le champ de l’ONU) et sa faiblesse (dans les autres sphères politiques). Ainsi l’analyse de la rhétorique institutionnelle a-t-elle pu mettre à l’épreuve le caractère plus généralement transparent et transpartisan des termes onusiens (GOBIN, DEROUBAIX 2010 : 111), et offrir un cadre duquel penser le caractère au contraire persuasif, politisant et idéologique de notre formule.

    Mais cette dernière ne s’épuise pas à ces niveaux. Il nous reste plusieurs directions de recherche à explorer qui nous permettraient de restituer la formule dans toute sa transversalité et, partant, de mieux en saisir les usages politiques. La première devrait être articulée à une réflexion sur la rhétorique de la sécurité et intégrer l’important champ des études de sécurité existant au sein de l’école française (et anglo-saxonne). L’expression s’inscrit en effet dans un interdiscours global et dominant, en plein dans l’air du temps (AMOSSY 2000 : 27) : celui de l’obsession sécuritaire. L’engouement éditorial, politique et médiatique pour les polémiques « autour de la sécurité » le prouve ; comme le résume bien François Galichet (2004):

    Le thème de la sécurité (ou de l’insécurité, selon le bout par lequel on le prend) apparaît, si l’on considère les quatre ou cinq dernières années, comme la source, un peu partout dans le monde, d’un tournant politique majeur.

    La seconde mettrait l’expression en filiation avec d’autres concepts de labels onusiens tels que sécurité collective, sécurité humaine, sécurité globale, sécurité en eau, etc., dans lesquels sécurité sert de support et dont les possibilités néologiques paraissent inépuisables. D’une manière plus générale, une telle étude pourrait éclairer les logiques de la praxis terminologique auprès de l’institution supranationale. En effet, au-delà de la formule que l’on vient d’analyser, les réflexions proposées ici pourraient être reconduites à différents mots d’ordre proférés dans le domaine de la géographie environnementale, tel que bien public mondial30, autre concept pilier promu par les Nations unies et avec lequel sécurité alimentaire entre en résonnance sous bien des aspects. Elles pourraient alors se nourrir de notions empruntées à la communication politique et qui font l’objet de nombreuses parutions récentes en analyse de discours argumentative31 : celles de manipulation, d’idéologie, de propagande et de langue de bois.

    Bibliographie

    AMOSSY, Ruth, L’argumentation dans le discours. Discours politique, littérature d’idées, fiction, Paris, Nathan Université, 2000.

    BORGETTO, Michel, La devise « Liberté, Égalité, Fraternité », Paris, P.U.F., 1997.

    BOYER, Henri, « Stéréotype, emblème, mythe. Sémiotisation médiatique et figement représentationnel », Mots, n°88, 2008, p. 99-112.

    CAMPENHOUDT, Luc Van, « Pour un malentendu qui fonctionne », in OTERO, Marcelo, ROY, Shirley (éds.) Qu’est-ce qu’un problème social aujourd’hui? Repenser la non-conformité, Presses de l’Université du Québec, 2013, p. 21-40.

    CUSSO, Roser, GOBIN, Corinne, «Du discours politique au discours expert. Le changement politique mis hors débat?», Mots, n. 88, 2008, p. 5-11.

    DANBLON, Emmanuelle, La fonction persuasive. Anthropologie du discours rhétorique : origines et actualité, Paris, Armand Colin, 2005.

    DANBLON, Emmanuelle,« Le langage de la preuve et l’auditoire universel chez Perelman », in MEYER, Michel, La Nouvelle Rhétorique, Paris, P.U.F, 2004, p. 21-37.

    DUCHENE, Alexandre, « Dans les Etats où il existe des minorités... Les conditions de production institutionnelle, discursive et idéologique d’un article de loi aux Nations-Unies », Semen, n. 21, p. 121-140, 2006.

    DENQUIN, Jean-Marie, La politique et le langage, Paris, Michel Houdiard Editeur, 2007.

    DOMENACH, Jean-Marie, La propagande politique, Paris, PUF, 1973.

    GALICHET, François (2004): «La sécurité, une valeur civique?». In: Recherches & éducations, 7, [En ligne], URL: http://rechercheseducations.revues.org/index227.html. [Consulté le 18 novembre 2010]

    GOBIN, Corinne, DEROUBAIX, Jean-Claude, « L’analyse du discours des organisations internationales. Un vaste champ encore peu exploré », Mots, n. 94, 2010, p. 107-114.

    GROS, Frédéric, Le principe Sécurité, Paris, NRF Gallimard, 2012.

    KERBRAT-ORECCHIONI, Catherine, L’énonciation, Paris, Armand Colin, 1980.

    KRIEG-PLANQUE, Alice, La notion de «formule» en analyse du discours. Cadre théorique et méthodologique, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2009.

    HERMAN, Thierry, MICHELI, Raphael, « Renforcement et dissociation des valeurs dans l’argumentation politique », Pratiques, n. 117/118, Juin 2003, p. 9-28.

    MAINGUENEAU, Dominique, L’analyse du discours, Paris, Hachette, 1996.

    MICHAUD, Dominique, « Propagande et polysémie dans le titre soviétique des années 30 », in ROBIN, Régine (éds.), Masses et culture de masse dans les années 30, Paris, Les éditions ouvrières, 1991, 95-107.

    NEE Emilie,  Thèse de doctorat, Sûreté, sécurité, insécurité. D’une description lexicologique à une étude du discours de presse : la campagne électorale 2001-2002 dans Le Monde, 2009

    NICOLAS, Loic, La force de la doxa. Rhétorique de la décision et de la délibération, Paris, L’Harmattan, 2007.

    OGER, Claire, OLLIVIER-YANIV, Caroline, « Du discours de l’institution aux discours institutionnels : vers la constitution de corpus hétérogènes »,Première Conférence Internationale Francophone en Sciences de l'Information et de la Communication (CIFSIC), Bucarest, 28/06-02/07/2003, http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/docs/00/06/22/84/HTML/ [Consulté le 20/12/2013].

    REBOUL, Olivier, Le slogan, Bruxelles, Editions Complexe,1995.

    RIGAT, Françoise (à paraitre), «Processus phraséologique et langue de bois dans les institutions internationales: le domaine du droit à l'alimentation», in GAUTIER, Laurent (éds.), Le figement en discours spécialisé (= Forum fürFachsprachen-Forschung, n. 96), Berlin : Frank undTimme.

    RIST, Gilbert, «Le prix des mots», in RIST, Gilbert (éds.), Les mots du pouvoir. Sens et non-sens de la rhétorique internationale, Nouveaux cahiers de l'IUED, n°13, 2002, p. 9-23.

    TOURNIER, Maurice (1985), « Texte « propagandiste » et cooccurrences. Hypothèses et méthodes pour l'étude de la sloganisation », Mots, n. 11, 1985, p. 155-187.

    1
    Par exemple : la Convention de Genève, les droits de l’enfant... Voir sur ce sujet l’article de VIDAR, Margret, « Il diritto all’alimentazione », in BONANATE, Luigi, PAPINI, Roberto, Dialogo interculturale e diritti umani, Urbino, Il Mulino, 2008, p. 375-401.

    2
    « au sens où [la formule] met en jeu l’existence des personnes » (KRIEG-PLANQUE 2009 : 103).

    3
    Les rapports annuels examinés sont les suivants : laSituation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture, (désormais I) « principale publication annuelle de prestige de la FAO »,publiée depuis 1947 ; L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde (désormais II) spécialement consacré à la sécurité alimentaire, n’est publié que depuis 1999 ; à partir de cette date, on aura de préférence recours à ce dernier. Tous ces rapports, plutôt volumineux (de 100 à 200 pages) sont disponibles en ligne sur le site de la FAO.

    4
    Voir à ce propos SIROUX, Jean-Louis, « La dépolitisation du discours au sein des rapports annuels de l’Organisation mondiale du commerce », Mots. Les langages du politique, n. 88, 2008, p. ; MAINGUENEAU, Dominique, « Les rapports des organisations internationales : un discours constituant ? », in RIST, p. 119-132.

    5
    L’expression est empruntée à BUHRER, Jean-Claude, LEVENSON, Claude B., L’ONU contre les droits de l’homme ?, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 155. Sur ce point, voir également RIST 2002, GOBIN et DEROUBAIX, 2010.

    6
    GROSS, Rainer, SCHONEBERGER, Hans, PFEIFER, Hans, PREUS, Hans-Joachim A., The Four Dimensions of Food and Nutrition Security: Definitions and Concepts, FAO, 2000, p. 3.

    7
    Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, 16 décembre 1966, entrée en vigueur: le 3 janvier 1976 : article 11 : [...] « Les Etats parties au présent Pacte, reconnaissant le droit fondamental qu’a toute personne d'être à l'abri de la faim ».

    8
    FAO, Sommet Mondial de l’Alimentation, résolution 3348 du 17 décembre 1974.Voir Note d’orientation, n°6, juin 2006. [Consulté le 15-11-2013]

    9
    Voir MAXWELL, Simon, SMITH, Marisol, «Household food security; a conceptual review», in MAXWELL, Simon, FRANKENBERGER, Tim, (éds.), Household Food Security: Concepts, Indicators, Measurements: A Technical Review. New York, Rome, UNICEF, IFAD, 1992.

    10
    Voir PADILLA, Martine, La sécurité alimentaire des villes africaines: le rôle des SADA, Collection «Aliments dans les villes», Communication présentée au séminaire sous-régional FAO-ISRA «Approvisionnement et distribution alimentaires des villes de l’Afrique francophone» Dakar, 14-17/04/1997; PIGUET, François, « Le concept de sécurité alimentaire », p. 41-48 ainsi que MINVIELLE, Jean-Paul, « Sécurité alimentaire et sécurité humaine : convergence et complémentarité des approches », p. 49-65, in STAUBLE TERCIER, Nicole, SOTTAS, Beat, La sécurité alimentaire en question, Editions Karthala, 2000.

    11
    Comité de la Sécurité Alimentaire Mondiale, « S’entendre sur la terminologie », 30 avril 2012. [Consulté le 15-11-2013]

    12
    Au contraire, elle désigne un territoire de plus en plus vaste, puisqu’elle englobe désormais l’obésité dans « les pays développés ».

    13
    La sécurité alimentaire est abordée, entre autres, par des agronomes, des ingénieurs en transformation des aliments, des médecins, des nutritionnistes, des économistes, des géographes, des anthropologues, etc.

    14
    La genèse du signifiant ne semble avoir été l’objet d’aucune controverse, du moins les documents de la FAO sont-ils muets à ce sujet. La littérature spécialisée qu’on a consultée n’y fait qu’une allusion : « Some individuals and groups have suggested alternatives to the term food security in an effort to avoid the perception of food safety or to shed the connotation of food insecurity being equated with only hunger and poverty» (Toronto Public Health, Definitions of Food Security, http://www.toronto.ca/health/children/pdf/fsbp_ch_1.pdf (accessed october 2009). [Consulté le 15-11-2013]

    15
    La distinction en anglais entre food security (l’approvisionnement alimentaire) et food safety (la qualité de l’alimentation), et donc entre sécurité et sureté, n’a pas été retenue en français. Pour une analyse historique et lexico-sémantique du doublon sécurité/sûreté, on renverra au travail d’Emilie Née déjà cité, en particulier au chapitre 5.

    16
    Nous tenons à remercier Pierre-Emmanuel Moog d’avoir attiré notre attention sur ce point.

    17
    Notre mémoire collective conserve de sinistres épisodes historiques, depuis la Grande Famine en Irlande, en Ukraine, en Chine, au Biafra et ailleurs, qui nous disent qu'avec la famine, l'un des trois « fléaux de l'humanité » pour Voltaire, la mort n'est pas loin...

    18
    On ne saurait ici résumer toutes les implications de ces mots : pour une analyse très précise de sa charge affective dans les discours médiatiques contemporains, on renverra à Emilie Née, op. cit.

    19
    II, 2008, p. 43.

    20
    II, 1999, p. 28.

    21
    II, 2003, p. 2.

    22
    Sur le sens qui s’attache à sécurité lorsqu’il a remplacé sûreté : voir Emilie Née, op. cit. Notons que dans certains genres de discours, la référence aux Droits de l’homme est constante : ainsi y est-elle citée pas moins de 280 fois dans le Glossaire du Droit de l’alimentation.

    23
    Voir VIDAR, Margret, op. cit. p. 375-377.

    24
    Mot d’ordre :(vx) mot de passe militaire (Petit Robert).

    25
    Dans notre corpus, on trouve d’ailleurs de nombreuses autres collocations : lutte contre la corruption, les inondations, la peste bovine, la pauvreté, le SIDA, le changement climatique, etc.

    26
    D’après BUHRER, Jean-Claude, LEVENSON, Claude B., op. cit., p. 11.

    27
    Plus précisément : pour Politis, on a consulté les numéros publiés en 2011-2012 ; quant à Attac et Confédération Paysanne, on a cherché le mot-clé sécurité alimentaire dans les sites web officiels. Pour le syndicat paysan, on a également consulté la revue militante Campagne Solidaire.

    28
    Voir Cahiers pour l’analyse concrète, n°64-65, contribution collective, 2010, en particulier le chapitre éclairant p. 83-104.

    29
    Cet aspect des discours institutionnels a bien été mis en évidence par KRIEG-PLANQUE, Alice, OGER, Claire, « Discours institutionnels. Perspectives pour les sciences de la communication », Mots, n. 94, 2010, p. 91-96.

    30
    Voir par exemple l’étude d’ANTELMI, Donella, « Le legittimazioni discorsive », In A. Turco (a cura di), Governance territoriale. Norme, discorsi, pratiche, Unicopli, Milano, 2013, p. 149-176.

    31
    A titre purement illustratif: AUBRY, Laurence, TURPIN, Béatrice (éds.), Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire, Colloque de Cerisy, Paris, CNRS Editions, 2012 ; Hermès, « Les langues de bois », n° 58, 2010 ; Quaderni, « Propagandes en démocratie », n°72, 2010.

    Per citare questo articolo:

    Françoise RIGAT, Une formule et ses différences : sécurité alimentaire, Repères DoRiF n. 5 - La formule en discours : perspectives argumentatives et culturelles - coordonné par Ruth Amossy, Alice Krieg-Planque et Paola Paissa , DoRiF Università, Roma novembre 2014, http://www.dorif.it/ezine/ezine_articles.php?id=181

    Ritorna alla Barra di Navigazione